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Tour Du Mond 80 Jours by Jules Verne

Part 2 out of 6

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dans cette rade form�e par les �les Salcette, Colaba, �l�phanta,
Butcher, et � quatre heures et demie il accostait les quais de Bombay.

Phileas Fogg achevait alors le trente-troisi�me robre de la journ�e,
et son partenaire et lui, gr�ce � une manoeuvre audacieuse, ayant fait
les treize lev�es, termin�rent cette belle travers�e par un chelem
admirable.

Le _Mongolia_ ne devait arriver que le 22 octobre � Bombay. Or, il y
arrivait le 20. C'�tait donc, depuis son d�part de Londres, un gain
de deux jours, que Phileas Fogg inscrivit m�thodiquement sur son
itin�raire � la colonne des b�n�fices.

X
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O� PASSEPARTOUT EST TROP HEUREUX D'EN �TRE
QUITTE EN PERDANT SA CHAUSSURE

Personne n'ignore que l'Inde -- ce grand triangle renvers� dont la
base est au nord et la pointe au sud -- comprend une superficie de
quatorze cent mille milles carr�s, sur laquelle est in�galement
r�pandue une population de cent quatre-vingts millions d'habitants.
Le gouvernement britannique exerce une domination r�elle sur une
certaine partie de cet immense pays. Il entretient un gouverneur
g�n�ral � Calcutta, des gouverneurs � Madras, � Bombay, au Bengale, et
un lieutenant-gouverneur � Agra.

Mais l'Inde anglaise proprement dite ne compte qu'une superficie de
sept cent mille milles carr�s et une population de cent � cent dix
millions d'habitants. C'est assez dire qu'une notable partie du
territoire �chappe encore � l'autorit� de la reine ; et, en effet,
chez certains rajahs de l'int�rieur, farouches et terribles,
l'ind�pendance indoue est encore absolue.

Depuis 1756 -- �poque � laquelle fut fond� le premier �tablissement
anglais sur l'emplacement aujourd'hui occup� par la ville de Madras --
jusqu'� cette ann�e dans laquelle �clata la grande insurrection des
cipayes, la c�l�bre Compagnie des Indes fut toute-puissante. Elle
s'annexait peu � peu les diverses provinces, achet�es aux rajahs au
prix de rentes qu'elle payait peu ou point ; elle nommait son
gouverneur g�n�ral et tous ses employ�s civils ou militaires ; mais
maintenant elle n'existe plus, et les possessions anglaises de l'Inde
rel�vent directement de la couronne.

Aussi l'aspect, les moeurs, les divisions ethnographiques de la
p�ninsule tendent � se modifier chaque jour. Autrefois, on y
voyageait par tous les antiques moyens de transport, � pied, � cheval,
en charrette, en brouette, en palanquin, � dos d'homme, en coach, etc.
Maintenant, des steamboats parcourent � grande vitesse l'Indus, le
Gange, et un chemin de fer, qui traverse l'Inde dans toute sa largeur
en se ramifiant sur son parcours, met Bombay � trois jours seulement
de Calcutta.

Le trac� de ce chemin de fer ne suit pas la ligne droite � travers
l'Inde. La distance � vol d'oiseau n'est que de mille � onze cents
milles, et des trains, anim�s d'une vitesse moyenne seulement,
n'emploieraient pas trois jours � la franchir ; mais cette distance
est accrue d'un tiers, au moins, par la corde que d�crit le railway en
s'�levant jusqu'� Allahabad dans le nord de la p�ninsule.

Voici, en somme, le trac� � grands points du � Great Indian peninsular
railway �. En quittant l'�le de Bombay, il traverse Salcette, saute
sur le continent en face de Tannah, franchit la cha�ne des
Gh�tes-Occidentales, court au nord-est jusqu'� Burhampour, sillonne le
territoire � peu pr�s ind�pendant du Bundelkund, s'�l�ve jusqu'�
Allahabad, s'infl�chit vers l'est, rencontre le Gange � B�nar�s, s'en
�carte l�g�rement, et, redescendant au sud-est par Burdivan et la
ville fran�aise de Chandernagor, il fait t�te de ligne � Calcutta.

C'�tait � quatre heures et demie du soir que les passagers du
_Mongolia_ avaient d�barqu� � Bombay, et le train de Calcutta partait
� huit heures pr�cises.

Mr. Fogg prit donc cong� de ses partenaires, quitta le paquebot,
donna � son domestique le d�tail de quelques emplettes � faire, lui
recommanda express�ment de se trouver avant huit heures � la gare, et,
de son pas r�gulier qui battait la seconde comme le pendule d'une
horloge astronomique, il se dirigea vers le bureau des passeports.

Ainsi donc, des merveilles de Bombay, il ne songeait � rien voir, ni
l'h�tel de ville, ni la magnifique biblioth�que, ni les forts, ni les
docks, ni le march� au coton, ni les bazars, ni les mosqu�es, ni les
synagogues, ni les �glises arm�niennes, ni la splendide pagode de
Malebar-Hill, orn�e de deux tours polygones. Il ne contemplerait ni
les chefs-d'oeuvre d'�l�phanta, ni ses myst�rieux hypog�es, cach�s au
sud-est de la rade, ni les grottes Kanh�rie de l'�le Salcette, ces
admirables restes de l'architecture bouddhiste !

Non ! rien. En sortant du bureau des passeports, Phileas Fogg se
rendit tranquillement � la gare, et l� il se fit servir � d�ner.
Entre autres mets, le ma�tre d'h�tel crut devoir lui recommander une
certaine gibelotte de � lapin du pays �, dont il lui dit merveille.

Phileas Fogg accepta la gibelotte et la go�ta consciencieusement ;
mais, en d�pit de sa sauce �pic�e, il la trouva d�testable.

Il sonna le ma�tre d'h�tel.

� Monsieur, lui dit-il en le regardant fixement, c'est du lapin,
cela ?

-- Oui, mylord, r�pondit
effront�ment le dr�le, du lapin des jungles.

-- Et ce lapin-l� n'a pas miaul� quand on l'a tu� ?

-- Miaul� ! Oh ! mylord ! un lapin ! Je vous jure...

-- Monsieur le ma�tre d'h�tel, reprit froidement Mr. Fogg, ne jurez
pas et rappelez-vous ceci : autrefois, dans l'Inde, les chats �taient
consid�r�s comme des animaux sacr�s. C'�tait le bon temps.

-- Pour les chats, mylord ?

-- Et peut-�tre aussi pour les voyageurs ! �

Cette observation faite, Mr. Fogg continua tranquillement � d�ner.

Quelques instants apr�s Mr. Fogg, l'agent Fix avait, lui aussi,
d�barqu� du _Mongolia_ et couru chez le directeur de la police de
Bombay. Il fit reconna�tre sa qualit� de d�tective, la mission dont
il �tait charg�, sa situation vis-�-vis de l'auteur pr�sum� du vol.
Avait-on re�u de Londres un mandat d'arr�t ?... On n'avait rien re�u.
Et, en effet, le mandat, parti apr�s Fogg, ne pouvait �tre encore
arriv�.

Fix resta fort d�contenanc�. Il voulut obtenir du directeur un ordre
d'arrestation contre le sieur Fogg. Le directeur refusa. L'affaire
regardait l'administration m�tropolitaine, et celle-ci seule pouvait
l�galement d�livrer un mandat. Cette s�v�rit� de principes, cette
observance rigoureuse de la l�galit� est parfaitement explicable avec
les moeurs anglaises, qui, en mati�re de libert� individuelle,
n'admettent aucun arbitraire.

Fix n'insista pas et comprit qu'il devait se r�signer � attendre son
mandat. Mais il r�solut de ne point perdre de vue son imp�n�trable
coquin, pendant tout le temps que celui-ci demeurerait � Bombay. Il
ne doutait pas que Phileas Fogg n'y s�journ�t, et, on le sait, c'�tait
aussi la conviction de Passepartout, -- ce qui laisserait au mandat
d'arr�t le temps d'arriver.

Mais depuis les derniers ordres que lui avait donn�s son ma�tre en
quittant le _Mongolia_, Passepartout avait bien compris qu'il en
serait de Bombay comme de Suez et de Paris, que le voyage ne finirait
pas ici, qu'il se poursuivrait au moins jusqu'� Calcutta, et peut-�tre
plus loin. Et il commen�a � se demander si ce pari de Mr. Fogg
n'�tait pas absolument s�rieux, et si la fatalit� ne l'entra�nait pas,
lui qui voulait vivre en repos, � accomplir le tour du monde en
quatre-vingts jours !

En attendant, et apr�s avoir fait acquisition de quelques chemises et
chaussettes, il se promenait dans les rues de Bombay. Il y avait
grand concours de populaire, et, au milieu d'Europ�ens de toutes
nationalit�s, des Persans � bonnets pointus, des Bunhyas � turbans
ronds, des Sindes � bonnets carr�s, des Arm�niens en longues robes,
des Parsis � mitre noire. C'�tait pr�cis�ment une f�te c�l�br�e par
ces Parsis ou Gu�bres, descendants directs des sectateurs de
Zoroastre, qui sont les plus industrieux, les plus civilis�s, les plus
intelligents, les plus aust�res des Indous, -- race � laquelle
appartiennent actuellement les riches n�gociants indig�nes de Bombay.
Ce jour-l�, ils c�l�braient une sorte de carnaval religieux, avec
processions et divertissements, dans lesquels figuraient des bayad�res
v�tues de gazes roses broch�es d'or et d'argent, qui, au son des
violes et au bruit des tam-tams, dansaient merveilleusement, et avec
une d�cence parfaite, d'ailleurs.

Si Passepartout regardait ces curieuses c�r�monies, si ses yeux et ses
oreilles s'ouvraient d�mesur�ment pour voir et entendre, si son air,
sa physionomie �tait bien celle du � booby � le plus neuf qu'on p�t
imaginer, il est superflu d'y insister ici.

Malheureusement pour lui et pour son ma�tre, dont il risqua de
compromettre le voyage, sa curiosit� l'entra�na plus loin qu'il ne
convenait.

En effet, apr�s avoir entrevu ce carnaval parsi, Passepartout se
dirigeait vers la gare, quand, passant devant l'admirable pagode de
Malebar-Hill, il eut la malencontreuse id�e d'en visiter l'int�rieur.

Il ignorait deux choses : d'abord que l'entr�e de certaines pagodes
indoues est formellement interdite aux chr�tiens, et ensuite que les
croyants eux-m�mes ne peuvent y p�n�trer sans avoir laiss� leurs
chaussures � la porte. Il faut remarquer ici que, par raison de saine
politique, le gouvernement anglais, respectant et faisant respecter
jusque dans ses plus insignifiants d�tails la religion du pays, punit
s�v�rement quiconque en viole les pratiques.

Passepartout, entr� l�, sans penser � mal, comme un simple touriste,
admirait, � l'int�rieur de Malebar-Hill, ce clinquant �blouissant de
l'ornementation brahmanique, quand soudain il fut renvers� sur les
dalles sacr�es. Trois pr�tres, le regard plein de fureur, se
pr�cipit�rent sur lui, arrach�rent ses souliers et ses chaussettes, et
commenc�rent � le rouer de coups, en prof�rant des cris sauvages.

Le Fran�ais, vigoureux et agile, se releva vivement. D'un coup de
poing et d'un coup de pied, il renversa deux de ses adversaires, fort
emp�tr�s dans leurs longues robes, et, s'�lan�ant hors de la pagode de
toute la vitesse de ses jambes, il eut bient�t distanc� le troisi�me
Indou, qui s'�tait jet� sur ses traces, en ameutant la foule.

A huit heures moins cinq, quelques minutes seulement avant le d�part
du train, sans chapeau, pieds nus, ayant perdu dans la bagarre le
paquet contenant ses emplettes, Passepartout arrivait � la gare du
chemin de fer.

Fix �tait l�, sur le quai d'embarquement. Ayant suivi le sieur Fogg �
la gare, il avait compris que ce coquin allait quitter Bombay. Son
parti fut aussit�t pris de l'accompagner jusqu'� Calcutta et plus loin
s'il le fallait. Passepartout ne vit pas Fix, qui se tenait dans
l'ombre, mais Fix entendit le r�cit de ses aventures, que Passepartout
narra en peu de mots � son ma�tre.

� J'esp�re que cela ne vous arrivera plus �, r�pondit simplement
Phileas Fogg, en prenant place dans un des wagons du train.

Le pauvre gar�on, pieds nus et tout d�confit, suivit son ma�tre sans
mot dire.

Fix allait monter dans un wagon s�par�, quand une pens�e le retint et
modifia subitement son projet de d�part.

� Non, je reste, se dit-il. Un d�lit commis sur le territoire
indien... Je tiens mon homme. �

En ce moment, la locomotive lan�a un vigoureux sifflet, et le train
disparut dans la nuit.

XI
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O� PHILEAS FOGG ACH�TE UNE MONTURE A UN PRIX
FABULEUX

Le train �tait parti � l'heure r�glementaire. Il emportait un certain
nombre de voyageurs, quelques officiers, des fonctionnaires civils et
des n�gociants en opium et en indigo, que leur commerce appelait dans
la partie orientale de la p�ninsule.

Passepartout occupait le m�me compartiment que son ma�tre. Un
troisi�me voyageur se trouvait plac� dans le coin oppos�.

C'�tait le brigadier g�n�ral, Sir Francis Cromarty, l'un des
partenaires de Mr. Fogg pendant la travers�e de Suez � Bombay, qui
rejoignait ses troupes cantonn�es aupr�s de B�nar�s.

Sir Francis Cromarty, grand, blond, �g� de cinquante ans environ, qui
s'�tait fort distingu� pendant la derni�re r�volte des cipayes, e�t
v�ritablement m�rit� la qualification d'indig�ne. Depuis son jeune
�ge, il habitait l'Inde et n'avait fait que de rares apparitions dans
son pays natal. C'�tait un homme instruit, qui aurait volontiers
donn� des renseignements sur les coutumes, l'histoire, l'organisation
du pays indou, si Phileas Fogg e�t �t� homme � les demander. Mais ce
gentleman ne demandait rien. Il ne voyageait pas, il d�crivait une
circonf�rence. C'�tait un corps grave, parcourant une orbite autour
du globe terrestre, suivant les lois de la m�canique rationnelle. En
ce moment, il refaisait dans son esprit le calcul des heures d�pens�es
depuis son d�part de Londres, et il se f�t frott� les mains, s'il e�t
�t� dans sa nature de faire un mouvement inutile.

Sir Francis Cromarty n'�tait pas sans avoir reconnu l'originalit� de
son compagnon de route, bien qu'il ne l'e�t �tudi� que les cartes � la
main et entre deux robres. Il �tait donc fond� � se demander si un
coeur humain battait sous cette froide enveloppe, si Phileas Fogg
avait une �me sensible aux beaut�s de la nature, aux aspirations
morales. Pour lui, cela faisait question. De tous les originaux que
le brigadier g�n�ral avait rencontr�s, aucun n'�tait comparable � ce
produit des sciences exactes.

Phileas Fogg n'avait point cach� � Sir Francis Cromarty son projet de
voyage autour du monde, ni dans quelles conditions il l'op�rait. Le
brigadier g�n�ral ne vit dans ce pari qu'une excentricit� sans but
utile et � laquelle manquerait n�cessairement le _transire
benefaciendo_ qui doit guider tout homme raisonnable. Au train dont
marchait le bizarre gentleman, il passerait �videmment sans � rien
faire �, ni pour lui, ni pour les autres.

Une heure apr�s avoir quitt� Bombay, le train, franchissant les
viaducs, avait travers� l'�le Salcette et courait sur le continent. A
la station de Callyan, il laissa sur la droite l'embranchement qui,
par Kandallah et Pounah, descend vers le sud-est de l'Inde, et il
gagna la station de Pauwell. A ce point, il s'engagea dans les
montagnes tr�s ramifi�es des Gh�tes-Occidentales, cha�nes � base de
trapp et de basalte, dont les plus hauts sommets sont couverts de bois
�pais.

De temps � autre, Sir Francis Cromarty et Phileas Fogg �changeaient
quelques paroles, et, � ce moment, le brigadier g�n�ral, relevant une
conversation qui tombait souvent, dit :

� Il y a quelques ann�es, monsieur Fogg, vous auriez �prouv� en cet
endroit un retard qui e�t probablement compromis votre itin�raire.

-- Pourquoi cela, Sir Francis ?

-- Parce que le chemin de fer s'arr�tait � la base de ces montagnes,
qu'il fallait traverser en palanquin ou � dos de poney jusqu'� la
station de Kandallah, situ�e sur le versant oppos�.

-- Ce retard n'e�t aucunement d�rang� l'�conomie de mon programme,
r�pondit Mr. Fogg. Je ne suis pas sans avoir pr�vu l'�ventualit� de
certains obstacles.

-- Cependant, monsieur Fogg, reprit le brigadier g�n�ral, vous
risquiez d'avoir une fort mauvaise affaire sur les bras avec
l'aventure de ce gar�on. �

Passepartout, les pieds entortill�s dans sa couverture de voyage,
dormait profond�ment et ne r�vait gu�re que l'on parl�t de lui.

� Le gouvernement anglais est extr�mement s�v�re et avec raison pour
ce genre de d�lit, reprit Sir Francis Cromarty. Il tient par-dessus
tout � ce que l'on respecte les coutumes religieuses des Indous, et si
votre domestique e�t �t� pris...

-- Eh bien, s'il e�t �t� pris, Sir Francis, r�pondit Mr. Fogg, il
aurait �t� condamn�, il aurait subi sa peine, et puis il serait revenu
tranquillement en Europe. Je ne vois pas en quoi cette affaire e�t pu
retarder son ma�tre ! �

Et, l�-dessus, la conversation retomba. Pendant la nuit, le train
franchit les Gh�tes, passa � Nassik, et le lendemain, 21 octobre, il
s'�lan�ait � travers un pays relativement plat, form� par le
territoire du Khandeish. La campagne, bien cultiv�e, �tait sem�e de
bourgades, au-dessus desquelles le minaret de la pagode rempla�ait le
clocher de l'�glise europ�enne. De nombreux petits cours d'eau, la
plupart affluents ou sous-affluents du Godavery, irriguaient cette
contr�e fertile.

Passepartout, r�veill�, regardait, et ne pouvait croire qu'il
traversait le pays des Indous dans un train du � Great peninsular
railway �. Cela lui paraissait invraisemblable. Et cependant rien de
plus r�el ! La locomotive, dirig�e par le bras d'un m�canicien
anglais et chauff�e de houille anglaise, lan�ait sa fum�e sur les
plantations de caf�iers, de muscadiers, de girofliers, de poivriers
rouges. La vapeur se contournait en spirales autour des groupes de
palmiers, entre lesquels apparaissaient de pittoresques bungalows,
quelques viharis, sortes de monast�res abandonn�s, et des temples
merveilleux qu'enrichissait l'in�puisable ornementation de
l'architecture indienne. Puis, d'immenses �tendues de terrain se
dessinaient � perte de vue, des jungles o� ne manquaient ni les
serpents ni les tigres qu'�pouvantaient les hennissements du train, et
enfin des for�ts, fendues par le trac� de la voie, encore hant�es
d'�l�phants, qui, d'un oeil pensif, regardaient passer le convoi
�chevel�.

Pendant cette matin�e, au-del� de la station de Malligaum, les
voyageurs travers�rent ce territoire funeste, qui fut si souvent
ensanglant� par les sectateurs de la d�esse K�li. Non loin
s'�levaient Ellora et ses pagodes admirables, non loin la c�l�bre
Aurungabad, la capitale du farouche Aureng-Zeb, maintenant simple
chef-lieu de l'une des provinces d�tach�es du royaume du Nizam.
C'�tait sur cette contr�e que Feringhea, le chef des Thugs, le roi des
�trangleurs, exer�ait sa domination. Ces assassins, unis dans une
association insaisissable, �tranglaient, en l'honneur de la d�esse de
la Mort, des victimes de tout �ge, sans jamais verser de sang, et il
fut un temps o� l'on ne pouvait fouiller un endroit quelconque de ce
sol sans y trouver un cadavre. Le gouvernement anglais a bien pu
emp�cher ces meurtres dans une notable proportion, mais l'�pouvantable
association existe toujours et fonctionne encore.

A midi et demi, le train s'arr�ta � la station de Burhampour, et
Passepartout put s'y procurer � prix d'or une paire de babouches,
agr�ment�es de perles fausses, qu'il chaussa avec un sentiment
d'�vidente vanit�.

Les voyageurs d�jeun�rent rapidement, et repartirent pour la station
d'Assurghur, apr�s avoir un instant c�toy� la rive du Tapty, petit
fleuve qui va se jeter dans le golfe de Cambaye, pr�s de Surate.

Il est opportun de faire conna�tre quelles pens�es occupaient alors
l'esprit de Passepartout. Jusqu'� son arriv�e � Bombay, il avait cru
et pu croire que ces choses en resteraient l�. Mais maintenant,
depuis qu'il filait � toute vapeur � travers l'Inde, un revirement
s'�tait fait dans son esprit. Son naturel lui revenait au galop. Il
retrouvait les id�es fantaisistes de sa jeunesse, il prenait au
s�rieux les projets de son ma�tre, il croyait � la r�alit� du pari,
cons�quemment � ce tour du monde et � ce maximum de temps, qu'il ne
fallait pas d�passer. D�j� m�me, il s'inqui�tait des retards
possibles, des accidents qui pouvaient survenir en route. Il se
sentait comme int�ress� dans cette gageure, et tremblait � la pens�e
qu'il avait pu la compromettre la veille par son impardonnable
badauderie. Aussi, beaucoup moins flegmatique que Mr. Fogg, il �tait
beaucoup plus inquiet. Il comptait et recomptait les jours �coul�s,
maudissait les haltes du train, l'accusait de lenteur et bl�mait _in
petto_ Mr. Fogg de n'avoir pas promis une prime au m�canicien. Il ne
savait pas, le brave gar�on, que ce qui �tait possible sur un paquebot
ne l'�tait plus sur un chemin de fer, dont la vitesse est r�glement�e.

Vers le soir, on s'engagea dans les d�fil�s des montagnes de Sutpour,
qui s�parent le territoire du Khandeish de celui du Bundelkund.

Le lendemain, 22 octobre, sur une question de Sir Francis Cromarty,
Passepartout, ayant consult� sa montre, r�pondit qu'il �tait trois
heures du matin. Et, en effet, cette fameuse montre, toujours r�gl�e
sur le m�ridien de Greenwich, qui se trouvait � pr�s de
soixante-dix-sept degr�s dans l'ouest, devait retarder et retardait en
effet de quatre heures.

Sir Francis rectifia donc l'heure donn�e par Passepartout, auquel il
fit la m�me observation que celui-ci avait d�j� re�ue de la part de
Fix. Il essaya de lui faire comprendre qu'il devait se r�gler sur
chaque nouveau m�ridien, et que, puisqu'il marchait constamment vers
l'est, c'est-�-dire au-devant du soleil, les jours �taient plus courts
d'autant de fois quatre minutes qu'il y avait de degr�s parcourus. Ce
fut inutile. Que l'ent�t� gar�on e�t compris ou non l'observation du
brigadier g�n�ral, il s'obstina � ne pas avancer sa montre, qu'il
maintint invariablement � l'heure de Londres. Innocente manie,
d'ailleurs, et qui ne pouvait nuire � personne.

A huit heures du matin et � quinze milles en avant de la station de
Rothal, le train s'arr�ta au milieu d'une vaste clairi�re, bord�e de
quelques bungalows et de cabanes d'ouvriers. Le conducteur du train
passa devant la ligne des wagons en disant :

� Les voyageurs descendent ici. �

Phileas Fogg regarda Sir Francis Cromarty, qui parut ne rien
comprendre � cette halte au milieu d'une for�t de tamarins et de
khajours.

Passepartout, non moins surpris, s'�lan�a sur la voie et revint
presque aussit�t, s'�criant :

� Monsieur, plus de chemin de fer !

-- Que voulez-vous dire ? demanda Sir Francis Cromarty.

-- Je veux dire que le train ne continue pas ! �

Le brigadier g�n�ral descendit aussit�t de wagon. Phileas Fogg le
suivit, sans se presser. Tous deux s'adress�rent au conducteur :

� O� sommes-nous ? demanda Sir Francis Cromarty.

-- Au hameau de Kholby, r�pondit le conducteur.

-- Nous nous arr�tons ici ?

-- Sans doute. Le chemin de fer n'est point achev�...

-- Comment ! il n'est point achev� ?

-- Non ! il y a encore un tron�on d'une cinquantaine de milles �
�tablir entre ce point et Allahabad, o� la voie reprend.

-- Les journaux ont pourtant annonc� l'ouverture compl�te du railway !

-- Que voulez-vous, mon officier, les journaux se sont tromp�s.

-- Et vous donnez des billets de Bombay � Calcutta ! reprit Sir
Francis Cromarty, qui commen�ait � s'�chauffer.

-- Sans doute, r�pondit le conducteur, mais les voyageurs savent bien
qu'ils doivent se faire transporter de Kholby jusqu'� Allahabad. �

Sir Francis Cromarty �tait furieux. Passepartout e�t volontiers
assomm� le conducteur, qui n'en pouvait mais. Il n'osait regarder son
ma�tre.

� Sir Francis, dit simplement Mr. Fogg, nous allons, si vous le
voulez bien, aviser au moyen de gagner Allahabad.

-- Monsieur Fogg, il s'agit ici d'un retard absolument pr�judiciable �
vos int�r�ts ?

-- Non, Sir Francis, cela �tait pr�vu.

-- Quoi ! vous saviez que la voie...

-- En aucune fa�on, mais je savais qu'un obstacle quelconque surgirait
t�t ou tard sur ma route. Or, rien n'est compromis. J'ai deux jours
d'avance � sacrifier. Il y a un steamer qui part de Calcutta pour
Hong-Kong le 25 � midi. Nous ne sommes qu'au 22, et nous arriverons �
temps � Calcutta. �

Il n'y avait rien � dire � une r�ponse faite avec une si compl�te
assurance.

Il n'�tait que trop vrai que les travaux du chemin de fer s'arr�taient
� ce point. Les journaux sont comme certaines montres qui ont la
manie d'avancer, et ils avaient pr�matur�ment annonc� l'ach�vement de
la ligne. La plupart des voyageurs connaissaient cette interruption
de la voie, et, en descendant du train, ils s'�taient empar�s des
v�hicules de toutes sortes que poss�dait la bourgade, palkigharis �
quatre roues, charrettes tra�n�es par des z�bus, sortes de boeufs �
bosses, chars de voyage ressemblant � des pagodes ambulantes,
palanquins, poneys, etc. Aussi Mr. Fogg et Sir Francis Cromarty,
apr�s avoir cherch� dans toute la bourgade, revinrent-ils sans avoir
rien trouv�.

� J'irai � pied �, dit Phileas Fogg.

Passepartout qui rejoignait alors son ma�tre, fit une grimace
significative, en consid�rant ses magnifiques mais insuffisantes
babouches. Fort heureusement il avait �t� de son c�t� � la
d�couverte, et en h�sitant un peu :

� Monsieur, dit-il, je crois que j'ai trouv� un moyen de transport.

-- Lequel ?

-- Un �l�phant ! Un �l�phant qui appartient � un Indien log� � cent
pas d'ici.

-- Allons voir l'�l�phant �, r�pondit Mr. Fogg.

Cinq minutes plus tard, Phileas Fogg, Sir Francis Cromarty et
Passepartout arrivaient pr�s d'une hutte qui attenait � un enclos
ferm� de hautes palissades. Dans la hutte, il y avait un Indien, et
dans l'enclos, un �l�phant. Sur leur demande, l'Indien introduisit
Mr. Fogg et ses deux compagnons dans l'enclos.

L�, ils se trouv�rent en pr�sence d'un animal, � demi domestiqu�, que
son propri�taire �levait, non pour en faire une b�te de somme, mais
une b�te de combat. Dans ce but, il avait commenc� � modifier le
caract�re naturellement doux de l'animal, de fa�on � le conduire
graduellement � ce paroxysme de rage appel� � mutsh � dans la langue
indoue, et cela, en le nourrissant pendant trois mois de sucre et de
beurre. Ce traitement peut para�tre impropre � donner un tel
r�sultat, mais il n'en est pas moins employ� avec succ�s par les
�leveurs. Tr�s heureusement pour Mr. Fogg, l'�l�phant en question
venait � peine d'�tre mis � ce r�gime, et le � mutsh � ne s'�tait
point encore d�clar�.

Kiouni -- c'�tait le nom de la b�te -- pouvait, comme tous ses
cong�n�res, fournir pendant longtemps une marche rapide, et, � d�faut
d'autre monture, Phileas Fogg r�solut de l'employer.

Mais les �l�phants sont chers dans l'Inde, o� ils commencent � devenir
rares. Les m�les, qui seuls conviennent aux luttes des cirques, sont
extr�mement recherch�s. Ces animaux ne se reproduisent que rarement,
quand ils sont r�duits � l'�tat de domesticit�, de telle sorte qu'on
ne peut s'en procurer que par la chasse. Aussi sont-ils l'objet de
soins extr�mes, et lorsque Mr. Fogg demanda � l'Indien s'il voulait
lui louer son �l�phant, l'Indien refusa net.

Fogg insista et offrit de la b�te un prix excessif, dix livres (250 F)
l'heure. Refus. Vingt livres ? Refus encore. Quarante livres ?
Refus toujours. Passepartout bondissait � chaque surench�re. Mais
l'Indien ne se laissait pas tenter.

La somme �tait belle, cependant. En admettant que l'�l�phant employ�t
quinze heures � se rendre � Allahabad, c'�tait six cents livres
(15 000 F) qu'il rapporterait � son propri�taire.

Phileas Fogg, sans s'animer en aucune fa�on, proposa alors � l'Indien
de lui acheter sa b�te et lui en offrit tout d'abord mille livres
(25 000 F).

L'Indien ne voulait pas vendre ! Peut-�tre le dr�le flairait-il une
magnifique affaire.

Sir Francis Cromarty prit Mr. Fogg � part et l'engagea � r�fl�chir
avant d'aller plus loin. Phileas Fogg r�pondit � son compagnon qu'il
n'avait pas l'habitude d'agir sans r�flexion, qu'il s'agissait en fin
de compte d'un pari de vingt mille livres, que cet �l�phant lui �tait
n�cessaire, et que, d�t-il le payer vingt fois sa valeur, il aurait
cet �l�phant.

Mr. Fogg revint trouver l'Indien, dont les petits yeux, allum�s par
la convoitise, laissaient bien voir que pour lui ce n'�tait qu'une
question de prix. Phileas Fogg offrit successivement douze cents
livres, puis quinze cents, puis dix-huit cents, enfin deux mille (50
000 F). Passepartout, si rouge d'ordinaire, �tait p�le d'�motion.

A deux mille livres, l'Indien se rendit.

� Par mes babouches, s'�cria Passepartout, voil� qui met � un beau
prix la viande d'�l�phant ! �

L'affaire conclue, il ne s'agissait plus que de trouver un guide. Ce
fut plus facile. Un jeune Parsi, � la figure intelligente, offrit ses
services. Mr. Fogg accepta et lui promit une forte r�mun�ration, qui
ne pouvait que doubler son intelligence.

L'�l�phant fut amen� et �quip� sans retard. Le Parsi connaissait
parfaitement le m�tier de � mahout � ou cornac. Il couvrit d'une
sorte de housse le dos de l'�l�phant et disposa, de chaque c�t� sur
ses flancs, deux esp�ces de cacolets assez peu confortables.

Phileas Fogg paya l'Indien en bank-notes qui furent extraites du
fameux sac. Il semblait vraiment qu'on les tir�t des entrailles de
Passepartout. Puis Mr. Fogg offrit � Sir Francis Cromarty de le
transporter � la station d'Allahabad. Le brigadier g�n�ral accepta.
Un voyageur de plus n'�tait pas pour fatiguer le gigantesque animal.

Des vivres furent achet�es � Kholby. Sir Francis Cromarty prit place
dans l'un des cacolets, Phileas Fogg dans l'autre. Passepartout se
mit � califourchon sur la housse entre son ma�tre et le brigadier
g�n�ral. Le Parsi se jucha sur le cou de l'�l�phant, et � neuf heures
l'animal, quittant la bourgade, s'enfon�ait par le plus court dans
l'�paisse for�t de lataniers.

XII
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O� PHILEAS FOGG ET SES COMPAGNONS S'AVENTURENT
A TRAVERS LES FOR�TS DE L'INDE ET CE QUI S'ENSUIT

Le guide, afin d'abr�ger la distance � parcourir, laissa sur sa droite
le trac� de la voie dont les travaux �taient en cours d'ex�cution. Ce
trac�, tr�s contrari� par les capricieuses ramifications des monts
Vindhias, ne suivait pas le plus court chemin, que Phileas Fogg avait
int�r�t � prendre. Le Parsi, tr�s familiaris� avec les routes et
sentiers du pays, pr�tendait gagner une vingtaine de milles en coupant
� travers la for�t, et on s'en rapporta � lui.

Phileas Fogg et Sir Francis Cromarty, enfouis jusqu'au cou dans leurs
cacolets, �taient fort secou�s par le trot raide de l'�l�phant, auquel
son mahout imprimait une allure rapide. Mais ils enduraient la
situation avec le flegme le plus britannique, causant peu d'ailleurs,
et se voyant � peine l'un l'autre.

Quant � Passepartout, post� sur le dos de la b�te et directement
soumis aux coups et aux contrecoups, il se gardait bien, sur une
recommandation de son ma�tre, de tenir sa langue entre ses dents, car
elle e�t �t� coup�e net. Le brave gar�on, tant�t lanc� sur le cou de
l'�l�phant, tant�t rejet� sur la croupe, faisait de la voltige, comme
un clown sur un tremplin. Mais il plaisantait, il riait au milieu de
ses sauts de carpe, et, de temps en temps, il tirait de son sac un
morceau de sucre, que l'intelligent Kiouni prenait du bout de sa
trompe, sans interrompre un instant son trot r�gulier.

Apr�s deux heures de marche, le guide arr�ta l'�l�phant et lui donna
une heure de repos. L'animal d�vora des branchages et des
arbrisseaux, apr�s s'�tre d'abord d�salt�r� � une mare voisine. Sir
Francis Cromarty ne se plaignit pas de cette halte. Il �tait bris�.
Mr. Fogg paraissait �tre aussi dispos que s'il f�t sorti de son lit.

� Mais il est donc de fer ! dit le brigadier g�n�ral en le regardant
avec admiration.

-- De fer forg� �, r�pondit Passepartout, qui s'occupa de pr�parer un
d�jeuner sommaire.

A midi, le guide donna le signal du d�part. Le pays prit bient�t un
aspect tr�s sauvage. Aux grandes for�ts succ�d�rent des taillis de
tamarins et de palmiers nains, puis de vastes plaines arides,
h�riss�es de maigres arbrisseaux et sem�es de gros blocs de sy�nites.
Toute cette partie du haut Bundelkund, peu fr�quent�e des voyageurs,
est habit�e par une population fanatique, endurcie dans les pratiques
les plus terribles de la religion indoue. La domination des Anglais
n'a pu s'�tablir r�guli�rement sur un territoire soumis � l'influence
des rajahs, qu'il e�t �t� difficile d'atteindre dans leurs
inaccessibles retraites des Vindhias.

Plusieurs fois, on aper�ut des bandes d'Indiens farouches, qui
faisaient un geste de col�re en voyant passer le rapide quadrup�de.
D'ailleurs, le Parsi les �vitait autant que possible, les tenant pour
des gens de mauvaise rencontre. On vit peu d'animaux pendant cette
journ�e, � peine quelques singes, qui fuyaient avec mille contorsions
et grimaces dont s'amusait fort Passepartout.

Une pens�e au milieu de bien d'autres inqui�tait ce gar�on. Qu'est-ce
que Mr. Fogg ferait de l'�l�phant, quand il serait arriv� � la
station d'Allahabad ? L'emm�nerait-il ? Impossible ! Le prix du
transport ajout� au prix d'acquisition en ferait un animal ruineux.
Le vendrait-on, le rendrait-on � la libert� ? Cette estimable b�te
m�ritait bien qu'on e�t des �gards pour elle. Si, par hasard, Mr.
Fogg lui en faisait cadeau, � lui, Passepartout, il en serait tr�s
embarrass�. Cela ne laissait pas de le pr�occuper.

A huit heures du soir, la principale cha�ne des Vindhias avait �t�
franchie, et les voyageurs firent halte au pied du versant
septentrional, dans un bungalow en ruine.

La distance parcourue pendant cette journ�e �tait d'environ vingt-cinq
milles, et il en restait autant � faire pour atteindre la station
d'Allahabad.

La nuit �tait froide. A l'int�rieur du bungalow, le Parsi alluma un
feu de branches s�ches, dont la chaleur fut tr�s appr�ci�e. Le souper
se composa des provisions achet�es � Kholby. Les voyageurs mang�rent
en gens harass�s et moulus. La conversation, qui commen�a par
quelques phrases entrecoup�es, se termina bient�t par des ronflements
sonores. Le guide veilla pr�s de Kiouni, qui s'endormit debout,
appuy� au tronc d'un gros arbre.

Nul incident ne signala cette nuit. Quelques rugissements de gu�pards
et de panth�res troubl�rent parfois le silence, m�l�s � des ricanement
aigus de singes. Mais les carnassiers s'en tinrent � des cris et ne
firent aucune d�monstration hostile contre les h�tes du bungalow. Sir
Francis Cromarty dormit lourdement comme un brave militaire rompu de
fatigues. Passepartout, dans un sommeil agit�, recommen�a en r�ve la
culbute de la veille. quant � Mr. Fogg, il reposa aussi paisiblement
que s'il e�t �t� dans sa tranquille maison de Saville-row.

A six heures du matin, on se remit en marche. Le guide esp�rait
arriver � la station d'Allahabad le soir m�me. De cette fa�on, Mr.
Fogg ne perdrait qu'une partie des quarante-huit heures �conomis�es
depuis le commencement du voyage.

On descendit les derni�res rampes des Vindhias. Kiouni avait repris
son allure rapide. Vers midi, le guide tourna la bourgade de
Kallenger, situ�e sur le Cani, un des sous-affluents du Gange. Il
�vitait toujours les lieux habit�s, se sentant plus en s�ret� dans ces
campagnes d�sertes, qui marquent les premi�res d�pressions du bassin
du grand fleuve. La station d'Allahabad n'�tait pas � douze milles
dans le nord-est. On fit halte sous un bouquet de bananiers, dont les
fruits, aussi sains que le pain, � aussi succulents que la cr�me �,
disent les voyageurs, furent extr�mement appr�ci�s.

A deux heures, le guide entra sous le couvert d'une �paisse for�t,
qu'il devait traverser sur un espace de plusieurs milles. Il
pr�f�rait voyager ainsi � l'abri des bois. En tout cas, il n'avait
fait jusqu'alors aucune rencontre f�cheuse, et le voyage semblait
devoir s'accomplir sans accident, quand l'�l�phant, donnant quelques
signes d'inqui�tude, s'arr�ta soudain.

Il �tait quatre heures alors.

� Qu'y a-t-il ? demanda Sir Francis Cromarty, qui releva la t�te
au-dessus de son cacolet.

-- Je ne sais, mon officier �, r�pondit le Parsi, en pr�tant l'oreille
� un murmure confus qui passais sous l'�paisse ramure.

Quelques instants apr�s, ce murmure devint plus d�finissable. On e�t
dit un concert, encore fort �loign�, de voix humaines et d'instruments
de cuivre.

Passepartout �tait tout yeux, tout oreilles. Mr. Fogg attendait
patiemment, sans prononcer une parole.

Le Parsi sauta � terre, attacha l'�l�phant � un arbre et s'enfon�a au
plus �pais du taillis. Quelques minutes plus tard, il revint,
disant :

� Une procession de brahmanes qui se dirige de ce c�t�. S'il est
possible, �vitons d'�tre vus. �

Le guide d�tacha l'�l�phant et le conduisit dans un fourr�, en
recommandant aux voyageurs de ne point mettre pied � terre. Lui-m�me
se tint pr�t � enfourcher rapidement sa monture, si la fuite devenait
n�cessaire. Mais il pensa que la troupe des fid�les passerait sans
l'apercevoir, car l'�paisseur du feuillage le dissimulait enti�rement.

Le bruit discordant des voix et des instruments se rapprochait. Des
chants monotones se m�laient au son des tambours et des cymbales.
Bient�t la t�te de la procession apparut sous les arbres, � une
cinquantaine de pas du poste occup� par Mr. Fogg et ses compagnons.
Ils distinguaient ais�ment � travers les branches le curieux personnel
de cette c�r�monie religieuse.

En premi�re ligne s'avan�aient des pr�tres, coiff�s de mitres et v�tus
de longues robes chamarr�es. Ils �taient entour�s d'hommes, de
femmes, d'enfants, qui faisaient entendre une sorte de psalmodie
fun�bre, interrompue � intervalles �gaux par des coups de tam-tams et
de cymbales. Derri�re eux, sur un char aux larges roues dont les
rayons et la jante figuraient un entrelacement de serpents, apparut
une statue hideuse, tra�n�e par deux couples de z�bus richement
capara�onn�s. Cette statue avait quatre bras ; le corps colori� d'un
rouge sombre, les yeux hagards, les cheveux emm�l�s, la langue
pendante, les l�vres teintes de henn� et de b�tel. A son cou
s'enroulait un collier de t�tes de mort, � ses flancs une ceinture de
mains coup�es. Elle se tenait debout sur un g�ant terrass� auquel le
chef manquait.

Sir Francis Cromarty reconnut cette statue.

� La d�esse K�li, murmura-t-il, la d�esse de l'amour et de la mort.

-- De la mort, j'y consens, mais de l'amour, jamais ! dit
Passepartout. La vilaine bonne femme ! �

Le Parsi lui fit signe de se taire.

Autour de la statue s'agitait, se d�menait, se convulsionnait un
groupe de vieux fakirs, z�br�s de bandes d'ocre, couverts d'incisions
cruciales qui laissaient �chapper leur sang goutte � goutte,
�nergum�nes stupides qui, dans les grandes c�r�monies indoues, se
pr�cipitent encore sous les roues du char de Jaggernaut.

Derri�re eux, quelques brahmanes, dans toute la somptuosit� de leur
costume oriental, tra�naient une femme qui se soutenait � peine.

Cette femme �tait jeune, blanche comme une Europ�enne. Sa t�te, son
cou, ses �paules, ses oreilles, ses bras, ses mains, ses orteils
�taient surcharg�s de bijoux, colliers, bracelets, boucles et bagues.
Une tunique lam�e d'or, recouverte d'une mousseline l�g�re, dessinait
les contours de sa taille.

Derri�re cette jeune femme -- contraste violent pour les yeux --, des
gardes arm�s de sabres nus pass�s � leur ceinture et de longs
pistolets damasquin�s, portaient un cadavre sur un palanquin.

C'�tait le corps d'un vieillard, rev�tu de ses opulents habits de
rajah, ayant, comme en sa vie, le turban brod� de perles, la robe
tissue de soie et d'or, la ceinture de cachemire diamant�, et ses
magnifiques armes de prince indien.

Puis des musiciens et une arri�re-garde de fanatiques, dont les cris
couvraient parfois l'assourdissant fracas des instruments, fermaient
le cort�ge.

Sir Francis Cromarty regardait toute cette pompe d'un air
singuli�rement attrist�, et se tournant vers le guide :

� Un sutty ! � dit-il.

Le Parsi fit un signe affirmatif et mit un doigt sur ses l�vres. La
longue procession se d�roula lentement sous les arbres, et bient�t ses
derniers rangs disparurent dans la profondeur de la for�t.

Peu � peu, les chants s'�teignirent. Il y eut encore quelques �clats
de cris lointains, et enfin � tout ce tumulte succ�da un profond
silence.

Phileas Fogg avait entendu ce mot, prononc� par Sir Francis Cromarty,
et aussit�t que la procession eut disparu :

� Qu'est-ce qu'un sutty ? demanda-t-il.

-- Un sutty, monsieur Fogg, r�pondit le brigadier g�n�ral, c'est un
sacrifice humain, mais un sacrifice volontaire. Cette femme que vous
venez de voir sera br�l�e demain aux premi�res heures du jour.

-- Ah ! les gueux ! s'�cria Passepartout, qui ne put retenir ce cri
d'indignation.

-- Et ce cadavre ? demanda Mr. Fogg.

-- C'est celui du prince, son mari, r�pondit le guide, un rajah
ind�pendant du Bundelkund.

-- Comment ! reprit Phileas Fogg, sans que sa voix trah�t la moindre
�motion, ces barbares coutumes subsistent encore dans l'Inde, et les
Anglais n'ont pu les d�truire ?

-- Dans la plus grande partie de l'Inde, r�pondit Sir Francis
Cromarty, ces sacrifices ne s'accomplissent plus, mais nous n'avons
aucune influence sur ces contr�es sauvages, et principalement sur ce
territoire du Bundelkund. Tout le revers septentrional des Vindhias
est le th��tre de meurtres et de pillages incessants.

-- La malheureuse ! murmurait Passepartout, br�l�e vive !

-- Oui, reprit le brigadier g�n�ral, br�l�e, et si elle ne l'�tait
pas, vous ne sauriez croire � quelle mis�rable condition elle se
verrait r�duite par ses proches. On lui raserait les cheveux, on la
nourrirait � peine de quelques poign�es de riz, on la repousserait,
elle serait consid�r�e comme une cr�ature immonde et mourrait dans
quelque coin comme un chien galeux. Aussi la perspective de cette
affreuse existence pousse-t-elle souvent ces malheureuses au supplice,
bien plus que l'amour ou le fanatisme religieux. Quelquefois,
cependant, le sacrifice est r�ellement volontaire, et il faut
l'intervention �nergique du gouvernement pour l'emp�cher. Ainsi, il y
a quelques ann�es, je r�sidais � Bombay, quand une jeune veuve vint
demander au gouverneur l'autorisation de se br�ler avec le corps de
son mari. Comme vous le pensez bien, le gouverneur refusa. Alors la
veuve quitta la ville, se r�fugia chez un rajah ind�pendant, et l�
elle consomma son sacrifice. �

Pendant le r�cit du brigadier g�n�ral, le guide secouait la t�te, et,
quand le r�cit fut achev� :

� Le sacrifice qui aura lieu demain au lever du jour n'est pas
volontaire, dit-il.

-- Comment le savez-vous ?

-- C'est une histoire que tout le monde conna�t dans le Bundelkund,
r�pondit le guide.

-- Cependant cette infortun�e ne paraissait faire aucune r�sistance,
fit observer Sir Francis Cromarty.

-- Cela tient � ce qu'on l'a enivr�e de la fum�e du chanvre et de
l'opium.

-- Mais o� la conduit-on ?

-- A la pagode de Pillaji, � deux milles d'ici. L�, elle passera la
nuit en attendant l'heure du sacrifice.

-- Et ce sacrifice aura lieu ?...

-- Demain, d�s la premi�re apparition du jour. �

Apr�s cette r�ponse, le guide fit sortir l'�l�phant de l'�pais fourr�
et se hissa sur le cou de l'animal. Mais au moment o� il allait
l'exciter par un sifflement particulier, Mr. Fogg l'arr�ta, et,
s'adressant � Sir Francis Cromarty :

� Si nous sauvions cette femme ? dit-il.

-- Sauver cette femme, monsieur Fogg !... s'�cria le brigadier
g�n�ral.

-- J'ai encore douze heures d'avance. Je puis les consacrer � cela.

-- Tiens ! Mais vous �tes un homme de coeur ! dit Sir Francis
Cromarty.

-- Quelquefois, r�pondit simplement Phileas Fogg. quand j'ai le
temps. �

XIII
--------------------
DANS LEQUEL PASSEPARTOUT PROUVE UNE FOIS DE PLUS
QUE LA FORTUNE SOURIT AUX AUDACIEUX

Le dessein �tait hardi, h�riss� de difficult�s, impraticable peut-�tre
Mr. Fogg allait risquer sa vie, ou tout au moins sa libert�, et par
cons�quent la r�ussite de ses projets, mais il n'h�sita pas. Il
trouva, d'ailleurs, dans Sir Francis Cromarty, un auxiliaire d�cid�.

Quant � Passepartout, il �tait pr�t, on pouvait disposer de lui.
L'id�e de son ma�tre l'exaltait. Il sentait un coeur, une �me sous
cette enveloppe de glace. Il se prenait � aimer Phileas Fogg.

Restait le guide. Quel parti prendrait-il dans l'affaire ? Ne
serait-il pas port� pour les hindous ? A d�faut de son concours, il
fallait au moins s'assurer sa neutralit�.

Sir Francis Cromarty lui posa franchement la question.

� Mon officier, r�pondit le guide, je suis Parsi, et cette femme est
Parsie. Disposez de moi.

-- Bien, guide, r�pondit Mr. Fogg.

-- Toutefois, sachez-le bien, reprit le Parsi, non seulement nous
risquons notre vie, mais des supplices horribles, si nous sommes pris.
Ainsi, voyez.

-- C'est vu, r�pondit Mr. Fogg. Je pense que nous devrons attendre
la nuit pour agir ?

-- Je le pense aussi �, r�pondit le guide.

Ce brave Indou donna alors quelques d�tails sur la victime. C'�tait
une Indienne d'une beaut� c�l�bre, de race parsie, fille de riches
n�gociants de Bombay. Elle avait re�u dans cette ville une �ducation
absolument anglaise, et � ses mani�res, � son instruction, on l'e�t
crue Europ�enne. Elle se nommait Aouda.

Orpheline, elle fut mari�e malgr� elle � ce vieux rajah du Bundelkund.
Trois mois apr�s, elle devint veuve. Sachant le sort qui l'attendait,
elle s'�chappa, fut reprise aussit�t, et les parents du rajah, qui
avaient int�r�t � sa mort, la vou�rent � ce supplice auquel il ne
semblait pas qu'elle p�t �chapper.

Ce r�cit ne pouvait qu'enraciner Mr. Fogg et ses compagnons dans leur
g�n�reuse r�solution. Il fut d�cid� que le guide dirigerait
l'�l�phant vers la pagode de Pillaji, dont il se rapprocherait autant
que possible.

Une demi-heure apr�s, halte fut faite sous un taillis, � cinq cents
pas de la pagode, que l'on ne pouvait apercevoir ; mais les hurlements
des fanatiques se laissaient entendre distinctement.

Les moyens de parvenir jusqu'� la victime furent alors discut�s. Le
guide connaissait cette pagode de Pillaji, dans laquelle il affirmait
que la jeune femme �tait emprisonn�e. Pourrait-on y p�n�trer par une
des portes, quand toute la bande serait plong�e dans le sommeil de
l'ivresse, ou faudrait-il pratiquer un trou dans une muraille ? C'est
ce qui ne pourrait �tre d�cid� qu'au moment et au lieu m�mes. Mais ce
qui ne fit aucun doute, c'est que l'enl�vement devait s'op�rer cette
nuit m�me, et non quand, le jour venu, la victime serait conduite au
supplice. A cet instant, aucune intervention humaine n'e�t pu la
sauver.

Mr. Fogg et ses compagnons attendirent la nuit. D�s que l'ombre se
fit, vers six heures du soir, ils r�solurent d'op�rer une
reconnaissance autour de la pagode. Les derniers cris des fakirs
s'�teignaient alors. Suivant leur habitude, ces Indiens devaient �tre
plong�s dans l'�paisse ivresse du � hang � -- opium liquide, m�lang�
d'une infusion de chanvre --, et il serait peut-�tre possible de se
glisser entre eux jusqu'au temple.

Le Parsi, guidant Mr. Fogg, Sir Francis Cromarty et Passepartout,
s'avan�a sans bruit � travers la for�t. Apr�s dix minutes de
reptation sous les ramures, ils arriv�rent au bord d'une petite
rivi�re, et l�, � la lueur de torches de fer � la pointe desquelles
br�laient des r�sines, ils aper�urent un monceau de bois empil�.
C'�tait le b�cher, fait de pr�cieux santal, et d�j� impr�gn� d'une
huile parfum�e. A sa partie sup�rieure reposait le corps embaum� du
rajah, qui devait �tre br�l� en m�me temps que sa veuve. A cent pas
de ce b�cher s'�levait la pagode, dont les minarets per�aient dans
l'ombre la cime des arbres.

� Venez ! � dit le guide � voix basse.

Et, redoublant de pr�caution, suivi de ses compagnons, il se glissa
silencieusement � travers les grandes herbes.

Le silence n'�tait plus interrompu que par le murmure du vent dans les
branches.

Bient�t le guide s'arr�ta � l'extr�mit� d'une clairi�re. Quelques
r�sines �clairaient la place. Le sol �tait jonch� de groupes de
dormeurs, appesantis par l'ivresse. On e�t dit un champ de bataille
couvert de morts. Hommes, femmes, enfants, tout �tait confondu.
Quelques ivrognes r�laient encore �� et l�.

A l'arri�re-plan, entre la masse des arbres, le temple de Pillaji se
dressait confus�ment. Mais au grand d�sappointement du guide, les
gardes des rajahs, �clair�s par des torches fuligineuses, veillaient
aux portes et se promenaient, le sabre nu. On pouvait supposer qu'�
l'int�rieur les pr�tres veillaient aussi.

Le Parsi ne s'avan�a pas plus loin. Il avait reconnu l'impossibilit�
de forcer l'entr�e du temple, et il ramena ses compagnons en arri�re.

Phileas Fogg et Sir Francis Cromarty avaient compris comme lui qu'ils
ne pouvaient rien tenter de ce c�t�.

Ils s'arr�t�rent et s'entretinrent � voix basse.

� Attendons, dit le brigadier g�n�ral, il n'est que huit heures
encore, et il est possible que ces gardes succombent aussi au sommeil.

-- Cela est possible, en effet �, r�pondit le Parsi.

Phileas Fogg et ses compagnons s'�tendirent donc au pied d'un arbre et
attendirent.

Le temps leur parut long ! Le guide les quittait parfois et allait
observer la lisi�re du bois. Les gardes du rajah veillaient toujours
� la lueur des torches, et une vague lumi�re filtrait � travers les
fen�tres de la pagode.

On attendit ainsi jusqu'� minuit. La situation ne changea pas. M�me
surveillance au-dehors. Il �tait �vident qu'on ne pouvait compter sur
l'assoupissement des gardes. L'ivresse du � hang � leur avait �t�
probablement �pargn�e. Il fallait donc agir autrement et p�n�trer par
une ouverture pratiqu�e aux murailles de la pagode. Restait la
question de savoir si les pr�tres veillaient aupr�s de leur victime
avec autant de soin que les soldats � la porte du temple.

Apr�s une derni�re conversation, le guide se dit pr�t � partir. Mr.
Fogg, Sir Francis et Passepartout le suivirent. Ils firent un d�tour
assez long, afin d'atteindre la pagode par son chevet.

Vers minuit et demi, ils arriv�rent au pied des murs sans avoir
rencontr� personne. Aucune surveillance n'avait �t� �tablie de ce
c�t�, mais il est vrai de dire que fen�tres et portes manquaient
absolument.

L� nuit �tait sombre. La lune, alors dans son dernier quartier,
quittait � peine l'horizon, encombr� de gros nuages. La hauteur des
arbres accroissait encore l'obscurit�.

Mais il ne suffisait pas d'avoir atteint le pied des murailles, il
fallait encore y pratiquer une ouverture. Pour cette op�ration,
Phileas Fogg et ses compagnons n'avaient absolument que leurs couteaux
de poche. Tr�s heureusement, les parois du temple se composaient d'un
m�lange de briques et de bois qui ne pouvait �tre difficile � percer.
La premi�re brique une fois enlev�e, les autres viendraient
facilement.

On se mit � la besogne, en faisant le moins de bruit possible. Le
Parsi d'un c�t�, Passepartout, de l'autre, travaillaient � desceller
les briques, de mani�re � obtenir une ouverture large de deux pieds.

Le travail avan�ait, quand un cri se fit entendre � l'int�rieur du
temple, et presque aussit�t d'autres cris lui r�pondirent du dehors.

Passepartout et le guide interrompirent leur travail. Les avait-on
surpris ? L'�veil �tait-il donn� ? La plus vulgaire prudence leur
commandait de s'�loigner, -- ce qu'ils firent en m�me temps que
Phileas Fogg et sir Francis Cromarty. Ils se blottirent de nouveau
sous le couvert du bois, attendant que l'alerte, si c'en �tait une, se
f�t dissip�e, et pr�ts, dans ce cas, � reprendre leur op�ration.

Mais -- contretemps funeste -- des gardes se montr�rent au chevet de
la pagode, et s'y install�rent de mani�re � emp�cher toute approche.

Il serait difficile de d�crire le d�sappointement de ces quatre
hommes, arr�t�s dans leur oeuvre. Maintenant qu'ils ne pouvaient plus
parvenir jusqu'� la victime, comment la sauveraient-ils ? Sir Francis
Cromarty se rongeait les poings. Passepartout �tait hors de lui, et
le guide avait quelque peine � le contenir. L'impassible Fogg
attendait sans manifester ses sentiments.

� N'avons-nous plus qu'� partir ? demanda le brigadier g�n�ral � voix
basse.

-- Nous n'avons plus qu'� partir, r�pondit le guide.

-- Attendez, dit Fogg. Il suffit que je sois demain � Allahabad avant
midi.

-- Mais qu'esp�rez-vous ? r�pondit Sir Francis Cromarty. Dans
quelques heures le jour va para�tre, et...

-- La chance qui nous �chappe peut se repr�senter au moment supr�me. �

Le brigadier g�n�ral aurait voulu pouvoir lire dans les yeux de
Phileas Fogg.

Sur quoi comptait donc ce froid Anglais ? Voulait-il, au moment du
supplice, se pr�cipiter vers la jeune femme et l'arracher ouvertement
� ses bourreaux ?

C'e�t �t� une folie, et comment admettre que cet homme f�t fou � ce
point ? N�anmoins, Sir Francis Cromarty consentit � attendre jusqu'au
d�nouement de cette terrible sc�ne. Toutefois, le guide ne laissa pas
ses compagnons � l'endroit o� ils s'�taient r�fugi�s, et il les ramena
vers la partie ant�rieure de la clairi�re. L�, abrit�s par un bouquet
d'arbres, ils pouvaient observer les groupes endormis.

Cependant Passepartout, juch� sur les premi�res branches d'un arbre,
ruminait une id�e qui avait d'abord travers� son esprit comme un
�clair, et qui finit par s'incruster dans son cerveau.

Il avait commenc� par se dire : � Quelle folie ! � et maintenant il
r�p�tait : � Pourquoi pas, apr�s tout ? C'est une chance, peut-�tre
la seule, et avec de tels abrutis !... �

En tout cas, Passepartout ne formula pas autrement sa pens�e, mais il
ne tarda pas � se glisser avec la souplesse d'un serpent sur les
basses branches de l'arbre dont l'extr�mit� se courbait vers le sol.

Les heures s'�coulaient, et bient�t quelques nuances moins sombres
annonc�rent l'approche du jour. Cependant l'obscurit� �tait profonde
encore.

C'�tait le moment. Il se fit comme une r�surrection dans cette foule
assoupie. Les groupes s'anim�rent. Des coups de tam-tam retentirent.
Chants et cris �clat�rent de nouveau. L'heure �tait venue � laquelle
l'infortun�e allait mourir.

En effet, les portes de la pagode s'ouvrirent. Une lumi�re plus vive
s'�chappa de l'int�rieur. Mr. Fogg et Sir Francis Cromarty purent
apercevoir la victime, vivement �clair�e, que deux pr�tres tra�naient
au-dehors. Il leur sembla m�me que, secouant l'engourdissement de
l'ivresse par un supr�me instinct de conservation, la malheureuse
tentait d'�chapper � ses bourreaux. Le coeur de Sir Francis Cromarty
bondit, et par un mouvement convulsif, saisissant la main de Phileas
Fogg, il sentit que cette main tenait un couteau ouvert.

En ce moment, la foule s'�branla. La jeune femme �tait retomb�e dans
cette torpeur provoqu�e par les fum�es du chanvre. Elle passa �
travers les fakirs, qui l'escortaient de leurs vocif�rations
religieuses.

Phileas Fogg et ses compagnons, se m�lant aux derniers rangs de la
foule, la suivirent.

Deux minutes apr�s, ils arrivaient sur le bord de la rivi�re et
s'arr�taient � moins de cinquante pas du b�cher, sur lequel �tait
couch� le corps du rajah. Dans la demi-obscurit�, ils virent la
victime absolument inerte, �tendue aupr�s du cadavre de son �poux.

Puis une torche fut approch�e et le bois impr�gn� d'huile, s'enflamma
aussit�t.

A ce moment, Sir Francis Cromarty et le guide retinrent Phileas Fogg,
qui dans un moment de folie g�n�reuse, s'�lan�ait vers le b�cher...

Mais Phileas Fogg les avait d�j� repouss�s, quand la sc�ne changea
soudain. Un cri de terreur s'�leva. Toute cette foule se pr�cipita �
terre, �pouvant�e.

Le vieux rajah n'�tait donc pas mort, qu'on le v�t se redresser tout �
coup, comme un fant�me, soulever la jeune femme dans ses bras,
descendre du b�cher au milieu des tourbillons de vapeurs qui lui
donnaient une apparence spectrale ?

Les fakirs, les gardes, les pr�tres, pris d'une terreur subite,
�taient l�, face � terre, n'osant lever les yeux et regarder un tel
prodige !

La victime inanim�e passa entre les bras vigoureux qui la portaient,
et sans qu'elle par�t leur peser. Mr. Fogg et Sir Francis Cromarty
�taient demeur�s debout. Le Parsi avait courb� la t�te, et
Passepartout, sans doute, n'�tait pas moins stup�fi� !...

Ce ressuscit� arriva ainsi pr�s de l'endroit o� se tenaient Mr. Fogg
et Sir Francis Cromarty, et l�, d'une voix br�ve :

� Filons !... � dit-il.

C'�tait Passepartout lui-m�me qui s'�tait gliss� vers le b�cher au
milieu de la fum�e �paisse ! C'�tait Passepartout qui, profitant de
l'obscurit� profonde encore, avait arrach� la jeune femme � la mort !
C'�tait Passepartout qui, jouant son r�le avec un audacieux bonheur,
passait au milieu de l'�pouvante g�n�rale !

Un instant apr�s, tous quatre disparaissaient dans le bois, et
l'�l�phant les emportait d'un trot rapide. Mais des cris, des
clameurs et m�me une balle, per�ant le chapeau de Phileas Fogg, leur
apprirent que la ruse �tait d�couverte.

En effet, sur le b�cher enflamm� se d�tachait alors le corps du vieux
rajah. Les pr�tres, revenus de leur frayeur, avaient compris qu'un
enl�vement venait de s'accomplir.

Aussit�t ils s'�taient pr�cipit�s dans la for�t. Les gardes les
avaient suivis. Une d�charge avait eu lieu, mais les ravisseurs
fuyaient rapidement, et, en quelques instants, ils se trouvaient hors
de la port�e des balles et des fl�ches.

XIV
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DANS LEQUEL PHILEAS FOGG DESCEND TOUTE L'ADMIRABLE
VALL�E DU GANGE SANS M�ME SONGER A LA VOIR

Le hardi enl�vement avait r�ussi. Une heure apr�s, Passepartout riait
encore de son succ�s. Sir Francis Cromarty avait serr� la main de
l'intr�pide gar�on. Son ma�tre lui avait dit : � Bien �, ce qui, dans
la bouche de ce gentleman, �quivalait � une haute approbation. A quoi
Passepartout avait r�pondu que tout l'honneur de l'affaire appartenait
� son ma�tre. Pour lui, il n'avait eu qu'une id�e � dr�le �, et il
riait en songeant que, pendant quelques instants, lui, Passepartout,
ancien gymnaste, ex-sergent de pompiers, avait �t� le veuf d'une
charmante femme, un vieux rajah embaum� !

Quant � la jeune Indienne, elle n'avait pas eu conscience de ce qui
s'�tait pass�. Envelopp�e dans les couvertures de voyage, elle
reposait sur l'un des cacolets.

Cependant l'�l�phant, guid� avec une extr�me s�ret� par le Parsi,
courait rapidement dans la for�t encore obscure. Une heure apr�s
avoir quitt� la pagode de Pillaji, il se lan�ait � travers une immense
plaine. A sept heures, on fit halte. La jeune femme �tait toujours
dans une prostration compl�te. Le guide lui fit boire quelques
gorg�es d'eau et de brandy, mais cette influence stup�fiante qui
l'accablait devait se prolonger quelque temps encore.

Sir Francis Cromarty, qui connaissait les effets de l'ivresse produite
par l'inhalation des vapeurs du chanvre, n'avait aucune inqui�tude sur
son compte.

Mais si le r�tablissement de la jeune Indienne ne fit pas question
dans l'esprit du brigadier g�n�ral, celui-ci se montrait moins rassur�
pour l'avenir. Il n'h�sita pas � dire � Phileas Fogg que si Mrs.
Aouda restait dans l'Inde, elle retomberait in�vitablement entre les
mains de ses bourreaux. Ces �nergum�nes se tenaient dans toute la
p�ninsule, et certainement, malgr� la police anglaise, ils sauraient
reprendre leur victime, f�t-ce � Madras, � Bombay, � Calcutta. Et Sir
Francis Cromarty citait, � l'appui de ce dire, un fait de m�me nature
qui s'�tait pass� r�cemment. A son avis, la jeune femme ne serait
v�ritablement en s�ret� qu'apr�s avoir quitt� l'Inde.

Phileas Fogg r�pondit qu'il tiendrait compte de ces observations et
qu'il aviserait.

Vers dix heures, le guide annon�ait la station d'Allahabad. L�
reprenait la voie interrompue du chemin de fer, dont les trains
franchissent, en moins d'un jour et d'une nuit, la distance qui s�pare
Allahabad de Calcutta.

Phileas Fogg devait donc arriver � temps pour prendre un paquebot qui
ne partait que le lendemain seulement, 25 octobre, � midi, pour
Hong-Kong.

La jeune femme fut d�pos�e dans une chambre de la gare. Passepartout
fut charg� d'aller acheter pour elle divers objets de toilette, robe,
ch�le, fourrures, etc., ce qu'il trouverait. Son ma�tre lui ouvrait
un cr�dit illimit�.

Passepartout partit aussit�t et courut les rues de la ville.
Allahabad, c'est la cit� de Dieu, l'une des plus v�n�r�es de l'Inde,
en raison de ce qu'elle est b�tie au confluent de deux fleuves sacr�s,
le Gange et la Jumna, dont les eaux attirent les p�lerins de toute la
p�ninsule. On sait d'ailleurs que, suivant les l�gendes du Ramayana,
le Gange prend sa source dans le ciel, d'o�, gr�ce � Brahma, il
descend sur la terre.

Tout en faisant ses emplettes, Passepartout eut bient�t vu la ville,
autrefois d�fendue par un fort magnifique qui est devenu une prison
d'�tat. Plus de commerce, plus d'industrie dans cette cit�, jadis
industrielle et commer�ante. Passepartout, qui cherchait vainement un
magasin de nouveaut�s, comme s'il e�t �t� dans Regent-street �
quelques pas de Farmer et Co., ne trouva que chez un revendeur, vieux
juif difficultueux, les objets dont il avait besoin, une robe en
�toffe �cossaise, un vaste manteau, et une magnifique pelisse en peau
de loutre qu'il n'h�sita pas � payer soixante-quinze livres (1 875 F).
Puis, tout triomphant, il retourna � la gare.

Mrs. Aouda commen�ait � revenir � elle. Cette influence � laquelle
les pr�tres de Pillaji l'avaient soumise se dissipait peu � peu, et
ses beaux yeux reprenaient toute leur douceur indienne.

Lorsque le roi-po�te, U�af Uddaul, c�l�bre les charmes de la reine
d'Ahm�hnagara, il s'exprime ainsi :

� Sa luisante chevelure, r�guli�rement divis�e en deux parts, encadre
les contours harmonieux de ses joues d�licates et blanches, brillantes
de poli et de fra�cheur. Ses sourcils d'�b�ne ont la forme et la
puissance de l'arc de Kama, dieu d'amour, et sous ses longs cils
soyeux, dans la pupille noire de ses grands yeux limpides, nagent
comme dans les lacs sacr�s de l'Himalaya les reflets les plus purs de
la lumi�re c�leste. Fines, �gales et blanches, ses dents
resplendissent entre ses l�vres souriantes, comme des gouttes de ros�e
dans le sein mi-clos d'une fleur de grenadier. Ses oreilles mignonnes
aux courbes sym�triques, ses mains vermeilles, ses petits pieds bomb�s
et tendres comme les bourgeons du lotus, brillent de l'�clat des plus
belles perles de Ceylan, des plus beaux diamants de Golconde. Sa
mince et souple ceinture, qu'une main suffit � enserrer, rehausse
l'�l�gante cambrure de ses reins arrondis et la richesse de son buste
o� la jeunesse en fleur �tale ses plus parfaits tr�sors, et, sous les
plis soyeux de sa tunique, elle semble avoir �t� model�e en argent pur
de la main divine de Vicvacarma, l'�ternel statuaire. �

Mais, sans toute cette amplification, il suffit de dire que Mrs.
Aouda, la veuve du rajah du Bundelkund, �tait une charmante femme dans
toute l'acception europ�enne du mot. Elle parlait l'anglais avec une
grande puret�, et le guide n'avait point exag�r� en affirmant que
cette jeune Parsie avait �t� transform�e par l'�ducation.

Cependant le train allait quitter la station d'Allahabad. Le Parsi
attendait. Mr. Fogg lui r�gla son salaire au prix convenu, sans le
d�passer d'un farthing. Ceci �tonna un peu Passepartout, qui savait
tout ce que son ma�tre devait au d�vouement du guide. Le Parsi avait,
en effet, risqu� volontairement sa vie dans l'affaire de Pillaji, et
si, plus tard, les Indous l'apprenaient, il �chapperait difficilement
� leur vengeance.

Restait aussi la question de Kiouni. Que ferait-on d'un �l�phant
achet� si cher ?

Mais Phileas Fogg avait d�j� pris une r�solution � cet �gard.

� Parsi, dit-il au guide, tu as �t� serviable et d�vou�. J'ai pay�
ton service, mais non ton d�vouement. Veux-tu cet �l�phant ? Il est
� toi. �

Les yeux du guide brill�rent.

� C'est une fortune que Votre Honneur me donne ! s'�cria-t-il.

-- Accepte, guide, r�pondit Mr. Fogg, et c'est moi qui serai encore
ton d�biteur.

-- A la bonne heure ! s'�cria Passepartout. Prends, ami ! Kiouni
est un brave et courageux animal ! �

Et, allant � la b�te, il lui pr�senta quelques morceaux de sucre,
disant :

� Tiens, Kiouni, tiens, tiens ! �

L'�l�phant fit entendre quelques grognement de satisfaction. Puis,
prenant Passepartout par la ceinture et l'enroulant de sa trompe, il
l'enleva jusqu'� la hauteur de sa t�te. Passepartout, nullement
effray�, fit une bonne caresse � l'animal, qui le repla�a doucement �
terre, et, � la poign�e de trompe de l'honn�te Kiouni, r�pondit une
vigoureuse poign�e de main de l'honn�te gar�on.

Quelques instants apr�s, Phileas Fogg, Sir Francis Cromarty et
Passepartout, install�s dans un confortable wagon dont Mrs. Aouda
occupait la meilleure place, couraient � toute vapeur vers B�nar�s.

Quatre-vingts milles au plus s�parent cette ville d'Allahabad, et ils
furent franchis en deux heures.

Pendant ce trajet, la jeune femme revint compl�tement � elle ; les
vapeurs assoupissantes du hang se dissip�rent.

Quel fut son �tonnement de se trouver sur le railway, dans ce
compartiment, recouverte de v�tements europ�ens, au milieu de
voyageurs qui lui �taient absolument inconnus !

Tout d'abord, ses compagnons lui prodigu�rent leurs soins et la
ranim�rent avec quelques gouttes de liqueur ; puis le brigadier
g�n�ral lui raconta son histoire. Il insista sur le d�vouement de
Phileas Fogg, qui n'avait pas h�sit� � jouer sa vie pour la sauver, et
sur le d�nouement de l'aventure, d� � l'audacieuse imagination de
Passepartout.

Mr. Fogg laissa dire sans prononcer une parole. Passepartout, tout
honteux, r�p�tait que � �a n'en valait pas la peine �!

Mrs. Aouda remercia ses sauveurs avec effusion, par ses larmes plus
que par ses paroles. Ses beaux yeux, mieux que ses l�vres, furent les
interpr�tes de sa reconnaissance. Puis, sa pens�e la reportant aux
sc�nes du sutty, ses regards revoyant cette terre indienne o� tant de
dangers l'attendaient encore, elle fut prise d'un frisson de terreur.

Phileas Fogg comprit ce qui se passait dans l'esprit de Mrs. Aouda,
et, pour la rassurer, il lui offrit, tr�s froidement d'ailleurs, de la
conduire � Hong-Kong, o� elle demeurerait jusqu'� ce que cette affaire
f�t assoupie.

Mrs. Aouda accepta l'offre avec reconnaissance. Pr�cis�ment, �
Hong-Kong, r�sidait un de ses parents, Parsi comme elle, et l'un des
principaux n�gociants de cette ville, qui est absolument anglaise,
tout en occupant un point de la c�te chinoise.

A midi et demi, le train s'arr�tait � la station de B�nar�s. Les
l�gendes brahmaniques affirment que cette ville occupe l'emplacement
de l'ancienne Casi, qui �tait autrefois suspendue dans l'espace, entre
le z�nith et le nadir, comme la tombe de Mahomet. Mais, � cette
�poque plus r�aliste, B�nar�s, Ath�nes de l'Inde au dire des
orientalistes, reposait tout prosa�quement sur le sol, et Passepartout
put un instant entrevoir ses maisons de briques, ses huttes en
clayonnage, qui lui donnaient un aspect absolument d�sol�, sans aucune
couleur locale.

C'�tait l� que devait s'arr�ter Sir Francis Cromarty. Les troupes
qu'il rejoignait campaient � quelques milles au nord de la ville. Le
brigadier g�n�ral fit donc ses adieux � Phileas Fogg, lui souhaitant
tout le succ�s possible, et exprimant le voeu qu'il recommen��t ce
voyage d'une fa�on moins originale, mais plus profitable. Mr. Fogg
pressa l�g�rement les doigts de son compagnon. Les compliments de
Mrs. Aouda furent plus affectueux. Jamais elle n'oublierait ce
qu'elle devait � Sir Francis Cromarty. Quant � Passepartout, il fut
honor� d'une vraie poign�e de main de la part du brigadier g�n�ral.
Tout �mu, il se demanda o� et quand il pourrait bien se d�vouer pour
lui. Puis on se s�para.

A partir de B�nar�s, la voie ferr�e suivait en partie la vall�e du
Gange. A travers les vitres du wagon, par un temps assez clair,
apparaissait le paysage vari� du B�har, puis des montagnes couvertes
de verdure, les champs d'orge, de ma�s et de froment, des rios et des
�tangs peupl�s d'alligators verd�tres, des villages bien entretenus,
des for�ts encore verdoyantes. Quelques �l�phants, des z�bus � grosse
bosse venaient se baigner dans les eaux du fleuve sacr�, et aussi,
malgr� la saison avanc�e et la temp�rature d�j� froide, des bandes
d'Indous des deux sexes, qui accomplissaient pieusement leurs saintes
ablutions. Ces fid�les, ennemis acharn�s du bouddhisme, sont
sectateurs fervents de la religion brahmanique, qui s'incarne en ces
trois personnes : Whisnou, la divinit� solaire, Shiva, la
personnification divine des forces naturelles, et Brahma, le ma�tre
supr�me des pr�tres et des l�gislateurs. Mais de quel oeil Brahma,
Shiva et Whisnou devaient-ils consid�rer cette Inde, maintenant �
britannis�e �, lorsque quelque steam-boat passait en hennissant et
troublait les eaux consacr�es du Gange, effarouchant les mouettes qui
volaient � sa surface, les tortues qui pullulaient sur ses bords, et
les d�vots �tendus au long de ses rives !

Tout ce panorama d�fila comme un �clair, et souvent un nuage de vapeur
blanche en cacha les d�tails. A peine les voyageurs purent-ils
entrevoir le fort de Chunar, � vingt milles au sud-est de B�nar�s,
ancienne forteresse des rajahs du B�har, Ghazepour et ses importantes
fabriques d'eau de rose, le tombeau de Lord Cornwallis qui s'�l�ve sur
la rive gauche du Gange, la ville fortifi�e de Buxar, Patna, grande
cit� industrielle et commer�ante, o� se tient le principal march�
d'opium de l'Inde, Monghir, ville plus qu'europ�enne, anglaise comme
Manchester ou Birmingham, renomm�e pour ses fonderies de fer, ses
fabriques de taillanderie et d'armes blanches, et dont les hautes
chemin�es encrassaient d'une fum�e noire le ciel de Brahma, -- un
v�ritable coup de poing dans le pays du r�ve !

Puis la nuit vint et, au milieu des hurlements des tigres, des ours,
des loups qui fuyaient devant la locomotive, le train passa � toute
vitesse, et on n'aper�ut plus rien des merveilles du Bengale, ni
Golgonde, ni Gour en ruine, ni Mourshedabad, qui fut autrefois
capitale, ni Burdwan, ni Hougly, ni Chandernagor, ce point fran�ais du
territoire indien sur lequel Passepartout e�t �t� fier de voir flotter
le drapeau de sa patrie !

Enfin, � sept heures du matin, Calcutta �tait atteint. Le paquebot,
en partance pour Hong-Kong, ne levait l'ancre qu'� midi. Phileas Fogg
avait donc cinq heures devant lui.

D'apr�s son itin�raire, ce gentleman devait arriver dans la capitale
des Indes le 25 octobre, vingt-trois jours apr�s avoir quitt� Londres,
et il y arrivait au jour fix�. Il n'avait donc ni retard ni avance.
Malheureusement, les deux jours gagn�s par lui entre Londres et Bombay
avaient �t� perdus, on sait comment, dans cette travers�e de la
p�ninsule indienne, -- mais il est � supposer que Phileas Fogg ne les
regrettait pas.

XV
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O� LE SAC AUX BANK-NOTES S'ALL�GE ENCORE DE
QUELQUES MILLIERS DE LIVRES

Le train s'�tait arr�t� en gare. Passepartout descendit le premier du
wagon, et fut suivi de Mr. Fogg, qui aida sa jeune compagne � mettre
pied sur le quai. Phileas Fogg comptait se rendre directement au
paquebot de Hong-Kong, afin d'y installer confortablement Mrs. Aouda,
qu'il ne voulait pas quitter, tant qu'elle serait en ce pays si
dangereux pour elle.

Au moment o� Mr. Fogg allait sortir de la gare, un policeman
s'approcha de lui et dit :

� Monsieur Phileas Fogg ?

-- C'est moi.

-- Cet homme est votre domestique ? ajouta le policeman en d�signant
Passepartout.

-- Oui.

-- Veuillez me suivre tous les deux. �

Mr. Fogg ne fit pas un mouvement qui p�t marquer en lui une surprise
quelconque. Cet agent �tait un repr�sentant de la loi, et, pour tout
Anglais, la loi est sacr�e. Passepartout, avec ses habitudes
fran�aises, voulut raisonner, mais le policeman le toucha de sa
baguette, et Phileas Fogg lui fit signe d'ob�ir.

� Cette jeune dame peut nous accompagner ? demanda Mr. Fogg.

-- Elle le peut �, r�pondit le policeman.

Le policeman conduisit Mr. Fogg, Mrs. Aouda et Passepartout vers un
palki-ghari, sorte de voiture � quatre roues et � quatre places,
attel�e de deux chevaux. On partit. Personne ne parla pendant le
trajet, qui dura vingt minutes environ.

La voiture traversa d'abord la � ville noire �, aux rues �troites,
bord�es de cahutes dans lesquelles grouillait une population
cosmopolite, sale et d�guenill�e ; puis elle passa � travers la ville
europ�enne, �gay�e de maisons de briques, ombrag�e de cocotiers,
h�riss�e de m�tures, que parcouraient d�j�, malgr� l'heure matinale,
des cavaliers �l�gants et de magnifiques attelages.

Le palki-ghari s'arr�ta devant une habitation d'apparence simple, mais
qui ne devait pas �tre affect�e aux usages domestiques. Le policeman
fit descendre ses prisonniers -- on pouvait vraiment leur donner ce
nom --, et il les conduisit dans une chambre aux fen�tres grill�es, en
leur disant :

� C'est � huit heures et demie que vous compara�trez devant le juge
Obadiah. �

Puis il se retira et ferma la porte.

� Allons ! nous sommes pris ! � s'�cria Passepartout, en se laissant
aller sur une chaise.

Mrs. Aouda, s'adressant aussit�t � Mr. Fogg, lui dit d'une voix dont
elle cherchait en vain � d�guiser l'�motion :

� Monsieur, il faut m'abandonner ! C'est pour moi que vous �tes
poursuivi ! C'est pour m'avoir sauv�e ! �

Phileas Fogg se contenta de r�pondre que cela n'�tait pas possible.
Poursuivi pour cette affaire du sutty ! Inadmissible ! Comment les
plaignants oseraient-ils se pr�senter ? Il y avait m�prise. Mr.
Fogg ajouta que, dans tous les cas, il n'abandonnerait pas la jeune
femme, et qu'il la conduirait � Hong-Kong.

� Mais le bateau part � midi ! fit observer Passepartout.

-- Avant midi nous serons � bord �, r�pondit simplement l'impassible
gentleman.

Cela fut affirm� si nettement, que Passepartout ne put s'emp�cher de
se dire � lui-m�me :

� Parbleu ! cela est certain ! avant midi nous serons � bord ! �
Mais il n'�tait pas rassur� du tout.

A huit heures et demie, la porte de la chambre s'ouvrit. Le policeman
reparut, et il introduisit les prisonniers dans la salle voisine.
C'�tait une salle d'audience, et un public assez nombreux, compos�
d'Europ�ens et d'indig�nes, en occupait d�j� le pr�toire.

Mr. Fogg, Mrs. Aouda et Passepartout s'assirent sur un banc en face
des si�ges r�serv�s au magistrat et au greffier.

Ce magistrat, le juge Obadiah, entra presque aussit�t, suivi du
greffier. C'�tait un gros homme tout rond. Il d�crocha une perruque
pendue � un clou et s'en coiffa lestement.

� La premi�re cause �, dit-il.

Mais, portant la main � sa t�te :

� H� ! ce n'est pas ma perruque !

-- En effet, monsieur Obadiah, c'est la mienne, r�pondit le greffier.

-- Cher monsieur Oysterpuf, comment voulez-vous qu'un juge puisse
rendre une bonne sentence avec la perruque d'un greffier ! �

L'�change des perruques fut fait. Pendant ces pr�liminaires,
Passepartout bouillait d'impatience, car l'aiguille lui paraissait
marcher terriblement vite sur le cadran de la grosse horloge du
pr�toire.

� La premi�re cause, reprit alors le juge Obadiah.

-- Phileas Fogg ? dit le greffier Oysterpuf.

-- Me voici, r�pondit Mr. Fogg.

-- Passepartout ?

-- Pr�sent ! r�pondit Passepartout.

-- Bien ! dit le juge Obadiah. Voil� deux jours, accus�s, que l'on
vous guette � tous les trains de Bombay.

-- Mais de quoi nous accuse-t-on ? s'�cria Passepartout, impatient�.

-- Vous allez le savoir, r�pondit le juge.

-- Monsieur, dit alors Mr. Fogg, je suis citoyen anglais, et j'ai
droit...

-- Vous a-t-on manqu� d'�gards ? demanda Mr. Obadiah.

-- Aucunement.

-- Bien ! faites entrer les plaignants. �

Sur l'ordre du juge, une porte s'ouvrit, et trois pr�tres indous
furent introduits par un huissier.

� C'est bien cela ! murmura Passepartout, ce sont ces coquins qui
voulaient br�ler notre jeune dame ! �

Les pr�tres se tinrent debout devant le juge, et le greffier lut �
haute voix une plainte en sacril�ge, formul�e contre le sieur Phileas
Fogg et son domestique, accus�s d'avoir viol� un lieu consacr� par la
religion brahmanique.

� Vous avez entendu ? demanda le juge � Phileas Fogg.

-- Oui, monsieur, r�pondit Mr. Fogg en consultant sa montre, et
j'avoue.

-- Ah ! vous avouez ?...

-- J'avoue et j'attends que ces trois pr�tres avouent � leur tour ce
qu'ils voulaient faire � la pagode de Pillaji. �

Les pr�tres se regard�rent. Ils semblaient ne rien comprendre aux
paroles de l'accus�.

� Sans doute ! s'�cria imp�tueusement Passepartout, � cette pagode de
Pillaji, devant laquelle ils allaient br�ler leur victime ! �

Nouvelle stup�faction des pr�tres, et profond �tonnement du juge
Obadiah.

� Quelle victime ? demanda-t-il. Br�ler qui ! En pleine ville de
Bombay ?

-- Bombay ? s'�cria Passepartout.

-- Sans doute. Il ne s'agit pas de la pagode de Pillaji, mais de la
pagode de Malebar-Hill, � Bombay.

-- Et comme pi�ce de conviction, voici les souliers du profanateur,
ajouta le greffier, en posant une paire de chaussures sur son bureau.

-- Mes souliers ! � s'�cria Passepartout, qui, surpris au dernier
chef, ne put retenir cette involontaire exclamation.

On devine la confusion qui s'�tait op�r�e dans l'esprit du ma�tre et
du domestique. Cet incident de la pagode de Bombay, ils l'avaient
oubli�, et c'�tait celui-l� m�me qui les amenait devant le magistrat
de Calcutta.

En effet, l'agent Fix avait compris tout le parti qu'il pouvait tirer
de cette malencontreuse affaire. Retardant son d�part de douze
heures, il s'�tait fait le conseil des pr�tres de Malebar-Hill ; il
leur avait promis des dommages-int�r�ts consid�rables, sachant bien
que le gouvernement anglais se montrait tr�s s�v�re pour ce genre de
d�lit ; puis, par le train suivant, il les avait lanc�s sur les traces
du sacril�ge. Mais, par suite du temps employ� � la d�livrance de la
jeune veuve, Fix et les Indous arriv�rent � Calcutta avant Phileas
Fogg et son domestique, que les magistrats, pr�venus par d�p�che,
devaient arr�ter � leur descente du train. Que l'on juge du
d�sappointement de Fix, quand il apprit que Phileas Fogg n'�tait point
encore arriv� dans la capitale de l'Inde. Il dut croire que son
voleur, s'arr�tant � une des stations du Peninsular-railway, s'�tait
r�fugi� dans les provinces septentrionales. Pendant vingt-quatre
heures, au milieu de mortelles inqui�tudes, Fix le guetta � la gare.
Quelle fut donc sa joie quand, ce matin m�me, il le vit descendre du
wagon, en compagnie, il est vrai, d'une jeune femme dont il ne pouvait
s'expliquer la pr�sence. Aussit�t il lan�a sur lui un policeman, et
voil� comment Mr. Fogg, Passepartout et la veuve du rajah du
Bundelkund furent conduits devant le juge Obadiah.

Et si Passepartout e�t �t� moins pr�occup� de son affaire, il aurait
aper�u, dans un coin du pr�toire, le d�tective, qui suivait le d�bat
avec un int�r�t facile � comprendre, -- car � Calcutta, comme �
Bombay, comme � Suez, le mandat d'arrestation lui manquait encore !

Cependant le juge Obadiah avait pris acte de l'aveu �chapp� �
Passepartout, qui aurait donn� tout ce qu'il poss�dait pour reprendre
ses imprudentes paroles.

� Les faits sont avou�s ? dit le juge.

-- Avou�s, r�pondit froidement Mr. Fogg.

-- Attendu, reprit le juge, attendu que la loi anglaise entend
prot�ger �galement et rigoureusement toutes les religions des
populations de l'Inde, le d�lit �tant avou� par le sieur Passepartout,
convaincu d'avoir viol� d'un pied sacril�ge le pav� de la pagode de
Malebar-Hill, � Bombay, dans la journ�e du 20 octobre, condamne ledit
Passepartout � quinze jours de prison et � une amende de trois cents
livres (7 500 F).

-- Trois cents livres ? s'�cria Passepartout, qui n'�tait
v�ritablement sensible qu'� l'amende.

-- Silence ! fit l'huissier d'une voix glapissante.

-- Et, ajouta le juge Obadiah, attendu qu'il n'est pas mat�riellement
prouv� qu'il n'y ait pas connivence entre le domestique et le ma�tre,
qu'en tout cas celui-ci doit �tre tenu responsable des gestes d'un
serviteur � ses gages, retient ledit Phileas Fogg et le condamne �
huit jours de prison et cent cinquante livres d'amende. Greffier,
appelez une autre cause ! �

Fix, dans son coin, �prouvait une indicible satisfaction. Phileas
Fogg retenu huit jours � Calcutta, c'�tait plus qu'il n'en fallait
pour donner au mandat le temps de lui arriver.

Passepartout �tait abasourdi. Cette condamnation ruinait son ma�tre.
Un pari de vingt mille livres perdu, et tout cela parce que, en vrai
badaud, il �tait entr� dans cette maudite pagode !

Phileas Fogg, aussi ma�tre de lui que si cette condamnation ne l'e�t
pas concern�, n'avait pas m�me fronc� le sourcil. Mais au moment o�
le greffier appelait une autre cause, il se leva et dit :

� J'offre caution.

-- C'est votre droit �, r�pondit le juge.

Fix se sentit froid dans le dos, mais il reprit son assurance, quand
il entendit le juge, � attendu la qualit� d'�trangers de Phileas Fogg
et de son domestique �, fixer la caution pour chacun d'eux � la somme
�norme de mille livres (25 000 F).

C'�tait deux mille livres qu'il en co�terait � Mr. Fogg, s'il ne
purgeait pas sa condamnation.

� Je paie �, dit ce gentleman.

Et du sac que portait Passepartout, il retira un paquet de bank-notes
qu'il d�posa sur le bureau du greffier.

� Cette somme vous sera restitu�e � votre sortie de prison, dit le
juge. En attendant, vous �tes libres sous caution.

-- Venez, dit Phileas Fogg � son domestique.

-- Mais, au moins, qu'ils rendent les souliers ! � s'�cria
Passepartout avec un mouvement de rage.

On lui rendit ses souliers.

� En voil� qui co�tent cher ! murmura-t-il. Plus de mille livres
chacun ! Sans compter qu'ils me g�nent ! �

Passepartout, absolument piteux, suivit Mr. Fogg, qui avait offert
son bras � la jeune femme. Fix esp�rait encore que son voleur ne se
d�ciderait jamais � abandonner cette somme de deux mille livres et
qu'il ferait ses huit jours de prison. Il se jeta donc sur les traces
de Fogg.

Mr. Fogg prit une voiture, dans laquelle Mrs. Aouda, Passepartout et
lui mont�rent aussit�t. Fix courut derri�re la voiture, qui s'arr�ta
bient�t sur l'un des quais de la ville.

A un demi-mille en rade, le _Rangoon_ �tait mouill�, son pavillon de
partance hiss� en t�te de m�t. Onze heures sonnaient. Mr. Fogg
�tait en avance d'une heure. Fix le vit descendre de voiture et
s'embarquer dans un canot avec Mrs. Aouda et son domestique. Le
d�tective frappa la terre du pied.

� Le gueux ! s'�cria-t-il, il part ! Deux mille livres sacrifi�es !
Prodigue comme un voleur ! Ah ! je le filerai jusqu'au bout du monde
s'il le faut ; mais du train dont il va, tout l'argent du vol y aura
pass�! �

L'inspecteur de police �tait fond� � faire cette r�flexion. En effet,
depuis qu'il avait quitt� Londres, tant en frais de voyage qu'en
primes, en achat d'�l�phant, en cautions et en amendes, Phileas Fogg
avait d�j� sem� plus de cinq mille livres (125 000 F) sur sa route, et
le tant pour cent de la somme recouvr�e, attribu� aux d�tectives,
allait diminuant toujours.

XVI
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O� FIX N'A PAS L'AIR DE CONNA�TRE DU TOUT LES
CHOSES DONT ON LUI PARLE

Le _Rangoon_, l'un des paquebots que la Compagnie p�ninsulaire et
orientale emploie au service des mers de la Chine et du Japon, �tait
un steamer en fer, � h�lice, jaugeant brut dix-sept cent soixante-dix
tonnes, et d'une force nominale de quatre cents chevaux. Il �galait
le _Mongolia_ en vitesse, mais non en confortable. Aussi Mrs. Aouda
ne fut-elle point aussi bien install�e que l'e�t d�sir� Phileas Fogg.
Apr�s tout, il ne s'agissait que d'une travers�e de trois mille cinq
cents milles, soit de onze � douze jours, et la jeune femme ne se
montra pas une difficile passag�re.

Pendant les premiers jours de cette travers�e, Mrs. Aouda fit plus
ample connaissance avec Phileas Fogg. En toute occasion, elle lui
t�moignait la plus vive reconnaissance. Le flegmatique gentleman
l'�coutait, en apparence au moins, avec la plus extr�me froideur, sans
qu'une intonation, un geste d�cel�t en lui la plus l�g�re �motion. Il
veillait � ce que rien ne manqu�t � la jeune femme. A de certaines
heures il venait r�guli�rement, sinon causer, du moins l'�couter. Il
accomplissait envers elle les devoirs de la politesse la plus stricte,
mais avec la gr�ce et l'impr�vu d'un automate dont les mouvements
auraient �t� combin�s pour cet usage. Mrs. Aouda ne savait trop que
penser, mais Passepartout lui avait un peu expliqu� l'excentrique
personnalit� de son ma�tre. Il lui avait appris quelle gageure
entra�nait ce gentleman autour du monde. Mrs. Aouda avait souri ;
mais apr�s tout, elle lui devait la vie, et son sauveur ne pouvait
perdre � ce qu'elle le v�t � travers sa reconnaissance.

Mrs. Aouda confirma le r�cit que le guide indou avait fait de sa
touchante histoire. Elle �tait, en effet, de cette race qui tient le
premier rang parmi les races indig�nes. Plusieurs n�gociants parsis
ont fait de grandes fortunes aux Indes, dans le commerce des cotons.
L'un d'eux, Sir James Jejeebhoy, a �t� anobli par le gouvernement
anglais, et Mrs. Aouda �tait parente de ce riche personnage qui
habitait Bombay. C'�tait m�me un cousin de Sir Jejeebhoy, l'honorable
Jejeeh, qu'elle comptait rejoindre � Hong-Kong. Trouverait-elle pr�s
de lui refuge et assistance ? Elle ne pouvait l'affirmer. A quoi Mr.
Fogg r�pondait qu'elle n'e�t pas � s'inqui�ter, et que tout
s'arrangerait math�matiquement ! Ce fut son mot.

La jeune femme comprenait-elle cet horrible adverbe ? On ne sait.
Toutefois, ses grands yeux se fixaient sur ceux de Mr. Fogg, ses
grands yeux � limpides comme les lacs sacr�s de l'Himalaya � ! Mais
l'intraitable Fogg, aussi boutonn� que jamais, ne semblait point homme
� se jeter dans ce lac.

Cette premi�re partie de la travers�e du _Rangoon_ s'accomplit dans
des conditions excellentes. Le temps �tait maniable. Toute cette
portion de l'immense baie que les marins appellent les � brasses du
Bengale � se montra favorable � la marche du paquebot. Le _Rangoon_
eut bient�t connaissance du Grand-Andaman, la principale du groupe,
que sa pittoresque montagne de Saddle-Peak, haute de deux mille quatre
cents pieds, signale de fort loin aux navigateurs.

La c�te fut prolong�e d'assez pr�s. Les sauvages Papouas de l'�le ne
se montr�rent point. Ce sont des �tres plac�s au dernier degr� de
l'�chelle humaine, mais dont on fait � tort des anthropophages.

Le d�veloppement panoramique de ces �les �tait superbe. D'immenses
for�ts de lataniers, d'arecs, de bambousiers, de muscadiers, de tecks,
de gigantesques mimos�es, de foug�res arborescentes, couvraient le
pays en premier plan, et en arri�re se profilait l'�l�gante silhouette
des montagnes. Sur la c�te pullulaient par milliers ces pr�cieuses
salanganes, dont les nids comestibles forment un mets recherch� dans
le C�leste Empire. Mais tout ce spectacle vari�, offert aux regards
par le groupe des Andaman, passa vite, et le _Rangoon_ s'achemina
rapidement vers le d�troit de Malacca, qui devait lui donner acc�s
dans les mers de la Chine.

Que faisait pendant cette travers�e l'inspecteur Fix, si
malencontreusement entra�n� dans un voyage de circumnavigation ? Au
d�part de Calcutta, apr�s avoir laiss� des instructions pour que le
mandat, s'il arrivait enfin, lui f�t adress� � Hong-Kong, il avait pu
s'embarquer � bord du _Rangoon_ sans avoir �t� aper�u de Passepartout,
et il esp�rait bien dissimuler sa pr�sence jusqu'� l'arriv�e du
paquebot. En effet, il lui e�t �t� difficile d'expliquer pourquoi il
se trouvait � bord, sans �veiller les soup�ons de Passepartout, qui
devait le croire � Bombay. Mais il fut amen� � renouer connaissance
avec l'honn�te gar�on par la logique m�me des circonstances.
Comment ? On va le voir.

Toutes les esp�rances, tous les d�sirs de l'inspecteur de police,
�taient maintenant concentr�s sur un unique point du monde, Hong-Kong,
car le paquebot s'arr�tait trop peu de temps � Singapore pour qu'il
p�t op�rer en cette ville. C'�tait donc � Hong-Kong que l'arrestation
du voleur devait se faire, ou le voleur lui �chappait, pour ainsi
dire, sans retour.

En effet, Hong-Kong �tait encore une terre anglaise, mais la derni�re
qui se rencontr�t sur le parcours. Au-del�, la Chine, le Japon,
l'Am�rique offraient un refuge � peu pr�s assur� au sieur Fogg. A
Hong-Kong, s'il y trouvait enfin le mandat d'arrestation qui courait
�videmment apr�s lui, Fix arr�tait Fogg et le remettait entre les
mains de la police locale. Nulle difficult�. Mais apr�s Hong-Kong,
un simple mandat d'arrestation ne suffirait plus. Il faudrait un acte
d'extradition. De l� retards, lenteurs, obstacles de toute nature,
dont le coquin profiterait pour �chapper d�finitivement. Si
l'op�ration manquait � Hong-Kong, il serait, sinon impossible, du
moins bien difficile, de la reprendre avec quelque chance de succ�s.

� Donc, se r�p�tait Fix pendant ces longues heures qu'il passait dans
sa cabine, donc, ou le mandat sera � Hong-Kong, et j'arr�te mon homme,
ou il n'y sera pas, et cette fois il faut � tout prix que je retarde
son d�part ! J'ai �chou� � Bombay, j'ai �chou� � Calcutta ! Si je
manque mon coup � Hong-Kong, je suis perdu de r�putation ! Co�te que
co�te, il faut r�ussir. Mais quel moyen employer pour retarder, si
cela est n�cessaire, le d�part de ce maudit Fogg ? �

En dernier ressort, Fix �tait bien d�cid� � tout avouer �
Passepartout, � lui faire conna�tre ce ma�tre qu'il servait et dont il
n'�tait certainement pas le complice. Passepartout, �clair� par cette
r�v�lation, devant craindre d'�tre compromis, se rangerait sans doute
� lui, Fix. Mais enfin c'�tait un moyen hasardeux, qui ne pouvait
�tre employ� qu'� d�faut de tout autre. Un mot de Passepartout � son
ma�tre e�t suffi � compromettre irr�vocablement l'affaire.

L'inspecteur de police �tait donc extr�mement embarrass�, quand la
pr�sence de Mrs. Aouda � bord du _Rangoon_, en compagnie de Phileas
Fogg, lui ouvrit de nouvelles perspectives.

Quelle �tait cette femme ? Quel concours de circonstances en avait
fait la compagne de Fogg ? C'�tait �videmment entre Bombay et
Calcutta que la rencontre avait eu lieu. Mais en quel point de la
p�ninsule ? �tait-ce le hasard qui avait r�uni Phileas Fogg et la
jeune voyageuse ? Ce voyage � travers l'Inde, au contraire,
n'avait-il pas �t� entrepris par ce gentleman dans le but de rejoindre
cette charmante personne ? car elle �tait charmante ! Fix l'avait
bien vu dans la salle d'audience du tribunal de Calcutta.

On comprend � quel point l'agent devait �tre intrigu�. Il se demanda
s'il n'y avait pas dans cette affaire quelque criminel enl�vement.
Oui ! cela devait �tre ! Cette id�e s'incrusta dans le cerveau de
Fix, et il reconnut tout le parti qu'il pouvait tirer de cette
circonstance. Que cette jeune femme f�t mari�e ou non, il y avait
enl�vement, et il �tait possible, � Hong-Kong, de susciter au
ravisseur des embarras tels, qu'il ne p�t s'en tirer � prix d'argent.

Mais il ne fallait pas attendre l'arriv�e du _Rangoon_ � Hong-Kong.
Ce Fogg avait la d�testable habitude de sauter d'un bateau dans un
autre, et, avant que l'affaire f�t entam�e, il pouvait �tre d�j� loin.

L'important �tait donc de pr�venir les autorit�s anglaises et de
signaler le passage du _Rangoon_ avant son d�barquement. Or, rien
n'�tait plus facile, puisque le paquebot faisait escale � Singapore,
et que Singapore est reli�e � la c�te chinoise par un fil
t�l�graphique.

Toutefois, avant d'agir et pour op�rer plus s�rement, Fix r�solut
d'interroger Passepartout. Il savait qu'il n'�tait pas tr�s difficile
de faire parler ce gar�on, et il se d�cida � rompre l'incognito qu'il
avait gard� jusqu'alors. Or, il n'y avait pas de temps � perdre. On
�tait au 30 octobre, et le lendemain m�me le _Rangoon_ devait rel�cher
� Singapore.

Donc, ce jour-l�, Fix, sortant de sa cabine, monta sur le pont, dans
l'intention d'aborder Passepartout � le premier � avec les marques de
la plus extr�me surprise. Passepartout se promenait � l'avant, quand
l'inspecteur se pr�cipita vers lui, s'�criant :

� Vous, sur le _Rangoon_ !

-- Monsieur Fix � bord ! r�pondit Passepartout, absolument surpris,
en reconnaissant son compagnon de travers�e du _Mongolia_. Quoi ! je
vous laisse � Bombay, et je vous retrouve sur la route de Hong-Kong !
Mais vous faites donc, vous aussi, le tour du monde ?

-- Non, non, r�pondit Fix, et je compte m'arr�ter � Hong-Kong, -- au
moins quelques jours.

-- Ah ! dit Passepartout, qui parut un instant �tonn�. Mais comment
ne vous ai-je pas aper�u � bord depuis notre d�part de Calcutta ?

-- Ma foi, un malaise... un peu de mal de mer... Je suis rest�
couch� dans ma cabine... Le golfe du Bengale ne me r�ussit pas aussi
bien que l'oc�an Indien. Et votre ma�tre, Mr. Phileas Fogg ?

-- En parfaite sant�, et aussi ponctuel que son itin�raire ! Pas un
jour de retard ! Ah ! monsieur Fix, vous ne savez pas cela, vous,
mais nous avons aussi une jeune dame avec nous.

-- Une jeune dame ? � r�pondit l'agent, qui avait parfaitement l'air
de ne pas comprendre ce que son interlocuteur voulait dire.

Mais Passepartout l'eut bient�t mis au courant de son histoire. Il
raconta l'incident de la pagode de Bombay, l'acquisition de l'�l�phant
au prix de deux mille livres, l'affaire du sutty, l'enl�vement
d'Aouda, la condamnation du tribunal de Calcutta, la libert� sous
caution. Fix, qui connaissait la derni�re partie de ces incidents,
semblait les ignorer tous, et Passepartout se laissait aller au charme
de narrer ses aventures devant un auditeur qui lui marquait tant
d'int�r�t.

� Mais, en fin de compte, demanda Fix, est-ce que votre ma�tre a
l'intention d'emmener cette jeune femme en Europe ?

-- Non pas, monsieur Fix, non pas ! Nous allons tout simplement la
remettre aux soins de l'un de ses parents, riche n�gociant de
Hong-Kong. �

� Rien � faire ! � se dit le d�tective en dissimulant son
d�sappointement. � Un verre de gin, monsieur Passepartout ?

-- Volontiers, monsieur Fix. C'est bien le moins que nous buvions �
notre rencontre � bord du _Rangoon_ ! �

XVII
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O� IL EST QUESTION DE CHOSES ET D'AUTRES PENDANT LA TRAVERS�E
DE SINGAPORE A HONG-KONG

Depuis ce jour, Passepartout et le d�tective se rencontr�rent
fr�quemment, mais l'agent se tint dans une extr�me r�serve vis-�-vis
de son compagnon, et il n'essaya point de le faire parler. Une ou
deux fois seulement, il entrevit Mr. Fogg, qui restait volontiers
dans le grand salon du _Rangoon_, soit qu'il t�nt compagnie � Mrs.
Aouda, soit qu'il jou�t au whist, suivant son invariable habitude.

Quant � Passepartout, il s'�tait pris tr�s s�rieusement � m�diter sur
le singulier hasard qui avait mis, encore une fois, Fix sur la route
de son ma�tre. Et, en effet, on e�t �t� �tonn� � moins. Ce
gentleman, tr�s aimable, tr�s complaisant � coup s�r, que l'on
rencontre d'abord � Suez, qui s'embarque sur le _Mongolia_, qui
d�barque � Bombay, o� il dit devoir s�journer, que l'on retrouve sur
le _Rangoon_, faisant route pour Hong-Kong, en un mot, suivant pas �
pas l'itin�raire de Mr. Fogg, cela valait la peine qu'on y r�fl�ch�t.
Il y avait l� une concordance au moins bizarre. A qui en avait ce
Fix ? Passepartout �tait pr�t a parier ses babouches -- il les avait
pr�cieusement conserv�es -- que le Fix quitterait Hong-Kong en m�me
temps qu'eux, et probablement sur le m�me paquebot.

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