Part 4 out of 6
passage au prix convenu, mettait dans la poche du patron John Bunsby
cinq cent cinquante livres (13 750 F). Puis l'honorable gentleman,
Mrs. Aouda et Fix �taient mont�s � bord du steamer, qui avait
aussit�t fait route pour Nagasaki et Yokohama.
Arriv� le matin m�me, 14 novembre, � l'heure r�glementaire, Phileas
Fogg, laissant Fix aller � ses affaires, s'�tait rendu � bord du
_Carnatic_, et l� il apprenait, � la grande joie de Mrs. Aouda -- et
peut-�tre � la sienne, mais du moins il n'en laissa rien para�tre --
que le Fran�ais Passepartout �tait effectivement arriv� la veille �
Yokohama.
Phileas Fogg, qui devait repartir le soir m�me pour San Francisco, se
mit imm�diatement � la recherche de son domestique. Il s'adressa,
mais en vain, aux agents consulaires fran�ais et anglais, et, apr�s
avoir inutilement parcouru les rues de Yokohama, il d�sesp�rait de
retrouver Passepartout, quand le hasard, ou peut-�tre une sorte de
pressentiment, le fit entrer dans la case de l'honorable Batulcar. Il
n'e�t certes point reconnu son serviteur sous cet excentrique
accoutrement de h�raut ; mais celui-ci, dans sa position renvers�e,
aper�ut son ma�tre � la galerie. Il ne put retenir un mouvement de
son nez. De l� rupture de l'�quilibre, et ce qui s'ensuivit.
Voil� ce que Passepartout apprit de la bouche m�me de Mrs. Aouda, qui
lui raconta alors comment s'�tait faite cette travers�e de Hong-Kong �
Yokohama, en compagnie d'un sieur Fix, sur la go�lette la _Tankad�re_.
Au nom de Fix, Passepartout ne sourcilla pas. Il pensait que le
moment n'�tait pas venu de dire � son ma�tre ce qui s'�tait pass�
entre l'inspecteur de police et lui. Aussi, dans l'histoire que
Passepartout fit de ses aventures, il s'accusa et s'excusa seulement
d'avoir �t� surpris par l'ivresse de l'opium dans une tabagie de
Yokohama.
Mr. Fogg �couta froidement ce r�cit, sans r�pondre ; puis il ouvrit �
son domestique un cr�dit suffisant pour que celui-ci p�t se procurer �
bord des habits plus convenables. Et, en effet, une heure ne s'�tait
pas �coul�e, que l'honn�te gar�on, ayant coup� son nez et rogn� ses
ailes, n'avait plus rien en lui qui rappel�t le sectateur du dieu
Tingou.
Le paquebot faisant la travers�e de Yokohama � San Francisco
appartenait � la Compagnie du � Pacific Mail steam �, et se nommait le
_General-Grant_. C'�tait un vaste steamer � roues, jaugeant deux
mille cinq cents tonnes, bien am�nag� et dou� d'une grande vitesse.
Un �norme balancier s'�levait et s'abaissait successivement au dessus
du pont ; � l'une de ses extr�mit�s s'articulait la tige d'un piston,
et � l'autre celle d'une bielle, qui, transformant le mouvement
rectiligne en mouvement circulaire, s'appliquait directement � l'arbre
des roues. Le _General-Grant_ �tait gr�� en trois-m�ts go�lette, et
il poss�dait une grande surface de voilure, qui aidait puissamment la
vapeur. A filer ses douze milles � l'heure, le paquebot ne devait pas
employer plus de vingt et un jours pour traverser le Pacifique.
Phileas Fogg �tait donc autoris� � croire que, rendu le 2 d�cembre �
San Francisco, il serait le 11 � New York et le 20 � Londres, --
gagnant ainsi de quelques heures cette date fatale du 21 d�cembre.
Les passagers �taient assez nombreux � bord du steamer, des Anglais,
beaucoup d'Am�ricains, une v�ritable �migration de coolies pour
l'Am�rique, et un certain nombre d'officiers de l'arm�e des Indes, qui
utilisaient leur cong� en faisant le tour du monde.
Pendant cette travers�e il ne se produisit aucun incident nautique.
Le paquebot, soutenu sur ses larges roues, appuy� par sa forte
voilure, roulait peu. L'oc�an Pacifique justifiait assez son nom.
Mr. Fogg �tait aussi calme, aussi peu communicatif que d'ordinaire.
Sa jeune compagne se sentait de plus en plus attach�e � cet homme par
d'autres liens que ceux de la reconnaissance. Cette silencieuse
nature, si g�n�reuse en somme, l'impressionnait plus qu'elle ne le
croyait, et c'�tait presque � son insu qu'elle se laissait aller � des
sentiments dont l'�nigmatique Fogg ne semblait aucunement subir
l'influence.
En outre, Mrs. Aouda s'int�ressait prodigieusement aux projets du
gentleman. Elle s'inqui�tait des contrari�t�s qui pouvaient
compromettre le succ�s du voyage. Souvent elle causait avec
Passepartout, qui n'�tait point sans lire entre les lignes dans le
coeur de Mrs. Aouda. Ce brave gar�on avait, maintenant, � l'�gard de
son ma�tre, la foi du charbonnier ; il ne tarissait pas en �loges sur
l'honn�tet�, la g�n�rosit�, le d�vouement de Phileas Fogg ; puis il
rassurait Mrs. Aouda sur l'issue du voyage, r�p�tant que le plus
difficile �tait fait, que l'on �tait sorti de ces pays fantastiques de
la Chine et du Japon, que l'on retournait aux contr�es civilis�es, et
enfin qu'un train de San Francisco � New York et un transatlantique de
New York � Londres suffiraient, sans doute, pour achever cet
impossible tour du monde dans les d�lais convenus.
Neuf jours apr�s avoir quitt� Yokohama, Phileas Fogg avait exactement
parcouru la moiti� du globe terrestre.
En effet, le _General-Grant_, le 23 novembre, passait au cent
quatre-vingti�me m�ridien, celui sur lequel se trouvent, dans
l'h�misph�re austral, les antipodes de Londres. Sur quatre-vingts
jours mis � sa disposition, Mr. Fogg, il est vrai, en avait employ�
cinquante-deux, et il ne lui en restait plus que vingt-huit �
d�penser. Mais il faut remarquer que si le gentleman se trouvait �
moiti� route seulement � par la diff�rence des m�ridiens �, il avait
en r�alit� accompli plus des deux tiers du parcours total. Quels
d�tours forc�s, en effet, de Londres � Aden, d'Aden � Bombay, de
Calcutta � Singapore, de Singapore � Yokohama ! A suivre
circulairement le cinquanti�me parall�le, qui est celui de Londres, la
distance n'e�t �t� que de douze mille milles environ, tandis que
Phileas Fogg �tait forc�, par les caprices des moyens de locomotion,
d'en parcourir vingt-six mille dont il avait fait environ dix-sept
mille cinq cents, � cette date du 23 novembre. Mais maintenant la
route �tait droite, et Fix n'�tait plus l� pour y accumuler les
obstacles !
Il arriva aussi que, ce 23 novembre, Passepartout �prouva une grande
joie. On se rappelle que l'ent�t� s'�tait obstin� � garder l'heure de
Londres � sa fameuse montre de famille, tenant pour fausses toutes les
heures des pays qu'il traversait. Or, ce jour-l�, bien qu'il ne l'e�t
jamais ni avanc�e ni retard�e, sa montre se trouva d'accord avec les
chronom�tres du bord.
Si Passepartout triompha, cela se comprend de reste. Il aurait bien
voulu savoir ce que Fix aurait pu dire, s'il e�t �t� pr�sent.
� Ce coquin qui me racontait un tas d'histoires sur les m�ridiens, sur
le soleil, sur la lune ! r�p�tait Passepartout. Hein ! ces
gens-l� ! Si on les �coutait, on ferait de la belle horlogerie !
J'�tais bien s�r qu'un jour ou l'autre, le soleil se d�ciderait � se
r�gler sur ma montre !... �
Passepartout ignorait ceci : c'est que si le cadran de sa montre e�t
�t� divis� en vingt-quatre heures comme les horloges italiennes, il
n'aurait eu aucun motif de triompher, car les aiguilles de son
instrument, quand il �tait neuf heures du matin � bord, auraient
indiqu� neuf heures du soir, c'est-�-dire la vingt et uni�me heure
depuis minuit, -- diff�rence pr�cis�ment �gale � celle qui existe
entre Londres et le cent quatre-vingti�me m�ridien.
Mais si Fix avait �t� capable d'expliquer cet effet purement physique,
Passepartout, sans doute, e�t �t� incapable, sinon de le comprendre,
du moins de l'admettre. Et en tout cas, si, par impossible,
l'inspecteur de police se f�t inopin�ment montr� � bord en ce moment,
il est probable que Passepartout, � bon droit rancunier, e�t trait�
avec lui un sujet tout diff�rent et d'une tout autre mani�re.
Or, o� �tait Fix en ce moment ?...
Fix �tait pr�cis�ment � bord du _General-Grant_.
En effet, en arrivant � Yokohama, l'agent, abandonnant Mr. Fogg qu'il
comptait retrouver dans la journ�e, s'�tait imm�diatement rendu chez
le consul anglais. L�, il avait enfin trouv� le mandat, qui, courant
apr�s lui depuis Bombay, avait d�j� quarante jours de date, -- mandat
qui lui avait �t� exp�di� de Hong-Kong par ce m�me _Carnatic_ � bord
duquel on le croyait. Qu'on juge du d�sappointement du d�tective !
Le mandat devenait inutile ! Le sieur Fogg avait quitt� les
possessions anglaises ! Un acte d'extradition �tait maintenant
n�cessaire pour l'arr�ter !
� Soit ! se dit Fix, apr�s le premier moment de col�re, mon mandat
n'est plus bon ici, il le sera en Angleterre. Ce coquin a tout l'air
de revenir dans sa patrie, croyant avoir d�pist� la police. Bien. Je
le suivrai jusque-l�. Quant � l'argent, Dieu veuille qu'il en reste !
Mais en voyages, en primes, en proc�s, en amendes, en �l�phant, en
frais de toute sorte, mon homme a d�j� laiss� plus de cinq mille
livres sur sa route. Apr�s tout, la Banque est riche ! �
Son parti pris, il s'embarqua aussit�t sur le _General-Grant_. Il
�tait � bord, quand Mr. Fogg et Mrs. Aouda y arriv�rent. A son
extr�me surprise, il reconnut Passepartout sous son costume de h�raut.
Il se cacha aussit�t dans sa cabine, afin d'�viter une explication qui
pouvait tout compromettre, -- et, gr�ce au nombre des passagers, il
comptait bien n'�tre point aper�u de son ennemi, lorsque ce jour-l�
pr�cis�ment il se trouva face � face avec lui sur l'avant du navire.
Passepartout sauta � la gorge de Fix, sans autre explication, et, au
grand plaisir de certains Am�ricains qui pari�rent imm�diatement pour
lui, il administra au malheureux inspecteur une vol�e superbe, qui
d�montra la haute sup�riorit� de la boxe fran�aise sur la boxe
anglaise.
Quand Passepartout eut fini, il se trouva calme et comme soulag�. Fix
se releva, en assez mauvais �tat, et, regardant son adversaire, il lui
dit froidement :
-- Dans l'int�r�t de votre ma�tre. �
Passepartout, comme subjugu� par ce sang-froid, suivit l'inspecteur de
police, et tous deux s'assirent � l'avant du steamer.
� Vous m'avez ross�, dit Fix. Bien. A pr�sent, �coutez-moi.
Jusqu'ici j'ai �t� l'adversaire de Mr. Fogg, mais maintenant je suis
dans son jeu.
-- Enfin ! s'�cria Passepartout, vous le croyez un honn�te homme ?
-- Non, r�pondit froidement Fix, je le crois un coquin... Chut ! ne
bougez pas et laissez-moi dire. Tant que Mr. Fogg a �t� sur les
possessions anglaises, j'ai eu int�r�t � le retenir en attendant un
mandat d'arrestation. J'ai tout fait pour cela. J'ai lanc� contre
lui les pr�tres de Bombay, je vous ai enivr� � Hong-Kong, je vous ai
s�par� de votre ma�tre, je lui ai fait manquer le paquebot de
Yokohama... �
Passepartout �coutait, les poings ferm�s.
� Maintenant, reprit Fix, Mr. Fogg semble retourner en Angleterre ?
Soit, je le suivrai. Mais, d�sormais, je mettrai � �carter les
obstacles de sa route autant de soin et de z�le que j'en ai mis
jusqu'ici � les accumuler. Vous le voyez, mon jeu est chang�, et il
est chang� parce que mon int�r�t le veut. J'ajoute que votre int�r�t
est pareil au mien, car c'est en Angleterre seulement que vous saurez
si vous �tes au service d'un criminel ou d'un honn�te homme ! �
Passepartout avait tr�s attentivement �cout� Fix, et il fut convaincu
que Fix parlait avec une enti�re bonne foi.
� Sommes-nous amis ? demanda Fix.
-- Amis, non, r�pondit Passepartout. Alli�s, oui, et sous b�n�fice
d'inventaire, car, � la moindre apparence de trahison, je vous tords
le cou.
-- Convenu �, dit tranquillement l'inspecteur de police.
Onze jours apr�s, le 3 d�cembre, le _General-Grant_ entrait dans la
baie de la Porte-d'Or et arrivait � San Francisco.
Mr. Fogg n'avait encore ni gagn� ni perdu un seul jour.
XXV
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O� L'ON DONNE UN L�GER APER�U DE SAN FRANCISCO,
UN JOUR DE MEETING
Il �tait sept heures du matin, quand Phileas Fogg, Mrs. Aouda et
Passepartout prirent pied sur le continent am�ricain, -- si toutefois
on peut donner ce nom au quai flottant sur lequel ils d�barqu�rent.
Ces quais, montant et descendant avec la mar�e, facilitent le
chargement et le d�chargement des navires. L� s'embossent les
clippers de toutes dimensions, les steamers de toutes nationalit�s, et
ces steam-boats � plusieurs �tages, qui font le service du Sacramento
et de ses affluents. L� s'entassent aussi les produits d'un commerce
qui s'�tend au Mexique, au P�rou, au Chili, au Br�sil, � l'Europe, �
l'Asie, � toutes les �les de l'oc�an Pacifique.
Passepartout, dans sa joie de toucher enfin la terre am�ricaine, avait
cru devoir op�rer son d�barquement en ex�cutant un saut p�rilleux du
plus beau style. Mais quand il retomba sur le quai dont le plancher
�tait vermoulu, il faillit passer au travers. Tout d�contenanc� de la
fa�on dont il avait � pris pied � sur le nouveau continent, l'honn�te
gar�on poussa un cri formidable, qui fit envoler une innombrable
troupe de cormorans et de p�licans, h�tes habituels des quais mobiles.
Mr. Fogg, aussit�t d�barqu�, s'informa de l'heure � laquelle partait
le premier train pour New York. C'�tait � six heures du soir. Mr.
Fogg avait donc une journ�e enti�re � d�penser dans la capitale
californienne. Il fit venir une voiture pour Mrs. Aouda et pour lui.
Passepartout monta sur le si�ge, et le v�hicule, � trois dollars la
course, se dirigea vers International-H�tel.
De la place �lev�e qu'il occupait, Passepartout observait avec
curiosit� la grande ville am�ricaine : larges rues, maisons basses
bien align�es, �glises et temples d'un gothique anglo-saxon, docks
immenses, entrep�ts comme des palais, les uns en bois, les autres en
brique ; dans les rues, voitures nombreuses, omnibus, � cars � de
tramways, et sur les trottoirs encombr�s, non seulement des Am�ricains
et des Europ�ens, mais aussi des Chinois et des Indiens, -- enfin de
quoi composer une population de plus de deux cent mille habitants.
Passepartout fut assez surpris de ce qu'il voyait. Il en �tait encore
� la cit� l�gendaire de 1849, � la ville des bandits, des incendiaires
et des assassins, accourus � la conqu�te des p�pites, immense
capharna�m de tous les d�class�s, o� l'on jouait la poudre l'or, un
revolver d'une main et un couteau de l'autre. Mais � ce beau temps �
�tait pass�. San Francisco pr�sentait l'aspect d'une grande ville
commer�ante. La haute tour de l'h�tel de ville, o� veillent les
guetteurs, dominait tout cet ensemble de rues et d'avenues, se coupant
� angles droits, entre lesquels s'�panouissaient des squares
verdoyants, puis une ville chinoise qui semblait avoir �t� import�e du
C�leste Empire dans une bo�te � joujoux. Plus de sombreros, plus de
chemises rouges � la mode des coureurs de placers, plus d'Indiens
emplum�s, mais des chapeaux de soie et des habits noirs, que portaient
un grand nombre de gentlemen dou�s d'une activit� d�vorante.
Certaines rues, entre autres Montgommery-street -- le R�gent-street de
Londres, le boulevard des Italiens de Paris, le Broadway de New York
--, �taient bord�es de magasins splendides, qui offraient � leur
�talage les produits du monde entier.
Lorsque Passepartout arriva � International-H�tel, il ne lui semblait
pas qu'il e�t quitt� l'Angleterre.
Le rez-de-chauss�e de l'h�tel �tait occup� par un immense � bar �,
sorte de buffet ouvert _gratis_ � tout passant. Viande s�che, soupe
aux hu�tres, biscuit et chester s'y d�bitaient sans que le
consommateur e�t � d�lier sa bourse. Il ne payait que sa boisson,
ale, porto ou x�r�s, si sa fantaisie le portait � se rafra�chir. Cela
parut � tr�s am�ricain � � Passepartout.
Le restaurant de l'h�tel �tait confortable. Mr. Fogg et Mrs. Aouda
s'install�rent devant une table et furent abondamment servis dans des
plats lilliputiens par des N�gres du plus beau noir.
Apr�s d�jeuner, Phileas Fogg, accompagn� de Mrs. Aouda, quitta
l'h�tel pour se rendre aux bureaux du consul anglais afin d'y faire
viser son passeport. Sur le trottoir, il trouva son domestique, qui
lui demanda si, avant de prendre le chemin de fer du Pacifique, il ne
serait pas prudent d'acheter quelques douzaines de carabines Enfield
ou de revolvers Colt. Passepartout avait entendu parler de Sioux et
de Pawnies, qui arr�tent les trains comme de simples voleurs
espagnols. Mr. Fogg r�pondit que c'�tait l� une pr�caution inutile,
mais il le laissa libre d'agir comme il lui conviendrait. Puis il se
dirigea vers les bureaux de l'agent consulaire.
Phileas Fogg n'avait pas fait deux cents pas que, � par le plus grand
des hasards �, il rencontrait Fix. L'inspecteur se montra extr�mement
surpris. Comment ! Mr. Fogg et lui avaient fait ensemble la
travers�e du Pacifique, et ils ne s'�taient pas rencontr�s � bord !
En tout cas, Fix ne pouvait �tre qu'honor� de revoir le gentleman
auquel il devait tant, et, ses affaires le rappelant en Europe, il
serait enchant� de poursuivre son voyage en une si agr�able compagnie.
Mr. Fogg r�pondit que l'honneur serait pour lui, et Fix -- qui tenait
� ne point le perdre de vue -- lui demanda la permission de visiter
avec lui cette curieuse ville de San Francisco. Ce qui fut accord�.
Voici donc Mrs. Aouda, Phileas Fogg et Fix fl�nant par les rues. Ils
se trouv�rent bient�t dans Montgommery-street, o� l'affluence du
populaire �tait �norme. Sur les trottoirs, au milieu de la chauss�e,
sur les rails des tramways, malgr� le passage incessant des coaches et
des omnibus, au seuil des boutiques, aux fen�tres de toutes les
maisons, et m�me jusque sur les toits, foule innombrable. Des
hommes-affiches circulaient au milieu des groupes. Des banni�res et
des banderoles flottaient au vent. Des cris �clataient de toutes
parts.
C'�tait un meeting. Ce fut du moins la pens�e de Fix, et il
communiqua son id�e � Mr. Fogg, en ajoutant :
� Nous ferons peut-�tre bien, monsieur, de ne point nous m�ler � cette
cohue. Il n'y a que de mauvais coups � recevoir.
-- En effet, r�pondit Phileas Fogg, et les coups de poing, pour �tre
politiques, n'en sont pas moins des coups de poing ! �
Fix crut devoir sourire en entendant cette observation, et, afin de
voir sans �tre pris dans la bagarre, Mrs. Aouda, Phileas Fogg et lui
prirent place sur le palier sup�rieur d'un escalier que desservait une
terrasse, situ�e en contre-haut de Montgommery-street. Devant eux, de
l'autre c�t� de la rue, entre le wharf d'un marchand de charbon et le
magasin d'un n�gociant en p�trole, se d�veloppait un large bureau en
plein vent, vers lequel les divers courants de la foule semblaient
converger.
Et maintenant, pourquoi ce meeting ? A quelle occasion se tenait-il ?
Phileas Fogg l'ignorait absolument. S'agissait-il de la nomination
d'un haut fonctionnaire militaire ou civil, d'un gouverneur d'�tat ou
d'un membre du Congr�s ? Il �tait permis de le conjecturer, � voir
l'animation extraordinaire qui passionnait la ville.
En ce moment un mouvement consid�rable se produisit dans la foule.
Toutes les mains �taient en l'air. Quelques-unes, solidement ferm�es,
semblaient se lever et s'abattre rapidement au milieu des cris, --
mani�re �nergique, sans doute, de formuler un vote. Des remous
agitaient la masse qui refluait. Les banni�res oscillaient,
disparaissaient un instant et reparaissaient en loques. Les
ondulations de la houle se propageaient jusqu'� l'escalier, tandis que
toutes les t�tes moutonnaient � la surface comme une mer soudainement
remu�e par un grain. Le nombre des chapeaux noirs diminuait � vue
d'oeil, et la plupart semblaient avoir perdu de leur hauteur normale.
� C'est �videmment un meeting, dit Fix, et la question qui l'a
provoqu� doit �tre palpitante. Je ne serais point �tonn� qu'il f�t
encore question de l'affaire de l'_Alabama_, bien qu'elle soit
r�solue.
-- Peut-�tre, r�pondit simplement Mr. Fogg.
-- En tout cas, reprit Fix, deux champions sont en pr�sence l'un de
l'autre, l'honorable Kamerfield et l'honorable Mandiboy. �
Mrs. Aouda, au bras de Phileas Fogg, regardait avec surprise cette
sc�ne tumultueuse, et Fix allait demander � l'un de ses voisins la
raison de cette effervescence populaire, quand un mouvement plus
accus� se pronon�a. Les hurrahs, agr�ment�s d'injures, redoubl�rent.
La hampe des banni�res se transforma en arme offensive. Plus de
mains, des poings partout. Du haut des voitures arr�t�es, et des
omnibus enray�s dans leur course, s'�changeaient force horions. Tout
servait de projectiles. Bottes et souliers d�crivaient dans l'air des
trajectoires tr�s tendues, et il sembla m�me que quelques revolvers
m�laient aux vocif�rations de la foule leurs d�tonations nationales.
La cohue se rapprocha de l'escalier et reflua sur les premi�res
marches. L'un des partis �tait �videmment repouss�, sans que les
simples spectateurs pussent reconna�tre si l'avantage restait �
Mandiboy ou � Kamerfield.
� Je crois prudent de nous retirer, dit Fix, qui ne tenait pas � ce
que � son homme � re��t un mauvais coup ou se f�t une mauvaise
affaire. S'il est question de l'Angleterre dans tout ceci et qu'on
nous reconnaisse, nous serons fort compromis dans la bagarre !
-- Un citoyen anglais... �, r�pondit Phileas Fogg.
Mais le gentleman ne put achever sa phrase. Derri�re lui, de cette
terrasse qui pr�c�dait l'escalier, partirent des hurlements
�pouvantables. On criait : � Hurrah ! Hip ! Hip ! pour
Mandiboy ! � C'�tait une troupe d'�lecteurs qui arrivait � la
rescousse, prenant en flanc les partisans de Kamerfield.
Mr. Fogg, Mrs. Aouda, Fix se trouv�rent entre deux feux. Il �tait
trop tard pour s'�chapper. Ce torrent d'hommes, arm�s de cannes
plomb�es et de casse-t�te, �tait irr�sistible. Phileas Fogg et Fix,
en pr�servant la jeune femme, furent horriblement bouscul�s. Mr.
Fogg, non moins flegmatique que d'habitude, voulut se d�fendre avec
ces armes naturelles que la nature a mises au bout des bras de tout
Anglais, mais inutilement. Un �norme gaillard � barbiche rouge, au
teint color�, large d'�paules, qui paraissait �tre le chef de la
bande, leva son formidable poing sur Mr. Fogg, et il e�t fort
endommag� le gentleman, si Fix, par d�vouement, n'e�t re�u le coup �
sa place. Une �norme bosse se d�veloppa instantan�ment sous le
chapeau de soie du d�tective, transform� en simple toque.
� Yankee ! dit Mr. Fogg, en lan�ant � son adversaire un regard de
profond m�pris.
-- Englishman ! r�pondit l'autre.
-- Quand il vous plaira. -- Votre nom ?
-- Le colonel Stamp W. Proctor. �
Puis, cela dit, la mar�e passa. Fix fut renvers� et se releva, les
habits d�chir�s, mais sans meurtrissure s�rieuse. Son paletot de
voyage s'�tait s�par� en deux parties in�gales, et son pantalon
ressemblait � ces culottes dont certains Indiens -- affaire de mode --
ne se v�tent qu'apr�s en avoir pr�alablement enlev� le fond. Mais, en
somme, Mrs. Aouda avait �t� �pargn�e, et, seul, Fix en �tait pour son
coup de poing.
� Merci, dit Mr. Fogg � l'inspecteur, d�s qu'ils furent hors de la
foule.
-- Il n'y a pas de quoi, r�pondit Fix, mais venez.
-- Chez un marchand de confection. �
En effet, cette visite �tait opportune. Les habits de Phileas Fogg et
de Fix �taient en lambeaux, comme si ces deux gentlemen se fussent
battus pour le compte des honorables Kamerfield et Mandiboy.
Une heure apr�s, ils �taient convenablement v�tus et coiff�s. Puis
ils revinrent � International-H�tel.
L�, Passepartout attendait son ma�tre, arm� d'une demi-douzaine de
revolvers-poignards � six coups et � inflammation centrale. Quand il
aper�ut Fix en compagnie de Mr. Fogg, son front s'obscurcit. Mais
Mrs. Aouda, ayant fait en quelques mots le r�cit de ce qui s'�tait
pass�, Passepartout se rass�r�na. �videmment Fix n'�tait plus un
ennemi, c'�tait un alli�. Il tenait sa parole.
Le d�ner termin�, un coach fut amen�, qui devait conduire � la gare
les voyageurs et leurs colis. Au moment de monter en voiture, Mr.
Fogg dit � Fix :
� Vous n'avez pas revu ce colonel Proctor ?
-- Je reviendrai en Am�rique pour le retrouver, dit froidement Phileas
Fogg. Il ne serait pas convenable qu'un citoyen anglais se laiss�t
traiter de cette fa�on. �
L'inspecteur sourit et ne r�pondit pas. Mais, on le voit, Mr. Fogg
�tait de cette race d'Anglais qui, s'ils ne tol�rent pas le duel chez
eux, se battent � l'�tranger, quand il s'agit de soutenir leur
honneur.
A six heures moins un quart, les voyageurs atteignaient la gare et
trouvaient le train pr�t � partir. Au moment o� Mr. Fogg allait
s'embarquer, il avisa un employ� et le rejoignant :
� Mon ami, lui dit-il, n'y a-t-il pas eu quelques troubles aujourd'hui
� San Francisco ?
-- C'�tait un meeting, monsieur, r�pondit l'employ�.
-- Cependant, j'ai cru remarquer une certaine animation dans les rues.
-- Il s'agissait simplement d'un meeting organis� pour une �lection.
-- L'�lection d'un g�n�ral en chef, sans doute ? demanda Mr. Fogg.
-- Non, monsieur, d'un juge de paix. �
Sur cette r�ponse, Phileas Fogg monta dans le wagon, et le train
partit � toute vapeur.
XXVI
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DANS LEQUEL ON PREND LE TRAIN EXPRESS DU CHEMIN
DE FER DU PACIFIQUE
� Ocean to Ocean � -- ainsi disent les Am�ricains --, et ces trois
mots devraient �tre la d�nomination g�n�rale du � grand trunk �, qui
traverse les �tats-Unis d'Am�rique dans leur plus grande largeur.
Mais, en r�alit�, le � Pacific rail-road � se divise en deux parties
distinctes : � Central Pacific � entre San Francisco et Ogden, et �
Union Pacific � entre Ogden et Omaha. L� se raccordent cinq lignes
distinctes, qui mettent Omaha en communication fr�quente avec New
York.
New York et San Francisco sont donc pr�sentement r�unis par un ruban
de m�tal non interrompu qui ne mesure pas moins de trois mille sept
cent quatre-vingt-six milles. Entre Omaha et le Pacifique, le chemin
de fer franchit une contr�e encore fr�quent�e par les Indiens et les
fauves, -- vaste �tendue de territoire que les Mormons commenc�rent �
coloniser vers 1845, apr�s qu'ils eurent �t� chass�s de l'Illinois.
Autrefois, dans les circonstances les plus favorables, on employait
six mois pour aller de New York � San Francisco. Maintenant, on met
sept jours.
C'est en 1862 que, malgr� l'opposition des d�put�s du Sud, qui
voulaient une ligne plus m�ridionale, le trac� du rail-road fut arr�t�
entre le quarante et uni�me et le quarante-deuxi�me parall�le. Le
pr�sident Lincoln, de si regrett�e m�moire, fixa lui-m�me, dans l'�tat
de Nebraska, � la ville d'Omaha, la t�te de ligne du nouveau r�seau.
Les travaux furent aussit�t commenc�s et poursuivis avec cette
activit� am�ricaine, qui n'est ni paperassi�re ni bureaucratique. La
rapidit� de la main-d'oeuvre ne devait nuire en aucune fa�on � la
bonne ex�cution du chemin. Dans la prairie, on avan�ait � raison d'un
mille et demi par jour. Une locomotive, roulant sur les rails de la
veille, apportait les rails du lendemain, et courait � leur surface au
fur et � mesure qu'ils �taient pos�s.
Le Pacific rail-road jette plusieurs embranchements sur son parcours,
dans les �tats de Iowa, du Kansas, du Colorado et de l'Oregon. En
quittant Omaha, il longe la rive gauche de Platte-river jusqu'�
l'embouchure de la branche du nord, suit la branche du sud, traverse
les terrains de Laramie et les montagnes Wahsatch, contourne le lac
Sal�, arrive � Lake Salt City, la capitale des Mormons, s'enfonce dans
la vall�e de la Tuilla, longe le d�sert am�ricain, les monts de C�dar
et Humboldt, Humboldt-river, la Sierra Nevada, et redescend par
Sacramento jusqu'au Pacifique, sans que ce trac� d�passe en pente cent
douze pieds par mille, m�me dans la travers�e des montagnes Rocheuses.
Telle �tait cette longue art�re que les trains parcouraient en sept
jours, et qui allait permettre � l'honorable Phileas Fogg -- il
l'esp�rait du moins -- de prendre, le 11, � New York, le paquebot de
Liverpool.
Le wagon occup� par Phileas Fogg �tait une sorte de long omnibus qui
reposait sur deux trains form�s de quatre roues chacun, dont la
mobilit� permet d'attaquer des courbes de petit rayon. A l'int�rieur,
point de compartiments : deux files de si�ges, dispos�s de chaque
c�t�, perpendiculairement � l'axe, et entre lesquels �tait r�serv� un
passage conduisant aux cabinets de toilette et autres, dont chaque
wagon est pourvu. Sur toute la longueur du train, les voitures
communiquaient entre elles par des passerelles, et les voyageurs
pouvaient circuler d'une extr�mit� � l'autre du convoi, qui mettait �
leur disposition des wagons-salons, des wagons-terrasses, des
wagons-restaurants et des wagons � caf�s. Il n'y manquait que des
wagons-th��tres. Mais il y en aura un jour.
Sur les passerelles circulaient incessamment des marchands de livres
et de journaux, d�bitant leur marchandise, et des vendeurs de
liqueurs, de comestibles, de cigares, qui ne manquaient point de
chalands.
Les voyageurs �taient partis de la station d'Oakland � six heures du
soir. Il faisait d�j� nuit, -- une nuit froide, sombre, avec un ciel
couvert dont les nuages mena�aient de se r�soudre en neige. Le train
ne marchait pas avec une grande rapidit�. En tenant compte des
arr�ts, il ne parcourait pas plus de vingt milles � l'heure, vitesse
qui devait, cependant, lui permettre de franchir les �tats-Unis dans
les temps r�glementaires.
On causait peu dans le wagon. D'ailleurs, le sommeil allait bient�t
gagner les voyageurs. Passepartout se trouvait plac� aupr�s de
l'inspecteur de police, mais il ne lui parlait pas. Depuis les
derniers �v�nements, leurs relations s'�taient notablement refroidies.
Plus de sympathie, plus d'intimit�. Fix n'avait rien chang� � sa
mani�re d'�tre, mais Passepartout se tenait, au contraire, sur une
extr�me r�serve, pr�t au moindre soup�on � �trangler son ancien ami.
Une heure apr�s le d�part du train, la neige tomba --, neige fine, qui
ne pouvait, fort heureusement, retarder la marche du convoi. On
n'apercevait plus � travers les fen�tres qu'une immense nappe blanche,
sur laquelle, en d�roulant ses volutes, la vapeur de la locomotive
paraissait gris�tre.
A huit heures, un � steward � entra dans le wagon et annon�a aux
voyageurs que l'heure du coucher �tait sonn�e. Ce wagon �tait un
� sleeping-car �, qui, en quelques minutes, fut transform� en dortoir.
Les dossiers des bancs se repli�rent, des couchettes soigneusement
paquet�es se d�roul�rent par un syst�me ing�nieux, des cabines furent
improvis�es en quelques instants, et chaque voyageur eut bient�t � sa
disposition un lit confortable, que d'�pais rideaux d�fendaient contre
tout regard indiscret. Les draps �taient blancs, les oreillers
moelleux. Il n'y avait plus qu'� se coucher et � dormir -- ce que
chacun fit, comme s'il se f�t trouv� dans la cabine confortable d'un
paquebot --, pendant que le train filait � toute vapeur � travers
l'�tat de Californie.
Dans cette portion du territoire qui s'�tend entre San Francisco et
Sacramento, le sol est peu accident�. Cette partie du chemin de fer,
sous le nom de � Central Pacific road �, prit d'abord Sacramento pour
point de d�part, et s'avan�a vers l'est � la rencontre de celui qui
partait d'Omaha. De San Francisco � la capitale de la Californie, la
ligne courait directement au nord-est, en longeant American-river, qui
se jette dans la baie de San Pablo. Les cent vingt milles compris
entre ces deux importantes cit�s furent franchis en six heures, et
vers minuit, pendant qu'ils dormaient de leur premier sommeil, les
voyageurs pass�rent � Sacramento. Ils ne virent donc rien de cette
ville consid�rable, si�ge de la l�gislature de l'�tat de Californie,
ni ses beaux quais, ni ses rues larges, ni ses h�tels splendides, ni
ses squares, ni ses temples.
En sortant de Sacramento, le train, apr�s avoir d�pass� les stations
de Junction, de Roclin, d'Auburn et de Colfax, s'engagea dans le
massif de la Sierra Nevada. Il �tait sept heures du matin quand fut
travers�e la station de Cisco. Une heure apr�s, le dortoir �tait
redevenu un wagon ordinaire et les voyageurs pouvaient � travers les
vitres entrevoir les points de vue pittoresques de ce montagneux pays.
Le trac� du train ob�issait aux caprices de la Sierra, ici accroch�
aux flancs de la montagne, l� suspendu au-dessus des pr�cipices,
�vitant les angles brusques par des courbes audacieuses, s'�lan�ant
dans des gorges �troites que l'on devait croire sans issues. La
locomotive, �tincelante comme une ch�sse, avec son grand fanal qui
jetait de fauves lueurs, sa cloche argent�e, son � chasse-vache �, qui
s'�tendait comme un �peron, m�lait ses sifflements et ses mugissements
� ceux des torrent et des cascades, et tordait sa fum�e � la noire
ramure des sapins.
Peu ou point de tunnels, ni de pont sur le parcours. Le rail-road
contournait le flanc des montagnes, ne cherchant pas dans la ligne
droite le plus court chemin d'un point � un autre, et ne violentant
pas la nature.
Vers neuf heures, par la vall�e de Carson, le train p�n�trait dans
l'�tat de Nevada, suivant toujours la direction du nord-est. A midi,
il quittait Reno, o� les voyageurs eurent vingt minutes pour d�jeuner.
Depuis ce point, la voie ferr�e, c�toyant Humboldt-river, s'�leva
pendant quelques milles vers le nord, en suivant son cours. Puis elle
s'infl�chit vers l'est, et ne devait plus quitter le cours d'eau avant
d'avoir atteint les Humboldt-Ranges, qui lui donnent naissance,
presque � l'extr�mit� orientale de l'�tat du Nevada.
Apr�s avoir d�jeun�, Mr. Fogg, Mrs. Aouda et leurs compagnons
reprirent leur place dans le wagon. Phileas Fogg, la jeune femme, Fix
et Passepartout, confortablement assis, regardaient le paysage vari�
qui passait sous leurs yeux, -- vastes prairies, montagnes se
profilant � l'horizon, � creeks � roulant leurs eaux �cumeuses.
Parfois, un grand troupeau de bisons, se massant au loin, apparaissait
comme une digue mobile. Ces innombrables arm�es de ruminants opposent
souvent un insurmontable obstacle au passage des trains. On a vu des
milliers de ces animaux d�filer pendant plusieurs heures, en rangs
press�s, au travers du rail-road. La locomotive est alors forc�e de
s'arr�ter et d'attendre que la voie soit redevenue libre.
Ce fut m�me ce qui arriva dans cette occasion. Vers trois heures du
soir, un troupeau de dix � douze mille t�tes barra le rail-road. La
machine, apr�s avoir mod�r� sa vitesse, essaya d'engager son �peron
dans le flanc de l'immense colonne, mais elle dut s'arr�ter devant
l'imp�n�trable masse.
On voyait ces ruminants -- ces buffalos, comme les appellent
improprement les Am�ricains -- marcher ainsi de leur pas tranquille,
poussant parfois des beuglements formidables. Ils avaient une taille
sup�rieure � celle des taureaux d'Europe, les jambes et la queue
courtes, le garrot saillant qui formait une bosse musculaire, les
cornes �cart�es � la base, la t�te, le cou et les �paul�s recouverts
d'une crini�re � longs poils. Il ne fallait pas songer � arr�ter
cette migration. Quand les bisons ont adopt� une direction, rien ne
pourrait ni enrayer ni modifier leur marche. C'est un torrent de
chair vivante qu'aucune digue ne saurait contenir.
Les voyageurs, dispers�s sur les passerelles, regardaient ce curieux
spectacle. Mais celui qui devait �tre le plus press� de tous, Phileas
Fogg, �tait demeur� � sa place et attendait philosophiquement qu'il
pl�t aux buffles de lui livrer passage. Passepartout �tait furieux du
retard que causait cette agglom�ration d'animaux. Il e�t voulu
d�charger contre eux son arsenal de revolvers.
� Quel pays ! s'�cria-t-il. De simples boeufs qui arr�tent des
trains, et qui s'en vont l�, processionnellement, sans plus se h�ter
que s'ils ne g�naient pas la circulation ! Pardieu ! je voudrais
bien savoir si Mr. Fogg avait pr�vu ce contretemps dans son
programme ! Et ce m�canicien qui n'ose pas lancer sa machine �
travers ce b�tail encombrant ! �
Le m�canicien n'avait point tent� de renverser l'obstacle, et il avait
prudemment agi. Il e�t �cras� sans doute les premiers buffles
attaqu�s par l'�peron de la locomotive ; mais, si puissante qu'elle
f�t, la machine e�t �t� arr�t�e bient�t, un d�raillement se serait
in�vitablement produit, et le train f�t rest� en d�tresse.
Le mieux �tait donc d'attendre patiemment, quitte ensuite � regagner
le temps perdu par une acc�l�ration de la marche du train. Le d�fil�
des bisons dura trois grandes heures, et la voie ne redevint libre
qu'� la nuit tombante. A ce moment, les derniers rangs du troupeau
traversaient les rails, tandis que les premiers disparaissaient
au-dessous de l'horizon du sud.
Il �tait donc huit heures, quand le train franchit les d�fil�s des
Humboldt-Ranges, et neuf heures et demie, lorsqu'il p�n�tra sur le
territoire de l'Utah, la r�gion du grand lac Sal�, le curieux pays des
Mormons.
XXVII
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DANS LEQUEL PASSEPARTOUT SUIT, AVEC UNE VITESSE DE
VINGT MILLES A L'HEURE, UN COURS D'HISTOIRE MORMONE
Pendant la nuit du 5 au 6 d�cembre, le train courut au sud-est sur un
espace de cinquante milles environ ; puis il remonta d'autant vers le
nord-est, en s'approchant du grand lac Sal�.
Passepartout, vers neuf heures du matin, vint prendre l'air sur les
passerelles. Le temps �tait froid, le ciel gris, mais il ne neigeait
plus. Le disque du soleil, �largi par les brumes, apparaissait comme
une �norme pi�ce d'or, et Passepartout s'occupait � en calculer la
valeur en livres sterling, quand il fut distrait de cet utile travail
par l'apparition d'un personnage assez �trange.
Ce personnage, qui avait pris le train � la station d'Elko, �tait un
homme de haute taille, tr�s brun, moustaches noires, bas noirs,
chapeau de soie noir, gilet noir, pantalon noir, cravate blanche,
gants de peau de chien. On e�t dit un r�v�rend. Il allait d'une
extr�mit� du train � l'autre, et, sur la porti�re de chaque wagon, il
collait avec des pains � cacheter une notice �crite � la main.
Passepartout s'approcha et lut sur une de ces notices que l'honorable
� elder � William Hitch, missionnaire mormon, profitant de sa pr�sence
sur le train n� 48, ferait, de onze heures � midi, dans le car n� 117,
une conf�rence sur le mormonisme --, invitant � l'entendre tous les
gentlemen soucieux de s'instruire touchant les myst�res de la religion
des � Saints des derniers jours �.
� Certes, j'irai �, se dit Passepartout, qui ne connaissait gu�re du
mormonisme que ses usages polygames, base de la soci�t� mormone.
La nouvelle se r�pandit rapidement dans le train, qui emportait une
centaine de voyageurs. Sur ce nombre, trente au plus, all�ch�s par
l'app�t de la conf�rence, occupaient � onze heures les banquettes du
car n� 117. Passepartout figurait au premier rang des fid�les. Ni
son ma�tre ni Fix n'avaient cru devoir se d�ranger.
A l'heure dite, l'elder William Hitch se leva, et d'une voix assez
irrit�e, comme s'il e�t �t� contredit d'avance, il s'�cria :
� Je vous dis, moi, que Joe Smyth est un martyr, que son fr�re Hvram
est un martyr, et que les pers�cutions du gouvernement de l'Union
contre les proph�tes vont faire �galement un martyr de Brigham Young !
Qui oserait soutenir le contraire ? �
Personne ne se hasarda � contredire le missionnaire, dont l'exaltation
contrastait avec sa physionomie naturellement calme. Mais, sans
doute, sa col�re s'expliquait par ce fait que le mormonisme �tait
actuellement soumis � de dures �preuves. Et, en effet, le
gouvernement des �tats-Unis venait, non sans peine, de r�duire ces
fanatiques ind�pendants. Il s'�tait rendu ma�tre de l'Utah, et
l'avait soumis aux lois de l'Union, apr�s avoir emprisonn� Brigham
Young, accus� de r�bellion et de polygamie. Depuis cette �poque, les
disciples du proph�te redoublaient leurs efforts, et, en attendant les
actes, ils r�sistaient par la parole aux pr�tentions du Congr�s.
On le voit, l'elder William Hitch faisait du pros�lytisme jusqu'en
chemin de fer.
Et alors il raconta, en passionnant son r�cit par les �clats de sa
voix et la violence de ses gestes, l'histoire du mormonisme, depuis
les temps bibliques : � comment, dans Isra�l, un proph�te mormon de la
tribu de Joseph publia les annales de la religion nouvelle, et les
l�gua � son fils Morom ; comment, bien des si�cles plus tard, une
traduction de ce pr�cieux livre, �crit en caract�res �gyptiens, fut
faite par Joseph Smyth junior, fermier de l'�tat de Vermont, qui se
r�v�la comme proph�te mystique en 1825 ; comment, enfin, un messager
c�leste lui apparut dans une for�t lumineuse et lui remit les annales
du Seigneur. �
En ce moment, quelques auditeurs, peu int�ress�s par le r�cit
r�trospectif du missionnaire, quitt�rent le wagon ; mais William
Hitch, continuant, raconta � comment Smyth junior, r�unissant son
p�re, ses deux fr�res et quelques disciples, fonda la religion des
Saints des derniers jours --, religion qui, adopt�e non seulement en
Am�rique, mais en Angleterre, en Scandinavie, en Allemagne, compte
parmi ses fid�les des artisans et aussi nombre de gens exer�ant des
professions lib�rales ; comment une colonie fut fond�e dans l'Ohio ;
comment un temple fut �lev� au prix de deux cent mille dollars et une
ville b�tie � Kirkland ; comment Smyth devint un audacieux banquier et
re�ut d'un simple montreur de momies un papyrus contenant un r�cit
�crit de la main d'Abraham et autres c�l�bres �gyptiens. �
Cette narration devenant un peu longue, les rangs des auditeurs
s'�claircirent encore, et le public ne se composa plus que d'une
vingtaine de personnes.
Mais l'elder, sans s'inqui�ter de cette d�sertion, raconta avec d�tail
� comme quoi Joe Smyth fit banqueroute en 1837 ; comme quoi ses
actionnaires ruin�s l'enduisirent de goudron et le roul�rent dans la
plume ; comme quoi on le retrouva, plus honorable et plus honor� que
jamais, quelques ann�es apr�s, � Independance, dans le Missouri, et
chef d'une communaut� florissante, qui ne comptait pas moins de trois
mille disciples, et qu'alors, poursuivi par la haine des gentils, il
dut fuir dans le Far West am�ricain. �
Dix auditeurs �taient encore l�, et parmi eux l'honn�te Passepartout,
qui �coutait de toutes ses oreilles. Ce fut ainsi qu'il apprit �
comment, apr�s de longues pers�cutions, Smyth reparut dans l'Illinois
et fonda en 1839, sur les bords du Mississippi, Nauvoo-la-Belle, dont
la population s'�leva jusqu'� vingt-cinq mille �mes ; comment Smyth en
devint le maire, le juge supr�me et le g�n�ral en chef ; comment, en
1843, il posa sa candidature � la pr�sidence des �tats-Unis, et
comment enfin, attir� dans un guet-apens, � Carthage, il fut jet� en
prison et assassin� par une bande d'hommes masqu�s. �
En ce moment, Passepartout �tait absolument seul dans le wagon, et
l'elder, le regardant en face, le fascinant par ses paroles, lui
rappela que, deux ans apr�s l'assassinat de Smyth, son successeur, le
proph�te inspir�, Brigham Young, abandonnant Nauvoo, vint s'�tablir
aux bords du lac Sal�, et que l�, sur cet admirable territoire, au
milieu de cette contr�e fertile, sur le chemin des �migrants qui
traversaient l'Utah pour se rendre en Californie, la nouvelle colonie,
gr�ce aux principes polygames du mormonisme, prit une extension
�norme.
� Et voil�, ajouta William Hitch, voil� pourquoi la jalousie du
Congr�s s'est exerc�e contre nous ! pourquoi les soldats de l'Union
ont foul� le sol de l'Utah ! pourquoi notre chef, le proph�te Brigham
Young, a �t� emprisonn� au m�pris de toute justice ! C�derons-nous �
la force ? Jamais ! Chass�s du Vermont, chass�s de l'Illinois,
chass�s de l'Ohio, chass�s du Missouri, chass�s de l'Utah, nous
retrouverons encore quelque territoire ind�pendant o� nous planterons
notre tente... Et vous, mon fid�le, ajouta l'elder en fixant sur son
unique auditeur des regards courrouc�s, planterez-vous la v�tre �
l'ombre de notre drapeau ?
-- Non �, r�pondit bravement Passepartout, qui s'enfuit � son tour,
laissant l'�nergum�ne pr�cher dans le d�sert.
Mais pendant cette conf�rence, le train avait march� rapidement, et,
vers midi et demi, il touchait � sa pointe nord-ouest le grand lac
Sal�. De l�, on pouvait embrasser, sur un vaste p�rim�tre, l'aspect
de cette mer int�rieure, qui porte aussi le nom de mer Morte et dans
laquelle se jette un Jourdain d'Am�rique. Lac admirable, encadr� de
belles roches sauvages, � larges assises, encro�t�es de sel blanc,
superbe nappe d'eau qui couvrait autrefois un espace plus consid�rable
; mais avec le temps, ses bords, montant peu � peu, ont r�duit sa
superficie en accroissant sa profondeur.
Le lac Sal�, long de soixante-dix milles environ, large de
trente-cinq, est situ� � trois mille huit cents pieds au-dessus du
niveau de la mer. Bien diff�rent du lac Asphaltite, dont la
d�pression accuse douze cents pieds au-dessous, sa salure est
consid�rable, et ses eaux tiennent en dissolution le quart de leur
poids de mati�re solide. Leur pesanteur sp�cifique est de 1 170,
celle de l'eau distill�e �tant 1 000. Aussi les poissons n'y peuvent
vivre. Ceux qu'y jettent le Jourdain, le Weber et autres creeks, y
p�rissent bient�t ; mais il n'est pas vrai que la densit� de ses eaux
soit telle qu'un homme n'y puisse plonger.
Autour du lac, la campagne �tait admirablement cultiv�e, car les
Mormons s'entendent aux travaux de la terre : des ranchos et des
corrals pour les animaux domestiques, des champs de bl�, de ma�s, de
sorgho, des prairies luxuriantes, partout des haies de rosiers
sauvages, des bouquets d'acacias et d'euphorbes, tel e�t �t� l'aspect
de cette contr�e, six mois plus tard ; mais en ce moment le sol
disparaissait sous une mince couche de neige, qui le poudrait
l�g�rement.
A deux heures, les voyageurs descendaient � la station d'Ogden. Le
train ne devant repartir qu'� six heures, Mr. Fogg, Mrs. Aouda et
leurs deux compagnons avaient donc le temps de se rendre � la Cit� des
Saints par le petit embranchement qui se d�tache de la station
d'Ogden. Deux heures suffisaient � visiter cette ville absolument
am�ricaine et, comme telle, b�tie sur le patron de toutes les villes
de l'Union, vastes �chiquiers � longues lignes froides, avec la �
tristesse lugubre des angles droits �, suivant l'expression de Victor
Hugo. Le fondateur de la Cit� des Saints ne pouvait �chapper � ce
besoin de sym�trie qui distingue les Anglo-Saxons. Dans ce singulier
pays, o� les hommes ne sont certainement pas � la hauteur des
institutions, tout se fait � carr�ment �, les villes, les maisons et
les sottises.
A trois heures, les voyageurs se promenaient donc par les rues de la
cit�, b�tie entre la rive du Jourdain et les premi�res ondulations des
monts Wahsatch. Ils y remarqu�rent peu ou point d'�glises, mais,
comme monuments, la maison du proph�te, la Court-house et l'arsenal ;
puis, des maisons de brique bleu�tre avec v�randas et galeries,
entour�es de jardins, bord�es d'acacias, de palmiers et de caroubiers.
Un mur d'argile et de cailloux, construit en 1853, ceignait la ville.
Dans la principale rue, o� se tient le march�, s'�levaient quelques
h�tels orn�s de pavillons, et entre autres Lake-Salt-house.
Mr. Fogg et ses compagnons ne trouv�rent pas la cit� fort peupl�e.
Les rues �taient presque d�sertes, -- sauf toutefois la partie du
Temple, qu'ils n'atteignirent qu'apr�s avoir travers� plusieurs
quartiers entour�s de palissades. Les femmes �taient assez
nombreuses, ce qui s'explique par la composition singuli�re des
m�nages mormons. Il ne faut pas croire, cependant, que tous les
Mormons soient polygames. On est libre, mais il est bon de remarquer
que ce sont les citoyennes de l'Utah qui tiennent surtout � �tre
�pous�es, car, suivant la religion du pays, le ciel mormon n'admet
point � la possession de ses b�atitudes les c�libataires du sexe
f�minin. Ces pauvres cr�atures ne paraissaient ni ais�es ni
heureuses. Quelques-unes, les plus riches sans doute, portaient une
jaquette de soie noire ouverte � la taille, sous une capuche ou un
ch�le fort modeste. Les autres n'�taient v�tues que d'indienne.
Passepartout, lui, en sa qualit� de gar�on convaincu, ne regardait pas
sans un certain effroi ces Mormones charg�es de faire � plusieurs le
bonheur d'un seul Mormon. Dans son bon sens, c'�tait le mari qu'il
plaignait surtout. Cela lui paraissait terrible d'avoir � guider tant
de dames � la fois au travers des vicissitudes de la vie, � les
conduire ainsi en troupe jusqu'au paradis mormon, avec cette
perspective de les y retrouver pour l'�ternit� en compagnie du
glorieux Smyth, qui devait faire l'ornement de ce lieu de d�lices.
D�cid�ment, il ne se sentait pas la vocation, et il trouvait --
peut-�tre s'abusait-il en ceci -- que les citoyennes de
Great-Lake-City jetaient sur sa personne des regards un peu
inqui�tants.
Tr�s heureusement, son s�jour dans la Cit� des Saints ne devait pas se
prolonger. A quatre heures moins quelques minutes, les voyageurs se
retrouvaient � la gare et reprenaient leur place dans leurs wagons.
Le coup de sifflet se fit entendre ; mais au moment o� les roues
motrices de la locomotive, patinant sur les rails, commen�aient �
imprimer au train quelque vitesse, ces cris : � Arr�tez ! arr�tez ! �
retentirent.
On n'arr�te pas un train en marche. Le gentleman qui prof�rait ces
cris �tait �videmment un Mormon attard�. Il courait � perdre haleine.
Heureusement pour lui, la gare n'avait ni portes ni barri�res. Il
s'�lan�a donc sur la voie, sauta sur le marchepied de la derni�re
voiture, et tomba essouffl� sur une des banquettes du wagon.
Passepartout, qui avait suivi avec �motion les incidents de cette
gymnastique, vint contempler ce retardataire, auquel il s'int�ressa
vivement, quand il apprit que ce citoyen de l'Utah n'avait ainsi pris
la fuite qu'� la suite d'une sc�ne de m�nage.
Lorsque le Mormon eut repris haleine, Passepartout se hasarda � lui
demander poliment combien il avait de femmes, � lui tout seul, -- et �
la fa�on dont il venait de d�camper, il lui en supposait une vingtaine
au moins.
� Une, monsieur ! r�pondit le Mormon en levant les bras au ciel, une,
et c'�tait assez ! �
XXVIII
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DANS LEQUEL PASSEPARTOUT NE PUT PARVENIR A FAIRE
ENTENDRE LE LANGAGE DE LA RAISON
Le train, en quittant Great-Salt-Lake et la station d'Ogden, s'�leva
pendant une heure vers le nord, jusqu'� Weber-river, ayant franchi
neuf cents milles environ depuis San Francisco. A partir de ce point,
il reprit la direction de l'est � travers le massif accident� des
monts Wahsatch. C'est dans cette partie du territoire, comprise entre
ces montagnes et les montagnes Rocheuses proprement dites, que les
ing�nieurs am�ricains ont �t� aux prises avec les plus s�rieuses
difficult�s. Aussi, dans ce parcours, la subvention du gouvernement
de l'Union s'est-elle �lev�e � quarante-huit mille dollars par mille,
tandis qu'elle n'�tait que de seize mille dollars en plaine ; mais les
ing�nieurs, ainsi qu'il a �t� dit, n'ont pas violent� la nature, ils
ont rus� avec elle, tournant les difficult�s, et pour atteindre le
grand bassin, un seul tunnel, long de quatorze mille pieds, a �t�
perc� dans tout le parcours du rail-road.
C'�tait au lac Sal� m�me que le trac� avait atteint jusqu'alors sa
plus haute cote d'altitude. Depuis ce point, son profil d�crivait une
courbe tr�s allong�e, s'abaissant vers la vall�e du Bitter-creek, pour
remonter jusqu'au point de partage des eaux entre l'Atlantique et le
Pacifique. Les rios �taient nombreux dans cette montagneuse r�gion.
Il fallut franchir sur des ponceaux le Muddy, le Green et autres.
Passepartout �tait devenu plus impatient � mesure qu'il s'approchait
du but. Mais Fix, � son tour, aurait voulu �tre d�j� sorti de cette
difficile contr�e. Il craignait les retards, il redoutait les
accidents, et �tait plus press� que Phileas Fogg lui-m�me de mettre le
pied sur la terre anglaise !
A dix heures du soir, le train s'arr�tait � la station de
Fort-Bridger, qu'il quitta presque aussit�t, et, vingt milles plus
loin, il entrait dans l'�tat de Wyoming, -- l'ancien Dakota --, en
suivant toute la vall�e du Bitter-creek, d'o� s'�coulent une partie
des eaux qui forment le syst�me hydrographique du Colorado.
Le lendemain, 7 d�cembre, il y eut un quart d'heure d'arr�t � la
station de Green-river. La neige avait tomb� pendant la nuit assez
abondamment, mais, m�l�e � de la pluie, � demi fondue, elle ne pouvait
g�ner la marche du train. Toutefois, ce mauvais temps ne laissa pas
d'inqui�ter Passepartout, car l'accumulation des neiges, en embourbant
les roues des wagons, e�t certainement compromis le voyage.
� Aussi, quelle id�e, se disait-il, mon ma�tre a-t-il eue de voyager
pendant l'hiver ! Ne pouvait-il attendre la belle saison pour
augmenter ses chances ? �
Mais, en ce moment, o� l'honn�te gar�on ne se pr�occupait que de
l'�tat du ciel et de l'abaissement de la temp�rature, Mrs. Aouda
�prouvait des craintes plus vives, qui provenaient d'une tout autre
cause.
En effet, quelques voyageurs �taient descendus de leur wagon, et se
promenaient sur le quai de la gare de Green-river, en attendant le
d�part du train. Or, � travers la vitre, la jeune femme reconnut
parmi eux le colonel Stamp W. Proctor, cet Am�ricain qui s'�tait si
grossi�rement comport� � l'�gard de Phileas Fogg pendant le meeting de
San Francisco. Mrs. Aouda, ne voulant pas �tre vue, se rejeta en
arri�re.
Cette circonstance impressionna vivement la jeune femme. Elle s'�tait
attach�e � l'homme qui, si froidement que ce f�t, lui donnait chaque
jour les marques du plus absolu d�vouement. Elle ne comprenait pas,
sans doute, toute la profondeur du sentiment que lui inspirait son
sauveur, et � ce sentiment elle ne donnait encore que le nom de
reconnaissance, mais, � son insu, il y avait plus que cela. Aussi son
coeur se serra-t-il, quand elle reconnut le grossier personnage auquel
Mr. Fogg voulait t�t ou tard demander raison de sa conduite.
�videmment, c'�tait le hasard seul qui avait amen� dans ce train le
colonel Proctor, mais enfin il y �tait, et il fallait emp�cher � tout
prix que Phileas Fogg aper�ut son adversaire.
Mrs. Aouda, lorsque le train se fut remis en route, profita d'un
moment o� sommeillait Mr. Fogg pour mettre Fix et Passepartout au
courant de la situation.
� Ce Proctor est dans le train ! s'�cria Fix. Eh bien,
rassurez-vous, madame, avant d'avoir affaire au sieur... � Mr. Fogg,
il aura affaire � moi ! Il me semble que, dans tout ceci, c'est
encore moi qui ai re�u les plus graves insultes !
-- Et, de plus, ajouta Passepartout, je me charge de lui, tout colonel
qu'il est.
-- Monsieur Fix, reprit Mrs. Aouda, Mr. Fogg ne laissera � personne
le soin de le venger. Il est homme, il l'a dit, � revenir en Am�rique
pour retrouver cet insulteur. Si donc il aper�oit le colonel Proctor,
nous ne pourrons emp�cher une rencontre, qui peut amener de
d�plorables r�sultats. Il faut donc qu'il ne le voie pas.
-- Vous avez raison, madame, r�pondit Fix, une rencontre pourrait tout
perdre. Vainqueur ou vaincu, Mr. Fogg serait retard�, et...
-- Et, ajouta Passepartout, cela ferait le jeu des gentlemen du
Reform-Club. Dans quatre jours nous serons � New York ! Eh bien, si
pendant quatre jours mon ma�tre ne quitte pas son wagon, on peut
esp�rer que le hasard ne le mettra pas face � face avec ce maudit
Am�ricain, que Dieu confonde ! Or, nous saurons bien l'emp�cher... �
La conversation fut suspendue. Mr. Fogg s'�tait r�veill�, et
regardait la campagne � travers la vitre tachet�e de neige. Mais,
plus tard, et sans �tre entendu de son ma�tre ni de Mrs. Aouda,
Passepartout dit � l'inspecteur de police :
� Est-ce que vraiment vous vous battriez pour lui ?
-- Je ferai tout pour le ramener vivant en Europe ! � r�pondit
simplement Fix, d'un ton qui marquait une implacable volont�.
Passepartout sentit comme un frisson lui courir par le corps, mais ses
convictions � l'endroit de son ma�tre ne faiblirent pas.
Et maintenant, y avait-il un moyen quelconque de retenir Mr. Fogg
dans ce compartiment pour pr�venir toute rencontre entre le colonel et
lui ? Cela ne pouvait �tre difficile, le gentleman �tant d'un naturel
peu remuant et peu curieux. En tout cas, l'inspecteur de police crut
avoir trouv� ce moyen, car, quelques instants plus tard, il disait �
Phileas Fogg :
� Ce sont de longues et lentes heures, monsieur, que celles que l'on
passe ainsi en chemin de fer.
-- En effet, r�pondit le gentleman, mais elles passent.
-- A bord des paquebots, reprit l'inspecteur, vous aviez l'habitude de
faire votre whist ?
-- Oui, r�pondit Phileas Fogg, mais ici ce serait difficile. Je n'ai
ni cartes ni partenaires.
-- Oh ! les cartes, nous trouverons bien � les acheter. On vend de
tout dans les wagons am�ricains. Quant aux partenaires, si, par
hasard, madame...
-- Certainement, monsieur, r�pondit vivement la jeune femme, je
connais le whist. Cela fait partie de l'�ducation anglaise.
-- Et moi, reprit Fix, j'ai quelques pr�tentions � bien jouer ce jeu.
Or, � nous trois et un mort...
-- Comme il vous plaira, monsieur �, r�pondit Phileas Fogg, enchant�
de reprendre son jeu favori --, m�me en chemin de fer.
Passepartout fut d�p�ch� � la recherche du steward, et il revint
bient�t avec deux jeux complets, des fiches, des jetons et une
tablette recouverte de drap. Rien ne manquait. Le jeu commen�a.
Mrs. Aouda savait tr�s suffisamment le whist, et elle re�ut m�me
quelques compliments du s�v�re Phileas Fogg. Quant � l'inspecteur, il
�tait tout simplement de premi�re force, et digne de tenir t�te au
gentleman.
� Maintenant, se dit Passepartout � lui-m�me, nous le tenons. Il ne
bougera plus ! �
A onze heures du matin, le train avait atteint le point de partage des
eaux des deux oc�ans. C'�tait � Passe-Bridger, � une hauteur de sept
mille cinq cent vingt-quatre pieds anglais au-dessus du niveau de la
mer, un des plus hauts points touch�s par le profil du trac� dans ce
passage � travers les montagnes Rocheuses. Apr�s deux cents milles
environ, les voyageurs se trouveraient enfin sur ces longues plaines
qui s'�tendent jusqu'� l'Atlantique, et que la nature rendait si
propices � l'�tablissement d'une voie ferr�e.
Sur le versant du bassin atlantique se d�veloppaient d�j� les premiers
rios, affluents ou sous-affluents de North-Platte-river. Tout
l'horizon du nord et de l'est �tait couvert par cette immense courtine
semi-circulaire, qui forme la portion septentrionale des
Rocky-Mountains, domin�e par le pic de Laramie. Entre cette courbure
et la ligne de fer s'�tendaient de vastes plaines, largement arros�es.
Sur la droite du rail-road s'�tageaient les premi�res rampes du massif
montagneux qui s'arrondit au sud jusqu'aux sources de la rivi�re de
l'Arkansas, l'un des grands tributaires du Missouri.
A midi et demi, les voyageurs entrevoyaient un instant le fort
Halleck, qui commande cette contr�e. Encore quelques heures, et la
travers�e des montagnes Rocheuses serait accomplie. On pouvait donc
esp�rer qu'aucun accident ne signalerait le passage du train � travers
cette difficile r�gion. La neige avait cess� de tomber. Le temps se
mettait au froid sec. De grands oiseaux, effray�s par la locomotive,
s'enfuyaient au loin. Aucun fauve, ours ou loup, ne se montrait sur
la plaine. C'�tait le d�sert dans son immense nudit�.
Apr�s un d�jeuner assez confortable, servi dans le wagon m�me, Mr.
Fogg et ses partenaires venaient de reprendre leur interminable whist,
quand de violents coups de sifflet se firent entendre. Le train
s'arr�ta.
Passepartout mit la t�te � la porti�re et ne vit rien qui motiv�t cet
arr�t. Aucune station n'�tait en vue.
Mrs. Aouda et Fix purent craindre un instant que Mr. Fogg ne songe�t
� descendre sur la voie. Mais le gentleman se contenta de dire � son
domestique :
Passepartout s'�lan�a hors du wagon. Une quarantaine de voyageurs
avaient d�j� quitt� leurs places, et parmi eux le colonel Stamp W.
Proctor.
Le train �tait arr�t� devant un signal tourn� au rouge qui fermait la
voie. Le m�canicien et le conducteur, �tant descendus, discutaient
assez vivement avec un garde-voie, que le chef de gare de
Medicine-Bow, la station prochaine, avait envoy� au-devant du train.
Des voyageurs s'�taient approch�s et prenaient part � la discussion,
-- entre autres le susdit colonel Proctor, avec son verbe haut et ses
gestes imp�rieux.
Passepartout, ayant rejoint le groupe, entendit le garde-voie qui
disait :
� Non ! il n'y a pas moyen de passer ! Le pont de Medicine-Bow est
�branl� et ne supporterait pas le poids du train. �
Ce pont, dont il �tait question, �tait un pont suspendu, jet� sur un
rapide, � un mille de l'endroit o� le convoi s'�tait arr�t�. Au dire
du garde-voie, il mena�ait ruine, plusieurs des fils �taient rompus,
et il �tait impossible d'en risquer le passage. Le garde-voie
n'exag�rait donc en aucune fa�on en affirmant qu'on ne pouvait passer.
Et d'ailleurs, avec les habitudes d'insouciance des Am�ricains, on
peut dire que, quand ils se mettent � �tre prudents, il y aurait folie
� ne pas l'�tre.
Passepartout, n'osant aller pr�venir son ma�tre, �coutait, les dents
serr�es, immobile comme une statue.
� Ah ��! s'�cria le colonel Proctor, nous n'allons pas, j'imagine,
rester ici � prendre racine dans la neige !
-- Colonel, r�pondit le conducteur, on a t�l�graphi� � la station
d'Omaha pour demander un train, mais il n'est pas probable qu'il
arrive � Medicine-Bow avant six heures.
-- Six heures ! s'�cria Passepartout.
-- Sans doute, r�pondit le conducteur. D'ailleurs, ce temps nous sera
n�cessaire pour gagner � pied la station.
-- A pied ! s'�cri�rent tous les voyageurs.
-- Mais � quelle distance est donc cette station ? demanda l'un d'eux
au conducteur.
-- A douze milles, de l'autre c�t� de la rivi�re.
-- Douze milles dans la neige ! � s'�cria Stamp W. Proctor.
Le colonel lan�a une bord�e de jurons, s'en prenant � la compagnie,
s'en prenant au conducteur, et Passepartout, furieux, n'�tait pas loin
de faire chorus avec lui. Il y avait l� un obstacle mat�riel contre
lequel �choueraient, cette fois, toutes les bank-notes de son ma�tre.
Au surplus, le d�sappointement �tait g�n�ral parmi les voyageurs, qui,
sans compter le retard, se voyaient oblig�s � faire une quinzaine de
milles � travers la plaine couverte de neige. Aussi �tait-ce un
brouhaha, des exclamations, des vocif�rations, qui auraient
certainement attir� l'attention de Phileas Fogg, si ce gentleman n'e�t
�t� absorb� par son jeu.
Cependant Passepartout se trouvait dans la n�cessit� de le pr�venir,
et, la t�te basse, il se dirigeait vers le wagon, quand le m�canicien
du train -- un vrai Yankee, nomm� Forster --, �levant la voix, dit :
� Messieurs, il y aurait peut-�tre moyen de passer.
-- Sur le pont ? r�pondit un voyageur.
-- Avec notre train ? demanda le colonel.
Passepartout s'�tait arr�t�, et d�vorait les paroles du m�canicien.
� Mais le pont menace ruine ! reprit le conducteur.
-- N'importe, r�pondit Forster. Je crois qu'en lan�ant le train avec
son maximum de vitesse, on aurait quelques chances de passer.
-- Diable ! � fit Passepartout.
Mais un certain nombre de voyageurs avaient �t� imm�diatement s�duits
par la proposition. Elle plaisait particuli�rement au colonel
Proctor. Ce cerveau br�l� trouvait la chose tr�s faisable. Il
rappela m�me que des ing�nieurs avaient eu l'id�e de passer des
rivi�res � sans pont � avec des trains rigides lanc�s � toute vitesse,
etc. Et, en fin de compte, tous les int�ress�s dans la question se
rang�rent � l'avis du m�canicien.
� Nous avons cinquante chances pour passer, disait l'un.
-- Quatre-vingts !... quatre-vingt-dix sur cent ! �
Passepartout �tait ahuri, quoiqu'il f�t pr�t � tout tenter pour op�rer
le passage du Medicine-creek, mais la tentative lui semblait un peu
trop � am�ricaine �.
� D'ailleurs, pensa-t-il, il y a une chose bien plus simple � faire,
et ces gens-l� n'y songent m�me pas !... �
� Monsieur, dit-il � un des voyageurs, le moyen propos� par le
m�canicien me para�t un peu hasard�, mais...
-- Quatre-vingts chances ! r�pondit le voyageur, qui lui tourna le
dos.
-- Je sais bien, r�pondit Passepartout en s'adressant � un autre
gentleman, mais une simple r�flexion...
-- Pas de r�flexion, c'est inutile ! r�pondit l'Am�ricain interpell�
en haussant les �paules, puisque le m�canicien assure qu'on passera !
-- Sans doute, reprit Passepartout, on passera, mais il serait
peut-�tre plus prudent...
-- Quoi ! prudent ! s'�cria le colonel Proctor, que ce mot, entendu
par hasard, fit bondir. A grande vitesse, on vous dit !
Comprenez-vous ? A grande vitesse !
-- Je sais... je comprends..., r�p�tait Passepartout, auquel personne
ne laissait achever sa phrase, mais il serait, sinon plus prudent,
puisque le mot vous choque, du moins plus naturel...
-- Qui ? que ? quoi ? Qu'a-t-il donc celui-l� avec son
naturel ?... � s'�cria-t-on de toutes parts.
Le pauvre gar�on ne savait plus de qui se faire entendre.
� Est-ce que vous avez peur ? lui demanda le colonel Proctor.
-- Moi, peur ! s'�cria Passepartout. Eh bien, soit ! Je montrerai �
ces gens-l� qu'un Fran�ais peut �tre aussi am�ricain qu'eux !
-- En voiture ! en voiture ! criait le conducteur.
-- Oui ! en voiture, r�p�tait Passepartout, en voiture ! Et tout de
suite ! Mais on ne m'emp�chera pas de penser qu'il e�t �t� plus
naturel de nous faire d'abord passer � pied sur ce pont, nous autres
voyageurs, puis le train ensuite !... �
Mais personne n'entendit cette sage r�flexion, et personne n'e�t voulu
en reconna�tre la justesse.
Les voyageurs �taient r�int�gr�s dans leur wagon. Passepartout reprit
sa place, sans rien dire de ce qui s'�tait pass�. Les joueurs �taient
tout entiers � leur whist.
La locomotive siffla vigoureusement. Le m�canicien, renversant la
vapeur, ramena son train en arri�re pendant pr�s d'un mille --,
reculant comme un sauteur qui veut prendre son �lan.
Puis, � un second coup de sifflet, la marche en avant recommen�a :
elle s'acc�l�ra ; bient�t la vitesse devint effroyable ; on
n'entendait plus qu'un seul hennissement sortant de la locomotive ;
les pistons battaient vingt coups � la seconde ; les essieux des roues
fumaient dans les bo�tes � graisse. On sentait, pour ainsi dire, que
le train tout entier, marchant avec une rapidit� de cent milles �
l'heure, ne pesait plus sur les rails. La vitesse mangeait la
pesanteur.
Et l'on passa ! Et ce fut comme un �clair. On ne vit rien du pont.
Le convoi sauta, on peut le dire, d'une rive � l'autre, et le
m�canicien ne parvint � arr�ter sa machine emport�e qu'� cinq milles
au-del� de la station.
Mais � peine le train avait-il franchi la rivi�re, que le pont,
d�finitivement ruin�, s'ab�mait avec fracas dans le rapide de
Medicine-Bow.
XXIX
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O� IL SERA FAIT LE R�CIT D'INCIDENTS DIVERS QUI NE SE
RENCONTRENT QUE SUR LES RAIL-ROADS DE L'UNION
Le soir m�me, le train poursuivait sa route sans obstacles, d�passait
le fort Sauders, franchissait la passe de Cheyenne et arrivait � la
passe d'Evans. En cet endroit, le rail-road atteignait le plus haut
point du parcours, soit huit mille quatre-vingt-onze pieds au-dessus
du niveau de l'oc�an. Les voyageurs n'avaient plus qu'� descendre
jusqu'� l'Atlantique sur ces plaines sans limites, nivel�es par la
nature.
L� se trouvait sur le � grand trunk � l'embranchement de Denver-city,
la principale ville du Colorado. Ce territoire est riche en mines
d'or et d'argent, et plus de cinquante mille habitants y ont d�j� fix�
leur demeure.
A ce moment, treize cent quatre-vingt-deux milles avaient �t� faits
depuis San Francisco, en trois jours et trois nuits. Quatre nuits et
quatre jours, selon toute pr�vision, devaient suffire pour atteindre
New York. Phileas Fogg se maintenait donc dans les d�lais
r�glementaires.
Pendant la nuit, on laissa sur la gauche le camp Walbah. Le
Lodge-pole-creek courait parall�lement � la voie, en suivant la
fronti�re rectiligne commune aux �tats du Wyoming et du Colorado. A
onze heures, on entrait dans le Nebraska, on passait pr�s du Sedgwick,
et l'on touchait � Julesburgh, plac� sur la branche sud de
Platte-river.
C'est � ce point que se fit l'inauguration de l'Union Pacific Road, le
23 octobre 1867, et dont l'ing�nieur en chef fut le g�n�ral J. M.
Dodge. L� s'arr�t�rent les deux puissantes locomotives, remorquant
les neuf wagons des invit�s, au nombre desquels figurait le
vice-pr�sident, Mr. Thomas C. Durant ; l� retentirent les
acclamations ; l�, les Sioux et les Pawnies donn�rent le spectacle
d'une petite guerre indienne ; l�, les feux d'artifice �clat�rent ;
l�, enfin, se publia, au moyen d'une imprimerie portative, le premier
num�ro du journal _Railway Pioneer_. Ainsi fut c�l�br�e
l'inauguration de ce grand chemin de fer, instrument de progr�s et de
civilisation, jet� � travers le d�sert et destin� � relier entre elles
des villes et des cit�s qui n'existaient pas encore. Le sifflet de la
locomotive, plus puissant que la lyre d'Amphion, allait bient�t les
faire surgir du sol am�ricain.
A huit heures du matin, le fort Mac-Pherson �tait laiss� en arri�re.
Trois cent cinquante-sept milles s�parent ce point d'Omaha. La voie
ferr�e suivait, sur sa rive gauche, les capricieuses sinuosit�s de la
branche sud de Platte-river. A neuf heures, on arrivait �
l'importante ville de North-Platte, b�tie entre ces deux bras du grand
cours d'eau, qui se rejoignent autour d'elle pour ne plus former
qu'une seule art�re --, affluent consid�rable dont les eaux se
confondent avec celles du Missouri, un peu au-dessus d'Omaha.
Le cent-uni�me m�ridien �tait franchi.
Mr. Fogg et ses partenaires avaient repris leur jeu. Aucun d'eux ne
se plaignait de la longueur de la route --, pas m�me le mort. Fix
avait commenc� par gagner quelques guin�es, qu'il �tait en train de
reperdre, mais il ne se montrait pas moins passionn� que Mr. Fogg.
Pendant cette matin�e, la chance favorisa singuli�rement ce gentleman.
Les atouts et les honneurs pleuvaient dans ses mains. A un certain
moment, apr�s avoir combin� un coup audacieux, il se pr�parait � jouer
pique, quand, derri�re la banquette, une voix se fit entendre, qui
disait :
� Moi, je jouerais carreau... �
Mr. Fogg, Mrs. Aouda, Fix lev�rent la t�te. Le colonel Proctor
�tait pr�s d'eux.
Stamp W. Proctor et Phileas Fogg se reconnurent aussit�t.
� Ah ! c'est vous, monsieur l'Anglais, s'�cria le colonel, c'est vous
qui voulez jouer pique !
-- Et qui le joue, r�pondit froidement Phileas Fogg, en abattant un
dix de cette couleur.
-- Eh bien, il me pla�t que ce soit carreau �, r�pliqua le colonel
Proctor d'une voix irrit�e.
Et il fit un geste pour saisir la carte jou�e, en ajoutant :
� Vous n'entendez rien � ce jeu.
-- Peut-�tre serai-je plus habile � un autre, dit Phileas Fogg, qui se
leva.
-- Il ne tient qu'� vous d'en essayer, fils de John Bull ! � r�pliqua
le grossier personnage.
Mrs. Aouda �tait devenue p�le. Tout son sang lui refluait au coeur.
Elle avait saisi le bras de Phileas Fogg, qui la repoussa doucement.
Passepartout �tait pr�t � se jeter sur l'Am�ricain, qui regardait son
adversaire de l'air le plus insultant. Mais Fix s'�tait lev�, et,
allant au colonel Proctor, il lui dit :
� Vous oubliez que c'est moi � qui vous avez affaire, monsieur, moi
que vous avez, non seulement injuri�, mais frapp� !
-- Monsieur Fix, dit Mr. Fogg, je vous demande pardon, mais ceci me
regarde seul. En pr�tendant que j'avais tort de jouer pique, le
colonel m'a fait une nouvelle injure, et il m'en rendra raison.
-- Quand vous voudrez, et o� vous voudrez, r�pondit l'Am�ricain, et �
l'arme qu'il vous plaira ! �
Mrs. Aouda essaya vainement de retenir Mr. Fogg. L'inspecteur tenta
inutilement de reprendre la querelle � son compte. Passepartout
voulait jeter le colonel par la porti�re, mais un signe de son ma�tre
l'arr�ta. Phileas Fogg quitta le wagon, et l'Am�ricain le suivit sur
la passerelle.
� Monsieur, dit Mr. Fogg � son adversaire, je suis fort press� de
retourner en Europe, et un retard quelconque pr�judicierait beaucoup �
mes int�r�ts.
-- Eh bien ! qu'est-ce que cela me fait ? r�pondit le colonel
Proctor.
-- Monsieur, reprit tr�s poliment Mr. Fogg, apr�s notre rencontre �
San Francisco, j'avais form� le projet de venir vous retrouver en
Am�rique, d�s que j'aurais termin� les affaires qui m'appellent sur
l'ancien continent.
-- Voulez-vous me donner rendez-vous dans six mois ?
-- Pourquoi pas dans six ans ?
-- Je dis six mois, r�pondit Mr. Fogg, et je serai exact au
rendez-vous.
-- Des d�faites, tout cela ! s'�cria Stamp W. Proctor. Tout de suite
ou pas.
-- Soit, r�pondit Mr. Fogg. Vous allez � New York ?
-- Peu vous importe ! Connaissez-vous Plum-Creek ?
-- C'est la station prochaine. Le train y sera dans une heure. Il y
stationnera dix minutes. En dix minutes, on peut �changer quelques
coups de revolver.
-- Soit, r�pondit Mr. Fogg. Je m'arr�terai � Plum-Creek.
-- Et je crois m�me que vous y resterez ! ajouta l'Am�ricain avec une
insolence sans pareille.
-- Qui sait, monsieur ? � r�pondit Mr. Fogg, et il rentra dans son
wagon, aussi froid que d'habitude.
L�, le gentleman commen�a par rassurer Mrs. Aouda, lui disant que les
fanfarons n'�taient jamais � craindre. Puis il pria Fix de lui servir
de t�moin dans la rencontre qui allait avoir lieu. Fix ne pouvait
refuser, et Phileas Fogg reprit tranquillement son jeu interrompu, en
jouant pique avec un calme parfait.
A onze heures, le sifflet de la locomotive annon�a l'approche de la
station de Plum-Creek. Mr. Fogg se leva, et, suivi de Fix, il se
rendit sur la passerelle. Passepartout l'accompagnait, portant une
paire de revolvers. Mrs. Aouda �tait rest�e dans le wagon, p�le
comme une morte.
En ce moment, la porte de l'autre wagon s'ouvrit, et le colonel
Proctor apparut �galement sur la passerelle, suivi de son t�moin, un
Yankee de sa trempe. Mais � l'instant o� les deux adversaires
allaient descendre sur la voie, le conducteur accourut et leur cria :
� On ne descend pas, messieurs.
-- Et pourquoi ? demanda le colonel.
-- Nous avons vingt minutes de retard, et le train ne s'arr�te pas.
-- Mais je dois me battre avec monsieur.
-- Je le regrette, r�pondit l'employ�, mais nous repartons
imm�diatement. Voici la cloche qui sonne ! �
La cloche sonnait, en effet, et le train se remit en route.
� Je suis vraiment d�sol�, messieurs, dit alors le conducteur. En
toute autre circonstance, j'aurai pu vous obliger. Mais, apr�s tout,
puisque vous n'avez pas eu le temps de vous battre ici, qui vous
emp�che de vous battre en route ?
-- Cela ne conviendra peut-�tre pas � monsieur ! dit le colonel
Proctor d'un air goguenard.
-- Cela me convient parfaitement �, r�pondit Phileas Fogg.
� Allons, d�cid�ment, nous sommes en Am�rique ! pensa Passepartout,
et le conducteur de train est un gentleman du meilleur monde ! �
Et ce disant il suivit son ma�tre.
Les deux adversaires, leurs t�moins, pr�c�d�s du conducteur, se
rendirent, en passant d'un wagon � l'autre, � l'arri�re du train. Le
dernier wagon n'�tait occup� que par une dizaine de voyageurs. Le
conducteur leur demanda s'ils voulaient bien, pour quelques instants,
laisser la place libre � deux gentlemen qui avaient une affaire
d'honneur � vider.
Comment donc ! Mais les voyageurs �taient trop heureux de pouvoir
�tre agr�ables aux deux gentlemen, et ils se retir�rent sur les
passerelles.
Ce wagon, long d'une cinquantaine de pieds, se pr�tait tr�s
convenablement � la circonstance. Les deux adversaires pouvaient
marcher l'un sur l'autre entre les banquettes et s'arquebuser � leur
aise. Jamais duel ne fut plus facile � r�gler. Mr. Fogg et le
colonel Proctor, munis chacun de deux revolvers � six coups, entr�rent
dans le wagon. Leurs t�moins, rest�s en dehors, les y enferm�rent.
Au premier coup de sifflet de la locomotive, ils devaient commencer le
feu... Puis, apr�s un laps de deux minutes, on retirerait du wagon ce
qui resterait des deux gentlemen.
Rien de plus simple en v�rit�. C'�tait m�me si simple, que Fix et
Passepartout sentaient leur coeur battre � se briser.
On attendait donc le coup de sifflet convenu, quand soudain des cris
sauvages retentirent. Des d�tonations les accompagn�rent, mais elles
ne venaient point du wagon r�serv� aux duellistes. Ces d�tonations se
prolongeaient, au contraire, jusqu'� l'avant et sur toute la ligne du
train. Des cris de frayeur se faisaient entendre � l'int�rieur du
convoi.
Le colonel Proctor et Mr. Fogg, revolver au poing, sortirent aussit�t
du wagon et se pr�cipit�rent vers l'avant, o� retentissaient plus
bruyamment les d�tonations et les cris.
Ils avaient compris que le train �tait attaqu� par une bande de Sioux.
Ces hardis Indiens n'en �taient pas � leur coup d'essai, et plus d'une
fois d�j� ils avaient arr�t� les convois. Suivant leur habitude, sans
attendre l'arr�t du train, s'�lan�ant sur les marchepieds au nombre
d'une centaine, ils avaient escalad� les wagons comme fait un clown
d'un cheval au galop.
Ces Sioux �taient munis de fusils. De l� les d�tonations auxquelles
les voyageurs, presque tous arm�s, ripostaient par des coups de
revolver. Tout d'abord, les Indiens s'�taient pr�cipit�s sur la
machine. Le m�canicien et le chauffeur avaient �t� � demi assomm�s �
coups de casse-t�te. Un chef sioux, voulant arr�ter le train, mais ne
sachant pas manoeuvrer la manette du r�gulateur, avait largement
ouvert l'introduction de la vapeur au lieu de la fermer, et la
locomotive, emport�e, courait avec une vitesse effroyable.
En m�me temps, les Sioux avaient envahi les wagons, ils couraient
comme des singes en fureur sur les imp�riales, ils enfon�aient les
porti�res et luttaient corps � corps avec les voyageurs. Hors du
wagon de bagages, forc� et pill�, les colis �taient pr�cipit�s sur la
voie. Cris et coups de feu ne discontinuaient pas.
Cependant les voyageurs se d�fendaient avec courage. Certains wagons,
barricad�s, soutenaient un si�ge, comme de v�ritables forts ambulants,
emport�s avec une rapidit� de cent milles � l'heure.
D�s le d�but de l'attaque, Mrs. Aouda s'�tait courageusement
comport�e. Le revolver � la main, elle se d�fendait h�ro�quement,
tirant � travers les vitres bris�es, lorsque quelque sauvage se
pr�sentait � elle. Une vingtaine de Sioux, frapp�s � mort, �taient
tomb�s sur la voie, et les roues des wagons �crasaient comme des vers
ceux d'entre eux qui glissaient sur les rails du haut des passerelles.
Plusieurs voyageurs, gri�vement atteints par les balles ou les
casse-t�te, gisaient sur les banquettes.
Cependant il fallait en finir. Cette lutte durait d�j� depuis dix
minutes, et ne pouvait que se terminer � l'avantage des Sioux, si le
train ne s'arr�tait pas. En effet, la station du fort Kearney n'�tait
pas � deux milles de distance. L� se trouvait un poste am�ricain ;
mais ce poste pass�, entre le fort Kearney et la station suivante les
Sioux seraient les ma�tres du train.
Le conducteur se battait aux c�t�s de Mr. Fogg, quand une balle le
renversa. En tombant, cet homme s'�cria :
� Nous sommes perdus, si le train ne s'arr�te pas avant cinq minutes !
-- Il s'arr�tera ! dit Phileas Fogg, qui voulut s'�lancer hors du
wagon.
-- Restez, monsieur, lui cria Passepartout. Cela me regarde ! �
Phileas Fogg n'eut pas le temps d'arr�ter ce courageux gar�on, qui,
ouvrant une porti�re sans �tre vu des Indiens, parvint � se glisser
sous le wagon. Et alors, tandis que la lutte continuait, pendant que
les balles se croisaient au-dessus de sa t�te, retrouvant son agilit�,
sa souplesse de clown, se faufilant sous les wagons, s'accrochant aux
cha�nes, s'aidant du levier des freins et des longerons des ch�ssis,
rampant d'une voiture � l'autre avec une adresse merveilleuse, il
gagna ainsi l'avant du train. Il n'avait pas �t� vu, il n'avait pu
l'�tre.
L�, suspendu d'une main entre le wagon des bagages et le tender, de
l'autre il d�crocha les cha�nes de s�ret� ; mais par suite de la
traction op�r�e, il n'aurait jamais pu parvenir � d�visser la barre
d'attelage, si une secousse que la machine �prouva n'e�t fait sauter
cette barre, et le train, d�tach�, resta peu � peu en arri�re, tandis
que la locomotive s'enfuyait avec une nouvelle vitesse.
Emport� par la force acquise, le train roula encore pendant quelques
minutes, mais les freins furent manoeuvr�s � l'int�rieur des wagons,
et le convoi s'arr�ta enfin, � moins de cent pas de la station de
Kearney.
L�, les soldats du fort, attir�s par les coups de feu, accoururent en
h�te. Les Sioux ne les avaient pas attendus, et, avant l'arr�t
complet du train, toute la bande avait d�camp�.
Mais quand les voyageurs se compt�rent sur le quai de la station, ils
reconnurent que plusieurs manquaient � l'appel, et entre autres le
courageux Fran�ais dont le d�vouement venait de les sauver.
XXX
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DANS LEQUEL PHILEAS FOGG FAIT TOUT SIMPLEMENT SON DEVOIR
Trois voyageurs, Passepartout compris, avaient disparu. Avaient-ils
�t� tu�s dans la lutte ? Etaient-ils prisonniers des Sioux ? On ne
pouvait encore le savoir.
Les bless�s �taient assez nombreux, mais on reconnut qu'aucun n'�tait
atteint mortellement. Un d�s plus gri�vement frapp�, c'�tait le
colonel Proctor, qui s'�tait bravement battu, et qu'une balle � l'aine
avait renvers�. Il fut transport� � la gare avec d'autres voyageurs,
dont l'�tat r�clamait des soins imm�diats.
Mrs. Aouda �tait sauve. Phileas Fogg, qui ne s'�tait pas �pargn�,
n'avait pas une �gratignure. Fix �tait bless� au bras, blessure sans
importance. Mais Passepartout manquait, et des larmes coulaient des
yeux de la jeune femme.
Cependant tous les voyageurs avaient quitt� le train. Les roues des
wagons �taient tach�es de sang. Aux moyeux et aux rayons pendaient
d'informes lambeaux de chair. On voyait � perte de vue sur la plaine
blanche de longues tra�n�es rouges. Les derniers Indiens
disparaissaient alors dans le sud, du c�t� de Republican-river.
Mr. Fogg, les bras crois�s, restait immobile. Il avait une grave
d�cision � prendre. Mrs. Aouda, pr�s de lui, le regardait sans
prononcer une parole... Il comprit ce regard. Si son serviteur �tait
prisonnier, ne devait-il pas tout risquer pour l'arracher aux
Indiens ?...
� Je le retrouverai mort ou vivant, dit-il simplement � Mrs. Aouda.
-- Ah ! monsieur... monsieur Fogg ! s'�cria la jeune femme, en
saisissant les mains de son compagnon qu'elle couvrit de larmes.
-- Vivant ! ajouta Mr. Fogg, si nous ne perdons pas une minute ! �
Par cette r�solution, Phileas Fogg se sacrifiait tout entier. Il
venait de prononcer sa ruine. Un seul jour de retard lui faisait
manquer le paquebot � New York. Son pari �tait irr�vocablement perdu.
Mais devant cette pens�e : � C'est mon devoir ! � il n'avait pas
h�sit�.
Le capitaine commandant le fort Kearney �tait l�. Ses soldats -- une
centaine d'hommes environ -- s'�taient mis sur la d�fensive pour le
cas o� les Sioux auraient dirig� une attaque directe contre la gare.
� Monsieur, dit Mr. Fogg au capitaine, trois voyageurs ont disparu.
-- Morts ? demanda le capitaine.
-- Morts ou prisonniers, r�pondit Phileas Fogg. L� est une
incertitude qu'il faut faire cesser. Votre intention est-elle de
poursuivre les Sioux ?
-- Cela est grave, monsieur, dit le capitaine. Ces Indiens peuvent
fuir jusqu'au-del� de l'Arkansas ! Je ne saurais abandonner le fort
qui m'est confi�.
-- Monsieur, reprit Phileas Fogg, il s'agit de la vie de trois hommes.
-- Sans doute... mais puis-je risquer la vie de cinquante pour en
sauver trois ?
-- Je ne sais si vous le pouvez, monsieur, mais vous le devez.
-- Monsieur, r�pondit le capitaine, personne ici n'a � m'apprendre
quel est mon devoir.
-- Soit, dit froidement Phileas Fogg. J'irai seul !
-- Vous, monsieur ! s'�cria Fix, qui s'�tait approch�, aller seul �
la poursuite des Indiens !
-- Voulez-vous donc que je laisse p�rir ce malheureux, � qui tout ce
qui est vivant ici doit la vie ? J'irai.
-- Eh bien, non, vous n'irez pas seul ! s'�cria le capitaine, �mu
malgr� lui. Non ! Vous �tes un brave coeur !... Trente hommes de
bonne volont� ! � ajouta-t-il en se tournant vers ses soldats.
Toute la compagnie s'avan�a en masse. Le capitaine n'eut qu'� choisir
parmi ces braves gens. Trente soldats furent d�sign�s, et un vieux
sergent se mit � leur t�te.
� Merci, capitaine ! dit Mr. Fogg.
-- Vous me permettrez de vous accompagner ? demanda Fix au gentleman.
-- Vous ferez comme il vous plaira, monsieur, lui r�pondit Phileas
Fogg. Mais si vous voulez me rendre service, vous resterez pr�s de
Mrs. Aouda. Au cas o� il m'arriverait malheur... �
Une p�leur subite envahit la figure de l'inspecteur de police. Se
s�parer de l'homme qu'il avait suivi pas � pas et avec tant de
persistance ! Le laisser s'aventurer ainsi dans ce d�sert ! Fix
regarda attentivement le gentleman, et, quoi qu'il en e�t, malgr� ses
pr�ventions, en d�pit du combat qui se livrait en lui, il baissa les
yeux devant ce regard calme et franc.
Quelques instants apr�s, Mr. Fogg avait serr� la main de la jeune
femme ; puis, apr�s lui avoir remis son pr�cieux sac de voyage, il
partait avec le sergent et sa petite troupe.
Mais avant de partir, il avait dit aux soldats :
� Mes amis, il y a mille livres pour vous si nous sauvons les
prisonniers ! �
Il �tait alors midi et quelques minutes.
Mrs. Aouda s'�tait retir�e dans une chambre de la gare, et l�, seule,
elle attendait, songeant � Phileas Fogg, � cette g�n�rosit� simple et
grande, � ce tranquille courage. Mr. Fogg avait sacrifi� sa fortune,
et maintenant il jouait sa vie, tout cela sans h�sitation, par devoir,
sans phrases. Phileas Fogg �tait un h�ros � ses yeux.
L'inspecteur Fix, lui, ne pensait pas ainsi, et il ne pouvait contenir
son agitation. Il se promenait f�brilement sur le quai de la gare.
Un moment subjugu�, il redevenait lui-m�me. Fogg parti, il comprenait
la sottise qu'il avait faite de le laisser partir. Quoi ! cet homme
qu'il venait de suivre autour du monde, il avait consenti � s'en
s�parer ! Sa nature reprenait le dessus, il s'incriminait, il
s'accusait, il se traitait comme s'il e�t �t� le directeur de la
police m�tropolitaine, admonestant un agent pris en flagrant d�lit de
na�vet�.
� J'ai �t� inepte ! pensait-il. L'autre lui aura appris qui
j'�tais ! Il est parti, il ne reviendra pas ! O� le reprendre
maintenant ? Mais comment ai-je pu me laisser fasciner ainsi, moi,
Fix, moi, qui ai en poche son ordre d'arrestation ! D�cid�ment je ne
suis qu'une b�te ! �
Ainsi raisonnait l'inspecteur de police, tandis que les heures
s'�coulaient si lentement � son gr�. Il ne savait que faire.
Quelquefois, il avait envie de tout dire � Mrs. Aouda. Mais il
comprenait comment il serait re�u par la jeune femme. Quel parti
prendre ? Il �tait tent� de s'en aller � travers les longues plaines
blanches, � la poursuite de ce Fogg ! Il ne lui semblait pas
impossible de le retrouver. Les pas du d�tachement �taient encore
imprim�s sur la neige !... Mais bient�t, sous une couche nouvelle,
toute empreinte s'effa�a.
Alors le d�couragement prit Fix. Il �prouva comme une insurmontable
envie d'abandonner la partie. Or, pr�cis�ment, cette occasion de
quitter la station de Kearney et de poursuivre ce voyage, si f�cond en
d�convenues, lui fut offerte.
En effet, vers deux heures apr�s midi, pendant que la neige tombait �
gros flocons, on entendit de longs sifflets qui venaient de l'est.
Une �norme ombre, pr�c�d�e d'une lueur fauve, s'avan�ait lentement,
consid�rablement grandie par les brumes, qui lui donnaient un aspect
fantastique.
Cependant on n'attendait encore aucun train venant de l'est. Les
secours r�clam�s par le t�l�graphe ne pouvaient arriver sit�t, et le
train d'Omaha � San Francisco ne devait passer que le lendemain. --
On fut bient�t fix�.
Cette locomotive qui marchait � petite vapeur, en jetant de grands
coups de sifflet, c'�tait celle qui, apr�s avoir �t� d�tach�e du
train, avait continu� sa route avec une si effrayante vitesse,
emportant le chauffeur et le m�canicien inanim�s. Elle avait couru
sur les rails pendant plusieurs milles ; puis, le feu avait baiss�,
faute de combustible ; la vapeur s'�tait d�tendue, et une heure apr�s,
ralentissant peu � peu sa marche, la machine s'arr�tait enfin � vingt
milles au-del� de la station de Kearney.
Ni le m�canicien ni le chauffeur n'avaient succomb�, et, apr�s un
�vanouissement assez prolong�, ils �taient revenus � eux.
La machine �tait alors arr�t�e. Quand il se vit dans le d�sert, la
locomotive seule, n'ayant plus de wagons � sa suite, le m�canicien
comprit ce qui s'�tait pass�. Comment la locomotive avait �t�
d�tach�e du train, il ne put le deviner, mais il n'�tait pas douteux,
pour lui, que le train, rest� en arri�re, se trouv�t en d�tresse.
Le m�canicien n'h�sita pas sur ce qu'il devait faire. Continuer la
route dans la direction d'Omaha �tait prudent ; retourner vers le
train, que les Indiens pillaient peut-�tre encore, �tait dangereux...
N'importe ! Des pellet�es de charbon et de bois furent engouffr�es
dans le foyer de sa chaudi�re, le feu se ranima, la pression monta de
nouveau, et, vers deux heures apr�s midi, la machine revenait en
arri�re vers la station de Kearney. C'�tait elle qui sifflait dans la
brume.
Ce fut une grande satisfaction pour les voyageurs, quand ils virent la
locomotive se mettre en t�te du train. Ils allaient pouvoir continuer
ce voyage si malheureusement interrompu.
A l'arriv�e de la machine, Mrs. Aouda avait quitt� la gare, et
s'adressant au conducteur :
� Vous allez partir ? lui demanda-t-elle.
-- Mais ces prisonniers... nos malheureux compagnons...
-- Je ne puis interrompre le service, r�pondit le conducteur. Nous
avons d�j� trois heures de retard.
-- Et quand passera l'autre train venant de San Francisco ?
-- Demain soir ! mais il sera trop tard. Il faut attendre...
-- C'est impossible, r�pondit le conducteur. Si vous voulez partir,
montez en voiture.
-- Je ne partirai pas �, r�pondit la jeune femme. Fix avait entendu
cette conversation. Quelques instants auparavant, quand tout moyen de
locomotion lui manquait, il �tait d�cid� � quitter Kearney, et
maintenant que le train �tait l�, pr�t � s'�lancer, qu'il n'avait plus
qu'� reprendre sa place dans le wagon, une irr�sistible force le
rattachait au sol. Ce quai de la gare lui br�lait les pieds, et il ne
pouvait s'en arracher. Le combat recommen�ait en lui. La col�re de
l'insucc�s l'�touffait. Il voulait lutter jusqu'au bout.
Cependant les voyageurs et quelques bless�s -- entre autres le colonel
Proctor, dont l'�tat �tait grave -- avaient pris place dans les
wagons. On entendait les bourdonnements de la chaudi�re surchauff�e,
et la vapeur s'�chappait par les soupapes. Le m�canicien siffla, le
train se mit en marche, et disparut bient�t, m�lant sa fum�e blanche
au tourbillon des neiges.
Quelques heures s'�coul�rent. Le temps �tait fort mauvais, le froid
tr�s vif. Fix, assis sur un banc dans la gare, restait immobile. On
e�t pu croire qu'il dormait. Mrs. Aouda, malgr� la rafale, quittait
� chaque instant la chambre qui avait �t� mise � sa disposition. Elle
venait � l'extr�mit� du quai, cherchant � voir � travers la temp�te de
neige, voulant percer cette brume qui r�duisait l'horizon autour
d'elle, �coutant si quelque bruit se ferait entendre. Mais rien.
Elle rentrait alors, toute transie, pour revenir quelques moments plus
tard, et toujours inutilement.
Le soir se fit. Le petit d�tachement n'�tait pas de retour. O�
�tait-il en ce moment ? Avait-il pu rejoindre les Indiens ? Y
avait-il eu lutte, ou ces soldats, perdus dans la brume, erraient-ils
au hasard ? Le capitaine du fort Kearney �tait tr�s inquiet, bien
qu'il ne voul�t rien laisser para�tre de son inqui�tude.
La nuit vint, la neige tomba moins abondamment, mais l'intensit� du
froid s'accrut. Le regard le plus intr�pide n'e�t pas consid�r� sans
�pouvante cette obscure immensit�. Un absolu silence r�gnait sur la
plaine. Ni le vol d'un oiseau, ni la pass�e d'un fauve n'en troublait
le calme infini.
Pendant toute cette nuit, Mrs. Aouda, l'esprit plein de
pressentiments sinistres, le coeur rempli d'angoisses, erra sur la
lisi�re de la prairie. Son imagination l'emportait au loin et lui
montrait mille dangers. Ce qu'elle souffrit pendant ces longues
heures ne saurait s'exprimer.
Fix �tait toujours immobile � la m�me place, mais, lui non plus, il ne
dormait pas. A un certain moment, un homme s'�tait approch�, lui
avait parl� m�me, mais l'agent l'avait renvoy�, apr�s r�pondu � ses
paroles par un signe n�gatif.
La nuit s'�coula ainsi. A l'aube, le disque � demi �teint du soleil
se leva sur un horizon embrum�. Cependant la port�e du regard pouvait
s'�tendre � une distance de deux milles. C'�tait vers le sud que
Phileas Fogg et le d�tachement s'�taient dirig�s... Le sud �tait
absolument d�sert. Il �tait alors sept heures du matin.
Le capitaine, extr�mement soucieux, ne savait quel parti prendre.
Devait-il envoyer un second d�tachement au secours du premier ?
Devait-il sacrifier de nouveaux hommes avec si peu de chances de
sauver ceux qui �taient sacrifi�s tout d'abord ? Mais son h�sitation
ne dura pas, et d'un geste, appelant un de ses lieutenants, il lui
donnait l'ordre de pousser une reconnaissance dans le sud --, quand
des coups de feu �clat�rent. �tait-ce un signal ? Les soldats se
jet�rent hors du fort, et � un demi-mille ils aper�urent une petite
troupe qui revenait en bon ordre.
Mr. Fogg marchait en t�te, et pr�s de lui Passepartout et les deux
autres voyageurs, arrach�s aux mains des Sioux.
Il y avait eu combat � dix milles au sud de Kearney. Peu d'instants
avant l'arriv�e du d�tachement, Passepartout et ses deux compagnons
luttaient d�j� contre leurs gardiens, et le Fran�ais en avait assomm�
trois � coups de poing, quand son ma�tre et les soldats se
pr�cipit�rent � leur secours.
Tous, les sauveurs et les sauv�s, furent accueillis par des cris de
joie, et Phileas Fogg distribua aux soldats la prime qu'il leur avait
promise, tandis que Passepartout se r�p�tait, non sans quelque
raison :
� D�cid�ment, il faut avouer que je co�te cher � mon ma�tre ! �
Fix, sans prononcer une parole, regardait Mr. Fogg, et il e�t �t�
difficile d'analyser les impressions qui se combattaient alors en lui.
Quant � Mrs. Aouda, elle avait pris la main du gentleman, et elle la
serrait dans les siennes, sans pouvoir prononcer une parole !
Cependant Passepartout, d�s son arriv�e, avait cherch� le train dans
la gare. Il croyait le trouver l�, pr�t � filer sur Omaha, et il
esp�rait que l'on pourrait encore regagner le temps perdu.
� Le train, le train ! s'�cria-t-il.
-- Et le train suivant, quand passera-t-il ? demanda Phileas Fogg.
-- Ah ! � r�pondit simplement l'impassible gentleman.
XXXI
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DANS LEQUEL L'INSPECTEUR FIX PREND TR�S S�RIEUSEMENT
LES INT�R�TS DE PHILEAS FOGG
Phileas Fogg se trouvait en retard de vingt heures. Passepartout, la
cause involontaire de ce retard, �tait d�sesp�r�. Il avait d�cid�ment
ruin� son ma�tre !
En ce moment, l'inspecteur s'approcha de Mr. Fogg, et, le regardant
bien en face :
� Tr�s s�rieusement, monsieur, lui demanda-t-il, vous �tes press� ?