Part 5 out of 6
-- J'insiste, reprit Fix. Vous avez bien int�r�t � �tre � New York le
11, avant neuf heures du soir, heure du d�part du paquebot de
Liverpool ?
-- Et si votre voyage n'e�t pas �t� interrompu par cette attaque
d'Indiens, vous seriez arriv� � New York le 11, d�s le matin ?
-- Oui, avec douze heures d'avance sur le paquebot.
-- Bien. Vous avez donc vingt heures de retard. Entre vingt et
douze, l'�cart est de huit. C'est huit heures � regagner.
Voulez-vous tenter de le faire ?
-- Non, en tra�neau, r�pondit Fix, en tra�neau � voiles. Un homme m'a
propos� ce moyen de transport. �
C'�tait l'homme qui avait parl� � l'inspecteur de police pendant la
nuit, et dont Fix avait refus� l'offre.
Phileas Fogg ne r�pondit pas � Fix ; mais Fix lui ayant montr� l'homme
en question qui se promenait devant la gare, le gentleman alla � lui.
Un instant apr�s, Phileas Fogg et cet Am�ricain, nomm� Mudge,
entraient dans une hutte construite au bas du fort Kearney.
L�, Mr. Fogg examina un assez singulier v�hicule, sorte de ch�ssis,
�tabli sur deux longues poutres, un peu relev�es � l'avant comme les
semelles d'un tra�neau, et sur lequel cinq ou six personnes pouvaient
prendre place. Au tiers du ch�ssis, sur l'avant, se dressait un m�t
tr�s �lev�, sur lequel s'enverguait une immense brigantine. Ce m�t,
solidement retenu par des haubans m�talliques, tendait un �tai de fer
qui servait � guinder un foc de grande dimension. A l'arri�re, une
sorte de gouvernail-godille permettait de diriger l'appareil.
C'�tait, on le voit, un tra�neau gr�� en sloop. Pendant l'hiver, sur
la plaine glac�e, lorsque les trains sont arr�t�s par les neiges, ces
v�hicules font des travers�es extr�mement rapides d'une station �
l'autre. Ils sont, d'ailleurs, prodigieusement voil�s -- plus voil�s
m�me que ne peut l'�tre un cotre de course, expos� � chavirer --, et,
vent arri�re, ils glissent � la surface des prairies avec une rapidit�
�gale, sinon sup�rieure, � celle des express.
En quelques instants, un march� fut conclu entre Mr. Fogg et le
patron de cette embarcation de terre. Le vent �tait bon. Il
soufflait de l'ouest en grande brise. La neige �tait durcie, et Mudge
se faisait fort de conduire Mr. Fogg en quelques heures � la station
d'Omaha. L�, les trains sont fr�quents et les voies nombreuses, qui
conduisent � Chicago et � New York. Il n'�tait pas impossible que le
retard f�t regagn�. Il n'y avait donc pas � h�siter � tenter
l'aventure.
Mr. Fogg, ne voulant pas exposer Mrs. Aouda aux tortures d'une
travers�e en plein air, par ce froid que la vitesse rendrait plus
insupportable encore, lui proposa de rester sous la garde de
Passepartout � la station de Kearney. L'honn�te gar�on se chargerait
de ramener la jeune femme en Europe par une route meilleure et dans
des conditions plus acceptables.
Mrs. Aouda refusa de se s�parer de Mr. Fogg, et Passepartout se
sentit tr�s heureux de cette d�termination. En effet, pour rien au
monde il n'e�t voulu quitter son ma�tre, puisque Fix devait
l'accompagner.
Quant � ce que pensait alors l'inspecteur de police ce serait
difficile � dire. Sa conviction avait-elle �t� �branl�e par le retour
de Phileas Fogg, ou bien le tenait-il pour un coquin extr�mement fort,
qui, son tour du monde accompli, devait croire qu'il serait absolument
en s�ret� en Angleterre ? Peut-�tre l'opinion de Fix touchant Phileas
Fogg �tait-elle en effet modifi�e. Mais il n'en �tait pas moins
d�cid� � faire son devoir et, plus impatient que tous, � presser de
tout son pouvoir le retour en Angleterre.
A huit heures, le tra�neau �tait pr�t � partir. Les voyageurs -- on
serait tent� de dire les passagers -- y prenaient place et se
serraient �troitement dans leurs couvertures de voyage. Les deux
immenses voiles �taient hiss�es, et, sous l'impulsion du vent, le
v�hicule filait sur la neige durcie avec une rapidit� de quarante
milles � l'heure.
La distance qui s�pare le fort Kearney d'Omaha est, en droite ligne --
� vol d'abeille, comme disent les Am�ricains --, de deux cents milles
au plus. Si le vent tenait, en cinq heures cette distance pouvait
�tre franchie. Si aucun incident ne se produisait, � une heure apr�s
midi le tra�neau devait avoir atteint Omaha.
Quelle travers�e ! Les voyageurs, press�s les uns contre les autres,
ne pouvaient se parler. Le froid, accru par la vitesse, leur e�t
coup� la parole. Le tra�neau glissait aussi l�g�rement � la surface
de la plaine qu'une embarcation � la surface des eaux --, avec la
houle en moins. Quand la brise arrivait en rasant la terre, il
semblait que le tra�neau f�t enlev� du sol par ses voiles, vastes
ailes d'une immense envergure. Mudge, au gouvernail se maintenait
dans la ligne droite, et, d'un coup de godille il rectifiait les
embard�es que l'appareil tendait � faire. Toute la toile portait. Le
foc avait �t� perqu� et n'�tait plus abrit� par la brigantine. Un m�t
de hune fut guind�, et une fl�che, tendue au vent, ajouta sa puissance
d'impulsion � celle des autres voiles. On ne pouvait l'estimer,
math�matiquement, mais certainement la vitesse du tra�neau ne devait
pas �tre moindre de quarante milles � l'heure.
� Si rien ne casse, dit Mudge, nous arriverons ! �
Et Mudge avait int�r�t � arriver dans le d�lai convenu, car Mr. Fogg,
fid�le � son syst�me, l'avait all�ch� par une forte prime.
La prairie, que le tra�neau coupait en ligne droite, �tait plate comme
une mer. On e�t dit un immense �tang glac�. Le rail-road qui
desservait cette partie du territoire remontait, du sud-ouest au
nord-ouest, par Grand-Island, Columbus, ville importante du Nebraska,
Schuyler, Fremont, puis Omaha. Il suivait pendant tout son parcours
la rive droite de Platte-river. Le tra�neau, abr�geant cette route,
prenait la corde de l'arc d�crit par le chemin de fer. Mudge ne
pouvait craindre d'�tre arr�t� par la Platte-river, � ce petit coude
qu'elle fait en avant de Fremont, puisque ses eaux �taient glac�es.
Le chemin �tait donc enti�rement d�barrass� d'obstacles, et Phileas
Fogg n'avait donc que deux circonstances � redouter : une avarie �
l'appareil, un changement ou une tomb�e du vent.
Mais la brise ne mollissait pas. Au contraire. Elle soufflait �
courber le m�t, que les haubans de fer maintenaient solidement. Ces
filins m�talliques, semblables aux cordes d'un instrument, r�sonnaient
comme si un archet e�t provoqu� leurs vibrations. Le tra�neau
s'enlevait au milieu d'une harmonie plaintive, d'une intensit� toute
particuli�re.
� Ces cordes donnent la quinte et l'octave �, dit Mr. Fogg.
Et ce furent les seules paroles qu'il pronon�a pendant cette
travers�e. Mrs. Aouda, soigneusement empaquet�e dans les fourrures
et les couvertures de voyage, �tait, autant que possible, pr�serv�e
des atteintes du froid.
Quant � Passepartout, la face rouge comme le disque solaire quand il
se couche dans les brumes, il humait cet air piquant. Avec le fond
d'imperturbable confiance qu'il poss�dait, il s'�tait repris �
esp�rer. Au lieu d'arriver le matin � New York, on y arriverait le
soir, mais il y avait encore quelques chances pour que ce f�t avant le
d�part du paquebot de Liverpool.
Passepartout avait m�me �prouv� une forte envie de serrer la main de
son alli� Fix. Il n'oubliait pas que c'�tait l'inspecteur lui-m�me
qui avait procur� le tra�neau � voiles, et, par cons�quent, le seul
moyen qu'il y e�t de gagner Omaha en temps utile. Mais, par on ne
sait quel pressentiment, il se tint dans sa r�serve accoutum�e.
En tout cas, une chose que Passepartout n'oublierait jamais, c'�tait
le sacrifice que Mr. Fogg avait fait, sans h�siter, pour l'arracher
aux mains des Sioux. A cela, Mr. Fogg avait risqu� sa fortune et sa
vie... Non ! son serviteur ne l'oublierait pas !
Pendant que chacun des voyageurs se laissait aller � des r�flexions si
diverses, le tra�neau volait sur l'immense tapis de neige. S'il
passait quelques creeks, affluents ou sous-affluents de la
Little-Blue-river, on ne s'en apercevait pas. Les champs et les cours
d'eau disparaissaient sous une blancheur uniforme. La plaine �tait
absolument d�serte. Comprise entre l'Union Pacific Road et
l'embranchement qui doit r�unir Kearney � Saint-Joseph, elle formait
comme une grande �le inhabit�e. Pas un village, pas une station, pas
m�me un fort. De temps en temps, on voyait passer comme un �clair
quelque arbre grima�ant, dont le blanc squelette se tordait sous la
brise. Parfois, des bandes d'oiseaux sauvages s'enlevaient du m�me
vol. Parfois aussi, quelques loups de prairies, en troupes
nombreuses, maigres, affam�s, pouss�s par un besoin f�roce, luttaient
de vitesse avec le tra�neau. Alors Passepartout, le revolver � la
main, se tenait pr�t � faire feu sur les plus rapproch�s. Si quelque
accident e�t alors arr�t� le tra�neau, les voyageurs, attaqu�s par ces
f�roces carnassiers, auraient couru les plus grands risques. Mais le
tra�neau tenait bon, il ne tardait pas � prendre de l'avance, et
bient�t toute la bande hurlante restait en arri�re.
A midi, Mudge reconnut � quelques indices qu'il passait le cours glac�
de la Platte-river. Il ne dit rien, mais il �tait d�j� s�r que, vingt
milles plus loin, il aurait atteint la station d'Omaha.
Et, en effet, il n'�tait pas une heure, que ce guide habile,
abandonnant la barre, se pr�cipitait aux drisses des voiles et les
amenait en bande, pendant que le tra�neau, emport� par son
irr�sistible �lan, franchissait encore un demi-mille � sec de toile.
Enfin il s'arr�ta, et Mudge, montrant un amas de toits blancs de
neige, disait :
Arriv�s ! Arriv�s, en effet, � cette station qui, par des trains
nombreux, est quotidiennement en communication avec l'est des
�tats-Unis !
Passepartout et Fix avaient saut� � terre et secouaient leurs membres
engourdis. Ils aid�rent Mr. Fogg et la jeune femme � descendre du
tra�neau. Phileas Fogg r�gla g�n�reusement avec Mudge, auquel
Passepartout serra la main comme � un ami, et tous se pr�cipit�rent
vers la gare d'Omaha.
C'est � cette importante cit� du Nebraska que s'arr�te le chemin de
fer du Pacifique proprement dit, qui met le bassin du Mississippi en
communication avec le grand oc�an. Pour aller d'Omaha � Chicago, le
rail-road, sous le nom de � Chicago-Rock-island-road �, court
directement dans l'est en desservant cinquante stations.
Un train direct �tait pr�t � partir. Phileas Fogg et ses compagnons
n'eurent que le temps de se pr�cipiter dans un wagon. Ils n'avaient
rien vu d'Omaha, mais Passepartout s'avoua � lui-m�me qu'il n'y avait
pas lieu de le regretter, et que ce n'�tait pas de voir qu'il
s'agissait.
Avec une extr�me rapidit�, ce train passa dans l'�tat d'Iowa, par
Council-Bluffs, Des Moines, Iowa-city. Pendant la nuit, il traversait
le Mississippi � Davenport, et par Rock-Island, il entrait dans
l'Illinois. Le lendemain, 10, � quatre heures du soir il arrivait �
Chicago, d�j� relev�e de ses ruines, et plus fi�rement assise que
jamais sur les bords de son beau lac Michigan.
Neuf cents milles s�parent Chicago de New York. Les trains ne
manquaient pas � Chicago. Mr. Fogg passa imm�diatement de l'un dans
l'autre. La fringante locomotive du
� Pittsburg-Fort-Wayne-Chicago-rail-road � partit � toute vitesse,
comme si elle e�t compris que l'honorable gentleman n'avait pas de
temps � perdre. Elle traversa comme un �clair l'Indiana, l'Ohio, la
Pennsylvanie, le New Jersey, passant par des villes aux noms antiques,
dont quelques-unes avaient des rues et des tramways, mais pas de
maisons encore. Enfin l'Hudson apparut, et, le 11 d�cembre, � onze
heures un quart du soir, le train s'arr�tait dans la gare, sur la rive
droite du fleuve, devant le � pier � m�me des steamers de la ligne
Cunard, autrement dite � British and North American royal mail steam
packet Co. �
Le _China_, � destination de Liverpool, �tait parti depuis
quarante-cinq minutes !
XXXII
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DANS LEQUEL PHILEAS FOGG ENGAGE UNE
LUTTE DIRECTE CONTRE LA MAUVAISE CHANCE
En partant, le _China_ semblait avoir emport� avec lui le dernier
espoir de Phileas Fogg.
En effet, aucun des autres paquebots qui font le service direct entre
l'Am�rique et l'Europe, ni les transatlantiques fran�ais, ni les
navires du � White-Star-line �, ni les steamers de la Compagnie Imman,
ni ceux de la ligne Hambourgeoise, ni autres, ne pouvaient servir les
projets du gentleman.
En effet, le _Pereire_, de la Compagnie transatlantique fran�aise --
dont les admirables b�timents �galent en vitesse et surpassent en
confortable tous ceux des autres lignes, sans exception --, ne partait
que le surlendemain, 14 d�cembre. Et d'ailleurs, de m�me que ceux de
la Compagnie hambourgeoise, il n'allait pas directement � Liverpool ou
� Londres, mais au Havre, et cette travers�e suppl�mentaire du Havre �
Southampton, en retardant Phileas Fogg, e�t annul� ses derniers
efforts.
Quant aux paquebots Imman, dont l'un, le _City-of-Paris_, mettait en
mer le lendemain, il n'y fallait pas songer. Ces navires sont
particuli�rement affect�s au transport des �migrants, leurs machines
sont faibles, ils naviguent autant � la voile qu'� la vapeur, et leur
vitesse est m�diocre. Ils employaient � cette travers�e de New York �
l'Angleterre plus de temps qu'il n'en restait � Mr. Fogg pour gagner
son pari.
De tout ceci le gentleman se rendit parfaitement compte en consultant
son _Bradshaw_, qui lui donnait, jour par jour, les mouvements de la
navigation transoc�anienne.
Passepartout �tait an�anti. Avoir manqu� le paquebot de quarante-cinq
minutes, cela le tuait. C'�tait sa faute � lui, qui, au lieu d'aider
son ma�tre, n'avait cess� de semer des obstacles sur sa route ! Et
quand il revoyait dans son esprit tous les incidents du voyage, quand
il supputait les sommes d�pens�es en pure perte et dans son seul
int�r�t, quand il songeait que cet �norme pari, en y joignant les
frais consid�rables de ce voyage devenu inutile, ruinait compl�tement
Mr. Fogg, il s'accablait d'injures.
Mr. Fogg ne lui fit, cependant, aucun reproche, et, en quittant le
pier des paquebots transatlantiques, il ne dit que ces mots :
� Nous aviserons demain. Venez. �
Mr. Fogg, Mrs. Aouda, Fix, Passepartout travers�rent l'Hudson dans
le Jersey-city-ferry-boat, et mont�rent dans un fiacre, qui les
conduisit � l'h�tel Saint-Nicolas, dans Broadway. Des chambres furent
mises � leur disposition, et la nuit se passa, courte pour Phileas
Fogg, qui dormit d'un sommeil parfait, mais bien longue pour Mrs.
Aouda et ses compagnons, auxquels leur agitation ne permit pas de
reposer.
Le lendemain, c'�tait le 12 d�cembre. Du 12, sept heures du matin, au
21, huit heures quarante-cinq minutes du soir, il restait neuf jours
treize heures et quarante-cinq minutes. Si donc Phileas Fogg f�t
parti la veille par le _China_, l'un des meilleurs marcheurs de la
ligne Cunard, il serait arriv� � Liverpool, puis � Londres, dans les
d�lais voulus !
Mr. Fogg quitta l'h�tel, seul, apr�s avoir recommand� � son
domestique de l'attendre et de pr�venir Mrs. Aouda de se tenir pr�te
� tout instant.
Mr. Fogg se rendit aux rives de l'Hudson, et parmi les navires
amarr�s au quai ou ancr�s dans le fleuve, il rechercha avec soin ceux
qui �taient en partance. Plusieurs b�timents avaient leur guidon de
d�part et se pr�paraient � prendre la mer � la mar�e du matin, car
dans cet immense et admirable port de New York, il n'est pas de jour
o� cent navires ne fassent route pour tous les points du monde ; mais
la plupart �taient des b�timents � voiles, et ils ne pouvaient
convenir � Phileas Fogg.
Ce gentleman semblait devoir �chouer dans sa derni�re tentative, quand
il aper�ut, mouill� devant la Batterie, � une encablure au plus, un
navire de commerce � h�lice, de formes fines, dont la chemin�e,
laissant �chapper de gros flocons de fum�e, indiquait qu'il se
pr�parait � appareiller.
Phileas Fogg h�la un canot, s'y embarqua, et, en quelques coups
d'aviron, il se trouvait � l'�chelle de l'_Henrietta_, steamer � coque
de fer, dont tous les hauts �taient en bois.
Le capitaine de l'_Henrietta_ �tait � bord. Phileas Fogg monta sur le
pont et fit demander le capitaine. Celui-ci se pr�senta aussit�t.
C'�tait un homme de cinquante ans, une sorte le loup de mer, un bougon
qui ne devait pas �tre commode. Gros yeux, teint de cuivre oxyd�,
cheveux rouges, forte encolure, -- rien de l'aspect d'un homme du
monde.
� Le capitaine ? demanda Mr. Fogg.
-- Je suis Phileas Fogg, de Londres.
-- Et moi, Andrew Speedy, de Cardif.
-- Des cailloux dans le ventre. Pas de fret. Je pars sur lest.
-- Pas de passagers. Jamais de passagers. Marchandise encombrante et
raisonnante.
-- Entre onze et douze noeuds. L'_Henrietta_, bien connue.
-- Voulez-vous me transporter � Liverpool, moi et trois personnes ?
-- A Liverpool ? Pourquoi pas en Chine ?
-- Non. Je suis en partance pour Bordeaux, et je vais � Bordeaux.
Le capitaine avait parl� d'un ton qui n'admettait pas de r�plique.
� Mais les armateurs de l'_Henrietta_... reprit Phileas Fogg.
-- Les armateurs, c'est moi, r�pondit le capitaine. Le navire
m'appartient.
Phileas Fogg ne sourcilla pas. Cependant la situation �tait grave.
Il n'en �tait pas de New York comme de Hong-Kong, ni du capitaine de
l'_Henrietta_ comme du patron de la _Tankad�re_. Jusqu'ici l'argent
du gentleman avait toujours eu raison des obstacles. Cette fois-ci,
l'argent �chouait.
Cependant, il fallait trouver le moyen de traverser l'Atlantique en
bateau -- � moins de le traverser en ballon --, ce qui e�t �t� fort
aventureux, et ce qui, d'ailleurs, n'�tait pas r�alisable.
Il para�t, pourtant, que Phileas Fogg eut une id�e, car il dit au
capitaine :
� Eh bien, voulez-vous me mener � Bordeaux ?
-- Non, quand m�me vous me paieriez deux cents dollars !
-- Je vous en offre deux mille (10 000 F).
Le capitaine Speedy commen�a � se gratter le front, comme s'il e�t
voulu en arracher l'�piderme. Huit mille dollars � gagner, sans
modifier son voyage, cela valait bien la peine qu'il m�t de c�t� son
antipathie prononc�e pour toute esp�ce de passager. Des passagers �
deux mille dollars, d'ailleurs, ce ne sont plus des passagers, c'est
de la marchandise pr�cieuse.
� Je pars � neuf heures, dit simplement le capitaine Speedy, et si
vous et les v�tres, vous �tes l� ?...
-- A neuf heures, nous serons � bord ! � r�pondit non moins
simplement Mr. Fogg.
Il �tait huit heures et demie. D�barquer de l'_Henrietta_, monter
dans une voiture, se rendre � l'h�tel Saint-Nicolas, en ramener Mrs.
Aouda, Passepartout, et m�me l'ins�parable Fix, auquel il offrait
gracieusement le passage, cela fut fait par le gentleman avec ce calme
qui ne l'abandonnait en aucune circonstance.
Au moment o� l'_Henrietta_ appareillait, tous quatre �taient � bord.
Lorsque Passepartout apprit ce que co�terait cette derni�re travers�e,
il poussa un de ces � Oh ! � prolong�s, qui parcourent tous les
intervalles de la gamme chromatique descendante !
Quant � l'inspecteur Fix, il se dit que d�cid�ment la Banque
d'Angleterre ne sortirait pas indemne de cette affaire. En effet, en
arrivant et en admettant que le sieur Fogg n'en jet�t pas encore
quelques poign�es � la mer, plus de sept mille livres (175 000 F)
manqueraient au sac � bank-notes !
XXXIII
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O� PHILEAS FOGG SE MONTRE A LA HAUTEUR DES CIRCONSTANCES
Une heure apr�s, le steamer _Henrietta_ d�passait le Light-boat qui
marque l'entr�e de l'Hudson, tournait la pointe de Sandy-Hook et
donnait en mer. Pendant la journ�e, il prolongea Long-Island, au
large du feu de Fire-Island, et courut rapidement vers l'est.
Le lendemain, 13 d�cembre, � midi, un homme monta sur la passerelle
pour faire le point. Certes, on doit croire que cet homme �tait le
capitaine Speedy ! Pas le moins du monde. C'�tait Phileas Fogg.
esq.
Quant au capitaine Speedy, il �tait tout bonnement enferm� � clef dans
sa cabine, et poussait des hurlements qui d�notaient une col�re, bien
pardonnable, pouss�e jusqu'au paroxysme.
Ce qui s'�tait pass� �tait tr�s simple. Phileas Fogg voulait aller �
Liverpool, le capitaine ne voulait pas l'y conduire. Alors Phileas
Fogg avait accept� de prendre passage pour Bordeaux, et, depuis trente
heures qu'il �tait � bord, il avait si bien manoeuvr� � coups de
bank-notes, que l'�quipage, matelots et chauffeurs -- �quipage un peu
interlope, qui �tait en assez mauvais termes avec le capitaine --, lui
appartenait. Et voil� pourquoi Phileas Fogg commandait au lieu et
place du capitaine Speedy, pourquoi le capitaine �tait enferm� dans sa
cabine, et pourquoi enfin l'_Henrietta_ se dirigeait vers Liverpool.
Seulement, il �tait tr�s clair, � voir manoeuvrer Mr. Fogg, que Mr.
Fogg avait �t� marin.
Maintenant, comment finirait l'aventure, on le saurait plus tard.
Toutefois, Mrs. Aouda ne laissait pas d'�tre inqui�te, sans en rien
dire. Fix, lui, avait �t� abasourdi tout d'abord. Quant �
Passepartout, il trouvait la chose tout simplement adorable.
� Entre onze et douze noeuds �, avait dit le capitaine Speedy, et en
effet l'_Henrietta_ se maintenait dans cette moyenne de vitesse.
Si donc -- que de � si � encore ! -- si donc la mer ne devenait pas
trop mauvaise, si le vent ne sautait pas dans l'est, s'il ne survenait
aucune avarie au b�timent, aucun accident � la machine, l'_Henrietta_,
dans les neuf jours compt�s du 12 d�cembre au 21, pouvait franchir les
trois mille milles qui s�parent New York de Liverpool. Il est vrai
qu'une fois arriv�, l'affaire de l'_Henrietta_ brochant sur l'affaire
de la Banque, cela pouvait mener le gentleman un peu plus loin qu'il
ne voudrait.
Pendant les premiers jours, la navigation se fit dans d'excellentes
conditions. La mer n'�tait pas trop dure ; le vent paraissait fix� au
nord-est ; les voiles furent �tablies, et, sous ses go�lettes,
l'_Henrietta_ marcha comme un vrai transatlantique.
Passepartout �tait enchant�. Le dernier exploit de son ma�tre, dont
il ne voulait pas voir les cons�quences, l'enthousiasmait. Jamais
l'�quipage n'avait vu un gar�on plus gai, plus agile. Il faisait
mille amiti�s aux matelots et les �tonnait par ses tours de voltige.
Il leur prodiguait les meilleurs noms et les boissons les plus
attrayantes. Pour lui, ils manoeuvraient comme des gentlemen, et les
chauffeurs chauffaient comme des h�ros. Sa bonne humeur, tr�s
communicative, s'impr�gnait � tous. Il avait oubli� le pass�, les
ennuis, les p�rils. Il ne songeait qu'� ce but, si pr�s d'�tre
atteint, et parfois il bouillait d'impatience, comme s'il e�t �t�
chauff� par les fourneaux de l'_Henrietta_. Souvent aussi, le digne
gar�on tournait autour de Fix ; il le regardait d'un oeil � qui en
disait long �! mais il ne lui parlait pas, car il n'existait plus
aucune intimit� entre les deux anciens amis.
D'ailleurs Fix, il faut le dire, n'y comprenait plus rien ! La
conqu�te de l'_Henrietta_, l'achat de son �quipage, ce Fogg
manoeuvrant comme un marin consomm�, tout cet ensemble de choses
l'�tourdissait. Il ne savait plus que penser ! Mais, apr�s tout, un
gentleman qui commen�ait par voler cinquante-cinq mille livres pouvait
bien finir par voler un b�timent. Et Fix fut naturellement amen� �
croire que l'_Henrietta_, dirig�e par Fogg, n'allait point du tout �
Liverpool, mais dans quelque point du monde o� le voleur, devenu
pirate, se mettrait tranquillement en s�ret�! Cette hypoth�se, il
faut bien l'avouer, �tait on ne peut plus plausible, et le d�tective
commen�ait � regretter tr�s s�rieusement de s'�tre embarqu� dans cette
affaire.
Quant au capitaine Speedy, il continuait � hurler dans sa cabine, et
Passepartout, charg� de pourvoir � sa nourriture, ne le faisait qu'en
prenant les plus grandes pr�cautions, quelque vigoureux qu'il f�t.
Mr. Fogg, lui, n'avait plus m�me l'air de se douter qu'il y e�t un
capitaine � bord.
Le 13, on passe sur la queue du banc de Terre-Neuve. Ce sont l� de
mauvais parages. Pendant l'hiver surtout, les brumes y sont
fr�quentes, les coups de vent redoutables. Depuis la veille, le
barom�tre, brusquement abaiss�, faisait pressentir un changement
prochain dans l'atmosph�re. En effet, pendant la nuit, la temp�rature
se modifia, le froid devint plus vif, et en m�me temps le vent sauta
dans le sud-est.
C'�tait un contretemps. Mr. Fogg, afin de ne point s'�carter de sa
route, dut serrer ses voiles et forcer de vapeur. N�anmoins, la
marche du navire fut ralentie, attendu l'�tat de la mer, dont les
longues lames brisaient contre son �trave. Il �prouva des mouvements
de tangage tr�s violents, et cela au d�triment de sa vitesse. La
brise tournait peu � peu � l'ouragan, et l'on pr�voyait d�j� le cas o�
l'_Henrietta_ ne pourrait plus se maintenir debout � la lame. Or,
s'il fallait fuir, c'�tait l'inconnu avec toutes ses mauvaises
chances.
Le visage de Passepartout se rembrunit en m�me temps que le ciel, et,
pendant deux jours, l'honn�te gar�on �prouva de mortelles transes.
Mais Phileas Fogg �tait un marin hardi, qui savait tenir t�te � la
mer, et il fit toujours route, m�me sans se mettre sous petite vapeur.
L'_Henrietta_, quand elle ne pouvait s'�lever � la lame, passait au
travers, et son pont �tait balay� en grand, mais elle passait.
Quelquefois aussi l'h�lice �mergeait, battant l'air de ses branches
affol�es, lorsqu'une montagne d'eau soulevait l'arri�re hors des
flots, mais le navire allait toujours de l'avant.
Toutefois le vent ne fra�chit pas autant qu'on aurait pu le craindre.
Ce ne fut pas un de ces ouragans qui passent avec une vitesse de
quatre-vingt-dix milles � l'heure. Il se tint au grand frais, mais
malheureusement il souffla avec obstination de la partie du sud-est et
ne permit pas de faire de la toile. Et cependant, ainsi qu'on va le
voir, il e�t �t� bien utile de venir en aide � la vapeur !
Le 16 d�cembre, c'�tait le soixante quinzi�me jour �coul� depuis le
d�part de Londres. En somme, l'_Henrietta_ n'avait pas encore un
retard inqui�tant. La moiti� de la travers�e �tait � peu pr�s faite,
et les plus mauvais parages avaient �t� franchis. En �t�, on e�t
r�pondu du succ�s. En hiver, on �tait � la merci de la mauvaise
saison. Passepartout ne se pronon�ait pas. Au fond, il avait espoir,
et, si le vent faisait d�faut, du moins il comptait sur la vapeur.
Or, ce jour-l�, le m�canicien �tant mont� sur le pont, rencontra Mr.
Fogg et s'entretint assez vivement avec lui.
Sans savoir pourquoi -- par un pressentiment sans doute --,
Passepartout �prouva comme une vague inqui�tude. Il e�t donn� une de
ses oreilles pour entendre de l'autre ce qui se disait l�. Cependant,
il put saisir quelques mots, ceux-ci entre autres, prononc�s par son
ma�tre :
� Vous �tes certain de ce que vous avancez ?
-- Certain, monsieur, r�pondit le m�canicien. N'oubliez pas que,
depuis notre d�part, nous chauffons avec tous nos fourneaux allum�s,
et si nous avions assez de charbon pour aller � petite vapeur de New
York � Bordeaux, nous n'en avons pas assez pour aller � toute vapeur
de New York � Liverpool !
-- J'aviserai �, r�pondit Mr. Fogg.
Passepartout avait compris. Il fut pris d'une inqui�tude mortelle.
� Ah ! si mon ma�tre pare celle-l�, se dit-il, d�cid�ment ce sera un
fameux homme ! �
Et ayant rencontr� Fix, il ne put s'emp�cher de le mettre au courant
de la situation.
� Alors, lui r�pondit l'agent les dents serr�es, vous croyez que nous
allons � Liverpool !
-- Imb�cile ! � r�pondit l'inspecteur, qui s'en alla, haussant les
�paules.
Passepartout fut sur le point de relever vertement le qualificatif,
dont il ne pouvait d'ailleurs comprendre la vraie signification ; mais
il se dit que l'infortun� Fix devait �tre tr�s d�sappoint�, tr�s
humili� dans son amour-propre, apr�s avoir si maladroitement suivi une
fausse piste autour du monde, et il passa condamnation.
Et maintenant quel parti allait prendre Phileas Fogg ? Cela �tait
difficile � imaginer. Cependant, il para�t que le flegmatique
gentleman en prit un, car le soir m�me il fit venir le m�canicien et
lui dit :
� Poussez les feux et faites route jusqu'� complet �puisement du
combustible. �
Quelques instants apr�s, la chemin�e de l'_Henrietta_ vomissait des
torrents de fum�e.
Le navire continua donc de marcher � toute vapeur ; mais ainsi qu'il
l'avait annonc�, deux jours plus tard, le 18, le m�canicien fit savoir
que le charbon manquerait dans la journ�e.
� Que l'on ne laisse pas baisser les feux, r�pondit Mr. Fogg. Au
contraire. Que l'on charge les soupapes �.
Ce jour-l�, vers midi, apr�s avoir pris hauteur et calcul� la position
du navire, Phileas Fogg fit venir Passepartout, et il lui donna
l'ordre d'aller chercher le capitaine Speedy. C'�tait comme si on e�t
command� � ce brave gar�on d'aller d�cha�ner un tigre, et il descendit
dans la dunette, se disant :
� Positivement il sera enrag� ! �
En effet, quelques minutes plus tard, au milieu de cris et de jurons,
une bombe arrivait sur la dunette. Cette bombe, c'�tait le capitaine
Speedy. Il �tait �vident qu'elle allait �clater.
� O� sommes-nous ? � telles furent les premi�res paroles qu'il
pronon�a au milieu des suffocations de la col�re, et certes, pour peu
que le digne homme e�t �t� apoplectique, il n'en serait jamais revenu.
� O� sommes-nous ? r�p�ta-t-il, la face congestionn�e.
-- A sept cent soixante-dix milles de Liverpool (300 lieues), r�pondit
Mr. Fogg avec un calme imperturbable.
-- Pirate ! s'�cria Andrew Speedy.
-- Je vous ai fait venir, monsieur...
-- ...monsieur, reprit Phileas Fogg, pour vous prier de me vendre
votre navire.
-- Non ! de par tous les diables, non !
-- C'est que je vais �tre oblig� de le br�ler.
-- Oui, du moins dans ses hauts, car nous manquons de combustible.
-- Br�ler mon navire ! s'�cria le capitaine Speedy, qui ne pouvait
m�me plus prononcer les syllabes. Un navire qui vaut cinquante mille
dollars (250 000 F).
-- En voici soixante mille (300 000 F)! r�pondit Phileas Fogg, en
offrant au capitaine une liasse de bank-notes.
Cela fit un effet prodigieux sur Andrew Speedy. On n'est pas
Am�ricain sans que la vue de soixante mille dollars vous cause une
certaine �motion. Le capitaine oublia en un instant sa col�re, son
emprisonnement, tous ses griefs contre son passager. Son navire avait
vingt ans. Cela pouvait devenir une affaire d'or !... La bombe ne
pouvait d�j� plus �clater. Mr. Fogg en avait arrach� la m�che.
� Et la coque en fer me restera, dit-il d'un ton singuli�rement
radouci.
-- La coque en fer et la machine, monsieur. Est-ce conclu ?
Et Andrew Speedy, saisissant la liasse de bank-notes, les compta et
les fit dispara�tre dans sa poche.
Pendant cette sc�ne, Passepartout �tait blanc. Quant � Fix, il
faillit avoir un coup de sang. Pr�s de vingt mille livres d�pens�es,
et encore ce Fogg qui abandonnait � son vendeur la coque et la
machine, c'est-�-dire presque la valeur totale du navire ! Il est
vrai que la somme vol�e � la banque s'�levait � cinquante-cinq mille
livres !
Quand Andrew Speedy eut empoch� l'argent :
� Monsieur, lui dit Mr. Fogg, que tout ceci ne vous �tonne pas.
Sachez que je perds vingt mille livres, si je ne suis pas rendu �
Londres le 21 d�cembre, � huit heures quarante-cinq du soir. Or,
j'avais manqu� le paquebot de New York, et comme vous refusiez de me
conduire � Liverpool...
-- Et j'ai bien fait, par les cinquante mille diables de l'enfer,
s'�cria Andrew Speedy, puisque j'y gagne au moins quarante mille
dollars. �
� Savez-vous une chose, ajouta-t-il, capitaine ?...
-- Capitaine Fogg, eh
bien, il y a du Yankee en vous �.
Et apr�s avoir fait � son passager ce qu'il croyait �tre un
compliment, il s'en allait, quand Phileas Fogg lui dit :
� Maintenant ce navire m'appartient ?
-- Certes, de la quille � la pomme des m�ts, pour tout ce qui est �
bois �, s'entend !
-- Bien. Faites d�molir les am�nagements int�rieurs et chauffez avec
ces d�bris. �
On juge ce qu'il fallut consommer de ce bois sec pour maintenir la
vapeur en suffisante pression. Ce jour-l�, la dunette, les rouffles,
les cabines, les logements, le faux pont, tout y passa.
Le lendemain, 19 d�cembre, on br�la la m�ture, les dromes, les
esparres. On abattit les m�ts, on les d�bita � coups de hache.
L'�quipage y mettait un z�le incroyable. Passepartout, taillant,
coupant, sciant, faisait l'ouvrage de dix hommes. C'�tait une fureur
de d�molition.
Le lendemain, 20, les bastingages, les pavois, les oeuvres-mortes, la
plus grande partie du pont, furent d�vor�s. L'_Henrietta_ n'�tait
plus qu'un b�timent ras� comme un ponton.
Mais, ce jour-l�, on avait eu connaissance de la c�te d'Irlande et du
feu de Fastenet.
Toutefois, � dix heures du soir, le navire n'�tait encore que par le
travers de Queenstown. Phileas Fogg n'avait plus que vingt-quatre
heures pour atteindre Londres ! Or, c'�tait le temps qu'il fallait �
l'_Henrietta_ pour gagner Liverpool, -- m�me en marchant � toute
vapeur. Et la vapeur allait manquer enfin � l'audacieux gentleman !
� Monsieur, lui dit alors le capitaine Speedy, qui avait fini par
s'int�resser � ses projets, je vous plains vraiment. Tout est contre
vous ! Nous ne sommes encore que devant Queenstown.
-- Ah ! fit Mr. Fogg, c'est Queenstown, cette ville dont nous
apercevons les feux ?
-- Pouvons-nous entrer dans le port ?
-- Pas avant trois heures. A pleine mer seulement.
-- Attendons ! � r�pondit tranquillement Phileas Fogg, sans laisser
voir sur son visage que, par une supr�me inspiration, il allait tenter
de vaincre encore une fois la chance contraire !
En effet, Queenstown est un port de la c�te d'Irlande dans lequel les
transatlantiques qui viennent des �tats-Unis jettent en passant leur
sac aux lettres. Ces lettres sont emport�es � Dublin par des express
toujours pr�ts � partir. De Dublin elles arrivent � Liverpool par des
steamers de grande vitesse, -- devan�ant ainsi de douze heures les
marcheurs les plus rapides des compagnies maritimes.
Ces douze heures que gagnait ainsi le courrier d'Am�rique, Phileas
Fogg pr�tendait les gagner aussi. Au lieu d'arriver sur
l'_Henrietta_, le lendemain soir, � Liverpool, il y serait � midi, et,
par cons�quent, il aurait le temps d'�tre � Londres avant huit heures
quarante-cinq minutes du soir.
Vers une heure du matin, l'_Henrietta_ entrait � haute mer dans le
port de Queenstown, et Phileas Fogg, apr�s avoir re�u une vigoureuse
poign�e de main du capitaine Speedy, le laissait sur la carcasse ras�e
de son navire, qui valait encore la moiti� de ce qu'il l'avait
vendue !
Les passagers d�barqu�rent aussit�t. Fix, � ce moment, eut une envie
f�roce d'arr�ter le sieur Fogg. Il ne le fit pas, pourtant !
Pourquoi ? Quel combat se livrait donc en lui ? �tait-il revenu sur
le compte de Mr. Fogg ? Comprenait-il enfin qu'il s'�tait tromp� ?
Toutefois, Fix n'abandonna pas Mr. Fogg. Avec lui, avec Mrs. Aouda,
avec Passepartout, qui ne prenait plus le temps de respirer, il
montait dans le train de Queenstown � une heure et demi du matin,
arrivait � Dublin au jour naissant, et s'embarquait aussit�t sur un
des steamers -- vrais fuseaux d'acier, tout en machine -- qui,
d�daignant de s'�lever � la lame, passent invariablement au travers.
A midi moins vingt, le 21 d�cembre, Phileas Fogg d�barquait enfin sur
le quai de Liverpool. Il n'�tait plus qu'� six heures de Londres.
Mais � ce moment, Fix s'approcha, lui mit la main sur l'�paule, et,
exhibant son mandat :
� Vous �tes le sieur Phileas Fogg ? dit-il.
-- Au nom de la reine, je vous arr�te ! �
XXXIV
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QUI PROCURE A PASSEPARTOUT L'OCCASION DE FAIRE UN JEU
DE MOTS ATROCE, MAIS PEUT-�TRE IN�DIT
Phileas Fogg �tait en prison. On l'avait enferm� dans le poste de
Custom-house, la douane de Liverpool, et il devait y passer la nuit en
attendant son transf�rement � Londres.
Au moment de l'arrestation, Passepartout avait voulu se pr�cipiter sur
le d�tective. Des policemen le retinrent. Mrs. Aouda, �pouvant�e
par la brutalit� du fait, ne sachant rien, n'y pouvait rien
comprendre. Passepartout lui expliqua la situation. Mr. Fogg, cet
honn�te et courageux gentleman, auquel elle devait la vie, �tait
arr�t� comme voleur. La jeune femme protesta contre une telle
all�gation, son coeur s'indigna, et des pleurs coul�rent de ses yeux,
quand elle vit qu'elle ne pouvait rien faire, rien tenter, pour sauver
son sauveur.
Quant � Fix, il avait arr�t� le gentleman parce que son devoir lui
commandait de l'arr�ter, f�t-il coupable ou non. La justice en
d�ciderait.
Mais alors une pens�e vint � Passepartout, cette pens�e terrible qu'il
�tait d�cid�ment la cause de tout ce malheur ! En effet, pourquoi
avait il cach� cette aventure � Mr. Fogg ? Quand Fix avait r�v�l� et
sa qualit� d'inspecteur de police et la mission dont il �tait charg�,
pourquoi avait-il pris sur lui de ne point avertir son ma�tre ?
Celui-ci, pr�venu, aurait sans doute donn� � Fix des preuves de son
innocence ; il lui aurait d�montr� son erreur ; en tout cas, il n'e�t
pas v�hicul� � ses frais et � ses trousses ce malencontreux agent,
dont le premier soin avait �t� de l'arr�ter, au moment o� il mettait
le pied sur le sol du Royaume-Uni. En songeant � ses fautes, � ses
imprudences, le pauvre gar�on �tait pris d'irr�sistibles remords. Il
pleurait, il faisait peine � voir. Il voulait se briser la t�te !
Mrs. Aouda et lui �taient rest�s, malgr� le froid, sous le p�ristyle
de la douane. Ils ne voulaient ni l'un ni l'autre quitter la place.
Ils voulaient revoir encore une fois Mr. Fogg.
Quant � ce gentleman, il �tait bien et d�ment ruin�, et cela au moment
o� il allait atteindre son but. Cette arrestation le perdait sans
retour. Arriv� � midi moins vingt � Liverpool, le 21 d�cembre, il
avait jusqu'� huit heures quarante-cinq minutes pour se pr�senter au
Reform-Club, soit neuf heures quinze minutes, -- et il ne lui en
fallait que six pour atteindre Londres.
En ce moment, qui e�t p�n�tr� dans le poste de la douane e�t trouv�
Mr. Fogg, immobile, assis sur un banc de bois, sans col�re,
imperturbable. R�sign�, on n'e�t pu le dire, mais ce dernier coup
n'avait pu l'�mouvoir, au moins en apparence. S'�tait-il form� en lui
une de ces rages secr�tes, terribles parce qu'elles sont contenues, et
qui n'�clatent qu'au dernier moment avec une force irr�sistible ? On
ne sait. Mais Phileas Fogg �tait l�, calme, attendant... quoi ?
Conservait-il quelque espoir ? Croyait-il encore au succ�s, quand la
porte de cette prison �tait ferm�e sur lui ?
Quoi qu'il en soit, Mr. Fogg avait soigneusement pos� sa montre sur
une table et il en regardait les aiguilles marcher. Pas une parole ne
s'�chappait de ses l�vres, mais son regard avait une fixit�
singuli�re.
En tout cas, la situation �tait terrible, et, pour qui ne pouvait lire
dans cette conscience, elle se r�sumait ainsi :
Honn�te homme, Phileas Fogg �tait ruin�.
Malhonn�te homme, il �tait pris.
Eut-il alors la pens�e de se sauver ? Songea-t-il � chercher si ce
poste pr�sentait une issue praticable ? Pensa-t-il � fuir ? On
serait tent� de le croire, car, � un certain moment, il fit le tour de
la chambre. Mais la porte �tait solidement ferm�e et la fen�tre
garnie de barreaux de fer. Il vint donc se rasseoir, et il tira de
son portefeuille l'itin�raire du voyage. Sur la ligne qui portait ces
mots :
� 21 d�cembre, samedi, Liverpool �, il ajouta :
� 80e jour, 11 h 40 du matin �, et il attendit.
Une heure sonna � l'horloge de Custom-house. Mr. Fogg constata que
sa montre avan�ait de deux minutes sur cette horloge.
Deux heures ! En admettant qu'il mont�t en ce moment dans un express,
il pouvait encore arriver � Londres et au Reform-Club avant huit
heures quarante-cinq du soir. Son front se plissa l�g�rement...
A deux heures trente-trois minutes, un bruit retentit au-dehors, un
vacarme de portes qui s'ouvraient. On entendait la voix de
Passepartout, on entendait la voix de Fix.
Le regard de Phileas Fogg brilla un instant.
La porte du poste s'ouvrit, et il vit Mrs. Aouda, Passepartout, Fix,
qui se pr�cipit�rent vers lui.
Fix �tait hors d'haleine, les cheveux en d�sordre... Il ne pouvait
parler !
� Monsieur, balbutia-t-il, monsieur... pardon... une ressemblance
d�plorable... Voleur arr�t� depuis trois jours... vous...
libre !... �
Phileas Fogg �tait libre ! Il alla au d�tective. Il le regarda bien
en face, et, faisant le seul mouvement rapide qu'il e�t jamais fait
e�t qu'il d�t jamais faire de sa vie, il ramena ses deux bras en
arri�re, puis, avec la pr�cision d'un automate, il frappa de ses deux
poings le malheureux inspecteur.
� Bien tap�! � s'�cria Passepartout, qui, se permettant un atroce jeu
de mots, bien digne d'un Fran�ais, ajouta : � Pardieu voil� ce qu'on
peut appeler une belle application de poings d'Angleterre ! �
Fix, renvers�, ne pronon�a pas un mot. Il n'avait que ce qu'il
m�ritait. Mais aussit�t Mr, Fogg, Mrs. Aouda, Passepartout
quitt�rent la douane. Ils se jet�rent dans une voiture, et, en
quelques minutes, ils arriv�rent � la gare de Liverpool.
Phileas Fogg demanda s'il y avait un express pr�t � partir pour
Londres...
Il �tait deux heures quarante... L'express �tait parti depuis
trente-cinq minutes.
Phileas Fogg commanda alors un train sp�cial.
Il y avait plusieurs locomotives de grande vitesse en pression ; mais,
attendu les exigences du service, le train sp�cial ne put quitter la
gare avant trois heures.
A trois heures, Phileas Fogg, apr�s avoir dit quelques mots au
m�canicien d'une certaine prime � gagner, filait dans la direction de
Londres, en compagnie de la jeune femme et de son fid�le serviteur.
Il fallait franchir en cinq heures et demie la distance qui s�pare
Liverpool de Londres --, chose tr�s faisable, quand la voie est libre
sur tout le parcours. Mais il y eut des retards forc�s, et, quand le
gentleman arriva � la gare, neuf heures moins dix sonnaient � toutes
les horloges de Londres.
Phileas Fogg, apr�s avoir accompli ce voyage autour du monde, arrivait
avec un retard de cinq minutes !...
XXXV
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DANS LEQUEL PASSEPARTOUT NE SE FAIT PAS R�P�TER
DEUX FOIS L'ORDRE QUE SON MA�TRE LUI DONNE
Le lendemain, les habitants de Saville-row auraient �t� bien surpris,
si on leur e�t affirm� que Mr. Fogg avait r�int�gr� son domicile.
Portes et fen�tres, tout �tait clos. Aucun changement ne s'�tait
produit � l'ext�rieur.
En effet, apr�s avoir quitt� la gare, Phileas Fogg avait donn� �
Passepartout l'ordre d'acheter quelques provisions, et il �tait rentr�
dans sa maison.
Ce gentleman avait re�u avec son impassibilit� habituelle le coup qui
le frappait. Ruin� ! et par la faute de ce maladroit inspecteur de
police ! Apr�s avoir march� d'un pas s�r pendant ce long parcours,
apr�s avoir renvers� mille obstacles, brav� mille dangers, ayant
encore trouv� le temps de faire quelque bien sur sa route, �chouer au
port devant un fait brutal, qu'il ne pouvait pr�voir, et contre lequel
il �tait d�sarm� : cela �tait terrible ! De la somme consid�rable
qu'il avait emport�e au d�part, il ne lui restait qu'un reliquat
insignifiant. Sa fortune ne se composait plus que des vingt mille
livres d�pos�es chez Baring fr�res, et ces vingt mille livres, il les
devait � ses coll�gues du Reform-Club. Apr�s tant de d�penses faites,
ce pari gagn� ne l'e�t pas enrichi sans doute, et il est probable
qu'il n'avait pas cherch� � s'enrichir -- �tant de ces hommes qui
parient pour l'honneur --, mais ce pari perdu le ruinait totalement.
Au surplus, le parti du gentleman �tait pris. Il savait ce qui lui
restait � faire.
Une chambre de la maison de Saville-row avait �t� r�serv�e � Mrs.
Aouda. La jeune femme �tait d�sesp�r�e. A certaines paroles
prononc�es par Mr. Fogg, elle avait compris que celui-ci m�ditait
quelque projet funeste.
On sait, en effet, � quelles d�plorables extr�mit�s se portent
quelquefois ces Anglais monomanes sous la pression d'une id�e fixe.
Aussi Passepartout, sans en avoir l'air, surveillait-il son ma�tre.
Mais, tout d'abord, l'honn�te gar�on �tait mont� dans sa chambre et
avait �teint le bec qui br�lait depuis quatre-vingts jours. Il avait
trouv� dans la bo�te aux lettres une note de la Compagnie du gaz, et
il pensa qu'il �tait plus que temps d'arr�ter ces frais dont il �tait
responsable.
La nuit se passa. Mr. Fogg s'�tait couch�, mais avait-il dormi ?
Quant � Mrs. Aouda, elle ne put prendre un seul instant de repos.
Passepartout, lui, avait veill� comme un chien � la porte de son
ma�tre.
Le lendemain, Mr. Fogg le fit venir et lui recommanda, en termes fort
brefs, de s'occuper du d�jeuner de Mrs. Aouda. Pour lui, il se
contenterait d'une tasse de th� et d'une r�tie. Mrs. Aouda voudrait
bien l'excuser pour le d�jeuner et le d�ner, car tout son temps �tait
consacr� � mettre ordre � ses affaires. Il ne descendrait pas. Le
soir seulement, il demanderait � Mrs. Aouda la permission de
l'entretenir pendant quelques instants.
Passepartout, ayant communication du programme de la journ�e, n'avait
plus qu'� s'y conformer. Il regardait son ma�tre toujours impassible,
et il ne pouvait se d�cider � quitter sa chambre. Son coeur �tait
gros, sa conscience bourrel�e de remords, car il s'accusait plus que
jamais de cet irr�parable d�sastre. Oui ! s'il e�t pr�venu Mr.
Fogg, s'il lui e�t d�voil� les projets de l'agent Fix, Mr. Fogg
n'aurait certainement pas tra�n� l'agent Fix jusqu'� Liverpool, et
alors...
Passepartout ne put plus y tenir.
� Mon ma�tre ! monsieur Fogg ! s'�cria-t-il, maudissez-moi. C'est
par ma faute que...
-- Je n'accuse personne, r�pondit Phileas Fogg du ton le plus calme.
Allez. �
Passepartout quitta la chambre et vint trouver la jeune femme, �
laquelle il fit conna�tre les intentions de son ma�tre.
� Madame, ajouta-t-il, je ne puis rien par moi-m�me, rien ! Je n'ai
aucune influence sur l'esprit de mon ma�tre. Vous, peut-�tre...
-- Quelle influence aurais-je, r�pondit Mrs. Aouda. Mr. Fogg n'en
subit aucune ! A-t-il jamais compris que ma reconnaissance pour lui
�tait pr�te � d�border ! A-t-il jamais lu dans mon coeur !... Mon
ami, il ne faudra pas le quitter, pas un seul instant. Vous dites
qu'il a manifest� l'intention de me parler ce soir ?
-- Oui, madame. Il s'agit sans doute de sauvegarder votre situation
en Angleterre.
-- Attendons �, r�pondit la jeune femme, qui demeura toute pensive.
Ainsi, pendant cette journ�e du dimanche, la maison de Saville-row fut
comme si elle e�t �t� inhabit�e, et, pour la premi�re fois depuis
qu'il demeurait dans cette maison, Phileas Fogg n'alla pas � son club,
quand onze heures et demie sonn�rent � la tour du Parlement.
Et pourquoi ce gentleman se f�t-il pr�sent� au Reform-Club ? Ses
coll�gues ne l'y attendaient plus. Puisque, la veille au soir, �
cette date fatale du samedi 21 d�cembre, � huit heures quarante-cinq,
Phileas Fogg n'avait pas paru dans le salon du Reform-Club, son pari
�tait perdu. Il n'�tait m�me pas n�cessaire qu'il all�t chez son
banquier pour y prendre cette somme de vingt mille livres. Ses
adversaires avaient entre les mains un ch�que sign� de lui, et il
suffisait d'une simple �criture � passer chez Baring fr�res, pour que
les vingt mille livres fussent port�es � leur cr�dit.
Mr. Fogg n'avait donc pas � sortir, et il ne sortit pas. Il demeura
dans sa chambre et mit ordre � ses affaires. Passepartout ne cessa de
monter et de descendre l'escalier de la maison de Saville-row. Les
heures ne marchaient pas pour ce pauvre gar�on. Il �coutait � la
porte de la chambre de son ma�tre, et, ce faisant, il ne pensait pas
commettre la moindre indiscr�tion ! Il regardait par le trou de la
serrure, et il s'imaginait avoir ce droit ! Passepartout redoutait �
chaque instant quelque catastrophe. Parfois, il songeait � Fix, mais
un revirement s'�tait fait dans son esprit. Il n'en voulait plus �
l'inspecteur de police. Fix s'�tait tromp� comme tout le monde �
l'�gard de Phileas Fogg, et, en le filant, en l'arr�tant, il n'avait
fait que son devoir, tandis que lui... Cette pens�e l'accablait, et
il se tenait pour le dernier des mis�rables.
Quand, enfin, Passepartout se trouvait trop malheureux d'�tre seul, il
frappait � la porte de Mrs. Aouda, il entrait dans sa chambre, il
s'asseyait dans un coin sans mot dire, et il regardait la jeune femme
toujours pensive.
Vers sept heures et demie du soir, Mr. Fogg fit demander � Mrs.
Aouda si elle pouvait le recevoir, et quelques instants apr�s, la
jeune femme et lui �taient seuls dans cette chambre.
Phileas Fogg prit une chaise et s'assit pr�s de la chemin�e, en face
de Mrs. Aouda. Son visage ne refl�tait aucune �motion. Le Fogg du
retour �tait exactement le Fogg du d�part. M�me calme, m�me
impassibilit�.
Il resta sans parler pendant cinq minutes. Puis levant les yeux sur
Mrs. Aouda :
� Madame, dit-il, me pardonnerez-vous de vous avoir amen�e en
Angleterre ?
-- Moi, monsieur Fogg !... r�pondit Mrs. Aouda, en comprimant les
battements de son coeur.
-- Veuillez me permettre d'achever, reprit Mr. Fogg. Lorsque j'eus
la pens�e de vous entra�ner loin de cette contr�e, devenue si
dangereuse pour vous, j'�tais riche, et je comptais mettre une partie
de ma fortune � votre disposition. Votre existence e�t �t� heureuse
et libre. Maintenant, je suis ruin�.
-- Je le sais, monsieur Fogg, r�pondit la jeune femme, et je vous
demanderai � mon tour : Me pardonnerez-vous de vous avoir suivi, et --
qui sait ? -- d'avoir peut-�tre, en vous retardant, contribu� � votre
ruine ?
-- Madame, vous ne pouviez rester dans l'Inde, et votre salut n'�tait
assur� que si vous vous �loigniez assez pour que ces fanatiques ne
pussent vous reprendre.
-- Ainsi, monsieur Fogg, reprit Mrs. Aouda, non content de m'arracher
� une mort horrible, vous vous croyiez encore oblig� d'assurer ma
position � l'�tranger ?
-- Oui, madame, r�pondit Fogg, mais les �v�nements ont tourn� contre
moi. Cependant, du peu qui me reste, je vous demande la permission de
disposer en votre faveur.
-- Mais, vous, monsieur Fogg, que deviendrez-vous ? demanda Mrs.
Aouda.
-- Moi, madame, r�pondit froidement le gentleman, je n'ai besoin de
rien.
-- Mais comment, monsieur, envisagez-vous donc le sort qui vous
attend ?
-- Comme il convient de le faire, r�pondit Mr. Fogg.
-- En tout cas, reprit Mrs. Aouda, la mis�re ne saurait atteindre un
homme tel que vous. Vos amis...
-- Je n'ai point d'amis, madame.
-- Je vous plains alors, monsieur Fogg, car l'isolement est une triste
chose. Quoi ! pas un coeur pour y verser vos peines. On dit
cependant qu'� deux la mis�re elle-m�me est supportable encore !
-- Monsieur Fogg, dit alors Mrs. Aouda, qui se leva
et tendit sa main au gentleman, voulez-vous � la fois d'une parente et
d'une amie ? Voulez-vous de moi pour votre femme ? �
Mr. Fogg, � cette parole, s'�tait lev� � son tour. Il y avait comme
un reflet inaccoutum� dans ses yeux, comme un tremblement sur ses
l�vres. Mrs. Aouda le regardait. La sinc�rit�, la droiture, la
fermet� et la douceur de ce beau regard d'une noble femme qui ose tout
pour sauver celui auquel elle doit tout, l'�tonn�rent d'abord, puis le
p�n�tr�rent. Il ferma les yeux un instant, comme pour �viter que ce
regard ne s'enfon��t plus avant... Quand il les rouvrit :
� Je vous aime ! dit-il simplement. Oui, en v�rit�, par tout ce qu'il
y a de plus sacr� au monde, je vous aime, et je suis tout � vous !
-- Ah !... � s'�cria Mrs. Aouda, en portant la main � son coeur.
Passepartout fut sonn�. Il arriva aussit�t. Mr. Fogg tenait encore
dans sa main la main de Mrs. Aouda. Passepartout comprit, et sa
large face rayonna comme le soleil au z�nith des r�gions tropicales.
Mr. Fogg lui demanda s'il ne serait pas trop tard pour aller pr�venir
le r�v�rend Samuel Wilson, de la paroisse de Mary-le-Bone.
Passepartout sourit de son meilleur sourire.
Il n'�tait que huit heures cinq.
� Ce serait pour demain, lundi ! dit-il.
-- Pour demain lundi ? demanda Mr. Fogg en regardant la jeune femme.
-- Pour demain lundi ! � r�pondit Mrs. Aouda. Passepartout sortit,
tout courant.
XXXVI
--------------------
DANS LEQUEL PHILEAS FOGG FAIT DE NOUVEAU
PRIME SUR LE MARCH�
Il est temps de dire ici quel revirement de l'opinion s'�tait produit
dans le Royaume-Uni, quand on apprit l'arrestation du vrai voleur de
la Banque un certain James Strand -- qui avait eu lieu le 17 d�cembre,
� Edimbourg.
Trois jours avant, Phileas Fogg �tait un criminel que la police
poursuivait � outrance, et maintenant c'�tait le plus honn�te
gentleman, qui accomplissait math�matiquement son excentrique voyage
autour du monde.
Quel effet, quel bruit dans les journaux ! Tous les parieurs pour ou
contre, qui avaient d�j� oubli� cette affaire, ressuscit�rent comme
par magie. Toutes les transactions redevenaient valables. Tous les
engagements revivaient, et, il faut le dire, les paris reprirent avec
une nouvelle �nergie. Le nom de Phileas Fogg fit de nouveau prime sur
le march�.
Les cinq coll�gues du gentleman, au Reform-Club, pass�rent ces trois
jours dans une certaine inqui�tude. Ce Phileas Fogg qu'ils avaient
oubli� reparaissait � leurs yeux ! O� �tait-il en ce moment ? Le 17
d�cembre --, jour o� James Strand fut arr�t� --, il y avait
soixante-seize jours que Phileas Fogg �tait parti, et pas une nouvelle
de lui ! Avait-il succomb� ? Avait-il renonc� � la lutte, ou
continuait il sa marche suivant l'itin�raire convenu ? Et le samedi
21 d�cembre, � huit heures quarante-cinq du soir, allait-il
appara�tre, comme le dieu de l'exactitude, sur le seuil du salon du
Reform-Club ?
Il faut renoncer � peindre l'anxi�t� dans laquelle, pendant trois
jours, v�cut tout ce monde de la soci�t� anglaise. On lan�a des
d�p�ches en Am�rique, en Asie, pour avoir des nouvelles de Phileas
Fogg ! On envoya matin et soir observer la maison de Saville-row,..
Rien. La police elle-m�me ne savait plus ce qu'�tait devenu le
d�tective Fix, qui s'�tait si malencontreusement jet� sur une fausse
piste. Ce qui n'emp�cha pas les paris de s'engager de nouveau sur une
plus vaste �chelle. Phileas Fogg, comme un cheval de course, arrivait
au dernier tournant. On ne le cotait plus � cent, mais � vingt, mais
� dix, mais � cinq, et le vieux paralytique, Lord Albermale, le
prenait, lui, � �galit�.
Aussi, le samedi soir, y avait-il foule dans Pall-Mall et dans les
rues voisines. On e�t dit un immense attroupement de courtiers,
�tablis en permanence aux abords du Reform-Club. La circulation �tait
emp�ch�e. On discutait, on disputait, on criait les cours du �
Phileas Fogg �, comme ceux des fonds anglais. Les policemen avaient
beaucoup de peine � contenir le populaire, et � mesure que s'avan�ait
l'heure � laquelle devait arriver Phileas Fogg, l'�motion prenait des
proportions invraisemblables.
Ce soir-l�, les cinq coll�gues du gentleman �taient r�unis depuis neuf
heures dans le grand salon du Reform-Club. Les deux banquiers, John
Sullivan et Samuel Fallentin, l'ing�nieur Andrew Stuart, Gauthier
Ralph, administrateur de la Banque d'Angleterre, le brasseur Thomas
Flanagan, tous attendaient avec anxi�t�.
Au moment o� l'horloge du grand salon marqua huit heures vingt-cinq,
Andrew Stuart, se levant, dit :
� Messieurs, dans vingt minutes, le d�lai convenu entre Mr. Phileas
Fogg et nous sera expir�.
-- A quelle heure est arriv� le dernier train de Liverpool ? demanda
Thomas Flanagan.
-- A sept heures vingt-trois, r�pondit Gauthier Ralph, et le train
suivant n'arrive qu'� minuit dix.
-- Eh bien, messieurs, reprit Andrew Stuart, si Phileas Fogg �tait
arriv� par le train de sept heures vingt-trois, il serait d�j� ici.
Nous pouvons donc consid�rer le pari comme gagn�.
-- Attendons, ne nous pronon�ons pas, r�pondit Samuel Fallentin. Vous
voyez que notre coll�gue est un excentrique de premier ordre. Son
exactitude en tout est bien connue. Il n'arrive jamais ni trop tard
ni trop t�t, et il appara�trait ici � la derni�re minute, que je n'en
serais pas autrement surpris.
-- Et moi, dit Andrew Stuart, qui �tait, comme toujours, tr�s nerveux,
je le verrais je n'y croirais pas.
-- En effet, reprit Thomas Flanagan, le projet de Phileas Fogg �tait
insens�. Quelle que f�t son exactitude, il ne pouvait emp�cher des
retards in�vitables de se produire, et un retard de deux ou trois
jours seulement suffisait � compromettre son voyage.
-- Vous remarquerez, d'ailleurs, ajouta John Sullivan, que nous
n'avons re�u aucune nouvelle de notre coll�gue et cependant, les fils
t�l�graphiques ne manquaient pas sur son itin�raire.
-- Il a perdu, messieurs, reprit Andrew Stuart, il a cent fois perdu !
Vous savez, d'ailleurs, que le _China_ -- le seul paquebot de New York
qu'il p�t prendre pour venir � Liverpool en temps utile -- est arriv�
hier. Or, voici la liste des passagers, publi�e par la _Shipping
Gazette_, et le nom de Phileas Fogg n'y figure pas. En admettant les
chances les plus favorables, notre coll�gue est � peine en Am�rique !
J'estime � vingt jours, au moins, le retard qu'il subira sur la date
convenue, et le vieux Lord Albermale en sera, lui aussi, pour ses cinq
mille livres !
-- C'est �vident, r�pondit Gauthier Ralph, et demain nous n'aurons
qu'� pr�senter chez Baring fr�res le ch�que de Mr. Fogg �.
En ce moment l'horloge du salon sonna huit heures quarante.
� Encore cinq minutes �, dit Andrew Stuart.
Les cinq coll�gues se regardaient. On peut croire que les battements
de leur coeur avaient subi une l�g�re acc�l�ration, car enfin, m�me
pour de beaux joueurs, la partie �tait forte ! Mais ils n'en
voulaient rien laisser para�tre, car, sur la proposition de Samuel
Fallentin, ils prirent place � une table de jeu.
� Je ne donnerais pas ma part de quatre mille livres dans le pari, dit
Andrew Stuart en s'asseyant, quand m�me on m'en offrirait trois mille
neuf cent quatre-vingt-dix-neuf ! �
L'aiguille marquait, en ce moment, huit heures quarante-deux minutes.
Les joueurs avaient pris les cartes, mais, � chaque instant, leur
regard se fixait sur l'horloge. On peut affirmer que, quelle que f�t
leur s�curit�, jamais minutes ne leur avaient paru si longues !
� Huit heures quarante-trois �, dit Thomas Flanagan, en coupant le jeu
que lui pr�sentait Gauthier Ralph.
Puis un moment de silence se fit. Le vaste salon du club �tait
tranquille. Mais, au-dehors, on entendait le brouhaha de la foule,
que dominaient parfois des cris aigus. Le balancier de l'horloge
battait la seconde avec une r�gularit� math�matique. Chaque joueur
pouvait compter les divisions sexag�simales qui frappaient son
oreille.
� Huit heures quarante-quatre ! � dit John Sullivan d'une voix dans
laquelle on sentait une �motion involontaire.
Plus qu'une minute, et le pari �tait gagn�. Andrew Stuart et ses
coll�gues ne jouaient plus. Ils avaient abandonn� les cartes ! Ils
comptaient les secondes !
A la quaranti�me seconde, rien. A la cinquanti�me, rien encore !
A la cinquante-cinqui�me, on entendit comme un tonnerre au-dehors, des
applaudissements, des hurrahs, et m�me des impr�cations, qui se
propag�rent dans un roulement continu.
A la cinquante-septi�me seconde, la porte du salon s'ouvrit, et le
balancier n'avait pas battu la soixanti�me seconde, que Phileas Fogg
apparaissait, suivi d'une foule en d�lire qui avait forc� l'entr�e du
club, et de sa voix calme :
� Me voici, messieurs �, disait-il.
XXXVII
--------------------
DANS LEQUEL IL EST PROUV� QUE PHILEAS FOGG N'A RIEN
GAGN� A FAIRE CE TOUR DU MONDE, SI CE N'EST LE BONHEUR
Oui ! Phileas Fogg en personne.
On se rappelle qu'� huit heures cinq du soir -- vingt-cinq heures
environ apr�s l'arriv�e des voyageurs � Londres --, Passepartout avait
�t� charg� par son ma�tre de pr�venir le r�v�rend Samuel Wilson au
sujet d'un certain mariage qui devait se conclure le lendemain m�me.
Passepartout �tait donc parti, enchant�. Il se rendit d'un pas rapide
� la demeure du r�v�rend Samuel Wilson, qui n'�tait pas encore rentr�.
Naturellement, Passepartout attendit, mais il attendit vingt bonnes
minutes au moins.
Bref, il �tait huit heures trente-cinq quand il sortit de la maison du
r�v�rend. Mais dans quel �tat ! Les cheveux en d�sordre, sans
chapeau, courant, courant, comme on n'a jamais vu courir de m�moire
d'homme, renversant les passants, se pr�cipitant comme une trombe sur
les trottoirs !
En trois minutes, il �tait de retour � la maison de Saville-row, et il
tombait, essouffl�, dans la chambre de Mr. Fogg.
� Qu'y a-t-il ? demanda Mr. Fogg.
-- Mon ma�tre... balbutia Passepartout... mariage... impossible.
-- Parce que demain... c'est dimanche !
-- Non... aujourd'hui... samedi.
-- Si, si, si, si ! s'�cria Passepartout. Vous vous �tes tromp� d'un
jour ! Nous sommes arriv�s vingt-quatre heures en avance... mais il
ne reste plus que dix minutes !... �
Passepartout avait saisi son ma�tre au collet, et il l'entra�nait avec
une force irr�sistible !
Phileas Fogg, ainsi enlev�, sans avoir le temps de r�fl�chir, quitta
sa chambre, quitta sa maison, sauta dans un cab, promit cent livres au
cocher, et apr�s avoir �cras� deux chiens et accroch� cinq voitures,
il arriva au Reform-Club.
L'horloge marquait huit heures quarante-cinq, quand il parut dans le
grand salon...
Phileas Fogg avait accompli ce tour du monde en quatre-vingts
jours !...
Phileas Fogg avait gagn� son pari de vingt mille livres !
Et maintenant, comment un homme si exact, si m�ticuleux, avait-il pu
commettre cette erreur de jour ? Comment se croyait-il au samedi
soir, 21 d�cembre, quand il d�barqua � Londres, alors qu'il n'�tait
qu'au vendredi, 20 d�cembre, soixante dix neuf jours seulement apr�s
son d�part ?
Voici la raison de cette erreur. Elle est fort simple.
Phileas Fogg avait, � sans s'en douter �, gagn� un jour sur son
itin�raire, -- et cela uniquement parce qu'il avait fait le tour du
monde en allant vers l'_est_, et il e�t, au contraire, perdu ce jour
en allant en sens inverse, soit vers l'_ouest_.
En effet, en marchant vers l'est, Phileas Fogg allait au-devant du
soleil, et, par cons�quent les jours diminuaient pour lui d'autant de
fois quatre minutes qu'il franchissait de degr�s dans cette direction.
Or, on compte trois cent soixante degr�s sur la circonf�rence
terrestre, et ces trois cent soixante degr�s, multipli�s par quatre
minutes, donnent pr�cis�ment vingt-quatre heures, -- c'est-�-dire ce
jour inconsciemment gagn�. En d'autres termes, pendant que Phileas
Fogg, marchant vers l'est, voyait le soleil passer _quatre-vingts
fois_ au m�ridien, ses coll�gues rest�s � Londres ne le voyaient
passer que _soixante-dix-neuf fois_. C'est pourquoi, ce jour-l� m�me,
qui �tait le samedi et non le dimanche, comme le croyait Mr. Fogg,
ceux-ci l'attendaient dans le salon du Reform-Club.
Et c'est ce que la fameuse montre de Passepartout -- qui avait
toujours conserv� l'heure de Londres -- e�t constat� si, en m�me temps
que les minutes et les heures, elle e�t marqu� les jours !
Phileas Fogg avait donc gagn� les vingt mille livres. Mais comme il
en avait d�pens� en route environ dix-neuf mille, le r�sultat
p�cuniaire �tait m�diocre. Toutefois, on l'a dit, l'excentrique
gentleman n'avait, en ce pari, cherch� que la lutte, non la fortune.
Et m�me, les mille livres restant, il les partagea entre l'honn�te
Passepartout et le malheureux Fix, auquel il �tait incapable d'en
vouloir. Seulement, et pour la r�gularit�, il retint � son serviteur
le prix des dix-neuf cent vingt heures de gaz d�pens� par sa faute.
Ce soir-l� m�me, Mr. Fogg, aussi impassible, aussi flegmatique,
disait � Mrs. Aouda :
� Ce mariage vous convient-il toujours, madame ?
-- Monsieur Fogg, r�pondit Mrs. Aouda, c'est � moi de vous faire
cette question. Vous �tiez ruin�, vous voici riche...
-- Pardonnez-moi, madame, cette fortune vous appartient. Si vous
n'aviez pas eu la pens�e de ce mariage, mon domestique ne serait pas
all� chez le r�v�rend Samuel Wilson, je n'aurais pas �t� averti de mon
erreur, et...
-- Cher monsieur Fogg..., dit la jeune femme.
-- Ch�re Aouda... �, r�pondit Phileas Fogg.
On comprend bien que le mariage se fit quarante-huit heures plus tard,
et Passepartout, superbe, resplendissant, �blouissant, y figura comme
t�moin de la jeune femme. Ne l'avait-il pas sauv�e, et ne lui
devait-on pas cet honneur ?
Seulement, le lendemain, d�s l'aube, Passepartout frappait avec fracas
� la porte de son ma�tre.
La porte s'ouvrit, et l'impassible gentleman parut.
-- Ce qu'il y a, monsieur ! Il y a que je viens d'apprendre �
l'instant...
-- Que nous pouvions faire le tour du monde en soixante-dix-huit jours
seulement.
-- Sans doute, r�pondit Mr. Fogg, en ne traversant pas l'Inde. Mais
si je n'avais pas travers� l'Inde, je n'aurais pas sauv� Mrs. Aouda,
elle ne serait pas ma femme, et... �
Et Mr. Fogg ferma tranquillement la porte.
Ainsi donc Phileas Fogg avait gagn� son pari. Il avait accompli en
quatre-vingts jours ce voyage autour du monde ! Il avait employ� pour
ce faire tous les moyens de transport, paquebots, railways, voitures,
yachts, b�timents de commerce, tra�neaux, �l�phant. L'excentrique
gentleman avait d�ploy� dans cette affaire ses merveilleuses qualit�s
de sang-froid et d'exactitude. Mais apr�s ? Qu'avait-il gagn� � ce
d�placement ? Qu'avait-il rapport� de ce voyage ?
Rien, dira-t-on ? Rien, soit, si ce n'est une charmante femme, qui --
quelque invraisemblable que cela puisse para�tre -- le rendit le plus
heureux des hommes !
En v�rit�, ne ferait-on pas, pour moins que cela, le Tour du Monde ?
--------------------
TABLE DES MATI�RES
I. Dans lequel Phileas Fogg et Passepartout
s'acceptent r�ciproquement, l'un comme ma�tre,
l'autre comme domestique
II. O� Passepartout est convaincu qu'il a enfin
trouv� son id�al
III. O� s'engage une conversation qui pourra
co�ter cher � Phileas Fogg
IV. Dans lequel Phileas Fogg stup�fie
Passepartout, son domestique
V. Dans lequel une nouvelle valeur appara�t sur la
place de Londres
VI. Dans lequel l'agent Fix montre une impatience
bien l�gitime
VII. Qui t�moigne une fois de plus de l'inutilit�
des passeports en mati�re de police
VIII. Dans lequel Passepartout parle un peu plus
peut-�tre qu'il ne conviendrait
IX. O� la mer Rouge et la mer des Indes se
montrent propices aux desseins de Phileas Fogg
X. O� Passepartout est trop heureux d'en �tre
quitte en perdant sa chaussure
XI. O� Phileas Fogg ach�te une monture � un prix
fabuleux
XII. O� Phileas Fogg et ses compagnons
s'aventurent � travers les for�ts de l'Inde, et
ce qui s'ensuit
XIII. Dans lequel Passepartout prouve une fois de
plus que la fortune sourit aux audacieux
XIV. Dans lequel Phileas Fogg descend toute
l'admirable vall�e du Gange sans m�me songer �
la voir
XV. O� le sac aux bank-notes s'all�ge encore de
quelques milliers de livres
XVI. O� Fix n'a pas l'air de conna�tre du tout les
choses dont on lui parle
XVII. O� il est question de choses et d'autres
pendant la travers�e de Singapore � Hong-Kong
XVIII. Dans lequel Phileas Fogg, Passepartout,
Fix, chacun de son c�t�, va � ses affaires
XIX. O� Passepartout prend un trop vif int�r�t �
son ma�tre, et ce qui s'ensuit
XX. Dans lequel Fix entre directement en relation
avec Phileas Fogg
XXI. O� le patron de la _Tankard�re_ risque fort
de perdre une prime de deux cents livres
XXII. O� Passepartout voit bien que, m�me aux
antipodes, il est prudent d'avoir quelque
argent dans sa poche
XXIII. Dans lequel le nez de Passepartout
s'allonge d�mesur�ment
XXIV. Pendant lequel s'accomplit la travers�e de
l'oc�an Pacifique
XXV. O� l'on donne un l�ger aper�u de San
Francisco, un jour de meeting
XXVI. Dans lequel on prend le train express du
chemin de fer du Pacifique
XXVII. Dans lequel Passepartout suit, avec une
vitesse de vingt milles � l'heure, un cours
d'histoire mormone
XXVIII. Dans lequel Passepartout ne put parvenir �
faire entendre le langage de la raison
XXIX. O� il sera fait le r�cit d'incidents divers
qui ne se rencontrent que sur les rails-roads
de l'Union
XXX. Dans lequel Phileas Fogg fait tout simplement
son devoir
XXXI. Dans lequel l'inspecteur Fix prend tr�s
s�rieusement les int�r�ts de Phileas Fogg
XXXII. Dans lequel Phileas Fogg engage une lutte
directe contre la mauvaise chance
XXXIII. O� Phileas Fogg se montre � la hauteur des
circonstances
XXXIV. Qui procure � Passepartout l'occasion de
faire un jeu de mots atroce, mais peut-�tre
in�dit
XXXV. Dans lequel Passepartout ne se fait pas
r�p�ter deux fois l'ordre que son ma�tre lui a
donn�
XXXVI. Dans lequel Phileas Fogg fait de nouveau
prime sur le march�
XXXVII. Dans lequel il est prouv� que Phileas Fogg
n'a rien gagn� � faire ce tour du monde, si ce
n'est le bonheur
<><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><>
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0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,
0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,
0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,
0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,
0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,
0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,
0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,
0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,
0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,
0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,
0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,
0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,
0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,
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0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,
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44,96,176,221,223,192,131,11,183,27,16,0,59
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static unsigned char d_next_gr[] = {
71,73,70,56,55,97,32,0,32,0,231,0,0,40,72,72,216,216,216,184,184,184,
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static unsigned char d_prev[] = {
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static unsigned char d_prev_gr[] = {
71,73,70,56,55,97,32,0,32,0,231,0,0,40,72,72,216,216,216,184,184,184,
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0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,
0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,44,
0,0,0,0,32,0,32,0,64,8,223,0,7,8,40,64,176,160,193,131,8,19,22,24,40,
96,0,1,1,16,35,74,132,24,32,192,196,139,4,1,44,116,40,177,162,199,143,
32,45,78,204,184,241,225,197,137,21,79,74,36,217,144,128,73,149,48,71,
2,208,216,82,101,72,144,24,11,208,228,120,242,230,199,156,59,33,46,140,
9,147,228,204,146,3,146,42,93,202,180,233,82,161,37,137,74,133,186,243,
101,79,143,68,89,242,236,232,243,231,72,157,81,81,118,197,250,181,106,
76,175,69,193,54,20,56,53,102,65,154,3,143,42,156,251,118,230,204,134,
109,243,50,116,201,183,175,223,191,125,147,10,53,171,247,100,70,194,68,
69,166,69,108,51,165,91,181,91,47,142,5,26,86,236,228,178,149,41,142,
37,187,18,178,85,1,155,57,71,212,250,89,243,229,206,140,45,59,94,156,
249,170,98,149,164,167,190,54,12,153,109,225,178,112,7,210,221,93,23,
192,96,187,192,131,11,31,110,55,32,0,59
};
static unsigned char d_up[] = {
71,73,70,56,55,97,32,0,32,0,231,0,0,230,230,250,190,190,190,47,79,79,
255,255,255,112,128,144,0,0,255,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,
0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,
0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,
0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,
0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,
0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,
0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,
0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,
0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,
0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,
0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,
0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,
0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,
0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,
0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,
0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,
0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,
0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,
0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,
0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,
0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,
0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,0,44,0,0,
0,0,32,0,32,0,64,8,215,0,1,4,32,64,176,160,193,131,8,19,18,24,24,0,192,
128,0,16,35,74,156,72,81,34,65,1,11,29,78,44,192,177,163,199,143,19,47,
102,124,88,177,164,73,145,13,7,144,52,201,50,34,1,1,24,83,154,252,200,
241,228,203,145,21,105,122,44,137,82,32,195,150,60,111,194,28,9,160,168,
209,163,72,147,30,133,72,80,38,80,160,61,87,150,236,216,50,106,78,157,
84,41,90,133,136,181,107,77,166,55,157,110,236,26,52,102,209,167,85,81,
14,28,170,176,109,65,152,112,27,162,157,203,80,165,221,187,120,243,222,
61,187,22,39,221,138,23,205,74,253,107,49,172,198,150,5,160,26,30,60,
54,107,89,191,20,201,2,94,28,217,235,215,194,130,37,90,166,137,25,178,
102,201,90,41,87,198,250,88,236,103,210,147,51,19,14,109,214,231,106,
151,47,99,130,117,75,59,176,0,166,112,115,235,222,205,59,119,64,0,59
};
/* OUTGIF -- Create GIF navigation buttons for HTML trees. */
static void outgif(basename, button, source, length)
char *basename, *button;
unsigned char *source;
int length;
{
char s[256];
FILE *f;
sprintf(s, "%s/%s.gif", basename, button);
f = fopen(s, "wb"); /* "b" is for binary mode on brain-dead
PCs. Shouldn't do any harm on reasonable
UNIX boxes. */
fwrite(source, 1, length, f);
fclose(f);
}
/* TRIM -- Trim trailing white space and delete any carriage
return characters which might have crept into the
text. This allows us to process input in a variety
of end of line conventions (Unix, MS-DOS, VMS). */
static void trim(lp)
unsigned char *lp;
{
unsigned char *ap = lp;
while (*ap) {
if (*ap == '\r') {
unsigned char *ep = ap;
do {
*ep = ep[1];
ep++;
} while (*ep);
}
ap++;
}
/* Trim any trailing spaces. */
while (isspace(lp[strlen(lp) - 2])) {
lp[strlen(lp) - 2] = '\n';
lp[strlen(lp) - 1] = EOS;
}
}
/* PROTEXT -- Output text with character-level transformations. */
static void protext(lp, tout, basename)
unsigned char *lp;
FILE *tout;
char *basename;
{
if (html) {
#define out (infoot ? foot : tout)
int c;
/* Now process the input file character by character and translate
each character, if required, emitting the results to the output
stream. */
/* It's a control character. Emit as ^
considered as white space (for example, carriage return and
line feed), in which case it's sent directly to the output. */