Part 3 out of 6
Passepartout e�t r�fl�chi pendant un si�cle, qu'il n'aurait jamais
devin� de quelle mission l'agent avait �t� charg�. Jamais il n'e�t
imagin� que Phileas Fogg f�t � fil� �, � la fa�on d'un voleur, autour
du globe terrestre. Mais comme il est dans la nature humaine de
donner une explication � toute chose, voici comment Passepartout,
soudainement illumin�, interpr�ta la pr�sence permanente de Fix, et,
vraiment, son interpr�tation �tait fort plausible. En effet, suivant
lui, Fix n'�tait et ne pouvait �tre qu'un agent lanc� sur les traces
de Mr. Fogg par ses coll�gues du Reform-Club, afin de constater que
ce voyage s'accomplissait r�guli�rement autour du monde, suivant
l'itin�raire convenu.
� C'est �vident ! c'est �vident ! se r�p�tait l'honn�te gar�on, tout
fier de sa perspicacit�. C'est un espion que ces gentlemen ont mis �
nos trousses ! Voil� qui n'est pas digne ! Mr. Fogg si probe, si
honorable ! Le faire �pier par un agent ! Ah ! messieurs du
Reform-Club, cela vous co�tera cher ! �
Passepartout, enchant� de sa d�couverte, r�solut cependant de n'en
rien dire � son ma�tre, craignant que celui-ci ne f�t justement bless�
de cette d�fiance que lui montraient ses adversaires. Mais il se
promit bien de gouailler Fix � l'occasion, � mots couverts et sans se
compromettre.
Le mercredi 30 octobre, dans l'apr�s-midi, le _Rangoon_ embouquait le
d�troit de Malacca, qui s�pare la presqu'�le de ce nom des terres de
Sumatra. Des �lots montagneux tr�s escarp�s, tr�s pittoresques
d�robaient aux passagers la vue de la grande �le.
Le lendemain, � quatre heures du matin, le _Rangoon_, ayant gagn� une
demi-journ�e sur sa travers�e r�glementaire, rel�chait � Singapore,
afin d'y renouveler sa provision de charbon.
Phileas Fogg inscrivit cette avance � la colonne des gains, et, cette
fois, il descendit � terre, accompagnant Mrs. Aouda, qui avait
manifest� le d�sir de se promener pendant quelques heures.
Fix, � qui toute action de Fogg paraissait suspecte, le suivit sans se
laisser apercevoir. Quant � Passepartout, qui riait _in petto_ � voir
la manoeuvre de Fix, il alla faire ses emplettes ordinaires.
L'�le de Singapore n'est ni grande ni imposante l'aspect. Les
montagnes, c'est-�-dire les profils, lui manquent. Toutefois, elle
est charmante dans sa maigreur. C'est un parc coup� de belles routes.
Un joli �quipage, attel� de ces chevaux �l�gants qui ont �t� import�s
de la Nouvelle-Hollande, transporta Mrs. Aouda et Phileas Fogg au
milieu des massifs de palmiers � l'�clatant feuillage, et de
girofliers dont les clous sont form�s du bouton m�me de la fleur
entrouverte. L�, les buissons de poivriers rempla�aient les haies
�pineuses des campagnes europ�ennes ; des sagoutiers, de grandes
foug�res avec leur ramure superbe, variaient l'aspect de cette r�gion
tropicale ; des muscadiers au feuillage verni saturaient l'air d'un
parfum p�n�trant. Les singes, bandes alertes et grima�antes, ne
manquaient pas dans les bois, ni peut-�tre les tigres dans les
jungles. A qui s'�tonnerait d'apprendre que dans cette �le, si petite
relativement, ces terribles carnassiers ne fussent pas d�truits
jusqu'au dernier, on r�pondra qu'ils viennent de Malacca, en
traversant le d�troit � la nage.
Apr�s avoir parcouru la campagne pendant deux heures, Mrs. Aouda et
son compagnon -- qui regardait un peu sans voir -- rentr�rent dans la
ville, vaste agglom�ration de maisons lourdes et �cras�es,
qu'entourent de charmants jardins o� poussent des mangoustes, des
ananas et tous les meilleurs fruits du monde.
A dix heures, ils revenaient au paquebot, apr�s avoir �t� suivis, sans
s'en douter, par l'inspecteur, qui avait d� lui aussi se mettre en
frais d'�quipage.
Passepartout les attendait sur le pont du _Rangoon_. Le brave gar�on
avait achet� quelques douzaines de mangoustes, grosses comme des
pommes moyennes, d'un brun fonc� au-dehors, d'un rouge �clatant
au-dedans, et dont le fruit blanc, en fondant entre les l�vres,
procure aux vrais gourmets une jouissance sans pareille. Passepartout
fut trop heureux de les offrir � Mrs. Aouda, qui le remercia avec
beaucoup de gr�ce.
A onze heures, le _Rangoon_, ayant son plein de charbon, larguait ses
amarres, et, quelques heures plus tard, les passagers perdaient de vue
ces hautes montagnes de Malacca, dont les for�ts abritent les plus
beaux tigres de la terre.
Treize cents milles environ s�parent Singapore de l'�le de Hong-Kong,
petit territoire anglais d�tach� de la c�te chinoise. Phileas Fogg
avait int�r�t � les franchir en six jours au plus, afin de prendre �
Hong-Kong le bateau qui devait partir le 6 novembre pour Yokohama,
l'un des principaux ports du Japon.
Le _Rangoon_ �tait fort charg�. De nombreux passagers s'�taient
embarqu�s � Singapore, des Indous, des Ceylandais, des Chinois, des
Malais, des Portugais, qui, pour la plupart, occupaient les secondes
places.
Le temps, assez beau jusqu'alors, changea avec le dernier quartier de
la lune. Il y eut grosse mer. Le vent souffla quelquefois en grande
brise, mais tr�s heureusement de la partie du sud-est, ce qui
favorisait la marche du steamer. Quand il �tait maniable, le
capitaine faisait �tablir la voilure. Le _Rangoon_, gr�� en brick,
navigua souvent avec ses deux huniers et sa misaine, et sa rapidit�
s'accrut sous la double action de la vapeur et du vent. C'est ainsi
que l'on prolongea, sur une lame courte et parfois tr�s fatigante, les
c�tes d'Annam et de Cochinchine.
Mais la faute en �tait plut�t au _Rangoon_ qu'� la mer, et c'est � ce
paquebot que les passagers, dont la plupart furent malades, durent
s'en prendre de cette fatigue.
En effet, les navires de la Compagnie p�ninsulaire, qui font le
service des mers de Chine, ont un s�rieux d�faut de construction. Le
rapport de leur tirant d'eau en charge avec leur creux a �t� mal
calcul�, et, par suite, ils n'offrent qu'une faible r�sistance � la
mer. Leur volume, clos, imp�n�trable � l'eau, est insuffisant. Ils
sont � noy�s �, pour employer l'expression maritime, et, en
cons�quence de cette disposition, il ne faut que quelques paquets de
mer, jet�s � bord, pour modifier leur allure. Ces navires sont donc
tr�s inf�rieurs -- sinon par le moteur et l'appareil �vaporatoire, du
moins par la construction, -- aux types des Messageries fran�aises,
tels que l'_Imp�ratrice_ et le _Cambodge_. Tandis que, suivant les
calculs des ing�nieurs, ceux-ci peuvent embarquer un poids d'eau �gal
� leur propre poids avant de sombrer, les bateaux de la Compagnie
p�ninsulaire, le _Golgonda_, le _Corea_, et enfin le _Rangoon_, ne
pourraient pas embarquer le sixi�me de leur poids sans couler par le
fond.
Donc, par le mauvais temps, il convenait de prendre de grandes
pr�cautions. Il fallait quelquefois mettre � la cape sous petite
vapeur. C'�tait une perte de temps qui ne paraissait affecter Phileas
Fogg en aucune fa�on, mais dont Passepartout se montrait extr�mement
irrit�. Il accusait alors le capitaine, le m�canicien, la Compagnie,
et envoyait au diable tous ceux qui se m�lent de transporter des
voyageurs. Peut-�tre aussi la pens�e de ce bec de gaz qui continuait
de br�ler � son compte dans la maison de Saville-row entrait-elle pour
beaucoup dans son impatience.
� Mais vous �tes donc bien press� d'arriver � Hong-Kong ? lui demanda
un jour le d�tective.
-- Tr�s press�! r�pondit Passepartout.
-- Vous pensez que Mr. Fogg a h�te de prendre le paquebot de
Yokohama ?
-- Vous croyez donc maintenant � ce singulier voyage autour du monde ?
-- Absolument. Et vous, monsieur Fix ?
-- Farceur ! � r�pondit Passepartout en clignant de l'oeil.
Ce mot laissa l'agent r�veur. Ce qualificatif l'inqui�ta, sans qu'il
s�t trop pourquoi. Le Fran�ais l'avait-il devin� ? Il ne savait trop
que penser. Mais sa qualit� de d�tective, dont seul il avait le
secret, comment Passepartout aurait-il pu la reconna�tre ? Et
cependant, en lui parlant ainsi, Passepartout avait certainement eu
une arri�re-pens�e.
Il arriva m�me que le brave gar�on alla plus loin, un autre jour, mais
c'�tait plus fort que lui. Il ne pouvait tenir sa langue.
� Voyons, monsieur Fix, demanda-t-il � son compagnon d'un ton
malicieux, est-ce que, une fois arriv�s � Hong-Kong, nous aurons le
malheur de vous y laisser ?
-- Mais, r�pondit Fix assez embarrass�, je ne sais !... Peut-�tre
que...
-- Ah ! dit Passepartout, si vous nous accompagniez, ce serait un
bonheur pour moi ! Voyons ! un agent de la Compagnie p�ninsulaire ne
saurait s'arr�ter en route ! Vous n'alliez qu'� Bombay, et vous voici
bient�t en Chine ! L'Am�rique n'est pas loin, et de l'Am�rique �
l'Europe il n'y a qu'un pas ! �
Fix regardait attentivement son interlocuteur, qui lui montrait la
figure la plus aimable du monde, et il prit le parti de rire avec lui.
Mais celui-ci, qui �tait en veine, lui demanda si � �a lui rapportait
beaucoup, ce m�tier-l� ? �
� Oui et non, r�pondit Fix sans sourciller. Il y a de bonnes et de
mauvaises affaires. Mais vous comprenez bien que je ne voyage pas �
mes frais !
-- Oh ! pour cela, j'en suis s�r ! � s'�cria Passepartout, riant de
plus belle.
La conversation finie, Fix rentra dans sa cabine et se mit �
r�fl�chir. Il �tait �videmment devin�. D'une fa�on ou d'une autre,
le Fran�ais avait reconnu sa qualit� de d�tective. Mais avait-il
pr�venu son ma�tre ? Quel r�le jouait-il dans tout ceci ? �tait-il
complice ou non ? L'affaire �tait-elle �vent�e, et par cons�quent
manqu�e ? L'agent passa l� quelques heures difficiles, tant�t croyant
tout perdu, tant�t esp�rant que Fogg ignorait la situation, enfin ne
sachant quel parti prendre.
Cependant le calme se r�tablit dans son cerveau, et il r�solut d'agir
franchement avec Passepartout. S'il ne se trouvait pas dans les
conditions voulues pour arr�ter Fogg � Hong-Kong, et si Fogg se
pr�parait � quitter d�finitivement cette fois le territoire anglais,
lui, Fix, dirait tout � Passepartout. Ou le domestique �tait le
complice de son ma�tre -- et celui-ci savait tout, et dans ce cas
l'affaire �tait d�finitivement compromise -- ou le domestique n'�tait
pour rien dans le vol, et alors son int�r�t serait d'abandonner le
voleur.
Telle �tait donc la situation respective de ces deux hommes, et
au-dessus d'eux Phileas Fogg planait dans sa majestueuse indiff�rence.
Il accomplissait rationnellement son orbite autour du monde, sans
s'inqui�ter des ast�ro�des qui gravitaient autour de lui.
Et cependant, dans le voisinage, il y avait -- suivant l'expression
des astronomes -- un astre troublant qui aurait d� produire certaines
perturbations sur le coeur de ce gentleman. Mais non ! Le charme de
Mrs. Aouda n'agissait point, � la grande surprise de Passepartout, et
les perturbations, si elles existaient, eussent �t� plus difficiles �
calculer que celles d'Uranus qui l'ont amen� la d�couverte de Neptune.
Oui ! c'�tait un �tonnement de tous les jours pour Passepartout, qui
lisait tant de reconnaissance envers son ma�tre dans les yeux de la
jeune femme ! D�cid�ment Phileas Fogg n'avait de coeur que ce qu'il
en fallait pour se conduire h�ro�quement, mais amoureusement, non !
Quant aux pr�occupations que les chances de ce voyage pouvaient faire
na�tre en lui, il n'y en avait pas trace. Mais Passepartout, lui,
vivait dans des transes continuelles. Un jour, appuy� sur la rambarde
de l'� engine-room �, il regardait la puissante machine qui
s'emportait parfois, quand dans un violent mouvement de tangage,
l'h�lice s'affolait hors des flots. La vapeur fusait alors par les
soupapes, ce qui provoqua la col�re du digne gar�on.
� Elles ne sont pas assez charg�es, ces soupapes ! s'�cria-t-il. On
ne marche pas ! Voil� bien ces Anglais ! Ah ! si c'�tait un navire
am�ricain, on sauterait peut-�tre, mais on irait plus vite ! �
XVIII
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DANS LEQUEL PHILEAS FOGG, PASSEPARTOUT, FIX,
CHACUN DE SON C�T�, VA A SES AFFAIRES
Pendant les derniers jours de la travers�e, le temps fut assez
mauvais. Le vent devint tr�s fort. Fix� dans la partie du
nord-ouest, il contraria la marche du paquebot. Le _Rangoon_, trop
instable, roula consid�rablement, et les passagers furent en droit de
garder rancune � ces longues lames affadissantes que le vent soulevait
du large.
Pendant les journ�es du 3 et du 4 novembre, ce fut une sorte de
temp�te. La bourrasque battit la mer avec v�h�mence. Le _Rangoon_
dut mettre � la cape pendant un demi-jour, se maintenant avec dix
tours d'h�lice seulement, de mani�re � biaiser avec les lames. Toutes
les voiles avaient �t� serr�es, et c'�tait encore trop de ces agr�s
qui sifflaient au milieu des rafales.
La vitesse du paquebot, on le con�oit, fut notablement diminu�e, et
l'on put estimer qu'il arriverait � Hong-Kong avec vingt heures de
retard sur l'heure r�glementaire, et plus m�me, si la temp�te ne
cessait pas.
Phileas Fogg assistait � ce spectacle d'une mer furieuse, qui semblait
lutter directement contre lui, avec son habituelle impassibilit�. Son
front ne s'assombrit pas un instant, et, cependant, un retard de vingt
heures pouvait compromettre son voyage en lui faisant manquer le
d�part du paquebot de Yokohama. Mais cet homme sans nerfs ne
ressentait ni impatience ni ennui. Il semblait vraiment que cette
temp�te rentr�t dans son programme, qu'elle f�t pr�vue. Mrs. Aouda,
qui s'entretint avec son compagnon de ce contretemps, le trouva aussi
calme que par le pass�.
Fix, lui, ne voyait pas ces choses du m�me oeil. Bien au contraire.
Cette temp�te lui plaisait. Sa satisfaction aurait m�me �t� sans
bornes, si le _Rangoon_ e�t �t� oblig� de fuir devant la tourmente.
Tous ces retards lui allaient, car ils obligeraient le sieur Fogg �
rester quelques jours � Hong-Kong. Enfin, le ciel, avec ses rafales
et ses bourrasques, entrait dans son jeu. Il �tait bien un peu
malade, mais qu'importe ! Il ne comptait pas ses naus�es, et, quand
son corps se tordait sous le mal de mer, son esprit s'�baudissait
d'une immense satisfaction.
Quant � Passepartout, on devine dans quelle col�re peu dissimul�e il
passa ce temps d'�preuve. Jusqu'alors tout avait si bien march� ! La
terre et l'eau semblaient �tre � la d�votion de son ma�tre. Steamers
et railways lui ob�issaient. Le vent et la vapeur s'unissaient pour
favoriser son voyage. L'heure des m�comptes avait-elle donc enfin
sonn� ? Passepartout, comme si les vingt mille livres du pari eussent
d� sortir de sa bourse, ne vivait plus. Cette temp�te l'exasp�rait,
cette rafale le mettait en fureur, et il e�t volontiers fouett� cette
mer d�sob�issante ! Pauvre gar�on ! Fix lui cacha soigneusement sa
satisfaction personnelle, et il fit bien, car si Passepartout e�t
devin� le secret contentement de Fix, Fix e�t pass� un mauvais quart
d'heure.
Passepartout, pendant toute la dur�e de la bourrasque, demeura sur le
pont du _Rangoon_. Il n'aurait pu rester en bas ; il grimpait dans la
m�ture ; il �tonnait l'�quipage et aidait � tout avec une adresse de
singe. Cent fois il interrogea le capitaine, les officiers, les
matelots, qui ne pouvaient s'emp�cher de rire en voyant un gar�on si
d�contenanc�. Passepartout voulait absolument savoir combien de temps
durerait la temp�te. On le renvoyait alors au barom�tre, qui ne se
d�cidait pas � remonter. Passepartout secouait le barom�tre, mais
rien n'y faisait, ni les secousses, ni les injures dont il accablait
l'irresponsable instrument.
Enfin la tourmente s'apaisa. L'�tat de la mer se modifia dans la
journ�e du 4 novembre. Le vent sauta de deux quarts dans le sud et
redevint favorable.
Passepartout se rass�r�na avec le temps. Les huniers et les basses
voiles purent �tre �tablis, et le _Rangoon_ reprit sa route avec une
merveilleuse vitesse.
Mais on ne pouvait regagner tout le temps perdu. Il fallait bien en
prendre son parti, et la terre ne fut signal�e que le 6, � cinq heures
du matin. L'itin�raire de Phileas Fogg portait l'arriv�e du paquebot
au 5. Or, il n'arrivait que le 6. C'�tait donc vingt-quatre heures
de retard, et le d�part pour Yokohama serait n�cessairement manqu�.
A six heures, le pilote monta � bord du _Rangoon_ et prit place sur la
passerelle, afin de diriger le navire � travers les passes jusqu'au
port de Hong-Kong.
Passepartout mourait du d�sir d'interroger cet homme, de lui demander
si le paquebot de Yokohama avait quitt� Hong-Kong. Mais il n'osait
pas, aimant mieux conserver un peu d'espoir jusqu'au dernier instant.
Il avait confi� ses inqui�tudes � Fix, qui -- le fin renard --
essayait de le consoler, en lui disant que Mr. Fogg en serait quitte
pour prendre le prochain paquebot. Ce qui mettait Passepartout dans
une col�re bleue.
Mais si Passepartout ne se hasarda pas � interroger le pilote, Mr.
Fogg, apr�s avoir consult� son Bradshaw, demanda de son air tranquille
audit pilote s'il savait quand il partirait un bateau de Hong-Kong
pour Yokohama.
� Demain, � la mar�e du matin, r�pondit le pilote.
-- Ah ! � fit Mr. Fogg, sans manifester aucun �tonnement.
Passepartout, qui �tait pr�sent, e�t volontiers embrass� le pilote,
auquel Fix aurait voulu tordre le cou.
� Quel est le nom de ce steamer ? demanda Mr. Fogg.
-- Le _Carnatic_, r�pondit le pilote.
-- N'�tait-ce pas hier qu'il devait partir ?
-- Oui, monsieur, mais on a d� r�parer une de ses chaudi�res, et son
d�part a �t� remis � demain.
-- Je vous remercie �, r�pondit Mr. Fogg, qui de son pas automatique
redescendit dans le salon du _Rangoon_.
Quant � Passepartout, il saisit la main du pilote et l'�treignit
vigoureusement en disant :
� Vous, pilote, vous �tes un brave homme ! �
Le pilote ne sut jamais, sans doute, pourquoi ses r�ponses lui
valurent cette amicale expansion. A un coup de sifflet, il remonta
sur la passerelle et dirigea le paquebot au milieu de cette flottille
de jonques, de tankas, de bateaux-p�cheurs, de navires de toutes
sortes, qui encombraient les pertuis de Hong-Kong.
A une heure, le _Rangoon_ �tait � quai, et les passagers d�barquaient.
En cette circonstance, le hasard avait singuli�rement servi Phileas
Fogg, il faut en convenir. Sans cette n�cessit� de r�parer ses
chaudi�res, le _Carnatic_ f�t parti � la date du 5 novembre, et les
voyageurs pour le Japon auraient d� attendre pendant huit jours le
d�part du paquebot suivant. Mr. Fogg, il est vrai, �tait en retard
de vingt-quatre heures, mais ce retard ne pouvait avoir de
cons�quences f�cheuses pour le reste du voyage.
En effet, le steamer qui fait de Yokohama � San Francisco la travers�e
du Pacifique �tait en correspondance directe avec le paquebot de
Hong-Kong, et il ne pouvait partir avant que celui-ci f�t arriv�.
�videmment il y aurait vingt-quatre heures de retard � Yokohama, mais,
pendant les vingt-deux jours que dure la travers�e du Pacifique, il
serait facile de les regagner. Phileas Fogg se trouvait donc, �
vingt-quatre heures pr�s, dans les conditions de son programme,
trente-cinq jours apr�s avoir quitt� Londres.
Le _Carnatic_ ne devant partir que le lendemain matin � cinq heures,
Mr. Fogg avait devant lui seize heures pour s'occuper de ses
affaires, c'est-�-dire de celles qui concernaient Mrs. Aouda. Au
d�barqu� du bateau, il offrit son bras � la jeune femme et la
conduisit vers un palanquin. Il demanda aux porteurs de lui indiquer
un h�tel, et ceux-ci lui d�sign�rent l'_H�tel du Club_. Le palanquin
se mit en route, suivi de Passepartout, et vingt minutes apr�s il
arrivait � destination.
Un appartement fut retenu pour la jeune femme et Phileas Fogg veilla �
ce qu'elle ne manqu�t de rien. Puis il dit � Mrs. Aouda qu'il allait
imm�diatement se mettre � la recherche de ce parent aux soins duquel
il devait la laisser � Hong-Kong. En m�me temps il donnait �
Passepartout l'ordre de demeurer � l'h�tel jusqu'� son retour, afin
que la jeune femme n'y rest�t pas seule.
Le gentleman se fit conduire � la Bourse. L�, on conna�trait
immanquablement un personnage tel que l'honorable Jejeeh, qui comptait
parmi les plus riches commer�ants de la ville.
Le courtier auquel s'adressa Mr. Fogg connaissait en effet le
n�gociant parsi. Mais, depuis deux ans, celui-ci n'habitait plus la
Chine. Sa fortune faite, il s'�tait �tabli en Europe -- en Hollande,
croyait-on --, ce qui s'expliquait par suite de nombreuses relations
qu'il avait eues avec ce pays pendant son existence commerciale.
Phileas Fogg revint � l'_H�tel du Club_. Aussit�t il fit demander �
Mrs. Aouda la permission de se pr�senter devant elle, et, sans autre
pr�ambule, il lui apprit que l'honorable Jejeeh ne r�sidait plus �
Hong-Kong, et qu'il habitait vraisemblablement la Hollande.
A cela, Mrs. Aouda ne r�pondit rien d'abord. Elle passa sa main sur
son front, et resta quelques instants � r�fl�chir. Puis, de sa douce
voix :
� Que dois-je faire, monsieur Fogg ? dit-elle.
-- C'est tr�s simple, r�pondit le gentleman. Revenir en Europe.
-- Vous n'abusez pas, et votre pr�sence ne g�ne en rien mon
programme... Passepartout ?
-- Monsieur ? r�pondit Passepartout.
-- Allez au _Carnatic_, et retenez trois cabines. �
Passepartout, enchant� de continuer son voyage dans la compagnie de la
jeune femme, qui �tait fort gracieuse pour lui, quitta aussit�t
l'_H�tel du Club_.
XIX
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O� PASSEPARTOUT PREND UN TROP VIF INT�R�T
A SON MA�TRE, ET CE QUI S'ENSUIT
Hong-Kong n'est qu'un �lot, dont le trait� de Nanking, apr�s la guerre
de 1842, assura la possession � l'Angleterre. En quelques ann�es, le
g�nie colonisateur de la Grande-Bretagne y avait fond� une ville
importante et cr�� un port, le port Victoria. Cette �le est situ�e �
l'embouchure de la rivi�re de Canton, et soixante milles seulement la
s�parent de la cit� portugaise de Macao, b�tie sur l'autre rive.
Hong-Kong devait n�cessairement vaincre Macao dans une lutte
commerciale, et maintenant la plus grande partie du transit chinois
s'op�re par la ville anglaise. Des docks, des h�pitaux, des wharfs,
des entrep�ts, une cath�drale gothique, un � government-house �, des
rues macadamis�es, tout ferait croire qu'une des cit�s commer�antes
des comt�s de Kent ou de Surrey, traversant le sph�ro�de terrestre,
est venue ressortir en ce point de la Chine, presque � ses antipodes.
Passepartout, les mains dans les poches, se rendit donc vers le port
Victoria, regardant les palanquins, les brouettes � voile, encore en
faveur dans le C�leste Empire, et toute cette foule de Chinois, de
Japonais et d'Europ�ens, qui se pressait dans les rues. A peu de
choses pr�s, c'�tait encore Bombay, Calcutta ou Singapore, que le
digne gar�on retrouvait sur son parcours. Il y a ainsi comme une
tra�n�e de villes anglaises tout autour du monde.
Passepartout arriva au port Victoria. L�, � l'embouchure de la
rivi�re de Canton, c'�tait un fourmillement de navires de toutes
nations, des anglais, des fran�ais, des am�ricains, des hollandais,
b�timents de guerre et de commerce, des embarcations japonaises ou
chinoises, des jonques, des sempans, des tankas, et m�me des
bateaux-fleurs qui formaient autant de parterres flottants sur les
eaux. En se promenant, Passepartout remarqua un certain nombre
d'indig�nes v�tus de jaune, tous tr�s avanc�s en �ge. �tant entr�
chez un barbier chinois pour se faire raser � � la chinoise �, il
apprit par le Figaro de l'endroit, qui parlait un assez bon anglais,
que ces vieillards avaient tous quatre-vingts ans au moins, et qu'�
cet �ge ils avaient le privil�ge de porter la couleur jaune, qui est
la couleur imp�riale. Passepartout trouva cela fort dr�le, sans trop
savoir pourquoi.
Sa barbe faite, il se rendit au quai d'embarquement du _Carnatic_, et
l� il aper�ut Fix qui se promenait de long en large, ce dont il ne fut
point �tonn�. Mais l'inspecteur de police laissait voir sur son
visage les marques d'un vif d�sappointement.
� Bon ! se dit Passepartout, cela va mal pour les gentlemen du
Reform-Club ! �
Et il accosta Fix avec son joyeux sourire, sans vouloir remarquer
l'air vex� de son compagnon.
Or, l'agent avait de bonnes raisons pour pester contre l'infernale
chance qui le poursuivait. Pas de mandat ! Il �tait �vident que le
mandat courait apr�s lui, et ne pourrait l'atteindre que s'il
s�journait quelques jours en cette ville. Or, Hong-Kong �tant la
derni�re terre anglaise du parcours, le sieur Fogg allait lui �chapper
d�finitivement, s'il ne parvenait pas � l'y retenir.
� Eh bien, monsieur Fix, �tes-vous d�cid� � venir avec nous jusqu'en
Am�rique ? demanda Passepartout.
-- Oui, r�pondit Fix les dents serr�es.
-- Allons donc ! s'�cria Passepartout en faisant entendre un
retentissant �clat de rire ! Je savais bien que vous ne pourriez pas
vous s�parer de nous. Venez retenir votre place, venez ! �
Et tous deux entr�rent au bureau des transports maritimes et
arr�t�rent des cabines pour quatre personnes. Mais l'employ� leur fit
observer que les r�parations du _Carnatic_ �tant termin�es, le
paquebot partirait le soir m�me � huit heures, et non le lendemain
matin, comme il avait �t� annonc�.
� Tr�s bien ! r�pondit Passepartout, cela arrangera mon ma�tre. Je
vais le pr�venir. �
A ce moment, Fix prit un parti extr�me. Il r�solut de tout dire �
Passepartout. C'�tait le seul moyen peut-�tre qu'il e�t de retenir
Phileas Fogg pendant quelques jours � Hong-Kong.
En quittant le bureau, Fix offrit � son compagnon de se rafra�chir
dans une taverne. Passepartout avait le temps. Il accepta
l'invitation de Fix.
Une taverne s'ouvrait sur le quai. Elle avait un aspect engageant.
Tous deux y entr�rent. C'�tait une vaste salle bien d�cor�e, au fond
de laquelle s'�tendait un lit de camp, garni de coussins. Sur ce lit
�taient rang�s un certain nombre de dormeurs.
Une trentaine de consommateurs occupaient dans la grande salle de
petites tables en jonc tress�. Quelques uns vidaient des pintes de
bi�re anglaise, ale ou porter, d'autres, des brocs de liqueurs
alcooliques, gin ou brandy. En outre, la plupart fumaient de longues
pipes de terre rouge, bourr�es de petites boulettes d'opium m�lang�
d'essence de rose. Puis, de temps en temps, quelque fumeur �nerv�
glissait sous la table, et les gar�ons de l'�tablissement, le prenant
par les pieds et par la t�te, le portaient sur le lit de camp pr�s
d'un confr�re. Une vingtaine de ces ivrognes �taient ainsi rang�s
c�te � c�te, dans le dernier degr� d'abrutissement.
Fix et Passepartout comprirent qu'ils �taient entr�s dans une tabagie
hant�e de ces mis�rables, h�b�t�s, amaigris, idiots, auxquels la
mercantile Angleterre vend annuellement pour deux cent soixante
millions de francs de cette funeste drogue qui s'appelle l'opium !
Tristes millions que ceux-l�, pr�lev�s sur un des plus funestes vices
de la nature humaine.
Le gouvernement chinois a bien essay� de rem�dier � un tel abus par
des lois s�v�res, mais en vain. De la classe riche, � laquelle
l'usage de l'opium �tait d'abord formellement r�serv�, cet usage
descendit jusqu'aux classes inf�rieures, et les ravages ne purent plus
�tre arr�t�s. On fume l'opium partout et toujours dans l'empire du
Milieu. Hommes et femmes s'adonnent � cette passion d�plorable, et
lorsqu'ils sont accoutum�s � cette inhalation, ils ne peuvent plus
s'en passer, � moins d'�prouver d'horribles contractions de l'estomac.
Un grand fumeur peut fumer jusqu'� huit pipes par jour mais il meurt
en cinq ans.
Or, c'�tait dans une des nombreuses tabagies de ce genre, qui
pullulent, m�me � Hong-Kong, que Fix et Passepartout �taient entr�s
avec l'intention de se rafra�chir. Passepartout n'avait pas d'argent,
mais il accepta volontiers la � politesse � de son compagnon, quitte �
la lui rendre en temps et lieu.
On demanda deux bouteilles de porto, auxquelles le Fran�ais fit
largement honneur, tandis que Fix, plus r�serv�, observait son
compagnon avec une extr�me attention. On causa de choses et d'autres,
et surtout de cette excellente id�e qu'avait eue Fix de prendre
passage sur le _Carnatic_. Et � propos de ce steamer, dont le d�part
se trouvait avanc� de quelques heures, Passepartout, les bouteilles
�tant vides, se leva, afin d'aller pr�venir son ma�tre.
-- Que voulez-vous, monsieur Fix ?
-- J'ai � vous parler de choses s�rieuses.
-- De choses s�rieuses ! s'�cria Passepartout en vidant quelques
gouttes de vin rest�es au fond au son verre. Eh bien, nous en
parlerons demain. Je n'ai pas le temps aujourd'hui.
-- Restez, r�pondit Fix. Il s'agit de votre ma�tre ! �
Passepartout, � ce mot, regarda attentivement son interlocuteur.
L'expression du visage de Fix lui parut singuli�re. Il se rassit.
� Qu'est-ce donc que vous avez � me dire � demanda-t-il.
Fix appuya sa main sur le bras de son compagnon et, baissant la voix :
� Vous avez devin� qui j'�tais ? lui demanda-t-il.
-- Parbleu ! dit Passepartout en souriant.
-- Alors je vais tout vous avouer...
-- Maintenant que je sais tout, mon comp�re ! Ah ! voil� qui n'est
pas fort ! Enfin, allez toujours. Mais auparavant, laissez-moi vous
dire que ces gentlemen se sont mis en frais bien inutilement !
-- Inutilement ! dit Fix. Vous en parlez � votre aise ! On voit
bien que vous ne connaissez pas l'importance de la somme !
-- Mais si, je la connais, r�pondit Passepartout. Vingt mille
livres !
-- Cinquante-cinq mille ! reprit Fix, en serrant la main du Fran�ais.
-- Quoi ! s'�cria Passepartout, Mr. Fogg aurait os� !...
Cinquante-cinq mille livres !... Eh bien ! raison de plus pour ne
pas perdre un instant, ajouta-t-il en se levant de nouveau.
-- Cinquante-cinq mille livres ! reprit Fix, qui for�a Passepartout �
se rasseoir, apr�s avoir fait apporter un flacon de brandy, -- et si
je r�ussis, je gagne une prime de deux mille livres. En voulez-vous
cinq cents (12 500 F) � la condition de m'aider ?
-- Vous aider ? s'�cria Passepartout, dont les yeux �taient
d�mesur�ment ouverts.
-- Oui, m'aider � retenir le sieur Fogg pendant quelques jours �
Hong-Kong !
-- Hein ! fit Passepartout, que dites-vous l� ? Comment ! non
content de faire suivre mon ma�tre, de suspecter sa loyaut�, ces
gentlemen veulent encore lui susciter des obstacles ! J'en suis
honteux pour eux !
-- Ah �� ! que voulez-vous dire ? demanda Fix.
-- Je veux dire que c'est de la pure ind�licatesse. Autant d�pouiller
Mr. Fogg, et lui prendre l'argent dans la poche !
-- Eh ! c'est bien � cela que nous comptons arriver !
-- Mais c'est un guet-apens ! s'�cria Passepartout, -- qui s'animait
alors sous l'influence du brandy que lui servait Fix, et qu'il buvait
sans s'en apercevoir, -- un guet-apens v�ritable ! Des gentlemen !
des coll�gues ! �
Fix commen�ait � ne plus comprendre.
� Des coll�gues ! s'�cria Passepartout, des membres du Reform-Club !
Sachez, monsieur Fix, que mon ma�tre est un honn�te homme, et que,
quand il a fait un pari, c'est loyalement qu'il pr�tend le gagner.
-- Mais qui croyez-vous donc que je sois ? demanda Fix, en fixant son
regard sur Passepartout.
-- Parbleu ! un agent des membres du Reform-Club, qui a mission de
contr�ler l'itin�raire de mon ma�tre, ce qui est singuli�rement
humiliant ! Aussi, bien que, depuis quelque temps d�j�, j'aie devin�
votre qualit�, je me suis bien gard� de la r�v�ler � Mr. Fogg !
-- Il ne sait rien ?... demanda vivement Fix.
-- Rien �, r�pondit Passepartout en vidant encore une fois son verre.
L'inspecteur de police passa sa main sur son front. Il h�sitait avant
de reprendre la parole. Que devait-il faire ? L'erreur de
Passepartout semblait sinc�re, mais elle rendait son projet plus
difficile. Il �tait �vident que ce gar�on parlait avec une absolue
bonne foi, et qu'il n'�tait point le complice de son ma�tre, -- ce que
Fix aurait pu craindre.
� Eh bien, se dit-il, puisqu'il n'est pas son complice, il m'aidera. �
Le d�tective avait une seconde fois pris son parti. D'ailleurs, il
n'avait plus le temps d'attendre. A tout prix, il fallait arr�ter
Fogg � Hong-Kong.
� Ecoutez, dit Fix d'une voix br�ve, �coutez-moi bien. Je ne suis pas
ce que vous croyez, c'est-�-dire un agent des membres du
Reform-Club...
-- Bah ! dit Passepartout en le regardant d'un air goguenard.
-- Je suis un inspecteur de police, charg� d'une mission par
l'administration m�tropolitaine...
-- Vous... inspecteur de police !...
-- Oui, et je le prouve, reprit Fix. Voici ma commission. �
Et l'agent, tirant un papier de son portefeuille, montra � son
compagnon une commission sign�e du directeur de la police centrale.
Passepartout, abasourdi, regardait Fix, sans pouvoir articuler une
parole.
� Le pari du sieur Fogg, reprit Fix, n'est qu'un pr�texte dont vous
�tes dupes, vous et ses coll�gues du Reform-Club, car il avait int�r�t
� s'assurer votre inconsciente complicit�.
-- Mais pourquoi ?... s'�cria Passepartout.
-- Ecoutez. Le 28 septembre dernier, un vol de cinquante-cinq mille
livres a �t� commis � la Banque d'Angleterre par un individu dont le
signalement a pu �tre relev�. Or, voici ce signalement, et c'est
trait pour trait celui du sieur Fogg.
-- Allons donc ! s'�cria Passepartout en frappant la table de son
robuste poing. Mon ma�tre est le plus honn�te homme du monde !
-- Qu'en savez-vous ? r�pondit Fix. Vous ne le connaissez m�me pas !
Vous �tes entr� � son service le jour de son d�part, et il est parti
pr�cipitamment sous un pr�texte insens�, sans malles, emportant une
grosse somme en bank-notes ! Et vous osez soutenir que c'est un
honn�te homme !
-- Oui ! oui ! r�p�tait machinalement le pauvre gar�on.
-- Voulez-vous donc �tre arr�t� comme son complice ? �
Passepartout avait pris sa t�te � deux mains. Il n'�tait plus
reconnaissable. Il n'osait regarder l'inspecteur de police. Phileas
Fogg un voleur, lui, le sauveur d'Aouda, l'homme g�n�reux et brave !
Et pourtant que de pr�somptions relev�es contre lui ! Passepartout
essayait de repousser les soup�ons qui se glissaient dans son esprit.
Il ne voulait pas croire � la culpabilit� de son ma�tre.
� Enfin, que voulez-vous de moi ? dit-il � l'agent de police, en se
contenant par un supr�me effort.
-- Voici, r�pondit Fix. J'ai fil� le sieur Fogg jusqu'ici, mais je
n'ai pas encore re�u le mandat d'arrestation, que j'ai demand� �
Londres. Il faut donc que vous m'aidiez � retenir � Hong-Kong...
-- Et je partage avec vous la prime de deux mille livres promise par
la Banque d'Angleterre !
-- Jamais ! � r�pondit Passepartout, qui voulut se lever et retomba,
sentant sa raison et ses forces lui �chapper � la fois.
� Monsieur Fix, dit-il en balbutiant, quand bien m�me tout ce que vous
m'avez dit serait vrai... quand mon ma�tre serait le voleur que vous
cherchez... ce que je nie... j'ai �t�... je suis � son service...
je l'ai vu bon et g�n�reux... Le trahir... jamais... non, pour tout
l'or du monde... Je suis d'un village o� l'on ne mange pas de ce
pain-l�!...
-- Mettons que je n'ai rien dit, r�pondit Fix, et buvons.
Passepartout se sentait de plus en plus envahir par l'ivresse. Fix,
comprenant qu'il fallait � tout prix le s�parer de son ma�tre, voulut
l'achever. Sur la table se trouvaient quelques pipes charg�es
d'opium. Fix en glissa une dans la main de Passepartout, qui la prit,
la porta � ses l�vres, l'alluma, respira quelques bouff�es, et
retomba, la t�te alourdie sous l'influence du narcotique.
� Enfin, dit Fix en voyant Passepartout an�anti, le sieur Fogg ne sera
pas pr�venu � temps du d�part du _Carnatic_, et s'il part, du moins
partira-t-il sans ce maudit Fran�ais ! �
Puis il sortit, apr�s avoir pay� la d�pense.
XX
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DANS LEQUEL FIX ENTRE DIRECTEMENT EN RELATION
AVEC PHILEAS FOGG
Pendant cette sc�ne qui allait peut-�tre compromettre si gravement son
avenir, Mr. Fogg, accompagnant Mrs. Aouda, se promenait dans les
rues de la ville anglaise. Depuis que Mrs. Aouda avait accept� son
offre de la conduire jusqu'en Europe, il avait d� songer � tous les
d�tails que comporte un aussi long voyage. Qu'un Anglais comme lui
f�t le tour du monde un sac � la main, passe encore ; mais une femme
ne pouvait entreprendre une pareille travers�e dans ces conditions.
De l�, n�cessit� d'acheter les v�tements et objets n�cessaires au
voyage. Mr. Fogg s'acquitta de sa t�che avec le calme qui le
caract�risait, et � toutes les excuses ou objections de la jeune
veuve, confuse de tant de complaisance :
� C'est dans l'int�r�t de mon voyage, c'est dans mon programme �,
r�pondait-il invariablement.
Les acquisitions faites, Mr. Fogg et la jeune femme rentr�rent �
l'h�tel et d�n�rent � la table d'h�te, qui �tait somptueusement
servie. Puis Mrs. Aouda, un peu fatigu�e, remonta dans son
appartement, apr�s avoir � � l'anglaise � serr� la main de son
imperturbable sauveur.
L'honorable gentleman, lui, s'absorba pendant toute la soir�e dans la
lecture du _Times_ et de l'_Illustrated London News_.
S'il avait �t� homme � s'�tonner de quelque chose, c'e�t �t� de ne
point voir appara�tre son domestique � l'heure du coucher. Mais,
sachant que le paquebot de Yokohama ne devait pas quitter Hong-Kong
avant le lendemain matin, il ne s'en pr�occupa pas autrement. Le
lendemain, Passepartout ne vint point au coup de sonnette de Mr.
Fogg.
Ce que pensa l'honorable gentleman en apprenant que son domestique
n'�tait pas rentr� � l'h�tel nul n'aurait pu le dire. Mr. Fogg se
contenta de prendre son sac, fit pr�venir Mrs. Aouda, et envoya
chercher un palanquin.
Il �tait alors huit heures, et la pleine mer, dont le _Carnatic_
devait profiter pour sortir des passes, �tait indiqu�e pour neuf
heures et demie.
Lorsque le palanquin fut arriv� � la porte de l'h�tel, Mr. Fogg et
Mrs. Aouda mont�rent dans ce confortable v�hicule, et les bagages
suivirent derri�re sur une brouette.
Une demi-heure plus tard, les voyageurs descendaient sur le quai
d'embarquement, et l� Mr. Fogg apprenait que le _Carnatic_ �tait
parti depuis la veille.
Mr. Fogg, qui comptait trouver, � la fois, et le paquebot et son
domestique, en �tait r�duit � se passer de l'un et de l'autre. Mais
aucune marque de d�sappointement ne parut sur son visage, et comme
Mrs. Aouda le regardait avec inqui�tude, il se contenta de r�pondre :
� C'est un incident, madame, rien de plus. �
En ce moment, un personnage qui l'observait avec attention s'approcha
de lui. C'�tait l'inspecteur Fix, qui le salua et lui dit :
� N'�tes-vous pas comme moi, monsieur, un des passagers du _Rangoon_,
arriv� hier ?
-- Oui, monsieur, r�pondit froidement Mr. Fogg, mais je n'ai pas
l'honneur...
-- Pardonnez-moi, mais je croyais trouver ici votre domestique.
-- Savez-vous o� il est, monsieur ? demanda vivement la jeune femme.
-- Quoi ! r�pondit Fix, feignant la surprise, n'est-il pas avec
vous ?
-- Non, r�pondit Mrs. Aouda. Depuis hier, il n'a pas reparu. Se
serait-il embarqu� sans nous � bord du _Carnatic_ ?
-- Sans vous, madame ?... r�pondit l'agent. Mais, excusez ma
question, vous comptiez donc partir sur ce paquebot ?
-- Moi aussi, madame, et vous me voyez tr�s d�sappoint�. Le
_Carnatic_, ayant termin� ses r�parations, a quitt� Hong-Kong douze
heures plus t�t sans pr�venir personne, et maintenant il faudra
attendre huit jours le prochain d�part ! �
En pronon�ant ces mots : � huit jours �, Fix sentait son coeur bondir
de joie. Huit jours ! Fogg retenu huit jours � Hong-Kong ! On
aurait le temps de recevoir le mandat d'arr�t. Enfin, la chance se
d�clarait pour le repr�sentant de la loi.
Que l'on juge donc du coup d'assommoir qu'il re�ut, quand il entendit
Phileas Fogg dire de sa voix calme :
� Mais il y a d'autres navires que le _Carnatic_, il me semble, dans
le port de Hong-Kong. �
Et Mr. Fogg, offrant son bras � Mrs. Aouda, se dirigea vers les
docks � la recherche d'un navire en partance.
Fix, abasourdi, suivait. On e�t dit qu'un fil le rattachait � cet
homme.
Toutefois, la chance sembla v�ritablement abandonner celui qu'elle
avait si bien servi jusqu'alors. Phileas Fogg, pendant trois heures,
parcourut le port en tous sens, d�cid�, s'il le fallait, � fr�ter un
b�timent pour le transporter � Yokohama ; mais il ne vit que des
navires en chargement ou en d�chargement, et qui, par cons�quent, ne
pouvaient appareiller. Fix se reprit � esp�rer.
Cependant Mr. Fogg ne se d�concertait pas, et il allait continuer ses
recherches, d�t-il pousser jusqu'� Macao, quand il fut accost� par un
marin sur l'avant-port.
� Votre Honneur cherche un bateau ? lui dit le marin en se
d�couvrant.
-- Vous avez un bateau pr�t � partir demanda Mr. Fogg.
-- Oui, Votre Honneur, un bateau-pilote n� 43, le meilleur de la
flottille.
-- Entre huit et neuf milles, au plus pr�s. Voulez-vous le voir ?
-- Votre Honneur sera satisfait. Il s'agit d'une promenade en mer ?
-- Vous chargez-vous de me conduire � Yokohama ? �
Le marin, � ces mots, demeura les bras ballants, les yeux �carquill�s.
� Votre Honneur veut rire ? dit-il.
-- Non ! j'ai manqu� le d�part du _Carnatic_, et il faut que je sois
le 14, au plus tard, � Yokohama, pour prendre le paquebot de San
Francisco.
-- Je le regrette, r�pondit le pilote, mais c'est impossible.
-- Je vous offre cent livres (2 500 F) par jour, et une prime de deux
cents livres si j'arrive � temps.
-- C'est s�rieux ? demanda le pilote.
-- Tr�s s�rieux �, r�pondit Mr. Fogg.
Le pilote s'�tait retir� � l'�cart. Il regardait la mer, �videmment
combattu entre le d�sir de gagner une somme �norme et la crainte de
s'aventurer si loin. Fix �tait dans des transes mortelles.
Pendant ce temps, Mr. Fogg s'�tait retourn� vers Mrs. Aouda.
� Vous n'aurez pas peur, madame ? lui demanda-t-il.
-- Avec vous, non, monsieur Fogg �, r�pondit la jeune femme.
Le pilote s'�tait de nouveau avanc� vers le gentleman, et tournait son
chapeau entre ses mains.
� Eh bien, pilote ? dit Mr. Fogg.
-- Eh bien, Votre Honneur, r�pondit le pilote, je ne puis risquer ni
mes hommes, ni moi, ni vous-m�me, dans une si longue travers�e sur un
bateau de vingt tonneaux � peine, et � cette �poque de l'ann�e.
D'ailleurs, nous n'arriverions pas � temps, car il y a seize cent
cinquante milles de Hong-Kong � Yokohama.
-- Seize cents seulement, dit Mr. Fogg.
Fix respira un bon coup d'air.
� Mais, ajouta le pilote, il y aurait peut-�tre moyen de s'arranger
autrement. �
� Comment ? demanda Phileas Fogg.
-- En allant � Nagasaki, l'extr�mit� sud du Japon, onze cents milles,
ou seulement � Shanga�, � huit cents milles de Hong-Kong. Dans cette
derni�re travers�e, on ne s'�loignerait pas de la c�te chinoise, ce
qui serait un grand avantage, d'autant plus que les courants y portent
au nord.
-- Pilote, r�pondit Phileas Fogg, c'est � Yokohama que je dois prendre
la malle am�ricaine, et non � Shanga� ou � Nagasaki.
-- Pourquoi pas ? r�pondit le pilote. Le paquebot de San Francisco
ne part pas de Yokohama. Il fait escale � Yokohama et � Nagasaki,
mais son port de d�part est Shanga�.
-- Vous �tes certain de ce vous dites ?
-- Et quand le paquebot quitte-t-il Shanga� ?
-- Le 11, � sept heures du soir. Nous avons donc quatre jours devant
nous. Quatre jours, c'est quatre-vingt-seize heures, et avec une
moyenne de huit milles � l'heure, si nous sommes bien servis, si le
vent tient au sud-est, si la mer est calme, nous pouvons enlever les
huit cents milles qui nous s�parent de Shanga�.
-- Et vous pourriez partir ?...
-- Dans une heure. Le temps d'acheter des vivres et d'appareiller.
-- Affaire convenue... Vous �tes le patron du bateau ?
-- Oui, John Bunsby, patron de la _Tankad�re_.
-- Si cela ne d�soblige pas Votre Honneur.
-- Voici deux cents livres � compte... Monsieur, ajouta Phileas Fogg
en se retournant vers Fix, si vous voulez profiter...
-- Monsieur, r�pondit r�solument Fix, j'allais vous demander cette
faveur.
-- Bien. Dans une demi-heure nous serons � bord.
-- Mais ce pauvre gar�on... dit Mrs. Aouda, que la disparition de
Passepartout pr�occupait extr�mement.
-- Je vais faire pour lui tout ce que je puis faire �, r�pondit
Phileas Fogg.
Et, tandis que Fix, nerveux, fi�vreux, rageant, se rendait au
bateau-pilote, tous deux se dirig�rent vers les bureaux de la police
de Hong-Kong. L�, Phileas Fogg donna le signalement de Passepartout,
et laissa une somme suffisante pour le rapatrier. M�me formalit� fut
remplie chez l'agent consulaire fran�ais, et le palanquin, apr�s avoir
touch� � l'h�tel, o� les bagages furent pris, ramena les voyageurs �
l'avant-port.
Trois heures sonnaient. Le bateau-pilote n� 43, son �quipage � bord,
ses vivres embarqu�s, �tait pr�t � appareiller.
C'�tait une charmante petite go�lette de vingt tonneaux que la
_Tankad�re_, bien pinc�e de l'avant, tr�s d�gag�e dans ses fa�ons,
tr�s allong�e dans ses lignes d'eau. On e�t dit un yacht de course.
Ses cuivres brillants, ses ferrures galvanis�es, son pont blanc comme
de l'ivoire, indiquaient que le patron John Bunsby s'entendait � la
tenir en bon �tat. Ses deux m�ts s'inclinaient un peu sur l'arri�re.
Elle portait brigantine, misaine, trinquette, focs, fl�ches, et
pouvait gr�er une fortune pour le vent arri�re. Elle devait
merveilleusement marcher, et, de fait, elle avait d�j� gagn� plusieurs
prix dans les � matches � de bateaux-pilotes.
L'�quipage de la _Tankad�re_ se composait du patron John Bunsby et de
quatre hommes. C'�taient de ces hardis marins qui, par tous les
temps, s'aventurent � la recherche des navires, et connaissent
admirablement ces mers. John Bunsby, un homme de quarante-cinq ans
environ, vigoureux, noir de h�le, le regard vif, la figure �nergique,
bien d'aplomb, bien � son affaire, e�t inspir� confiance aux plus
craintifs.
Phileas Fogg et Mrs. Aouda pass�rent � bord. Fix s'y trouvait d�j�.
Par le capot d'arri�re de la go�lette, on descendait dans une chambre
carr�e, dont les parois s'�vidaient en forme de cadres, au dessus d'un
divan circulaire. Au milieu, une table �clair�e par une lampe de
roulis. C'�tait petit, mais propre.
� Je regrette de n'avoir pas mieux � vous offrir �, dit Mr. Fogg �
Fix, qui s'inclina sans r�pondre.
L'inspecteur de police �prouvait comme une sorte d'humiliation �
profiter ainsi des obligeances du sieur Fogg.
� A coup s�r, pensait-il, c'est un coquin fort poli, mais c'est un
coquin ! �
A trois heures dix minutes, les voiles furent hiss�es. Le pavillon
d'Angleterre battait � la corne de la go�lette. Les passagers �taient
assis sur le pont. Mr. Fogg et Mrs. Aouda jet�rent un dernier
regard sur le quai, afin de voir si Passepartout n'appara�trait pas.
Fix n'�tait pas sans appr�hension, car le hasard aurait pu conduire en
cet endroit m�me le malheureux gar�on qu'il avait si indignement
trait�, et alors une explication e�t �clat�, dont le d�tective ne se
f�t pas tir� � son avantage. Mais le Fran�ais ne se montra pas, et,
sans doute, l'abrutissant narcotique le tenait encore sous son
influence.
Enfin, le patron John Bunsby passa au large, et la _Tankad�re_,
prenant le vent sous sa brigantine, sa misaine et ses focs, s'�lan�a
en bondissant sur les flots.
XXI
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O� LE PATRON DE LA � TANKARD�RE� RISQUE FORT
DE PERDRE UNE PRIME DE DEUX CENTS LIVRES
C'�tait une aventureuse exp�dition que cette navigation de huit cents
milles, sur une embarcation de vingt tonneaux, et surtout � cette
�poque de l'ann�e. Elles sont g�n�ralement mauvaises, ces mers de la
Chine, expos�es � des coups de vent terribles, principalement pendant
les �quinoxes, et on �tait encore aux premiers jours de novembre.
C'e�t �t�, bien �videmment, l'avantage du pilote de conduire ses
passagers jusqu'� Yokohama, puisqu'il �tait pay� tant par jour. Mais
son imprudence aurait �t� grande de tenter une telle travers�e dans
ces conditions, et c'�tait d�j� faire acte d'audace, sinon de
t�m�rit�, que de remonter jusqu'� Shanga�. Mais John Bunsby avait
confiance en sa _Tankad�re_, qui s'�levait � la lame comme une mauve,
et peut-�tre n'avait-il pas tort.
Pendant les derni�res heures de cette journ�e, la _Tankad�re_ navigua
dans les passes capricieuses de Hong-Kong, et sous toutes les allures,
au plus pr�s ou vent arri�re, elle se comporta admirablement.
� Je n'ai pas besoin, pilote, dit Phileas Fogg au moment o� la
go�lette donnait en pleine mer, de vous recommander toute la diligence
possible.
-- Que Votre Honneur s'en rapporte � moi, r�pondit John Bunsby. En
fait de voiles, nous portons tout ce que le vent permet de porter.
Nos fl�ches n'y ajouteraient rien, et ne serviraient qu'� assommer
l'embarcation en nuisant � sa marche.
-- C'est votre m�tier, et non le mien, pilote, et je me fie � vous. �
Phileas Fogg, le corps droit, les jambes �cart�es, d'aplomb comme un
marin, regardait sans broncher la mer houleuse. La jeune femme,
assise � l'arri�re, se sentait �mue en contemplant cet oc�an, assombri
d�j� par le cr�puscule, qu'elle bravait sur une fr�le embarcation.
Au-dessus de sa t�te se d�ployaient les voiles blanches, qui
l'emportaient dans l'espace comme de grandes ailes. La go�lette,
soulev�e par le vent, semblait voler dans l'air.
La nuit vint. La lune entrait dans son premier quartier, et son
insuffisante lumi�re devait s'�teindre bient�t dans les brumes de
l'horizon. Des nuages chassaient de l'est et envahissaient d�j� une
partie du ciel.
Le pilote avait dispos� ses feux de position, -- pr�caution
indispensable � prendre dans ces mers tr�s fr�quent�es aux approches
des atterrages. Les rencontres de navires n'y �taient pas rares, et,
avec la vitesse dont elle �tait anim�e, la go�lette se f�t bris�e au
moindre choc.
Fix r�vait � l'avant de l'embarcation. Il se tenait � l'�cart,
sachant Fogg d'un naturel peu causeur. D'ailleurs, il lui r�pugnait
de parler � cet homme, dont il acceptait les services. Il songeait
aussi � l'avenir. Cela lui paraissait certain que le sieur Fogg ne
s'arr�terait pas � Yokohama, qu'il prendrait imm�diatement le paquebot
de San Francisco afin d'atteindre l'Am�rique, dont la vaste �tendue
lui assurerait l'impunit� avec la s�curit�. Le plan de Phileas Fogg
lui semblait on ne peut plus simple.
Au lieu de s'embarquer en Angleterre pour les �tats-Unis, comme un
coquin vulgaire, ce Fogg avait fait le grand tour et travers� les
trois quarts du globe, afin de gagner plus s�rement le continent
am�ricain, o� il mangerait tranquillement le million de la Banque,
apr�s avoir d�pist� la police. Mais une fois sur la terre de l'Union,
que ferait Fix ? Abandonnerait-il cet homme ? Non, cent fois non !
et jusqu'� ce qu'il e�t obtenu un acte d'extradition, il ne le
quitterait pas d'une semelle. C'�tait son devoir, et il
l'accomplirait jusqu'au bout. En tout cas, une circonstance heureuse
s'�tait produite : Passepartout n'�tait plus aupr�s de son ma�tre, et
surtout, apr�s les confidences de Fix, il �tait important que le
ma�tre et le serviteur ne se revissent jamais.
Phileas Fogg, lui, n'�tait pas non plus sans songer � son domestique,
si singuli�rement disparu. Toutes r�flexions faites, il ne lui sembla
pas impossible que, par suite d'un malentendu, le pauvre gar�on ne se
f�t embarqu� sur le _Carnatic_, au dernier moment. C'�tait aussi
l'opinion de Mrs. Aouda, qui regrettait profond�ment cet honn�te
serviteur, auquel elle devait tant. Il pouvait donc se faire qu'on le
retrouv�t � Yokohama, et, si le _Carnatic_ l'y avait transport�, il
serait ais� de le savoir.
Vers dix heures, la brise vint � fra�chir. Peut-�tre e�t-il �t�
prudent de prendre un ris, mais le pilote, apr�s avoir soigneusement
observ� l'�tat du ciel, laissa la voilure telle qu'elle �tait �tablie.
D'ailleurs, la _Tankad�re_ portait admirablement la toile, ayant un
grand tirant d'eau, et tout �tait par� � amener rapidement, en cas de
grain.
A minuit, Phileas Fogg et Mrs. Aouda descendirent dans la cabine.
Fix les y avait pr�c�d�s, et s'�tait �tendu sur l'un des cadres.
Quant au pilote et � ses hommes, ils demeur�rent toute la nuit sur le
pont.
Le lendemain, 8 novembre, au lever du soleil, la go�lette avait fait
plus de cent milles. Le loch, souvent jet�, indiquait que la moyenne
de sa vitesse �tait entre huit et neuf milles. La _Tankad�re_ avait
du largue dans ses voiles qui portaient toutes et elle obtenait, sous
cette allure, son maximum de rapidit�. Si le vent tenait dans ces
conditions, les chances �taient pour elle.
La _Tankad�re_, pendant toute cette journ�e, ne s'�loigna pas
sensiblement de la c�te, dont les courants lui �taient favorables.
Elle l'avait � cinq milles au plus par sa hanche de b�bord, et cette
c�te, irr�guli�rement profil�e, apparaissait parfois � travers
quelques �claircies. Le vent venant de terre, la mer �tait moins
forte par l� m�me : circonstance heureuse pour la go�lette, car les
embarcations d'un petit tonnage souffrent surtout de la houle qui
rompt leur vitesse, qui � les tue �, pour employer l'expression
maritime.
Vers midi, la brise mollit un peu et h�la le sud-est. Le pilote fit
�tablir les fl�ches ; mais au bout de deux heures, il fallut les
amener, car le vent fra�chissait � nouveau.
Mr. Fogg et la jeune femme, fort heureusement r�fractaires au mal de
mer, mang�rent avec app�tit les conserves et le biscuit du bord. Fix
fut invit� � partager leur repas et dut accepter, sachant bien qu'il
est aussi n�cessaire de lester les estomacs que les bateaux, mais cela
le vexait ! Voyager aux frais de cet homme, se nourrir de ses propres
vivres, il trouvait � cela quelque chose de peu loyal. Il mangea
cependant, -- sur le pouce, il est vrai, -- mais enfin il mangea.
Toutefois, ce repas termin�, il crut devoir prendre le sieur Fogg �
part, et il lui dit :
Ce � monsieur �lui �corchait les l�vres, et il se retenait pour ne pas
mettre la main au collet de ce � monsieur �!
� Monsieur, vous avez �t� fort obligeant en m'offrant passage � votre
bord. Mais, bien que mes ressources ne me permettent pas d'agir aussi
largement que vous, j'entends payer ma part...
-- Ne parlons pas de cela, monsieur, r�pondit Mr. Fogg.
-- Non, monsieur, r�p�ta Fogg d'un ton qui n'admettait pas de
r�plique. Cela entre dans les frais g�n�raux ! �
Fix s'inclina, il �touffait, et, allant s'�tendre sur l'avant de la
go�lette, il ne dit plus un mot de la journ�e.
Cependant on filait rapidement. John Bunsby avait bon espoir.
Plusieurs fois il dit � Mr. Fogg qu'on arriverait en temps voulu �
Shanga�. Mr. Fogg r�pondit simplement qu'il y comptait. D'ailleurs,
tout l'�quipage de la petite go�lette y mettait du z�le. La prime
affriolait ces braves gens. Aussi, pas une �coute qui ne f�t
consciencieusement raidie ! Pas une voile qui ne f�t vigoureusement
�tarqu�e ! Pas une embard�e que l'on p�t reprocher � l'homme de
barre ! On n'e�t pas manoeuvr� plus s�v�rement dans une r�gate du
Royal-Yacht-Club.
Le soir, le pilote avait relev� au loch un parcours de deux cent vingt
milles depuis Hong-Kong, et Phileas Fogg pouvait esp�rer qu'en
arrivant � Yokohama, il n'aurait aucun retard � inscrire � son
programme. Ainsi donc, le premier contretemps s�rieux qu'il e�t
�prouv� depuis son d�part de Londres ne lui causerait probablement
aucun pr�judice.
Pendant la nuit, vers les premi�res heures du matin, la _Tankad�re_
entrait franchement dans le d�troit de Fo-Kien, qui s�pare la grande
�le Formose de la c�te chinoise, et elle coupait le tropique du
Cancer. La mer �tait tr�s dure dans ce d�troit, plein de remous
form�s par les contre-courants. La go�lette fatigua beaucoup. Les
lames courtes brisaient sa marche. Il devint tr�s difficile de se
tenir debout sur le pont.
Avec le lever du jour, le vent fra�chit encore. Il y avait dans le
ciel l'apparence d'un coup de vent. Du reste, le barom�tre annon�ait
un changement prochain de l'atmosph�re ; sa marche diurne �tait
irr�guli�re, et le mercure oscillait capricieusement. On voyait aussi
la mer se soulever vers le sud-est en longues houles � qui sentaient
la temp�te �. La veille, le soleil s'�tait couch� dans une brume
rouge, au milieu des scintillations phosphorescentes de l'oc�an.
Le pilote examina longtemps ce mauvais aspect du ciel et murmura entre
ses dents des choses peu intelligibles. A un certain moment, se
trouvant pr�s de son passager :
� On peut tout dire � Votre Honneur ? dit-il � voix basse.
-- Tout, r�pondit Phileas Fogg.
-- Eh bien, nous allons avoir un coup de vent.
-- Viendra-t-il du nord ou du sud ? demanda simplement Mr. Fogg.
-- Du sud. Voyez. C'est un typhon qui se pr�pare !
-- Va pour le typhon du sud, puisqu'il nous poussera du bon c�t�,
r�pondit Mr. Fogg.
-- Si vous le prenez comme cela, r�pliqua le pilote, je n'ai plus rien
� dire ! �
Les pressentiments de John Bunsby ne le trompaient pas. A une �poque
moins avanc�e de l'ann�e, le typhon, suivant l'expression d'un c�l�bre
m�t�orologiste, se f�t �coul� comme une cascade lumineuse de flammes
�lectriques, mais en �quinoxe hiver il �tait � craindre qu'il ne se
d�cha�n�t avec violence.
Le pilote prit ses pr�cautions par avance. Il fit serrer toutes les
voiles de la go�lette et amener les vergues sur le pont. Les mots de
fl�che furent d�pass�s. On rentra le bout-dehors. Les panneaux
furent condamn�s avec soin. Pas une goutte d'eau ne pouvait, d�s
lors, p�n�trer dans la coque de l'embarcation. Une seule voile
triangulaire, un tourmentin de forte toile, fut hiss� en guise de
trinquette, de mani�re � maintenir la go�lette vent arri�re. Et on
attendit.
John Bunsby avait engag� ses passagers � descendre dans la cabine ;
mais, dans un �troit espace, � peu pr�s priv� d'air, et par les
secousses de la houle, cet emprisonnement n'avait rien d'agr�able. Ni
Mr. Fogg, ni Mrs. Aouda, ni Fix lui-m�me ne consentirent � quitter
le pont.
Vers huit heures, la bourrasque de pluie et de rafale tomba � bord.
Rien qu'avec son petit morceau de toile, la _Tankad�re_ fut enlev�e
comme une plume par ce vent dont on ne saurait donner une id�e exacte,
quand il souffle en temp�te. Comparer sa vitesse � la quadruple
vitesse d'une locomotive lanc�e � toute vapeur, ce serait rester
au-dessous de la v�rit�.
Pendant toute la journ�e, l'embarcation courut ainsi vers le nord,
emport�e par les lames monstrueuses, en conservant heureusement une
rapidit� �gale � la leur. Vingt fois elle faillit �tre coiff�e par
une de ces montagnes d'eau qui se dressaient � l'arri�re ; mais un
adroit coup de barre, donn� par le pilote, parait la catastrophe. Les
passagers �taient quelquefois couverts en grand par les embruns qu'ils
recevaient philosophiquement. Fix maugr�ait sans doute, mais
l'intr�pide Aouda, les yeux fix�s sur son compagnon, dont elle ne
pouvait qu'admirer le sang-froid, se montrait digne de lui et bravait
la tourmente � ses c�t�s. Quant � Phileas Fogg, il semblait que ce
typhon f�t partie de son programme.
Jusqu'alors la _Tankad�re_ avait toujours fait route au nord ; mais
vers le soir, comme on pouvait le craindre, le vent, tournant de trois
quarts, h�la le nord-ouest. La go�lette, pr�tant alors le flanc � la
lame, fut effroyablement secou�e. La mer la frappait avec une
violence bien faite pour effrayer, quand on ne sait pas avec quelle
solidit� toutes les parties d'un b�timent sont reli�es entre elles.
Avec la nuit, la temp�te s'accentua encore. En voyant l'obscurit� se
faire, et avec l'obscurit� s'accro�tre la tourmente, John Bunsby
ressentit de vives inqui�tudes. Il se demanda s'il ne serait pas
temps de rel�cher, et il consulta son �quipage.
Ses hommes consult�s, John Bunsby s'approcha de Mr. Fogg, et lui dit
:
� Je crois, Votre Honneur, que nous ferions bien de gagner un des
ports de la c�te.
-- Je le crois aussi, r�pondit Phileas Fogg.
-- Ah ! fit le pilote, mais lequel ?
-- Je n'en connais qu'un, r�pondit tranquillement Mr. Fogg.
Cette r�ponse, le pilote fut d'abord quelques instants sans comprendre
ce qu'elle signifiait, ce qu'elle renfermait d'obstination et de
t�nacit�. Puis il s'�cria :
� Eh bien, oui ! Votre Honneur a raison. A Shanga� ! �
Et la direction de la _Tankad�re_ fut imperturbablement maintenue vers
le nord.
Nuit vraiment terrible ! Ce fut un miracle si la petite go�lette ne
chavira pas. Deux fois elle fut engag�e, et tout aurait �t� enlev� �
bord, si les saisines eussent manqu�. Mrs. Aouda �tait bris�e, mais
elle ne fit pas entendre une plainte. Plus d'une fois Mr. Fogg dut
se pr�cipiter vers elle pour la prot�ger contre la violence des lames.
Le jour reparut. La temp�te se d�cha�nait encore avec une extr�me
fureur. Toutefois, le vent retomba dans le sud-est. C'�tait une
modification favorable, et la _Tankad�re_ fit de nouveau route sur
cette mer d�mont�e, dont les lames se heurtaient alors � celles que
provoquait la nouvelle aire du vent. De l� un choc de contre-houles
qui e�t �cras� une embarcation moins solidement construite.
De temps en temps on apercevait la c�te � travers les brumes
d�chir�es, mais pas un navire en vue. La _Tankad�re_ �tait seule �
tenir la mer.
A midi, il y eut quelques sympt�mes d'accalmie, qui, avec
l'abaissement du soleil sur l'horizon, se prononc�rent plus nettement.
Le peu de dur�e de la temp�te tenait � sa violence m�me. Les
passagers, absolument bris�s, purent manger un peu et prendre quelque
repos.
La nuit fut relativement paisible. Le pilote fit r�tablir ses voiles
au bas ris. La vitesse de l'embarcation fut consid�rable. Le
lendemain, 11, au lever du jour, reconnaissance faite de la c�te, John
Bunsby put affirmer qu'on n'�tait pas � cent milles de Shanga�.
Cent milles, et il ne restait plus que cette journ�e pour les faire !
C'�tait le soir m�me que Mr. Fogg devait arriver � Shanga�, s'il ne
voulait pas manquer le d�part du paquebot de Yokohama. Sans cette
temp�te, pendant laquelle il perdit plusieurs heures, il n'e�t pas �t�
en ce moment � trente milles du port.
La brise mollissait sensiblement, mais heureusement la Mer tombait
avec elle. La go�lette se couvrit de toile. Fl�ches, voiles d'�tais,
contre-foc, tout portait, et la mer �cumait sous l'�trave.
A midi, la _Tankad�re_ n'�tait pas � plus de quarante-cinq milles de
Shanga�. Il lui restait six heures encore pour gagner ce port avant
le d�part du paquebot de Yokohama.
Les craintes furent vives � bord. On voulait arriver � tout prix.
Tous -- Phileas Fogg except� sans doute -- sentaient leur coeur battre
d'impatience. Il fallait que la petite go�lette se maintint dans une
moyenne de neuf milles � l'heure, et le vent mollissait toujours !
C'�tait une brise irr�guli�re, des bouff�es capricieuses venant de la
c�te. Elles passaient, et la mer se d�ridait aussit�t apr�s leur
passage.
Cependant l'embarcation �tait si l�g�re, ses voiles hautes, d'un fin
tissu, ramassaient si bien les folles brises, que, le courant aidant,
� six heures, John Bunsby ne comptait plus que dix milles jusqu'� la
rivi�re de Shanga�, car la ville elle-m�me est situ�e � une distance
de douze milles au moins au-dessus de l'embouchure.
A sept heures, on �tait encore � trois milles de Shanga�. Un
formidable juron s'�chappa des l�vres du pilote... La prime de deux
cents livres allait �videmment lui �chapper. Il regarda Mr. Fogg.
Mr. Fogg �tait impassible, et cependant sa fortune enti�re se jouait
� ce moment...
A ce moment aussi, un long fuseau noir, couronn� d'un panache de
fum�e, apparut au ras de l'eau. C'�tait le paquebot am�ricain, qui
sortait � l'heure r�glementaire.
� Mal�diction ! s'�cria John Bunsby, qui repoussa la barre d'un bras
d�sesp�r�.
-- Des signaux ! � dit simplement Phileas Fogg. Un petit canon de
bronze s'allongeait � l'avant de la _Tankad�re_. Il servait � faire
des signaux par les temps de brume.
Le canon fut charg� jusqu'� la gueule, mais au moment o� le pilote
allait appliquer un charbon ardent sur la lumi�re :
� Le pavillon en berne �, dit Mr. Fogg.
Le pavillon fut amen� � mi-m�t. C'�tait un signal de d�tresse, et
l'on pouvait esp�rer que le paquebot am�ricain, l'apercevant,
modifierait un instant sa route pour rallier l'embarcation.
Et la d�tonation du petit canon de bronze �clata dans l'air.
XXII
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O� PASSEPARTOUT VOIT BIEN QUE, M�ME AUX ANTIPODES,
IL EST PRUDENT D'AVOIR QUELQUE ARGENT DANS SA POCHE
Le _Carnatic_ ayant quitt� Hong-Kong, le 7 novembre, � six heures et
demie du soir, se dirigeait � toute vapeur vers les terres du Japon.
Il emportait un plein chargement de marchandises et de passagers.
Deux cabines de l'arri�re restaient inoccup�es. C'�taient celles qui
avaient �t� retenues pour le compte de Mr. Phileas Fogg.
Le lendemain matin, les hommes de l'avant pouvaient voir, non sans
quelque surprise, un passager, l'oeil � demi h�b�t�, la d�marche
branlante, la t�te �bouriff�e, qui sortait du capot des secondes et
venait en titubant s'asseoir sur une drome.
Ce passager, c'�tait Passepartout en personne. Voici ce qui �tait
arriv�.
Quelques instants apr�s que Fix eut quitt� la tabagie, deux gar�ons
avaient enlev� Passepartout profond�ment endormi, et l'avaient couch�
sur le lit r�serv� aux fumeurs. Mais trois heures plus tard,
Passepartout, poursuivi jusque dans ses cauchemars par une id�e fixe,
se r�veillait et luttait contre l'action stup�fiante du narcotique.
La pens�e du devoir non accompli secouait sa torpeur. Il quittait ce
lit d'ivrognes, et tr�buchant, s'appuyant aux murailles, tombant et se
relevant, mais toujours et irr�sistiblement pouss� par une sorte
d'instinct, il sortait de la tabagie, criant comme dans un r�ve : � Le
_Carnatic_ ! le _Carnatic_ ! �
Le paquebot �tait l� fumant, pr�t � partir. Passepartout n'avait que
quelques pas � faire. Il s'�lan�a sur le pont volant, il franchit la
coup�e et tomba inanim� � l'avant, au moment o� le _Carnatic_ larguait
ses amarres.
Quelques matelots, en gens habitu�s � ces sortes de sc�nes,
descendirent le pauvre gar�on dans une cabine des secondes, et
Passepartout ne se r�veilla que le lendemain matin, � cent cinquante
milles des terres de la Chine.
Voil� donc pourquoi, ce matin-l�, Passepartout se trouvait sur le pont
du _Carnatic_, et venait humer � pleine gorg�es les fra�ches brises de
la mer. Cet air pur le d�grisa. Il commen�a � rassembler ses id�es
et n'y parvint pas sans peine. Mais, enfin, il se rappela les sc�nes
de la veille, les confidences de Fix, la tabagie, etc.
� Il est �vident, se dit-il, que j'ai �t� abominablement gris� ! Que
va dire Mr. Fogg ? En tout cas, je n'ai pas manqu� le bateau, et
c'est le principal. �
� Pour celui-l�, se dit-il, j'esp�re bien que nous en sommes
d�barrass�s, et qu'il n'a pas os�, apr�s ce qu'il m'a propos�, nous
suivre sur le _Carnatic_. Un inspecteur de police, un d�tective aux
trousses de mon ma�tre, accus� de ce vol commis � la Banque
d'Angleterre ! Allons donc ! Mr. Fogg est un voleur comme je suis
un assassin ! �
Passepartout devait-il raconter ces choses � son ma�tre ?
Convenait-il de lui apprendre le r�le jou� par Fix dans cette
affaire ? Ne ferait-il pas mieux d'attendre son arriv�e � Londres,
pour lui dire qu'un agent de la police m�tropolitaine l'avait fil�
autour du monde, et pour en rire avec lui ? Oui, sans doute. En tout
cas, question � examiner. Le plus press�, c'�tait de rejoindre Mr.
Fogg et de lui faire agr�er ses excuses pour cette inqualifiable
conduite.
Passepartout se leva donc. La mer �tait houleuse, et le paquebot
roulait fortement. Le digne gar�on, aux jambes peu solides encore,
gagna tant bien que mal l'arri�re du navire.
Sur le pont, il ne vit personne qui ressembl�t ni � son ma�tre, ni �
Mrs. Aouda.
� Bon, fit-il, Mrs. Aouda est encore couch�e � cette heure. Quant �
Mr. Fogg, il aura trouv� quelque joueur de whist, et suivant son
habitude... �
Ce disant, Passepartout descendit au salon. Mr. Fogg n'y �tait pas.
Passepartout n'avait qu'une chose � faire : c'�tait de demander au
purser quelle cabine occupait Mr. Fogg. Le purser lui r�pondit qu'il
ne connaissait aucun passager de ce nom.
� Pardonnez-moi, dit Passepartout en insistant. Il s'agit d'un
gentleman, grand, froid, peu communicatif, accompagn� d'une jeune
dame...
-- Nous n'avons pas de jeune dame � bord, r�pondit le purser. Au
surplus, voici la liste des passagers. Vous pouvez la consulter. �
Passepartout consulta la liste... Le nom de son ma�tre n'y figurait
pas.
Il eut comme un �blouissement. Puis une id�e lui traversa le cerveau.
� Ah �� ! je suis bien sur le _Carnatic_ ? s'�cria-t-il.
Passepartout avait eu un instant cette crainte de s'�tre tromp� de
navire ! Mais s'il �tait sur le _Carnatic_, il �tait certain que son
ma�tre ne s'y trouvait pas.
Passepartout se laissa tomber sur un fauteuil. C'�tait un coup de
foudre. Et, soudain, la lumi�re se fit en lui. Il se rappela que
l'heure du d�part du _Carnatic_ avait �t� avanc�e, qu'il devait
pr�venir son ma�tre, et qu'il ne l'avait pas fait ! C'�tait donc sa
faute si Mr. Fogg et Mrs. Aouda avaient manqu� ce d�part !
Sa faute, oui, mais plus encore celle du tra�tre qui, pour le s�parer
de son ma�tre, pour retenir celui-ci � Hong-Kong, l'avait enivr�! Car
il comprit enfin la manoeuvre de l'inspecteur de police. Et
maintenant, Mr. Fogg, � coup s�r ruin�, son pari perdu, arr�t�,
emprisonn� peut-�tre !... Passepartout, � cette pens�e, s'arracha les
cheveux. Ah ! si jamais Fix lui tombait sous la main, quel r�glement
de comptes !
Enfin, apr�s le premier moment d'accablement, Passepartout reprit son
sang-froid et �tudia la situation. Elle �tait peu enviable. Le
Fran�ais se trouvait en route pour le Japon. Certain d'y arriver,
comment en reviendrait-il ? Il avait la poche vide. Pas un shilling,
pas un penny ! Toutefois, son passage et sa nourriture � bord �taient
pay�s d'avance. Il avait donc cinq ou six jours devant lui pour
prendre un parti. S'il mangea et but pendant cette travers�e, cela ne
saurait se d�crire. Il mangea pour son ma�tre, pour Mrs. Aouda et
pour lui-m�me. Il mangea comme si le Japon, o� il allait aborder, e�t
�t� un pays d�sert, d�pourvu de toute substance comestible.
Le 13, � la mar�e du matin, le _Carnatic_ entrait dans le port de
Yokohama.
Ce point est une rel�che importante du Pacifique, o� font escale tous
les steamers employ�s au service de la poste et des voyageurs entre
l'Am�rique du Nord, la Chine, le Japon et les �les de la Malaisie.
Yokohama est situ�e dans la baie m�me de Yeddo, � peu de distance de
cette immense ville, seconde capitale de l'empire japonais, autrefois
r�sidence du ta�koun, du temps que cet empereur civil existait, et
rivale de Meako, la grande cit� qu'habite le mikado, empereur
eccl�siastique, descendant des dieux.
Le _Carnatic_ vint se ranger au quai de Yokohama, pr�s des jet�es du
port et des magasins de la douane, au milieu de nombreux navires
appartenant � toutes les nations.
Passepartout mit le pied, sans aucun enthousiasme, sur cette terre si
curieuse des Fils du Soleil. Il n'avait rien de mieux � faire que de
prendre le hasard pour guide, et d'aller � l'aventure par les rues de
la ville.
Passepartout se trouva d'abord dans une cit� absolument europ�enne,
avec des maisons � basses fa�ades, orn�es de v�randas sous lesquelles
se d�veloppaient d'�l�gants p�ristyles, et qui couvrait de ses rues,
de ses places, de ses docks, de ses entrep�ts, tout l'espace compris
depuis le promontoire du Trait� jusqu'� la rivi�re. L�, comme �
Hong-Kong, comme � Calcutta, fourmillait un p�le-m�le de gens de
toutes races, Am�ricains, Anglais, Chinois, Hollandais, marchands
pr�ts � tout vendre et � tout acheter, au milieu desquels le Fran�ais
se trouvait aussi �tranger que s'il e�t �t� jet� au pays des
Hottentots.
Passepartout avait bien une ressource : c'�tait de se recommander pr�s
des agents consulaires fran�ais ou anglais �tablis � Yokohama ; mais
il lui r�pugnait de raconter son histoire, si intimement m�l�e � celle
de son ma�tre, et avant d'en venir l�, il voulait avoir �puis� toutes
les autres chances.
Donc, apr�s avoir parcouru la partie europ�enne de la ville, sans que
le hasard l'e�t en rien servi, il entra dans la partie japonaise,
d�cid�, s'il le fallait, � pousser jusqu'� Yeddo.
Cette portion indig�ne de Yokohama est appel�e Benten, du nom d'une
d�esse de la mer, ador�e sur les �les voisines. L� se voyaient
d'admirables all�es de sapins et de c�dres, des portes sacr�es d'une
architecture �trange, des ponts enfouis au milieu des bambous et des
roseaux, des temples abrit�s sous le couvert immense et m�lancolique
des c�dres s�culaires, des bonzeries au fond desquelles v�g�taient les
pr�tres du bouddhisme et les sectateurs de la religion de Confucius,
des rues interminables o� l'on e�t pu recueillir une moisson d'enfants
au teint rose et aux joues rouges, petits bonshommes qu'on e�t dit
d�coup�s dans quelque paravent indig�ne, et qui se jouaient au milieu
de caniches � jambes courtes et de chats jaun�tres, sans queue, tr�s
paresseux et tr�s caressants.
Dans les rues, ce n'�tait que fourmillement, va-et-vient incessant :
bonzes passant processionnellement en frappant leurs tambourins
monotones, yakounines, officiers de douane ou de police, � chapeaux
pointus incrust�s de laque et portant deux sabres � leur ceinture,
soldats v�tus de cotonnades bleues � raies blanches et arm�s de fusil
� percussion, hommes d'armes du mikado, ensach�s dans leur pourpoint
de soie, avec haubert et cotte de mailles, et nombre d'autres
militaires de toutes conditions, -- car, au Japon, la profession de
soldat est autant estim�e qu'elle est d�daign�e en Chine. Puis, des
fr�res qu�teurs, des p�lerins en longues robes, de simples civils,
chevelure lisse et d'un noir d'�b�ne, t�te grosse, buste long, jambes
gr�les, taille peu �lev�e, teint color� depuis les sombres nuances du
cuivre jusqu'au blanc mat, mais jamais jaune comme celui des Chinois,
dont les Japonais diff�rent essentiellement. Enfin, entre les
voitures, les palanquins, les chevaux, les porteurs, les brouettes �
voile, les � norimons � � parois de laque, les � cangos � moelleux,
v�ritables liti�res en bambou, on voyait circuler, � petits pas de
leur petit pied, chauss� de souliers de toile, de sandales de paille
ou de socques en bois ouvrag�, quelques femmes peu jolies, les yeux
brid�s, la poitrine d�prim�e, les dents noircies au go�t du jour, mais
portant avec �l�gance le v�tement national, le � kirimon �, sorte de
robe de chambre crois�e d'une �charpe de soie, dont la large ceinture
s'�panouissait derri�re en un noeud extravagant, -- que les modernes
Parisiennes semblent avoir emprunt� aux Japonaises.
Passepartout se promena pendant quelques heures au milieu de cette
foule bigarr�e, regardant aussi les curieuses et opulentes boutiques,
les bazars o� s'entasse tout le clinquant de l'orf�vrerie japonaise,
les � restaurations � orn�es de banderoles et de banni�res, dans
lesquelles il lui �tait interdit d'entrer, et ces maisons de th� o� se
boit � pleine tasse l'eau chaude odorante, avec le � saki �, liqueur
tir�e du riz en fermentation, et ces confortables tabagies o� l'on
fume un tabac tr�s fin, et non l'opium, dont l'usage est � peu pr�s
inconnu au Japon.
Puis Passepartout se trouva dans les champs, au milieu des immenses
rizi�res. L� s'�panouissaient, avec des fleurs qui jetaient leurs
derni�res couleurs et leurs derniers parfums, des cam�lias �clatants,
port�s non plus sur des arbrisseaux, mais sur des arbres, et, dans les
enclos de bambous, des cerisiers, des pruniers, des pommiers, que les
indig�nes cultivent plut�t pour leurs fleurs que pour leurs fruits, et
que des mannequins grima�ants, des tourniquets criards d�fendent
contre le bec des moineaux, des pigeons, des corbeaux et autres
volatiles voraces. Pas de c�dre majestueux qui n'abrit�t quelque
grand aigle ; pas de saule pleureur qui ne recouvr�t de son feuillage
quelque h�ron m�lancoliquement perch� sur une patte ; enfin, partout
des corneilles, des canards, des �perviers, des oies sauvages, et
grand nombre de ces grues que les Japonais traitent de �
Seigneuries �, et qui symbolisent pour eux la long�vit� et le bonheur.
En errant ainsi, Passepartout aper�ut quelques violettes entre les
herbes :
� Bon ! dit-il, voil� mon souper. �
Mais les ayant senties, il ne leur trouva aucun parfum.
� Pas de chance ! � pensa-t-il.
Certes, l'honn�te gar�on avait, par pr�vision, aussi copieusement
d�jeun� qu'il avait pu avant de quitter le _Carnatic_ ; mais apr�s une
journ�e de promenade, il se sentit l'estomac tr�s creux. Il avait
bien remarqu� que moutons, ch�vres ou porcs, manquaient absolument aux
�talages des bouchers indig�nes, et, comme il savait que c'est un
sacril�ge de tuer les boeufs, uniquement r�serv�s aux besoins de
l'agriculture, il en avait conclu que la viande �tait rare au Japon.
Il ne se trompait pas ; mais � d�faut de viande de boucherie, son
estomac se f�t fort accommod� des quartiers de sanglier ou de daim,
des perdrix ou des cailles, de la volaille ou du poisson, dont les
Japonais se nourrissent presque exclusivement avec le produit des
rizi�res. Mais il dut faire contre fortune bon coeur, et remit au
lendemain le soin de pourvoir � sa nourriture.
La nuit vint. Passepartout rentra dans la ville indig�ne, et il erra
dans les rues au milieu des lanternes multicolores, regardant les
groupes de baladins ex�cuter leurs prestigieux exercices, et les
astrologues en plein vent qui amassaient la foule autour de leur
lunette. Puis il revit la rade, �maill�e des feux de p�cheurs, qui
attiraient le poisson � la lueur de r�sines enflamm�es.
Enfin les rues se d�peupl�rent. A la foule succ�d�rent les rondes des
yakounines. Ces officiers, dans leurs magnifiques costumes et au
milieu de leur suite, ressemblaient � des ambassadeurs, et
Passepartout r�p�tait plaisamment, chaque fois qu'il rencontrait
quelque patrouille �blouissante :
� Allons, bon ! encore une ambassade japonaise qui part pour
l'Europe ! �
XXIII
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DANS LEQUEL LE NEZ DE PASSEPARTOUT S'ALLONGE D�MESUR�MENT
Le lendemain, Passepartout, �reint�, affam�, se dit qu'il fallait
manger � tout prix, et que le plus t�t serait le mieux. Il avait bien
cette ressource de vendre sa montre, mais il f�t plut�t mort de faim.
C'�tait alors le cas ou jamais, pour ce brave gar�on, d'utiliser la
voix forte, sinon m�lodieuse, dont la nature l'avait gratifi�.
Il savait quelques refrains de France et d'Angleterre, et il r�solut
de les essayer. Les Japonais devaient certainement �tre amateurs de
musique, puisque tout se fait chez eux aux sons des cymbales, du
tam-tam et des tambours, et ils ne pouvaient qu'appr�cier les talents
d'un virtuose europ�en.
Mais peut-�tre �tait-il un peu matin pour organiser un concert, et les
dilettanti, inopin�ment r�veill�s, n'auraient peut-�tre pas pay� le
chanteur en monnaie � l'effigie du mikado.
Passepartout se d�cida donc � attendre quelques heures ; mais, tout en
cheminant, il fit cette r�flexion qu'il semblerait trop bien v�tu pour
un artiste ambulant, et l'id�e lui vint alors d'�changer ses v�tements
contre une d�froque plus en harmonie avec sa position. Cet �change
devait, d'ailleurs, produire une soulte, qu'il pourrait imm�diatement
appliquer � satisfaire son app�tit.
Cette r�solution prise, restait � l'ex�cuter. Ce ne fut qu'apr�s de
longues recherches que Passepartout d�couvrit un brocanteur indig�ne,
auquel il exposa sa demande. L'habit europ�en plut au brocanteur, et
bient�t Passepartout sortait affubl� d'une vieille robe japonaise et
coiff� d'une sorte de turban � c�tes, d�color� sous l'action du temps.
Mais, en retour, quelques pi�cettes d'argent r�sonnaient dans sa
poche.
� Bon, pensa-t-il, je me figurerai que nous sommes en carnaval ! �
Le premier soin de Passepartout, ainsi � japonais� �, fut d'entrer
dans une � tea-house � de modeste apparence, et l�, d'un reste de
volaille et de quelques poign�es de riz, il d�jeuna en homme pour qui
le d�ner serait encore un probl�me � r�soudre.
� Maintenant, se dit-il quand il fut copieusement restaur�, il s'agit
de ne pas perdre la t�te. Je n'ai plus la ressource de vendre cette
d�froque contre une autre encore plus japonaise. Il faut donc aviser
au moyen de quitter le plus promptement possible ce pays du Soleil,
dont je ne garderai qu'un lamentable souvenir ! �
Passepartout songea alors � visiter les paquebots en partance pour
l'Am�rique. Il comptait s'offrir en qualit� de cuisinier ou de
domestique, ne demandant pour toute r�tribution que le passage et la
nourriture. Une fois � San Francisco, il verrait � se tirer
d'affaire. L'important, c'�tait de traverser ces quatre mille sept
cents milles du Pacifique qui s'�tendent entre le Japon et le Nouveau
Monde.
Passepartout, n'�tant point homme � laisser languir une id�e, se
dirigea vers le port de Yokohama. Mais � mesure qu'il s'approchait
des docks, son projet, qui lui avait paru si simple au moment o� il en
avait eu l'id�e, lui semblait de plus en plus inex�cutable. Pourquoi
aurait-on besoin d'un cuisinier ou d'un domestique � bord d'un
paquebot am�ricain, et quelle confiance inspirerait-il, affubl� de la
sorte ? Quelles recommandations faire valoir ? Quelles r�f�rences
indiquer ?
Comme il r�fl�chissait ainsi, ses regards tomb�rent sur une immense
affiche qu'une sorte de clown promenait dans les rues de Yokohama.
Cette affiche �tait ainsi libell�e en anglais :
Avant leur d�part pour les �tats-Unis d'Am�rique
SOUS L'INVOCATION DIRECTE DU DIEU TINGOU
� Les �tats-Unis d'Am�rique ! s'�cria Passepartout, voil� justement
mon affaire !... �
Il suivit l'homme-affiche, et, � sa suite, il rentra bient�t dans la
ville japonaise. Un quart d'heure plus tard, il s'arr�tait devant une
vaste case, que couronnaient plusieurs faisceaux de banderoles, et
dont les parois ext�rieures repr�sentaient, sans perspective, mais en
couleurs violentes, toute une bande de jongleurs.
C'�tait l'�tablissement de l'honorable Batulcar, sorte de Barnum
am�ricain, directeur d'une troupe de saltimbanques, jongleurs, clowns,
acrobates, �quilibristes, gymnastes, qui, suivant l'affiche, donnait
ses derni�res repr�sentations avant de quitter l'empire du Soleil pour
les �tats de l'Union.
Passepartout entra sous un p�ristyle qui pr�c�dait la case, et demanda
Mr. Batulcar. Mr. Batulcar apparut en personne.
� Que voulez-vous ? dit-il � Passepartout, qu'il prit d'abord pour un
indig�ne.
-- Avez-vous besoin d'un domestique ? demanda Passepartout.
-- Un domestique, s'�cria le Barnum en caressant l'�paisse barbiche
grise qui foisonnait sous son menton, j'en ai deux, ob�issants,
fid�les, qui ne m'ont jamais quitt�, et qui me servent pour rien, �
condition que je les nourrisse... Et les voil�, ajouta-t-il en
montrant ses deux bras robustes, sillonn�s de veines grosses comme des
cordes de contrebasse.
-- Ainsi, je ne puis vous �tre bon � rien ?
-- Diable ! �a m'aurait pourtant fort convenu de partir avec vous.
-- Ah �� ! dit l'honorable Batulcar, vous �tes Japonais comme je suis
un singe ! Pourquoi donc �tes-vous habill� de la sorte ?
-- On s'habille comme on peut !
-- Vrai, cela. Vous �tes un Fran�ais, vous ?
-- Alors, vous devez savoir faire des grimaces ?
-- Ma foi, r�pondit Passepartout, vex� de voir sa nationalit�
provoquer cette demande, nous autres Fran�ais, nous savons faire des
grimaces, c'est vrai, mais pas mieux que les Am�ricains !
-- Juste. Eh bien, si je ne vous prends pas comme domestique, je peux
vous prendre comme clown. Vous comprenez, mon brave. En France, on
exhibe des farceurs �trangers, et � l'�tranger, des farceurs
fran�ais !
-- Vous �tes vigoureux, d'ailleurs ?
-- Surtout quand je sors de table.
-- Oui, r�pondit Passepartout, qui avait autrefois fait sa partie dans
quelques concerts de rue.
-- Mais savez-vous chanter la t�te en bas, avec une toupie tournante
sur la plante du pied gauche, et un sabre en �quilibre sur la plante
du pied droit ?
-- Parbleu ! r�pondit Passepartout, qui se rappelait les premiers
exercices de son jeune �ge.
-- C'est que, voyez-vous, tout est l� ! � r�pondit l'honorable
Batulcar.
L'engagement fut conclu _hic et nunc_.
Enfin, Passepartout avait trouv� une position. Il �tait engag� pour
tout faire dans la c�l�bre troupe japonaise. C'�tait peu flatteur,
mais avant huit jours il serait en route pour San Francisco.
La repr�sentation, annonc�e � grand fracas par l'honorable Batulcar,
devait commencer � trois heures, et bient�t les formidables
instruments d'un orchestre japonais, tambours et tam-tams, tonnaient �
la porte. On comprend bien que Passepartout n'avait pu �tudier un
r�le, mais il devait pr�ter l'appui de ses solides �paules dans le
grand exercice de la � grappe humaine � ex�cut� par les Longs-Nez du
dieu Tingou. Ce � great attraction � de la repr�sentation devait
clore la s�rie des exercices.
Avant trois heures, les spectateurs avaient envahi la vaste case.
Europ�ens et indig�nes, Chinois et Japonais, hommes, femmes et
enfants, se pr�cipitaient sur les �troites banquettes et dans les
loges qui faisaient face � la sc�ne. Les musiciens �taient rentr�s �
l'int�rieur, et l'orchestre au complet, gongs, tam-tams, cliquettes,
fl�tes, tambourins et grosses caisses, op�raient avec fureur.
Cette repr�sentation fut ce que sont toutes ces exhibitions
d'acrobates. Mais il faut bien avouer que les Japonais sont les
premiers �quilibristes du monde. L'un, arm� de son �ventail et de
petits morceaux de papier, ex�cutait l'exercice si gracieux des
papillons et des fleurs. Un autre, avec la fum�e odorante de sa pipe,
tra�ait rapidement dans l'air une s�rie de mots bleu�tres, qui
formaient un compliment � l'adresse de l'assembl�e. Celui-ci jonglait
avec des bougies allum�es, qu'il �teignit successivement quand elles
pass�rent devant ses l�vres, et qu'il ralluma l'une � l'autre sans
interrompre un seul instant sa prestigieuse jonglerie. Celui-l�
reproduisit, au moyen de toupies tournantes, les plus invraisemblables
combinaisons ; sous sa main, ces ronflantes machines semblaient
s'animer d'une vie propre dans leur interminable giration ; elles
couraient sur des tuyaux de pipe, sur des tranchants de sabre, sur des
fils de fer, v�ritables cheveux tendus d'un c�t� de la sc�ne � l'autre
; elles faisaient le tour de grands vases de cristal, elles
gravissaient des �chelles de bambou, elles se dispersaient dans tous
les coins, produisant des effets harmoniques d'un �trange caract�re en
combinant leurs tonalit�s diverses. Les jongleurs jonglaient avec
elles, et elles tournaient dans l'air ; ils les lan�aient comme des
volants, avec des raquettes de bois, et elles tournaient toujours ;
ils les fourraient dans leur poche, et quand ils les retiraient, elles
tournaient encore, -- jusqu'au moment o� un ressort d�tendu les
faisait s'�panouir en gerbes d'artifice !
Inutile de d�crire ici les prodigieux exercices des acrobates et
gymnastes de la troupe. Les tours de l'�chelle, de la perche, de la
boule, des tonneaux, etc. furent ex�cut�s avec une pr�cision
remarquable. Mais le principal attrait de la repr�sentation �tait
l'exhibition de ces � Longs-Nez �, �tonnants �quilibristes que
l'Europe ne conna�t pas encore.
Ces Longs-Nez forment une corporation particuli�re plac�e sous
l'invocation directe du dieu Tingou. V�tus comme des h�rauts du Moyen
Age, ils portaient une splendide paire d'ailes � leurs �paules. Mais
ce qui les distinguait plus sp�cialement, c'�tait ce long nez dont
leur face �tait agr�ment�e, et surtout l'usage qu'ils en faisaient.
Ces nez n'�taient rien moins que des bambous, longs de cinq, de six,
de dix pieds, les uns droits, les autres courb�s, ceux-ci lisses,
ceux-l� verruqueux. Or, c'�tait sur ces appendices, fix�s d'une fa�on
solide, que s'op�raient tous leurs exercices d'�quilibre. Une
douzaine de ces sectateurs du dieu Tingou se couch�rent sur le dos, et
leurs camarades vinrent s'�battre sur leurs nez, dress�s comme des
paratonnerres, sautant, voltigeant de celui-ci � celui-l�, et
ex�cutant les tours les plus invraisemblables.
Pour terminer, on avait sp�cialement annonc� au public la pyramide
humaine, dans laquelle une cinquantaine de Longs-Nez devaient figurer
le � Char de Jaggernaut �. Mais au lieu de former cette pyramide en
prenant leurs �paules pour point d'appui, les artistes de l'honorable
Batulcar ne devaient s'emmancher que par leur nez. Or, l'un de ceux
qui formaient la base du char avait quitt� la troupe, et comme il
suffisait d'�tre vigoureux et adroit, Passepartout avait �t� choisi
pour le remplacer.
Certes, le digne gar�on se sentit tout piteux, quand -- triste
souvenir de sa jeunesse -- il eut endoss� son costume du Moyen Age,
orn� d'ailes multicolores, et qu'un nez de six pieds lui eut �t�
appliqu� sur la face ! Mais enfin, ce nez, c'�tait son gagne-pain, et
il en prit son parti.
Passepartout entra en sc�ne, et vint se ranger avec ceux de ses
coll�gues qui devaient figurer la base du Char de Jaggernaut. Tous
s'�tendirent � terre, le nez dress� vers le ciel. Une seconde section
d'�quilibristes vint se poser sur ces longs appendices, une troisi�me
s'�tagea au-dessus, puis une quatri�me, et sur ces nez qui ne se
touchaient que par leur pointe, un monument humain s'�leva bient�t
jusqu'aux frises du th��tre.
Or, les applaudissements redoublaient, et les instruments de
l'orchestre �clataient comme autant de tonnerres, quand la pyramide
s'�branla, l'�quilibre se rompit, un des nez de la base vint �
manquer, et le monument s'�croula comme un ch�teau de cartes...
C'�tait la faute � Passepartout qui, abandonnant son poste,
franchissant la rampe sans le secours de ses ailes, et grimpant � la
galerie de droite, tombait aux pieds d'un spectateur en s'�criant :
� Ah ! mon ma�tre ! mon ma�tre !
-- Eh bien ! en ce cas, au paquebot, mon gar�on !... �
Mr. Fogg, Mrs. Aouda, qui l'accompagnait, Passepartout s'�taient
pr�cipit�s par les couloirs au-dehors de la case. Mais, l�, ils
trouv�rent l'honorable Batulcar, furieux, qui r�clamait des
dommages-int�r�ts pour � la casse �. Phileas Fogg apaisa sa fureur en
lui jetant une poign�e de bank-notes. Et, � six heures et demie, au
moment o� il allait partir, Mr. Fogg et Mrs. Aouda mettaient le pied
sur le paquebot am�ricain, suivis de Passepartout, les ailes au dos,
et sur la face ce nez de six pieds qu'il n'avait pas encore pu
arracher de son visage !
XXIV
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PENDANT LEQUEL S'ACCOMPLIT LA TRAVERS�E
DE L'OC�AN PACIFIQUE
Ce qui �tait arriv� en vue de Shanga�, on le comprend. Les signaux
faits par la _Tankad�re_ avaient �t� aper�us du paquebot de Yokohama.
Le capitaine, voyant un pavillon en berne, s'�tait dirig� vers la
petite go�lette. Quelques instants apr�s, Phileas Fogg, soldant son