“Soit,” rÃpondit Mr. Fogg. “Je m’arrà terai à Plum-Creek.”
“Et je crois mà me que vous y resterez!” ajouta l’AmÃricain avec une insolence sans pareille.
“Qui sait, monsieur?” rÃpondit Mr. Fogg, et il rentra dans son wagon, aussi froid que d’habitude.
LÃ, le gentleman commenáa par rassurer Mrs. Aouda, lui disant que les fanfarons n’Ãtaient jamais à craindre. Puis il pria Fix de lui servir de tÃmoin dans la rencontre qui allait avoir lieu. Fix ne pouvait refuser, et Phileas Fogg reprit tranquillement son jeu interrompu, en jouant pique avec un calme parfait.
A onze heures, le sifflet de la locomotive annonáa l’approche de la station de Plum-Creek. Mr. Fogg se leva, et, suivi de Fix, il se rendit sur la passerelle. Passepartout l’accompagnait, portant une paire de revolvers. Mrs. Aouda Ãtait restÃe dans le wagon, pÃle comme une morte.
En ce moment, la porte de l’autre wagon s’ouvrit, et le colonel Proctor apparut Ãgalement sur la passerelle, suivi de son tÃmoin, un Yankee de sa trempe. Mais à l’instant oó les deux adversaires allaient descendre sur la voie, le conducteur accourut et leur cria:
“On ne descend pas, messieurs.”
“Et pourquoi?” demanda le colonel.
“Nous avons vingt minutes de retard, et le train ne s’arrà te pas.”
“Mais je dois me battre avec monsieur.”
“Je le regrette,” rÃpondit l’employÃ, “mais nous repartons immÃdiatement. Voici la cloche qui sonne!”
La cloche sonnait, en effet, et le train se remit en route.
“Je suis vraiment dÃsolÃ,” messieurs, “dit alors le conducteur. En toute autre circonstance, j’aurai pu vous obliger. Mais, apräs tout, puisque vous n’avez pas eu le temps de vous battre ici, qui vous empà che de vous battre en route?”
“Cela ne conviendra peut-à tre pas à monsieur!” dit le colonel Proctor d’un air goguenard.
“Cela me convient parfaitement,” rÃpondit Phileas Fogg.
“Allons, dÃcidÃment, nous sommes en AmÃrique!” pensa Passepartout, et le conducteur de train est un gentleman du meilleur monde!”
Et ce disant il suivit son maåtre.
Les deux adversaires, leurs tÃmoins, prÃcÃdÃs du conducteur, se rendirent, en passant d’un wagon à l’autre, à l’arriäre du train. Le dernier wagon n’Ãtait occupà que par une dizaine de voyageurs. Le conducteur leur demanda s’ils voulaient bien, pour quelques instants, laisser la place libre à deux gentlemen qui avaient une affaire d’honneur à vider.
Comment donc! Mais les voyageurs Ãtaient trop heureux de pouvoir à tre agrÃables aux deux gentlemen, et ils se retirärent sur les passerelles.
Ce wagon, long d’une cinquantaine de pieds, se prà tait träs convenablement à la circonstance. Les deux adversaires pouvaient marcher l’un sur l’autre entre les banquettes et s’arquebuser à leur aise. Jamais duel ne fut plus facile à rÃgler. Mr. Fogg et le colonel Proctor, munis chacun de deux revolvers à six coups, enträrent dans le wagon. Leurs tÃmoins, restÃs en dehors, les y enfermärent.
Au premier coup de sifflet de la locomotive, ils devaient commencer le feu… Puis, apräs un laps de deux minutes, on retirerait du wagon ce qui resterait des deux gentlemen.
Rien de plus simple en vÃritÃ. C’Ãtait mà me si simple, que Fix et Passepartout sentaient leur coeur battre à se briser.
On attendait donc le coup de sifflet convenu, quand soudain des cris sauvages retentirent. Des dÃtonations les accompagnärent, mais elles ne venaient point du wagon rÃservà aux duellistes. Ces dÃtonations se prolongeaient, au contraire, jusqu’à l’avant et sur toute la ligne du train. Des cris de frayeur se faisaient entendre à l’intÃrieur du convoi.
Le colonel Proctor et Mr. Fogg, revolver au poing, sortirent aussitìt du wagon et se prÃcipitärent vers l’avant, oó retentissaient plus bruyamment les dÃtonations et les cris.
Ils avaient compris que le train Ãtait attaquà par une bande de Sioux.
Ces hardis Indiens n’en Ãtaient pas à leur coup d’essai, et plus d’une fois dÃjà ils avaient arrà tà les convois. Suivant leur habitude, sans attendre l’arrà t du train, s’Ãlanáant sur les marchepieds au nombre d’une centaine, ils avaient escaladà les wagons comme fait un clown d’un cheval au galop.
Ces Sioux Ãtaient munis de fusils. De là les dÃtonations auxquelles les voyageurs, presque tous armÃs, ripostaient par des coups de revolver. Tout d’abord, les Indiens s’Ãtaient prÃcipitÃs sur la machine. Le mÃcanicien et le chauffeur avaient Ãtà à demi assommÃs à coups de casse-tà te. Un chef sioux, voulant arrà ter le train, mais ne sachant pas manoeuvrer la manette du rÃgulateur, avait largement ouvert l’introduction de la vapeur au lieu de la fermer, et la locomotive, emportÃe, courait avec une vitesse effroyable.
En mà me temps, les Sioux avaient envahi les wagons, ils couraient comme des singes en fureur sur les impÃriales, ils enfonáaient les portiäres et luttaient corps à corps avec les voyageurs. Hors du wagon de bagages, forcà et pillÃ, les colis Ãtaient prÃcipitÃs sur la voie. Cris et coups de feu ne discontinuaient pas.
Cependant les voyageurs se dÃfendaient avec courage. Certains wagons, barricadÃs, soutenaient un siäge, comme de vÃritables forts ambulants, emportÃs avec une rapidità de cent milles à l’heure.
Däs le dÃbut de l’attaque, Mrs. Aouda s’Ãtait courageusement comportÃe. Le revolver à la main, elle se dÃfendait hÃroãquement, tirant à travers les vitres brisÃes, lorsque quelque sauvage se prÃsentait à elle. Une vingtaine de Sioux, frappÃs à mort, Ãtaient tombÃs sur la voie, et les roues des wagons Ãcrasaient comme des vers ceux d’entre eux qui glissaient sur les rails du haut des passerelles. Plusieurs voyageurs, griävement atteints par les balles ou les casse-tà te, gisaient sur les banquettes.
Cependant il fallait en finir. Cette lutte durait dÃjà depuis dix minutes, et ne pouvait que se terminer à l’avantage des Sioux, si le train ne s’arrà tait pas. En effet, la station du fort Kearney n’Ãtait pas à deux milles de distance. Là se trouvait un poste amÃricain; mais ce poste passÃ, entre le fort Kearney et la station suivante les Sioux seraient les maÃ¥tres du train.
Le conducteur se battait aux cìtÃs de Mr. Fogg, quand une balle le renversa. En tombant, cet homme s’Ãcria:
“Nous sommes perdus, si le train ne s’arrà te pas avant cinq minutes!”
“Il s’arrà tera!” dit Phileas Fogg, qui voulut s’Ãlancer hors du wagon.
“Restez, monsieur,” lui cria Passepartout. “Cela me regarde!”
Phileas Fogg n’eut pas le temps d’arrà ter ce courageux garáon, qui, ouvrant une portiäre sans à tre vu des Indiens, parvint à se glisser sous le wagon. Et alors, tandis que la lutte continuait, pendant que les balles se croisaient au-dessus de sa tà te, retrouvant son agilitÃ, sa souplesse de clown, se faufilant sous les wagons, s’accrochant aux chaÃ¥nes, s’aidant du levier des freins et des longerons des chÃssis, rampant d’une voiture à l’autre avec une adresse merveilleuse, il gagna ainsi l’avant du train. Il n’avait pas Ãtà vu, il n’avait pu l’à tre.
LÃ, suspendu d’une main entre le wagon des bagages et le tender, de l’autre il dÃcrocha les chaÃ¥nes de sñretÃ; mais par suite de la traction opÃrÃe, il n’aurait jamais pu parvenir à dÃvisser la barre d’attelage, si une secousse que la machine Ãprouva n’eñt fait sauter cette barre, et le train, dÃtachÃ, resta peu à peu en arriäre, tandis que la locomotive s’enfuyait avec une nouvelle vitesse.
Emportà par la force acquise, le train roula encore pendant quelques minutes, mais les freins furent manoeuvrÃs à l’intÃrieur des wagons, et le convoi s’arrà ta enfin, à moins de cent pas de la station de Kearney.
LÃ, les soldats du fort, attirÃs par les coups de feu, accoururent en hÃte. Les Sioux ne les avaient pas attendus, et, avant l’arrà t complet du train, toute la bande avait dÃcampÃ.
Mais quand les voyageurs se comptärent sur le quai de la station, ils reconnurent que plusieurs manquaient à l’appel, et entre autres le courageux Franáais dont le dÃvouement venait de les sauver.
XXX
DANS LEQUEL PHILEAS FOGG FAIT TOUT SIMPLEMENT SON DEVOIR
Trois voyageurs, Passepartout compris, avaient disparu. Avaient-ils Ãtà tuÃs dans la lutte? Etaient-ils prisonniers des Sioux? On ne pouvait encore le savoir.
Les blessÃs Ãtaient assez nombreux, mais on reconnut qu’aucun n’Ãtait atteint mortellement. Un däs plus griävement frappÃ, c’Ãtait le colonel Proctor, qui s’Ãtait bravement battu, et qu’une balle à l’aine avait renversÃ. Il fut transportà à la gare avec d’autres voyageurs, dont l’Ãtat rÃclamait des soins immÃdiats.
Mrs. Aouda Ãtait sauve. Phileas Fogg, qui ne s’Ãtait pas ÃpargnÃ, n’avait pas une Ãgratignure. Fix Ãtait blessà au bras, blessure sans importance. Mais Passepartout manquait, et des larmes coulaient des yeux de la jeune femme.
Cependant tous les voyageurs avaient quittà le train. Les roues des wagons Ãtaient tachÃes de sang. Aux moyeux et aux rayons pendaient d’informes lambeaux de chair. On voyait à perte de vue sur la plaine blanche de longues traÃ¥nÃes rouges. Les derniers Indiens disparaissaient alors dans le sud, du cìtà de Republican-river.
Mr. Fogg, les bras croisÃs, restait immobile. Il avait une grave dÃcision à prendre. Mrs. Aouda, präs de lui, le regardait sans prononcer une parole…Il comprit ce regard. Si son serviteur Ãtait prisonnier, ne devait-il pas tout risquer pour l’arracher aux Indiens?…
“Je le retrouverai mort ou vivant,” dit-il simplement à Mrs. Aouda.
“Ah! monsieur… monsieur Fogg!” s’Ãcria la jeune femme, en saisissant les mains de son compagnon qu’elle couvrit de larmes.
“Vivant!” ajouta Mr. Fogg, “si nous ne perdons pas une minute!”
Par cette rÃsolution, Phileas Fogg se sacrifiait tout entier. Il venait de prononcer sa ruine. Un seul jour de retard lui faisait manquer le paquebot à New York. Son pari Ãtait irrÃvocablement perdu. Mais devant cette pensÃe: C’est mon devoir! il n’avait pas hÃsitÃ.
Le capitaine commandant le fort Kearney Ãtait lÃ. Ses soldats — une centaine d’hommes environ — s’Ãtaient mis sur la dÃfensive pour le cas oó les Sioux auraient dirigà une attaque directe contre la gare.
“Monsieur,” dit Mr. Fogg au capitaine, “trois voyageurs ont disparu.”
“Morts?” demanda le capitaine.
“Morts ou prisonniers,” rÃpondit Phileas Fogg. “LÃ est une incertitude qu’il faut faire cesser. Votre intention est-elle de poursuivre les Sioux?”
“Cela est grave, monsieur,” dit le capitaine. “Ces Indiens peuvent fuir jusqu’au-delà de l’Arkansas! Je ne saurais abandonner le fort qui m’est confiÃ.”
“Monsieur,” reprit Phileas Fogg, “il s’agit de la vie de trois hommes.”
“Sans doute… mais puis-je risquer la vie de cinquante pour en sauver trois?”
“Je ne sais si vous le pouvez, monsieur, mais vous le devez.”
“Monsieur,” rÃpondit le capitaine, “personne ici n’a à m’apprendre quel est mon devoir.”
“Soit,” dit froidement Phileas Fogg. “J’irai seul!”
“Vous, monsieur!” s’Ãcria Fix, qui s’Ãtait approchÃ, “aller seul à la poursuite des Indiens!”
“Voulez-vous donc que je laisse pÃrir ce malheureux, Ã qui tout ce qui est vivant ici doit la vie? J’irai.”
“Eh bien, non, vous n’irez pas seul!” s’Ãcria le capitaine, Ãmu malgrà lui. “Non! Vous à tes un brave coeur!… Trente hommes de bonne volontÃ!” ajouta-t-il en se tournant vers ses soldats.
Toute la compagnie s’avanáa en masse. Le capitaine n’eut qu’à choisir parmi ces braves gens. Trente soldats furent dÃsignÃs, et un vieux sergent se mit à leur tà te.
“Merci, capitaine! dit Mr. Fogg.
“Vous me permettrez de vous accompagner?” demanda Fix au gentleman.
“Vous ferez comme il vous plaira,” monsieur, lui rÃpondit Phileas Fogg. “Mais si vous voulez me rendre service, vous resterez präs de Mrs. Aouda. Au cas oó il m’arriverait malheur…”
Une pÃleur subite envahit la figure de l’inspecteur de police. Se sÃparer de l’homme qu’il avait suivi pas à pas et avec tant de persistance! Le laisser s’aventurer ainsi dans ce dÃsert! Fix regarda attentivement le gentleman, et, quoi qu’il en eñt, malgrà ses prÃventions, en dÃpit du combat qui se livrait en lui, il baissa les yeux devant ce regard calme et franc.
“Je resterai”, dit-il.
Quelques instants apräs, Mr. Fogg avait serrà la main de la jeune femme; puis, apräs lui avoir remis son prÃcieux sac de voyage, il partait avec le sergent et sa petite troupe.
Mais avant de partir, il avait dit aux soldats:
“Mes amis, il y a mille livres pour vous si nous sauvons les prisonniers!”
Il Ãtait alors midi et quelques minutes.
Mrs. Aouda s’Ãtait retirÃe dans une chambre de la gare, et lÃ, seule, elle attendait, songeant à Phileas Fogg, à cette gÃnÃrosità simple et grande, à ce tranquille courage. Mr. Fogg avait sacrifià sa fortune, et maintenant il jouait sa vie, tout cela sans hÃsitation, par devoir, sans phrases. Phileas Fogg Ãtait un hÃros à ses yeux.
L’inspecteur Fix, lui, ne pensait pas ainsi, et il ne pouvait contenir son agitation. Il se promenait fÃbrilement sur le quai de la gare. Un moment subjuguÃ, il redevenait lui-mà me. Fogg parti, il comprenait la sottise qu’il avait faite de le laisser partir. Quoi! cet homme qu’il venait de suivre autour du monde, il avait consenti à s’en sÃparer! Sa nature reprenait le dessus, il s’incriminait, il s’accusait, il se traitait comme s’il eñt Ãtà le directeur de la police mÃtropolitaine, admonestant un agent pris en flagrant dÃlit de naãvetÃ.
“J’ai Ãtà inepte!” pensait-il. “L’autre lui aura appris qui j’Ãtais! Il est parti, il ne reviendra pas! Oó le reprendre maintenant? Mais comment ai-je pu me laisser fasciner ainsi, moi, Fix, moi, qui ai en poche son ordre d’arrestation! DÃcidÃment je ne suis qu’une bà te!”
Ainsi raisonnait l’inspecteur de police, tandis que les heures s’Ãcoulaient si lentement à son grÃ. Il ne savait que faire. Quelquefois, il avait envie de tout dire à Mrs. Aouda. Mais il comprenait comment il serait reáu par la jeune femme. Quel parti prendre? Il Ãtait tentà de s’en aller à travers les longues plaines blanches, à la poursuite de ce Fogg! Il ne lui semblait pas impossible de le retrouver. Les pas du dÃtachement Ãtaient encore imprimÃs sur la neige!… Mais bientìt, sous une couche nouvelle, toute empreinte s’effaáa.
Alors le dÃcouragement prit Fix. Il Ãprouva comme une insurmontable envie d’abandonner la partie. Or, prÃcisÃment, cette occasion de quitter la station de Kearney et de poursuivre ce voyage, si fÃcond en dÃconvenues, lui fut offerte.
En effet, vers deux heures apräs midi, pendant que la neige tombait à gros flocons, on entendit de longs sifflets qui venaient de l’est. Une Ãnorme ombre, prÃcÃdÃe d’une lueur fauve, s’avanáait lentement, considÃrablement grandie par les brumes, qui lui donnaient un aspect fantastique.
Cependant on n’attendait encore aucun train venant de l’est. Les secours rÃclamÃs par le tÃlÃgraphe ne pouvaient arriver sitìt, et le train d’Omaha à San Francisco ne devait passer que le lendemain. — On fut bientìt fixÃ.
Cette locomotive qui marchait à petite vapeur, en jetant de grands coups de sifflet, c’Ãtait celle qui, apräs avoir Ãtà dÃtachÃe du train, avait continuà sa route avec une si effrayante vitesse, emportant le chauffeur et le mÃcanicien inanimÃs. Elle avait couru sur les rails pendant plusieurs milles; puis, le feu avait baissÃ, faute de combustible; la vapeur s’Ãtait dÃtendue, et une heure apräs, ralentissant peu à peu sa marche, la machine s’arrà tait enfin à vingt milles au-delà de la station de Kearney.
Ni le mÃcanicien ni le chauffeur n’avaient succombÃ, et, apräs un Ãvanouissement assez prolongÃ, ils Ãtaient revenus à eux.
La machine Ãtait alors arrà tÃe. Quand il se vit dans le dÃsert, la locomotive seule, n’ayant plus de wagons à sa suite, le mÃcanicien comprit ce qui s’Ãtait passÃ. Comment la locomotive avait Ãtà dÃtachÃe du train, il ne put le deviner, mais il n’Ãtait pas douteux, pour lui, que le train, restà en arriäre, se trouvÃt en dÃtresse. Le mÃcanicien n’hÃsita pas sur ce qu’il devait faire. Continuer la route dans la direction d’Omaha Ãtait prudent; retourner vers le train, que les Indiens pillaient peut-à tre encore, Ãtait dangereux…
N’importe! Des pelletÃes de charbon et de bois furent engouffrÃes dans le foyer de sa chaudiäre, le feu se ranima, la pression monta de nouveau, et, vers deux heures apräs midi, la machine revenait en arriäre vers la station de Kearney. C’Ãtait elle qui sifflait dans la brume.
Ce fut une grande satisfaction pour les voyageurs, quand ils virent la locomotive se mettre en tà te du train. Ils allaient pouvoir continuer ce voyage si malheureusement interrompu.
A l’arrivÃe de la machine, Mrs. Aouda avait quittà la gare, et s’adressant au conducteur:
“Vous allez partir?” lui demanda-t-elle.
“A l’instant, madame.”
“Mais ces prisonniers… nos malheureux compagnons…”
“Je ne puis interrompre le service,” rÃpondit le conducteur. “Nous avons dÃjà trois heures de retard.”
“Et quand passera l’autre train venant de San Francisco?”
“Demain soir, madame.”
“Demain soir! mais il sera trop tard. Il faut attendre…” .
“C’est impossible,” rÃpondit le conducteur. “Si vous voulez partir, montez en voiture.”
“Je ne partirai pas,” rÃpondit la jeune femme. Fix avait entendu cette conversation. Quelques instants auparavant, quand tout moyen de locomotion lui manquait, il Ãtait dÃcidà à quitter Kearney, et maintenant que le train Ãtait lÃ, prà t à s’Ãlancer, qu’il n’avait plus qu’à reprendre sa place dans le wagon, une irrÃsistible force le rattachait au sol. Ce quai de la gare lui brñlait les pieds, et il ne pouvait s’en arracher. Le combat recommenáait en lui. La coläre de l’insuccäs l’Ãtouffait. Il voulait lutter jusqu’au bout.
Cependant les voyageurs et quelques blessÃs — entre autres le colonel Proctor, dont l’Ãtat Ãtait grave — avaient pris place dans les wagons. On entendait les bourdonnements de la chaudiäre surchauffÃe, et la vapeur s’Ãchappait par les soupapes. Le mÃcanicien siffla, le train se mit en marche, et disparut bientìt, mà lant sa fumÃe blanche au tourbillon des neiges.
L’inspecteur Fix Ãtait restÃ.
Quelques heures s’Ãcoulärent. Le temps Ãtait fort mauvais, le froid träs vif. Fix, assis sur un banc dans la gare, restait immobile. On eñt pu croire qu’il dormait. Mrs. Aouda, malgrà la rafale, quittait à chaque instant la chambre qui avait Ãtà mise à sa disposition. Elle venait à l’extrÃmità du quai, cherchant à voir à travers la tempà te de neige, voulant percer cette brume qui rÃduisait l’horizon autour d’elle, Ãcoutant si quelque bruit se ferait entendre. Mais rien. Elle rentrait alors, toute transie, pour revenir quelques moments plus tard, et toujours inutilement.
Le soir se fit. Le petit dÃtachement n’Ãtait pas de retour. Oó Ãtait-il en ce moment? Avait-il pu rejoindre les Indiens? Y avait-il eu lutte, ou ces soldats, perdus dans la brume, erraient-ils au hasard? Le capitaine du fort Kearney Ãtait träs inquiet, bien qu’il ne voulñt rien laisser paraÃ¥tre de son inquiÃtude.
La nuit vint, la neige tomba moins abondamment, mais l’intensità du froid s’accrut. Le regard le plus intrÃpide n’eñt pas considÃrà sans Ãpouvante cette obscure immensitÃ. Un absolu silence rÃgnait sur la plaine. Ni le vol d’un oiseau, ni la passÃe d’un fauve n’en troublait le calme infini.
Pendant toute cette nuit, Mrs. Aouda, l’esprit plein de pressentiments sinistres, le coeur rempli d’angoisses, erra sur la lisiäre de la prairie. Son imagination l’emportait au loin et lui montrait mille dangers. Ce qu’elle souffrit pendant ces longues heures ne saurait s’exprimer.
Fix Ãtait toujours immobile à la mà me place, mais, lui non plus, il ne dormait pas. A un certain moment, un homme s’Ãtait approchÃ, lui avait parlà mà me, mais l’agent l’avait renvoyÃ, apräs rÃpondu à ses paroles par un signe nÃgatif.
La nuit s’Ãcoula ainsi. A l’aube, le disque à demi Ãteint du soleil se leva sur un horizon embrumÃ. Cependant la portÃe du regard pouvait s’Ãtendre à une distance de deux milles. C’Ãtait vers le sud que Phileas Fogg et le dÃtachement s’Ãtaient dirigÃs.. Le sud Ãtait absolument dÃsert. Il Ãtait alors sept heures du matin.
Le capitaine, extrà mement soucieux, ne savait quel parti prendre. Devait-il envoyer un second dÃtachement au secours du premier? Devait-il sacrifier de nouveaux hommes avec si peu de chances de sauver ceux qui Ãtaient sacrifiÃs tout d’abord? Mais son hÃsitation ne dura pas, et d’un geste, appelant un de ses lieutenants, il lui donnait l’ordre de pousser une reconnaissance dans le sud –, quand des coups de feu Ãclatärent. Etait-ce un signal? Les soldats se jetärent hors du fort, et à un demi-mille ils aperáurent une petite troupe qui revenait en bon ordre.
Mr. Fogg marchait en tà te, et präs de lui Passepartout et les deux autres voyageurs, arrachÃs aux mains des Sioux.
Il y avait eu combat à dix milles au sud de Kearney. Peu d’instants avant l’arrivÃe du dÃtachement, Passepartout et ses deux compagnons luttaient dÃjà contre leurs gardiens, et le Franáais en avait assommà trois à coups de poing, quand son maÃ¥tre et les soldats se prÃcipitärent à leur secours.
Tous, les sauveurs et les sauvÃs, furent accueillis par des cris de joie, et Phileas Fogg distribua aux soldats la prime qu’il leur avait promise, tandis que Passepartout se rÃpÃtait, non sans quelque raison:
“DÃcidÃment, il faut avouer que je coñte cher à mon maÃ¥tre!”
Fix, sans prononcer une parole, regardait Mr. Fogg, et il eñt Ãtà difficile d’analyser les impressions qui se combattaient alors en lui. Quant à Mrs. Aouda, elle avait pris la main du gentleman, et elle la serrait dans les siennes, sans pouvoir prononcer une parole!
Cependant Passepartout, däs son arrivÃe, avait cherchà le train dans la gare. Il croyait le trouver lÃ, prà t à filer sur Omaha, et il espÃrait que l’on pourrait encore regagner le temps perdu.
“Le train, le train!” s’Ãcria-t-il.
“Parti,” rÃpondit Fix.
“Et le train suivant, quand passera-t-il?” demanda Phileas Fogg.
“Ce soir seulement.”
“Ah!” rÃpondit simplement l’impassible gentleman.
XXXI
DANS LEQUEL L’INSPECTEUR FIX PREND TRES SERIEUSEMENT LES INTERETS DE PHILEAS FOGG
Phileas Fogg se trouvait en retard de vingt heures. Passepartout, la cause involontaire de ce retard, Ãtait dÃsespÃrÃ. Il avait dÃcidÃment ruinà son maÃ¥tre!
En ce moment, l’inspecteur s’approcha de Mr. Fogg, et, le regardant bien en face:
“Träs sÃrieusement, monsieur, lui demanda-t-il, vous à tes pressÃ?”
“Träs sÃrieusement,” rÃpondit Phileas Fogg.
“J’insiste,” reprit Fix. “Vous avez bien intÃrà t à à tre à New York le 11, avant neuf heures du soir, heure du dÃpart du paquebot de Liverpool?”
“Un intÃrà t majeur.”
“Et si votre voyage n’eñt pas Ãtà interrompu par cette attaque d’Indiens, vous seriez arrivà à New York le 11, däs le matin?”
“Oui, avec douze heures d’avance sur le paquebot.”
“Bien. Vous avez donc vingt heures de retard. Entre vingt et douze, l’Ãcart est de huit. C’est huit heures à regagner. Voulez-vous tenter de le faire?”
“A pied?” demanda Mr. Fogg.
“Non, en traÃ¥neau,” rÃpondit Fix, “en traÃ¥neau à voiles. Un homme m’a proposà ce moyen de transport.”
C’Ãtait l’homme qui avait parlà à l’inspecteur de police pendant la nuit, et dont Fix avait refusà l’offre. Phileas Fogg ne rÃpondit pas à Fix; mais Fix lui ayant montrà l’homme en question qui se promenait devant la gare, le gentleman alla à lui.
Un instant apräs, Phileas Fogg et cet AmÃricain, nommà Mudge, entraient dans une hutte construite au bas du fort Kearney. LÃ, Mr. Fogg examina un assez singulier vÃhicule, sorte de chÃssis, Ãtabli sur deux longues poutres, un peu relevÃes à l’avant comme les semelles d’un traÃ¥neau, et sur lequel cinq ou six personnes pouvaient prendre place. Au tiers du chÃssis, sur l’avant, se dressait un mÃt träs ÃlevÃ, sur lequel s’enverguait une immense brigantine. Ce mÃt, solidement retenu par des haubans mÃtalliques, tendait un Ãtai de fer qui servait à guinder un foc de grande dimension. A l’arriäre, une sorte de gouvernail-godille permettait de diriger l’appareil.
C’Ãtait, on le voit, un traÃ¥neau grÃà en sloop. Pendant l’hiver, sur la plaine glacÃe, lorsque les trains sont arrà tÃs par les neiges, ces vÃhicules font des traversÃes extrà mement rapides d’une station à l’autre. Ils sont, d’ailleurs, prodigieusement voilÃs — plus voilÃs mà me que ne peut l’à tre un cotre de course, exposà à chavirer –, et, vent arriäre, ils glissent à la surface des prairies avec une rapidità Ãgale, sinon supÃrieure, à celle des express.
En quelques instants, un marchà fut conclu entre Mr. Fogg et le patron de cette embarcation de terre. Le vent Ãtait bon. Il soufflait de l’ouest en grande brise. La neige Ãtait durcie, et Mudge se faisait fort de conduire Mr. Fogg en quelques heures à la station d’Omaha. LÃ, les trains sont frÃquents et les voies nombreuses, qui conduisent à Chicago et à New York. Il n’Ãtait pas impossible que le retard fñt regagnÃ. Il n’y avait donc pas à hÃsiter à tenter l’aventure.
Mr. Fogg, ne voulant pas exposer Mrs. Aouda aux tortures d’une traversÃe en plein air, par ce froid que la vitesse rendrait plus insupportable encore, lui proposa de rester sous la garde de Passepartout à la station de Kearney. L’honnà te garáon se chargerait de ramener la jeune femme en Europe par une route meilleure et dans des conditions plus acceptables.
Mrs. Aouda refusa de se sÃparer de Mr. Fogg, et Passepartout se sentit träs heureux de cette dÃtermination. En effet, pour rien au monde il n’eñt voulu quitter son maÃ¥tre, puisque Fix devait l’accompagner.
Quant à ce que pensait alors l’inspecteur de police ce serait difficile à dire. Sa conviction avait-elle Ãtà ÃbranlÃe par le retour de Phileas Fogg, ou bien le tenait-il pour un coquin extrà mement fort, qui, son tour du monde accompli, devait croire qu’il serait absolument en sñretà en Angleterre? Peut-à tre l’opinion de Fix touchant Phileas Fogg Ãtait-elle en effet modifiÃe. Mais il n’en Ãtait pas moins dÃcidà à faire son devoir et, plus impatient que tous, à presser de tout son pouvoir le retour en Angleterre.
A huit heures, le traÃ¥neau Ãtait prà t à partir. Les voyageurs — on serait tentà de dire les passagers — y prenaient place et se serraient Ãtroitement dans leurs couvertures de voyage. Les deux immenses voiles Ãtaient hissÃes, et, sous l’impulsion du vent, le vÃhicule filait sur la neige durcie avec une rapidità de quarante milles à l’heure.
La distance qui sÃpare le fort Kearney d’Omaha est, en droite ligne — à vol d’abeille, comme disent les AmÃricains –, de deux cents milles au plus. Si le vent tenait, en cinq heures cette distance pouvait à tre franchie. Si aucun incident ne se produisait, à une heure apräs midi le traÃ¥neau devait avoir atteint Omaha.
Quelle traversÃe! Les voyageurs, pressÃs les uns contre les autres, ne pouvaient se parler. Le froid, accru par la vitesse, leur eñt coupà la parole. Le traÃ¥neau glissait aussi lÃgärement à la surface de la plaine qu’une embarcation à la surface des eaux –, avec la houle en moins. Quand la brise arrivait en rasant la terre, il semblait que le traÃ¥neau fñt enlevà du sol par ses voiles, vastes ailes d’une immense envergure. Mudge, au gouvernail se maintenait dans la ligne droite, et, d’un coup de godille il rectifiait les embardÃes que l’appareil tendait à faire. Toute la toile portait. Le foc avait Ãtà perquà et n’Ãtait plus abrità par la brigantine. Un mÃt de hune fut guindÃ, et une fläche, tendue au vent, ajouta sa puissance d’impulsion à celle des autres voiles. On ne pouvait l’estimer, mathÃmatiquement, mais certainement la vitesse du traÃ¥neau ne devait pas à tre moindre de quarante milles à l’heure.
“Si rien ne casse,” dit Mudge, “nous arriverons!”
Et Mudge avait intÃrà t à arriver dans le dÃlai convenu, car Mr. Fogg, fidäle à son systäme, l’avait allÃchà par une forte prime.
La prairie, que le traÃ¥neau coupait en ligne droite, Ãtait plate comme une mer. On eñt dit un immense Ãtang glacÃ. Le rail-road qui desservait cette partie du territoire remontait, du sud-ouest au nord-ouest, par Grand-Island, Columbus, ville importante du Nebraska, Schuyler, Fremont, puis Omaha. Il suivait pendant tout son parcours la rive droite de Platte-river. Le traÃ¥neau, abrÃgeant cette route, prenait la corde de l’arc dÃcrit par le chemin de fer. Mudge ne pouvait craindre d’à tre arrà tà par la Platte-river, à ce petit coude qu’elle fait en avant de Fremont, puisque ses eaux Ãtaient glacÃes. Le chemin Ãtait donc entiärement dÃbarrassà d’obstacles, et Phileas Fogg n’avait donc que deux circonstances à redouter: une avarie à l’appareil, un changement ou une tombÃe du vent.
Mais la brise ne mollissait pas. Au contraire. Elle soufflait à courber le mÃt, que les haubans de fer maintenaient solidement. Ces filins mÃtalliques, semblables aux cordes d’un instrument, rÃsonnaient comme si un archet eñt provoquà leurs vibrations. Le traÃ¥neau s’enlevait au milieu d’une harmonie plaintive, d’une intensità toute particuliäre.
“Ces cordes donnent la quinte et l’octave”, dit Mr. Fogg.
Et ce furent les seules paroles qu’il prononáa pendant cette traversÃe. Mrs. Aouda, soigneusement empaquetÃe dans les fourrures et les couvertures de voyage, Ãtait, autant que possible, prÃservÃe des atteintes du froid.
Quant à Passepartout, la face rouge comme le disque solaire quand il se couche dans les brumes, il humait cet air piquant. Avec le fond d’imperturbable confiance qu’il possÃdait, il s’Ãtait repris à espÃrer. Au lieu d’arriver le matin à New York, on y arriverait le soir, mais il y avait encore quelques chances pour que ce fñt avant le dÃpart du paquebot de Liverpool.
Passepartout avait mà me Ãprouvà une forte envie de serrer la main de son allià Fix. Il n’oubliait pas que c’Ãtait l’inspecteur lui-mà me qui avait procurà le traÃ¥neau à voiles, et, par consÃquent, le seul moyen qu’il y eñt de gagner Omaha en temps utile. Mais, par on ne sait quel pressentiment, il se tint dans sa rÃserve accoutumÃe.
En tout cas, une chose que Passepartout n’oublierait jamais, c’Ãtait le sacrifice que Mr. Fogg avait fait, sans hÃsiter, pour l’arracher aux mains des Sioux. A cela, Mr. Fogg avait risquà sa fortune et sa vie… Non! son serviteur ne l’oublierait pas!
Pendant que chacun des voyageurs se laissait aller à des rÃflexions si diverses, le traÃ¥neau volait sur l’immense tapis de neige. S’il passait quelques creeks, affluents ou sous-affluents de la Little-Blue-river, on ne s’en apercevait pas. Les champs et les cours d’eau disparaissaient sous une blancheur uniforme. La plaine Ãtait absolument dÃserte. Comprise entre l’Union Pacific Road et l’embranchement qui doit rÃunir Kearney à Saint-Joseph, elle formait comme une grande Ã¥le inhabitÃe. Pas un village, pas une station, pas mà me un fort. De temps en temps, on voyait passer comme un Ãclair quelque arbre grimaáant, dont le blanc squelette se tordait sous la brise. Parfois, des bandes d’oiseaux sauvages s’enlevaient du mà me vol. Parfois aussi, quelques loups de prairies, en troupes ombreuses, maigres, affamÃs, poussÃs par un besoin fÃroce, luttaient de vitesse avec le traÃ¥neau. Alors Passepartout, le revolver à la main, se tenait prà t à faire feu sur les plus rapprochÃs. Si quelque accident eñt alors arrà tà le traÃ¥neau, les voyageurs, attaquÃs par ces fÃroces carnassiers, auraient couru les plus grands risques. Mais le traÃ¥neau tenait bon, il ne tardait pas à prendre de l’avance, et bientìt toute la bande hurlante restait en arriäre.
A midi, Mudge reconnut à quelques indices qu’il passait le cours glacà de la Platte-river. Il ne dit rien, mais il Ãtait dÃjà sñr que, vingt milles plus loin, il aurait atteint la station d’Omaha.
Et, en effet, il n’Ãtait pas une heure, que ce guide habile, abandonnant la barre, se prÃcipitait aux drisses des voiles et les amenait en bande, pendant que le traÃ¥neau, emportà par son irrÃsistible Ãlan, franchissait encore un demi-mille à sec de toile.
Enfin il s’arrà ta, et Mudge, montrant un amas de toits blancs de neige, disait:
“Nous sommes arrivÃs.”
ArrivÃs! ArrivÃs, en effet, Ã cette station qui, par des trains nombreux, est quotidiennement en communication avec l’est des Etats-Unis!
Passepartout et Fix avaient sautà à terre et secouaient leurs membres engourdis. Ils aidärent Mr. Fogg et la jeune femme à descendre du traÃ¥neau. Phileas Fogg rÃgla gÃnÃreusement avec Mudge, auquel Passepartout serra la main comme à un ami, et tous se prÃcipitärent vers la gare d’Omaha.
C’est à cette importante cità du Nebraska que s’arrà te le chemin de fer du Pacifique proprement dit, qui met le bassin du Mississippi en communication avec le grand ocÃan. Pour aller d’Omaha à Chicago, le rail-road, sous le nom de “Chicago-Rock-island-road”, court directement dans l’est en desservant cinquante stations.
Un train direct Ãtait prà t à partir. Phileas Fogg et ses compagnons n’eurent que le temps de se prÃcipiter dans un wagon. Ils n’avaient rien vu d’Omaha, mais Passepartout s’avoua à lui-mà me qu’il n’y avait pas lieu de le regretter, et que ce n’Ãtait pas de voir qu’il s’agissait.
Avec une extrà me rapiditÃ, ce train passa dans l’Etat d’Iowa, par Council-Bluffs, Des Moines, Iowa-city. Pendant la nuit, il traversait le Mississippi à Davenport, et par Rock-Island, il entrait dans l’Illinois. Le lendemain, 10, à quatre heures du soir il arrivait à Chicago, dÃjà relevÃe de ses ruines, et plus fiärement assise que jamais sur les bords de son beau lac Michigan.
Neuf cents milles sÃparent Chicago de New York. Les trains ne manquaient pas à Chicago. Mr. Fogg passa immÃdiatement de l’un dans l’autre. La fringante locomotive du “Pittsburg-Fort-Wayne-Chicago-rail-road” partit à toute vitesse, comme si elle eñt compris que l’honorable gentleman n’avait pas de temps à perdre. Elle traversa comme un Ãclair l’Indiana, l’Ohio, la Pennsylvanie, le New Jersey, passant par des villes aux noms antiques, dont quelques-unes avaient des rues et des tramways, mais pas de maisons encore. Enfin l’Hudson apparut, et, le 11 dÃcembre, à onze heures un quart du soir, le train s’arrà tait dans la gare, sur la rive droite du fleuve, devant le “pier” mà me des steamers de la ligne Cunard, autrement dite “British and North American royal mail steam packet Co.”
Le _China_, Ã destination de Liverpool, Ãtait parti depuis quarante-cinq minutes !
XXXII
DANS LEQUEL PHILEAS FOGG ENGAGE UNE LUTTE DIRECTE CONTRE LA MAUVAISE CHANCE
En partant, le _China_ semblait avoir emportà avec lui le dernier espoir de Phileas Fogg.
En effet, aucun des autres paquebots qui font le service direct entre l’AmÃrique et l’Europe, ni les transatlantiques franáais, ni les navires du “White-Star-line”, ni les steamers de la Compagnie Imman, ni ceux de la ligne Hambourgeoise, ni autres, ne pouvaient servir les projets du gentleman.
En effet, le _Pereire_, de la Compagnie transatlantique franáaise — dont les admirables bÃtiments Ãgalent en vitesse et surpassent en confortable tous ceux des autres lignes, sans exception –, ne partait que le surlendemain, 14 dÃcembre. Et d’ailleurs, de mà me que ceux de la Compagnie hambourgeoise, il n’allait pas directement à Liverpool ou à Londres, mais au Havre, et cette traversÃe supplÃmentaire du Havre à Southampton, en retardant Phileas Fogg, eñt annulà ses derniers efforts.
Quant aux paquebots Imman, dont l’un, le _City-of-Paris_, mettait en mer le lendemain, il n’y fallait pas songer. Ces navires sont particuliärement affectÃs au transport des Ãmigrants, leurs machines sont faibles, ils naviguent autant à la voile qu’à la vapeur, et leur vitesse est mÃdiocre. Ils employaient à cette traversÃe de New York à l’Angleterre plus de temps qu’il n’en restait à Mr. Fogg pour gagner son pari.
De tout ceci le gentleman se rendit parfaitement compte en consultant son _Bradshaw_, qui lui donnait, jour par jour, les mouvements de la navigation transocÃanienne.
Passepartout Ãtait anÃanti. Avoir manquà le paquebot de quarante-cinq minutes, cela le tuait. C’Ãtait sa faute à lui, qui, au lieu d’aider son maÃ¥tre, n’avait cessà de semer des obstacles sur sa route! Et quand il revoyait dans son esprit tous les incidents du voyage, quand il supputait les sommes dÃpensÃes en pure perte et dans son seul intÃrà t, quand il songeait que cet Ãnorme pari, en y joignant les frais considÃrables de ce voyage devenu inutile, ruinait complätement Mr. Fogg, il s’accablait d’injures.
Mr. Fogg ne lui fit, cependant, aucun reproche, et, en quittant le pier des paquebots transatlantiques, il ne dit que ces mots:
“Nous aviserons demain. Venez.”
Mr. Fogg, Mrs. Aouda, Fix, Passepartout traversärent l’Hudson dans le Jersey-city-ferry-boat, et montärent dans un fiacre, qui les conduisit à l’hìtel Saint-Nicolas, dans Broadway. Des chambres furent mises à leur disposition, et la nuit se passa, courte pour Phileas Fogg, qui dormit d’un sommeil parfait, mais bien longue pour Mrs. Aouda et ses compagnons, auxquels leur agitation ne permit pas de reposer.
Le lendemain, c’Ãtait le 12 dÃcembre. Du 12, sept heures du matin, au 21, huit heures quarante-cinq minutes du soir, il restait neuf jours treize heures et quarante-cinq minutes. Si donc Phileas Fogg fñt parti la veille par le _China_, l’un des meilleurs marcheurs de la ligne Cunard, il serait arrivà à Liverpool, puis à Londres, dans les dÃlais voulus!
Mr. Fogg quitta l’hìtel, seul, apräs avoir recommandà à son domestique de l’attendre et de prÃvenir Mrs. Aouda de se tenir prà te à tout instant.
Mr. Fogg se rendit aux rives de l’Hudson, et parmi les navires amarrÃs au quai ou ancrÃs dans le fleuve, il rechercha avec soin ceux qui Ãtaient en partance. Plusieurs bÃtiments avaient leur guidon de dÃpart et se prÃparaient à prendre la mer à la marÃe du matin, car dans cet immense et admirable port de New York, il n’est pas de jour oó cent navires ne fassent route pour tous les points du monde; mais la plupart Ãtaient des bÃtiments à voiles, et ils ne pouvaient convenir à Phileas Fogg.
Ce gentleman semblait devoir Ãchouer dans sa derniäre tentative, quand il aperáut, mouillà devant la Batterie, à une encablure au plus, un navire de commerce à hÃlice, de formes fines, dont la cheminÃe, laissant Ãchapper de gros flocons de fumÃe, indiquait qu’il se prÃparait à appareiller.
Phileas Fogg hÃla un canot, s’y embarqua, et, en quelques coups d’aviron, il se trouvait à l’Ãchelle de l’_Henrietta_, steamer à coque de fer, dont tous les hauts Ãtaient en bois.
Le capitaine de l’_Henrietta_ Ãtait à bord. Phileas Fogg monta sur le pont et fit demander le capitaine. Celui-ci se prÃsenta aussitìt.
C’Ãtait un homme de cinquante ans, une sorte le loup de mer, un bougon qui ne devait pas à tre commode. Gros yeux, teint de cuivre oxydÃ, cheveux rouges, forte encolure, — rien de l’aspect d’un homme du monde.
“Le capitaine?” demanda Mr. Fogg.
“C’est moi.”
“Je suis Phileas Fogg, de Londres.”
“Et moi, Andrew Speedy, de Cardif.”
“Vous allez partir?…”
“Dans une heure.”
“Vous à tes chargà pour..?.”
“Bordeaux.”
“Et votre cargaison?”
“Des cailloux dans le ventre. Pas de fret. Je pars sur lest.”
“Vous avez des passagers?”
“Pas de passagers. Jamais de passagers. Marchandise encombrante et raisonnante.”
“Votre navire marche bien?”
“Entre onze et douze noeuds. L’_Henrietta_, bien connue.”
“Voulez-vous me transporter à Liverpool, moi et trois personnes?”
“A Liverpool? Pourquoi pas en Chine?”
“Je dis Liverpool.”
“Non!”
“Non?”
“Non. Je suis en partance pour Bordeaux, et je vais à Bordeaux.”
“N’importe quel prix?”
“N’importe quel prix.”
Le capitaine avait parlà d’un ton qui n’admettait pas de rÃplique.
“Mais les armateurs de l’_Henrietta_…” reprit Phileas Fogg.
“Les armateurs, c’est moi,” rÃpondit le capitaine. “Le navire m’appartient.”
“Je vous affräte.”
“Non.”
“Je vous l’achäte.”
“Non.”
Phileas Fogg ne sourcilla pas. Cependant la situation Ãtait grave. Il n’en Ãtait pas de New York comme de Hong-Kong, ni du capitaine de l’_Henrietta_ comme du patron de la _Tankadäre_. Jusqu’ici l’argent du gentleman avait toujours eu raison des obstacles. Cette fois-ci, l’argent Ãchouait.
Cependant, il fallait trouver le moyen de traverser l’Atlantique en bateau — à moins de le traverser en ballon –, ce qui eñt Ãtà fort aventureux, et ce qui, d’ailleurs, n’Ãtait pas rÃalisable.
Il paraÃ¥t, pourtant, que Phileas Fogg eut une idÃe, car il dit au capitaine:
“Eh bien, voulez-vous me mener à Bordeaux?”
“Non, quand mà me vous me paieriez deux cents dollars!”
“Je vous en offre deux mille (10 000 F).”
“Par personne?”
“Par personne.”
“Et vous à tes quatre?”
“Quatre.”
Le capitaine Speedy commenáa à se gratter le front, comme s’il eñt voulu en arracher l’Ãpiderme. Huit mille dollars à gagner, sans modifier son voyage, cela valait bien la peine qu’il mÃ¥t de cìtà son antipathie prononcÃe pour toute espäce de passager. Des passagers à deux mille dollars, d’ailleurs, ce ne sont plus des passagers, c’est de la marchandise prÃcieuse.
“Je pars à neuf heures, dit simplement le capitaine Speedy, et si vous et les vìtres, vous à tes lÃ?…”
“A neuf heures, nous serons à bord!” rÃpondit non moins simplement Mr. Fogg.
Il Ãtait huit heures et demie. DÃbarquer de l’_Henrietta_, monter dans une voiture, se rendre à l’hìtel Saint-Nicolas, en ramener Mrs. Aouda, Passepartout, et mà me l’insÃparable Fix, auquel il offrait gracieusement le passage, cela fut fait par le gentleman avec ce calme qui ne l’abandonnait en aucune circonstance.
Au moment oó l’_Henrietta_ appareillait, tous quatre Ãtaient à bord.
Lorsque Passepartout apprit ce que coñterait cette derniäre traversÃe, il poussa un de ces “Oh!” prolongÃs, qui parcourent tous les intervalles de la gamme chromatique descendante!
Quant à l’inspecteur Fix, il se dit que dÃcidÃment la Banque d’Angleterre ne sortirait pas indemne de cette affaire. En effet, en arrivant et en admettant que le sieur Fogg n’en jetÃt pas encore quelques poignÃes à la mer, plus de sept mille livres (175 000 F) manqueraient au sac à bank-notes!
XXXIII
OU PHILEAS FOGG SE MONTRE A LA HAUTEUR DES CIRCONSTANCES
Une heure apräs, le steamer _Henrietta_ dÃpassait le Light-boat qui marque l’entrÃe de l’Hudson, tournait la pointe de Sandy-Hook et donnait en mer. Pendant la journÃe, il prolongea Long-Island, au large du feu de Fire-Island, et courut rapidement vers l’est.
Le lendemain, 13 dÃcembre, Ã midi, un homme monta sur la passerelle pour faire le point. Certes, on doit croire que cet homme Ãtait le capitaine Speedy! Pas le moins du monde. C’Ãtait Phileas Fogg. esq.
Quant au capitaine Speedy, il Ãtait tout bonnement enfermà à clef dans sa cabine, et poussait des hurlements qui dÃnotaient une coläre, bien pardonnable, poussÃe jusqu’au paroxysme.
Ce qui s’Ãtait passà Ãtait träs simple. Phileas Fogg voulait aller à Liverpool, le capitaine ne voulait pas l’y conduire. Alors Phileas Fogg avait acceptà de prendre passage pour Bordeaux, et, depuis trente heures qu’il Ãtait à bord, il avait si bien manoeuvrà à coups de bank-notes, que l’Ãquipage, matelots et chauffeurs — Ãquipage un peu interlope, qui Ãtait en assez mauvais termes avec le capitaine –, lui appartenait. Et voilà pourquoi Phileas Fogg commandait au lieu et place du capitaine Speedy, pourquoi le capitaine Ãtait enfermà dans sa cabine, et pourquoi enfin l’_Henrietta_ se dirigeait vers Liverpool.
Seulement, il Ãtait träs clair, à voir manoeuvrer Mr. Fogg, que Mr. Fogg avait Ãtà marin.
Maintenant, comment finirait l’aventure, on le saurait plus tard. Toutefois, Mrs. Aouda ne laissait pas d’à tre inquiäte, sans en rien dire. Fix, lui, avait Ãtà abasourdi tout d’abord. Quant à Passepartout, il trouvait la chose tout simplement adorable.
“Entre onze et douze noeuds”, avait dit le capitaine Speedy, et en effet l’_Henrietta_ se maintenait dans cette moyenne de vitesse.
Si donc — que de “si” encore! — si donc la mer ne devenait pas trop mauvaise, si le vent ne sautait pas dans l’est, s’il ne survenait aucune avarie au bÃtiment, aucun accident à la machine, l’_Henrietta_, dans les neuf jours comptÃs du 12 dÃcembre au 21, pouvait franchir les trois mille milles qui sÃparent New York de Liverpool. Il est vrai qu’une fois arrivÃ, l’affaire de l’_Henrietta_ brochant sur l’affaire de la Banque, cela pouvait mener le gentleman un peu plus loin qu’il ne voudrait.
Pendant les premiers jours, la navigation se fit dans d’excellentes conditions. La mer n’Ãtait pas trop dure; le vent paraissait fixà au nord-est ; les voiles furent Ãtablies, et, sous ses goÃlettes, l’_Henrietta_ marcha comme un vrai transatlantique.
Passepartout Ãtait enchantÃ. Le dernier exploit de son maÃ¥tre, dont il ne voulait pas voir les consÃquences, l’enthousiasmait. Jamais l’Ãquipage n’avait vu un garáon plus gai, plus agile. Il faisait mille amitiÃs aux matelots et les Ãtonnait par ses tours de voltige. Il leur prodiguait les meilleurs noms et les boissons les plus attrayantes. Pour lui, ils manoeuvraient comme des gentlemen, et les chauffeurs chauffaient comme des hÃros. Sa bonne humeur, träs communicative, s’imprÃgnait à tous. Il avait oublià le passÃ, les ennuis, les pÃrils. Il ne songeait qu’à ce but, si präs d’à tre atteint, et parfois il bouillait d’impatience, comme s’il eñt Ãtà chauffà par les fourneaux de l’_Henrietta_. Souvent aussi, le digne garáon tournait autour de Fix; il le regardait d’un oeil ” qui en disait long”! mais il ne lui parlait pas, car il n’existait plus aucune intimità entre les deux anciens amis.
D’ailleurs Fix, il faut le dire, n’y comprenait plus rien! La conquà te de l’_Henrietta_, l’achat de son Ãquipage, ce Fogg manoeuvrant comme un marin consommÃ, tout cet ensemble de choses l’Ãtourdissait. Il ne savait plus que penser! Mais, apräs tout, un gentleman qui commenáait par voler cinquante-cinq mille livres pouvait bien finir par voler un bÃtiment. Et Fix fut naturellement amenà à croire que l’_Henrietta_, dirigÃe par Fogg, n’allait point du tout à Liverpool, mais dans quelque point du monde oó le voleur, devenu pirate, se mettrait tranquillement en sñretÃ! Cette hypothäse, il faut bien l’avouer, Ãtait on ne peut plus plausible, et le dÃtective commenáait à regretter träs sÃrieusement de s’à tre embarquà dans cette affaire.
Quant au capitaine Speedy, il continuait à hurler dans sa cabine, et Passepartout, chargà de pourvoir à sa nourriture, ne le faisait qu’en prenant les plus grandes prÃcautions, quelque vigoureux qu’il fñt. Mr. Fogg, lui, n’avait plus mà me l’air de se douter qu’il y eñt un capitaine à bord.
Le 13, on passe sur la queue du banc de Terre-Neuve. Ce sont là de mauvais parages. Pendant l’hiver surtout, les brumes y sont frÃquentes, les coups de vent redoutables. Depuis la veille, le baromätre, brusquement abaissÃ, faisait pressentir un changement prochain dans l’atmosphäre. En effet, pendant la nuit, la tempÃrature se modifia, le froid devint plus vif, et en mà me temps le vent sauta dans le sud-est.
C’Ãtait un contretemps. Mr. Fogg, afin de ne point s’Ãcarter de sa route, dut serrer ses voiles et forcer de vapeur. NÃanmoins, la marche du navire fut ralentie, attendu l’Ãtat de la mer, dont les longues lames brisaient contre son Ãtrave. Il Ãprouva des mouvements de tangage träs violents, et cela au dÃtriment de sa vitesse. La brise tournait peu à peu à l’ouragan, et l’on prÃvoyait dÃjà le cas oó l’_Henrietta_ ne pourrait plus se maintenir debout à la lame. Or, s’il fallait fuir, c’Ãtait l’inconnu avec toutes ses mauvaises chances.
Le visage de Passepartout se rembrunit en mà me temps que le ciel, et, pendant deux jours, l’honnà te garáon Ãprouva de mortelles transes.
Mais Phileas Fogg Ãtait un marin hardi, qui savait tenir tà te à la mer, et il fit toujours route, mà me sans se mettre sous petite vapeur. L’_Henrietta_, quand elle ne pouvait s’Ãlever à la lame, passait au travers, et son pont Ãtait balayà en grand, mais elle passait.
Quelquefois aussi l’hÃlice Ãmergeait, battant l’air de ses branches affolÃes, lorsqu’une montagne d’eau soulevait l’arriäre hors des flots, mais le navire allait toujours de l’avant.
Toutefois le vent ne fraÃ¥chit pas autant qu’on aurait pu le craindre. Ce ne fut pas un de ces ouragans qui passent avec une vitesse de quatre-vingt-dix milles à l’heure. Il se tint au grand frais, mais malheureusement il souffla avec obstination de la partie du sud-est et ne permit pas de faire de la toile. Et cependant, ainsi qu’on va le voir, il eñt Ãtà bien utile de venir en aide à la vapeur!
Le 16 dÃcembre, c’Ãtait le soixante quinziäme jour Ãcoulà depuis le dÃpart de Londres. En somme, l’_Henrietta_ n’avait pas encore un retard inquiÃtant. La moitià de la traversÃe Ãtait à peu präs faite, et les plus mauvais parages avaient Ãtà franchis. En ÃtÃ, on eñt rÃpondu du succäs. En hiver, on Ãtait à la merci de la mauvaise saison. Passepartout ne se prononáait pas. Au fond, il avait espoir, et, si le vent faisait dÃfaut, du moins il comptait sur la vapeur. Or, ce jour-lÃ, le mÃcanicien Ãtant montà sur le pont, rencontra Mr. Fogg et s’entretint assez vivement avec lui.
Sans savoir pourquoi — par un pressentiment sans doute –, Passepartout Ãprouva comme une vague inquiÃtude. Il eñt donnà une de ses oreilles pour entendre de l’autre ce qui se disait lÃ. Cependant, il put saisir quelques mots, ceux-ci entre autres, prononcÃs par son maÃ¥tre:
“Vous à tes certain de ce que vous avancez?”
“Certain, monsieur,” rÃpondit le mÃcanicien. “N’oubliez pas que, depuis notre dÃpart, nous chauffons avec tous nos fourneaux allumÃs, et si nous avions assez de charbon pour aller à petite vapeur de New York à Bordeaux, nous n’en avons pas assez pour aller à toute vapeur de New York à Liverpool!”
“J’aviserai”, rÃpondit Mr. Fogg.
Passepartout avait compris. Il fut pris d’une inquiÃtude mortelle. Le charbon allait manquer!
“Ah! si mon maÃ¥tre pare celle-lÃ,” se dit-il, “dÃcidÃment ce sera un fameux homme!”
Et ayant rencontrà Fix, il ne put s’empà cher de le mettre au courant de la situation.
“Alors,” lui rÃpondit l’agent les dents serrÃes, “vous croyez que nous allons à Liverpool!”
“Parbleu!”
“ImbÃcile!” rÃpondit l’inspecteur, qui s’en alla, haussant les Ãpaules.
Passepartout fut sur le point de relever vertement le qualificatif, dont il ne pouvait d’ailleurs comprendre la vraie signification; mais il se dit que l’infortunà Fix devait à tre träs dÃsappointÃ, träs humilià dans son amour-propre, apräs avoir si maladroitement suivi une fausse piste autour du monde, et il passa condamnation.
Et maintenant quel parti allait prendre Phileas Fogg? Cela Ãtait difficile à imaginer. Cependant, il paraÃ¥t que le flegmatique gentleman en prit un, car le soir mà me il fit venir le mÃcanicien et lui dit:
“Poussez les feux et faites route jusqu’Ã complet Ãpuisement du combustible.”
Quelques instants apräs, la cheminÃe de l’_Henrietta_ vomissait des torrents de fumÃe.
Le navire continua donc de marcher à toute vapeur; mais ainsi qu’il l’avait annoncÃ, deux jours plus tard, le 18, le mÃcanicien fit savoir que le charbon manquerait dans la journÃe.
“Que l’on ne laisse pas baisser les feux,” rÃpondit Mr. Fogg. “Au contraire. Que l’on charge les soupapes.”
Ce jour-lÃ, vers midi, apräs avoir pris hauteur et calculà la position du navire, Phileas Fogg fit venir Passepartout, et il lui donna l’ordre d’aller chercher le capitaine Speedy. C’Ãtait comme si on eñt commandà à ce brave garáon d’aller dÃchaÃ¥ner un tigre, et il descendit dans la dunette, se disant:
“Positivement il sera enragÃ!”
En effet, quelques minutes plus tard, au milieu de cris et de jurons, une bombe arrivait sur la dunette. Cette bombe, c’Ãtait le capitaine Speedy. Il Ãtait Ãvident qu’elle allait Ãclater.
“Oó sommes-nous?” telles furent les premiäres paroles qu’il prononáa au milieu des suffocations de la coläre, et certes, pour peu que le digne homme eñt Ãtà apoplectique, il n’en serait jamais revenu.
“Oó sommes-nous?” rÃpÃta-t-il, la face congestionnÃe.
“A sept cent soixante-dix milles de Liverpool (300 lieues), rÃpondit Mr. Fogg avec un calme imperturbable.
“Pirate!” s’Ãcria Andrew Speedy.
“Je vous ai fait venir, monsieur…”
“Ecumeur de mer!”
“…monsieur,” reprit Phileas Fogg, pour vous prier de me vendre votre navire.
“Non! de par tous les diables, non!”
“C’est que je vais à tre obligà de le brñler.”
“Brñler mon navire!”
“Oui, du moins dans ses hauts, car nous manquons de combustible.”
“Brñler mon navire! s’Ãcria le capitaine Speedy, qui ne pouvait mà me plus prononcer les syllabes. Un navire qui vaut cinquante mille dollars (250 000 F).”
“En voici soixante mille (300 000 F)!” rÃpondit Phileas Fogg, en offrant au capitaine une liasse de bank-notes.
Cela fit un effet prodigieux sur Andrew Speedy. On n’est pas AmÃricain sans que la vue de soixante mille dollars vous cause une certaine Ãmotion. Le capitaine oublia en un instant sa coläre, son emprisonnement, tous ses griefs contre son passager. Son navire avait vingt ans. Cela pouvait devenir une affaire d’or!… La bombe ne pouvait dÃjà plus Ãclater. Mr. Fogg en avait arrachà la mäche.
“Et la coque en fer me restera,” dit-il d’un ton singuliärement radouci.
“La coque en fer et la machine, monsieur. Est-ce conclu?”
“Conclu.”
Et Andrew Speedy, saisissant la liasse de bank-notes, les compta et les fit disparaåtre dans sa poche.
Pendant cette scäne, Passepartout Ãtait blanc. Quant à Fix, il faillit avoir un coup de sang. Präs de vingt mille livres dÃpensÃes, et encore ce Fogg qui abandonnait à son vendeur la coque et la machine, c’est-Ã-dire presque la valeur totale du navire! Il est vrai que la somme volÃe à la banque s’Ãlevait à cinquante-cinq mille livres!
Quand Andrew Speedy eut empochà l’argent:
“Monsieur,” lui dit Mr. Fogg, “que tout ceci ne vous Ãtonne pas. Sachez que je perds vingt mille livres, si je ne suis pas rendu à Londres le 21 dÃcembre, à huit heures quarante-cinq du soir. Or, j’avais manquà le paquebot de New York, et comme vous refusiez de me conduire à Liverpool…”
“Et j’ai bien fait, par les cinquante mille diables de l’enfer, “s’Ãcria Andrew Speedy, “puisque j’y gagne au moins quarante mille dollars.”
Puis, plus posÃment:
“Savez-vous une chose,” ajouta-t-il, “capitaine?…”
“Fogg.”
“Capitaine Fogg, eh bien, il y a du Yankee en vous.”
Et apräs avoir fait à son passager ce qu’il croyait à tre un compliment, il s’en allait, quand Phileas Fogg lui dit:
“Maintenant ce navire m’appartient?”
“Certes, de la quille à la pomme des mÃts, pour tout ce qui est bois, s’entend!”
“Bien. Faites dÃmolir les amÃnagements intÃrieurs et chauffez avec ces dÃbris.”
On juge ce qu’il fallut consommer de ce bois sec pour maintenir la vapeur en suffisante pression. Ce jour-lÃ, la dunette, les rouffles, les cabines, les logements, le faux pont, tout y passa.
Le lendemain, 19 dÃcembre, on brñla la mÃture, les dromes, les esparres. On abattit les mÃts, on les dÃbita à coups de hache. L’Ãquipage y mettait un zäle incroyable. Passepartout, taillant, coupant, sciant, faisait l’ouvrage de dix hommes. C’Ãtait une fureur de dÃmolition.
Le lendemain, 20, les bastingages, les pavois, les oeuvres-mortes, la plus grande partie du pont, furent dÃvorÃs. L’_Henrietta_ n’Ãtait plus qu’un bÃtiment rasà comme un ponton.
Mais, ce jour-lÃ, on avait eu connaissance de la cìte d’Irlande et du feu de Fastenet.
Toutefois, à dix heures du soir, le navire n’Ãtait encore que par le travers de Queenstown. Phileas Fogg n’avait plus que vingt-quatre heures pour atteindre Londres! Or, c’Ãtait le temps qu’il fallait à l’_Henrietta_ pour gagner Liverpool, — mà me en marchant à toute vapeur. Et la vapeur allait manquer enfin à l’audacieux gentleman!
“Monsieur,” lui dit alors le capitaine Speedy, qui avait fini par s’intÃresser à ses projets, “je vous plains vraiment. Tout est contre vous! Nous ne sommes encore que devant Queenstown.
“Ah!” fit Mr. Fogg, “c’est Queenstown, cette ville dont nous apercevons les feux?”
“Oui.”
“Pouvons-nous entrer dans le port?”
“Pas avant trois heures. A pleine mer seulement.”
“Attendons!” rÃpondit tranquillement Phileas Fogg, sans laisser voir sur son visage que, par une suprà me inspiration, il allait tenter de vaincre encore une fois la chance contraire!
En effet, Queenstown est un port de la cìte d’Irlande dans lequel les transatlantiques qui viennent des Etats-Unis jettent en passant leur sac aux lettres. Ces lettres sont emportÃes à Dublin par des express toujours prà ts à partir. De Dublin elles arrivent à Liverpool par des steamers de grande vitesse, — devanáant ainsi de douze heures les marcheurs les plus rapides des compagnies maritimes.
Ces douze heures que gagnait ainsi le courrier d’AmÃrique, Phileas Fogg prÃtendait les gagner aussi. Au lieu d’arriver sur l’_Henrietta_, le lendemain soir, à Liverpool, il y serait à midi, et, par consÃquent, il aurait le temps d’à tre à Londres avant huit heures quarante-cinq minutes du soir.
Vers une heure du matin, l’_Henrietta_ entrait à haute mer dans le port de Queenstown, et Phileas Fogg, apräs avoir reáu une vigoureuse poignÃe de main du capitaine Speedy, le laissait sur la carcasse rasÃe de son navire, qui valait encore la moitià de ce qu’il l’avait vendue!
Les passagers dÃbarquärent aussitìt. Fix, à ce moment, eut une envie fÃroce d’arrà ter le sieur Fogg. Il ne le fit pas, pourtant!
Pourquoi? Quel combat se livrait donc en lui? Etait-il revenu sur le compte de Mr. Fogg? Comprenait-il enfin qu’il s’Ãtait trompÃ? Toutefois, Fix n’abandonna pas Mr. Fogg. Avec lui, avec Mrs. Aouda, avec Passepartout, qui ne prenait plus le temps de respirer, il montait dans le train de Queenstown à une heure et demi du matin, arrivait à Dublin au jour naissant, et s’embarquait aussitìt sur un des steamers — vrais fuseaux d’acier, tout en machine — qui, dÃdaignant de s’Ãlever à la lame, passent invariablement au travers.
A midi moins vingt, le 21 dÃcembre, Phileas Fogg dÃbarquait enfin sur le quai de Liverpool. Il n’Ãtait plus qu’Ã six heures de Londres.
Mais à ce moment, Fix s’approcha, lui mit la main sur l’Ãpaule, et, exhibant son mandat:
“Vous à tes le sieur Phileas Fogg?” dit-il.
“Oui, monsieur.”
“Au nom de la reine, je vous arrà te!”
XXXIV
QUI PROCURE A PASSEPARTOUT L’OCCASION DE FAIRE UN JEU DE MOTS ATROCE, MAIS PEUT-ETRE INEDIT
Phileas Fogg Ãtait en prison. On l’avait enfermà dans le poste de Custom-house, la douane de Liverpool, et il devait y passer la nuit en attendant son transfärement à Londres.
Au moment de l’arrestation, Passepartout avait voulu se prÃcipiter sur le dÃtective. Des policemen le retinrent. Mrs. Aouda, ÃpouvantÃe par la brutalità du fait, ne sachant rien, n’y pouvait rien comprendre. Passepartout lui expliqua la situation. Mr. Fogg, cet honnà te et courageux gentleman, auquel elle devait la vie, Ãtait arrà tà comme voleur. La jeune femme protesta contre une telle allÃgation, son coeur s’indigna, et des pleurs coulärent de ses yeux, quand elle vit qu’elle ne pouvait rien faire, rien tenter, pour sauver son sauveur.
Quant à Fix, il avait arrà tà le gentleman parce que son devoir lui commandait de l’arrà ter, fñt-il coupable ou non. La justice en dÃciderait. Mais alors une pensÃe vint à Passepartout, cette pensÃe terrible qu’il Ãtait dÃcidÃment la cause de tout ce malheur! En effet, pourquoi avait il cachà cette aventure à Mr. Fogg? Quand Fix avait rÃvÃlà et sa qualità d’inspecteur de police et la mission dont il Ãtait chargÃ, pourquoi avait-il pris sur lui de ne point avertir son maÃ¥tre?
Celui-ci, prÃvenu, aurait sans doute donnà à Fix des preuves de son innocence ; il lui aurait dÃmontrà son erreur ; en tout cas, il n’eñt pas vÃhiculà à ses frais et à ses trousses ce malencontreux agent, dont le premier soin avait Ãtà de l’arrà ter, au moment oó il mettait le pied sur le sol du Royaume-Uni. En songeant à ses fautes, à ses imprudences, le pauvre garáon Ãtait pris d’irrÃsistibles remords. Il pleurait, il faisait peine à voir. Il voulait se briser la tà te!
Mrs. Aouda et lui Ãtaient restÃs, malgrà le froid, sous le pÃristyle de la douane. Ils ne voulaient ni l’un ni l’autre quitter la place. Ils voulaient revoir encore une fois Mr. Fogg.
Quant à ce gentleman, il Ãtait bien et dñment ruinÃ, et cela au moment oó il allait atteindre son but. Cette arrestation le perdait sans retour. Arrivà à midi moins vingt à Liverpool, le 21 dÃcembre, il avait jusqu’à huit heures quarante-cinq minutes pour se prÃsenter au Reform-Club, soit neuf heures quinze minutes, — et il ne lui en fallait que six pour atteindre Londres.
En ce moment, qui eñt pÃnÃtrà dans le poste de la douane eñt trouvà Mr. Fogg, immobile, assis sur un banc de bois, sans coläre, imperturbable. RÃsignÃ, on n’eñt pu le dire, mais ce dernier coup n’avait pu l’Ãmouvoir, au moins en apparence. S’Ãtait-il formà en lui une de ces rages secrätes, terribles parce qu’elles sont contenues, et qui n’Ãclatent qu’au dernier moment avec une force irrÃsistible? On ne sait. Mais Phileas Fogg Ãtait lÃ, calme, attendant… quoi?
Conservait-il quelque espoir? Croyait-il encore au succäs, quand la porte de cette prison Ãtait fermÃe sur lui?
Quoi qu’il en soit, Mr. Fogg avait soigneusement posà sa montre sur une table et il en regardait les aiguilles marcher. Pas une parole ne s’Ãchappait de ses lävres, mais son regard avait une fixità singuliäre.
En tout cas, la situation Ãtait terrible, et, pour qui ne pouvait lire dans cette conscience, elle se rÃsumait ainsi:
Honnà te homme, Phileas Fogg Ãtait ruinÃ.
Malhonnà te homme, il Ãtait pris.
Eut-il alors la pensÃe de se sauver? Songea-t-il à chercher si ce poste prÃsentait une issue praticable? Pensa-t-il à fuir? On serait tentà de le croire, car, à un certain moment, il fit le tour de la chambre. Mais la porte Ãtait solidement fermÃe et la fenà tre garnie de barreaux de fer. Il vint donc se rasseoir, et il tira de son portefeuille l’itinÃraire du voyage. Sur la ligne qui portait ces mots:
“21 dÃcembre, samedi, Liverpool”, il ajouta:
“80e jour, 11 h 40 du matin”, et il attendit.
Une heure sonna à l’horloge de Custom-house. Mr. Fogg constata que sa montre avanáait de deux minutes sur cette horloge.
Deux heures! En admettant qu’il montÃt en ce moment dans un express, il pouvait encore arriver à Londres et au Reform-Club avant huit heures quarante-cinq du soir. Son front se plissa lÃgärement…
A deux heures trente-trois minutes, un bruit retentit au-dehors, un vacarme de portes qui s’ouvraient. On entendait la voix de Passepartout, on entendait la voix de Fix.
Le regard de Phileas Fogg brilla un instant.
La porte du poste s’ouvrit, et il vit Mrs. Aouda, Passepartout, Fix, qui se prÃcipitärent vers lui.
Fix Ãtait hors d’haleine, les cheveux en dÃsordre… Il ne pouvait parler!
“Monsieur,” balbutia-t-il, “monsieur… pardon… une ressemblance dÃplorable…. Voleur arrà tà depuis trois jours… vous… libre!…”
Phileas Fogg Ãtait libre! Il alla au dÃtective. Il le regarda bien en face, et, faisant le seul mouvement rapide qu’il eñt jamais fait eñt qu’il dñt jamais faire de sa vie, il ramena ses deux bras en arriäre, puis, avec la prÃcision d’un automate, il frappa de ses deux poings le malheureux inspecteur.
“Bien tapÃ!” s’Ãcria Passepartout, qui, se permettant un atroce jeu de mots, bien digne d’un Franáais, ajouta: “Pardieu voilà ce qu’on peut appeler une belle application de poings d’Angleterre!”
Fix, renversÃ, ne prononáa pas un mot. Il n’avait que ce qu’il mÃritait. Mais aussitìt Mr, Fogg, Mrs. Aouda, Passepartout quittärent la douane. Ils se jetärent dans une voiture, et, en quelques minutes, ils arrivärent à la gare de Liverpool. Phileas Fogg demanda s’il y avait un express prà t à partir pour Londres…
Il Ãtait deux heures quarante… L’express Ãtait parti depuis trente-cinq minutes. Phileas Fogg commanda alors un train spÃcial.
Il y avait plusieurs locomotives de grande vitesse en pression; mais, attendu les exigences du service, le train spÃcial ne put quitter la gare avant trois heures.
A trois heures, Phileas Fogg, apräs avoir dit quelques mots au mÃcanicien d’une certaine prime à gagner, filait dans la direction de Londres, en compagnie de la jeune femme et de son fidäle serviteur.
Il fallait franchir en cinq heures et demie la distance qui sÃpare Liverpool de Londres –, chose träs faisable, quand la voie est libre sur tout le parcours. Mais il y eut des retards forcÃs, et, quand le gentleman arriva à la gare, neuf heures moins dix sonnaient à toutes les horloges de Londres.
Phileas Fogg, apräs avoir accompli ce voyage autour du monde, arrivait avec un retard de cinq minutes!…
Il avait perdu.
XXXV
DANS LEQUEL PASSEPARTOUT NE SE FAIT PAS REPETER DEUX FOIS L’ORDRE QUE SON MAITRE LUI DONNE
Le lendemain, les habitants de Saville-row auraient Ãtà bien surpris, si on leur eñt affirmà que Mr. Fogg avait rÃintÃgrà son domicile. Portes et fenà tres, tout Ãtait clos. Aucun changement ne s’Ãtait produit à l’extÃrieur.
En effet, apräs avoir quittà la gare, Phileas Fogg avait donnà à Passepartout l’ordre d’acheter quelques provisions, et il Ãtait rentrà dans sa maison.
Ce gentleman avait reáu avec son impassibilità habituelle le coup qui le frappait. RuinÃ! et par la faute de ce maladroit inspecteur de police ! Apräs avoir marchà d’un pas sñr pendant ce long parcours, apräs avoir renversà mille obstacles, bravà mille dangers, ayant encore trouvà le temps de faire quelque bien sur sa route, Ãchouer au port devant un fait brutal, qu’il ne pouvait prÃvoir, et contre lequel il Ãtait dÃsarmÃ: cela Ãtait terrible! De la somme considÃrable qu’il avait emportÃe au dÃpart, il ne lui restait qu’un reliquat insignifiant. Sa fortune ne se composait plus que des vingt mille livres dÃposÃes chez Baring fräres, et ces vingt mille livres, il les devait à ses collägues du Reform-Club. Apräs tant de dÃpenses faites, ce pari gagnà ne l’eñt pas enrichi sans doute, et il est probable qu’il n’avait pas cherchà à s’enrichir — Ãtant de ces hommes qui parient pour l’honneur –, mais ce pari perdu le ruinait totalement. Au surplus, le parti du gentleman Ãtait pris. Il savait ce qui lui restait à faire.
Une chambre de la maison de Saville-row avait Ãtà rÃservÃe à Mrs. Aouda. La jeune femme Ãtait dÃsespÃrÃe. A certaines paroles prononcÃes par Mr. Fogg, elle avait compris que celui-ci mÃditait quelque projet funeste.
On sait, en effet, à quelles dÃplorables extrÃmitÃs se portent quelquefois ces Anglais monomanes sous la pression d’une idÃe fixe. Aussi Passepartout, sans en avoir l’air, surveillait-il son maÃ¥tre.
Mais, tout d’abord, l’honnà te garáon Ãtait montà dans sa chambre et avait Ãteint le bec qui brñlait depuis quatre-vingts jours. Il avait trouvà dans la boÃ¥te aux lettres une note de la Compagnie du gaz, et il pensa qu’il Ãtait plus que temps d’arrà ter ces frais dont il Ãtait responsable.
La nuit se passa. Mr. Fogg s’Ãtait couchÃ, mais avait-il dormi? Quant à Mrs. Aouda, elle ne put prendre un seul instant de repos. Passepartout, lui, avait veillà comme un chien à la porte de son maÃ¥tre.
Le lendemain, Mr. Fogg le fit venir et lui recommanda, en termes fort brefs, de s’occuper du dÃjeuner de Mrs. Aouda. Pour lui, il se contenterait d’une tasse de thà et d’une rìtie. Mrs. Aouda voudrait bien l’excuser pour le dÃjeuner et le dÃ¥ner, car tout son temps Ãtait consacrà à mettre ordre à ses affaires. Il ne descendrait pas. Le soir seulement, il demanderait à Mrs. Aouda la permission de l’entretenir pendant quelques instants.
Passepartout, ayant communication du programme de la journÃe, n’avait plus qu’à s’y conformer. Il regardait son maÃ¥tre toujours impassible, et il ne pouvait se dÃcider à quitter sa chambre. Son coeur Ãtait gros, sa conscience bourrelÃe de remords, car il s’accusait plus que jamais de cet irrÃparable dÃsastre. Oui! s’il eñt prÃvenu Mr. Fogg, s’il lui eñt dÃvoilà les projets de l’agent Fix, Mr. Fogg n’aurait certainement pas traÃ¥nà l’agent Fix jusqu’à Liverpool, et alors…
Passepartout ne put plus y tenir. “Mon maÃ¥tre! monsieur Fogg! s’Ãcria-t-il, maudissez-moi. C’est par ma faute que…”
“Je n’accuse personne,” rÃpondit Phileas Fogg du ton le plus calme. “Allez.”
Passepartout quitta la chambre et vint trouver la jeune femme, à laquelle il fit connaÃ¥tre les intentions de son maÃ¥tre. “Madame,” ajouta-t-il, “je ne puis rien par moi-mà me, rien! Je n’ai aucune influence sur l’esprit de mon maÃ¥tre. Vous, peut-à tre…”
“Quelle influence aurais-je,” rÃpondit Mrs. Aouda. “Mr. Fogg n’en subit aucune! A-t-il jamais compris que ma reconnaissance pour lui Ãtait prà te à dÃborder! A-t-il jamais lu dans mon coeur!… Mon ami, il ne faudra pas le quitter, pas un seul instant. Vous dites qu’il a manifestà l’intention de me parler ce soir?”
“Oui, madame. Il s’agit sans doute de sauvegarder votre situation en Angleterre.”
“Attendons”, rÃpondit la jeune femme, qui demeura toute pensive.
Ainsi, pendant cette journÃe du dimanche, la maison de Saville-row fut comme si elle eñt Ãtà inhabitÃe, et, pour la premiäre fois depuis qu’il demeurait dans cette maison, Phileas Fogg n’alla pas à son club, quand onze heures et demie sonnärent à la tour du Parlement.
Et pourquoi ce gentleman se fñt-il prÃsentà au Reform-Club? Ses collägues ne l’y attendaient plus. Puisque, la veille au soir, à cette date fatale du samedi 21 dÃcembre, à huit heures quarante-cinq, Phileas Fogg n’avait pas paru dans le salon du Reform-Club, son pari Ãtait perdu. Il n’Ãtait mà me pas nÃcessaire qu’il allÃt chez son banquier pour y prendre cette somme de vingt mille livres. Ses adversaires avaient entre les mains un chäque signà de lui, et il suffisait d’une simple Ãcriture à passer chez Baring fräres, pour que les vingt mille livres fussent portÃes à leur crÃdit.
Mr. Fogg n’avait donc pas à sortir, et il ne sortit pas. Il demeura dans sa chambre et mit ordre à ses affaires. Passepartout ne cessa de monter et de descendre l’escalier de la maison de Saville-row. Les heures ne marchaient pas pour ce pauvre garáon. Il Ãcoutait à la porte de la chambre de son maÃ¥tre, et, ce faisant, il ne pensait pas commettre la moindre indiscrÃtion! Il regardait par le trou de la serrure, et il s’imaginait avoir ce droit! Passepartout redoutait à chaque instant quelque catastrophe. Parfois, il songeait à Fix, mais un revirement s’Ãtait fait dans son esprit. Il n’en voulait plus à l’inspecteur de police. Fix s’Ãtait trompà comme tout le monde à l’Ãgard de Phileas Fogg, et, en le filant, en l’arrà tant, il n’avait fait que son devoir, tandis que lui… Cette pensÃe l’accablait, et il se tenait pour le dernier des misÃrables.
Quand, enfin, Passepartout se trouvait trop malheureux d’à tre seul, il frappait à la porte de Mrs. Aouda, il entrait dans sa chambre, il s’asseyait dans un coin sans mot dire, et il regardait la jeune femme toujours pensive.
Vers sept heures et demie du soir, Mr. Fogg fit demander à Mrs. Aouda si elle pouvait le recevoir, et quelques instants apräs, la jeune femme et lui Ãtaient seuls dans cette chambre.
Phileas Fogg prit une chaise et s’assit präs de la cheminÃe, en face de Mrs. Aouda. Son visage ne reflÃtait aucune Ãmotion. Le Fogg du retour Ãtait exactement le Fogg du dÃpart. Mà me calme, mà me impassibilitÃ.
Il resta sans parler pendant cinq minutes. Puis levant les yeux sur Mrs. Aouda:
“Madame,” dit-il, “me pardonnerez-vous de vous avoir amenÃe en Angleterre?”
“Moi, monsieur Fogg!…” rÃpondit Mrs. Aouda, en comprimant les battements de son coeur.
“Veuillez me permettre d’achever,” reprit Mr. Fogg. “Lorsque j’eus la pensÃe de vous entraÃ¥ner loin de cette contrÃe, devenue si dangereuse pour vous, j’Ãtais riche, et je comptais mettre une partie de ma fortune à votre disposition. Votre existence eñt Ãtà heureuse et libre. Maintenant, je suis ruinÃ.”
“Je le sais, monsieur Fogg,” rÃpondit la jeune femme, “et je vous demanderai à mon tour: Me pardonnerez-vous de vous avoir suivi, et — qui sait? — d’avoir peut-à tre, en vous retardant, contribuà à votre ruine?”
“Madame, vous ne pouviez rester dans l’Inde, et votre salut n’Ãtait assurà que si vous vous Ãloigniez assez pour que ces fanatiques ne pussent vous reprendre.
“Ainsi, monsieur Fogg,” reprit Mrs. Aouda, “non content de m’arracher à une mort horrible, vous vous croyiez encore obligà d’assurer ma position à l’Ãtranger?”
“Oui, madame,” rÃpondit Fogg, “mais les ÃvÃnements ont tournà contre moi. Cependant, du peu qui me reste, je vous demande la permission de disposer en votre faveur.”
“Mais, vous, monsieur Fogg, que deviendrez-vous?” demanda Mrs. Aouda.
“Moi, madame,” rÃpondit froidement le gentleman, “je n’ai besoin de rien.”
“Mais comment, monsieur, envisagez-vous donc le sort qui vous attend?”
“Comme il convient de le faire,” rÃpondit Mr. Fogg.
“En tout cas,” reprit Mrs. Aouda, “la misäre ne saurait atteindre un homme tel que vous. Vos amis…”
“Je n’ai point d’amis, madame.”
“Vos parents…”
“Je n’ai plus de parents.”
“Je vous plains alors, monsieur Fogg, car l’isolement est une triste chose. Quoi! pas un coeur pour y verser vos peines. On dit cependant qu’à deux la misäre elle-mà me est supportable encore!”
“On le dit, madame.”
“Monsieur Fogg,” dit alors Mrs. Aouda, qui se leva et tendit sa main au gentleman, “voulez-vous à la fois d’une parente et d’une amie? Voulez-vous de moi pour votre femme?”
Mr. Fogg, à cette parole, s’Ãtait levà à son tour. Il y avait comme un reflet inaccoutumà dans ses yeux, comme un tremblement sur ses lävres. Mrs. Aouda le regardait. La sincÃritÃ, la droiture, la fermetà et la douceur de ce beau regard d’une noble femme qui ose tout pour sauver celui auquel elle doit tout, l’Ãtonnärent d’abord, puis le pÃnÃträrent. Il ferma les yeux un instant, comme pour Ãviter que ce regard ne s’enfonáÃt plus avant… Quand il les rouvrit:
“Je vous aime!” dit-il simplement. “Oui, en vÃritÃ, par tout ce qu’il y a de plus sacrà au monde, je vous aime, et je suis tout à vous!”
“Ah!…” s’Ãcria Mrs. Aouda, en portant la main à son coeur.
Passepartout fut sonnÃ. Il arriva aussitìt. Mr. Fogg tenait encore dans sa main la main de Mrs. Aouda. Passepartout comprit, et sa large face rayonna comme le soleil au zÃnith des rÃgions tropicales.
Mr. Fogg lui demanda s’il ne serait pas trop tard pour aller prÃvenir le rÃvÃrend Samuel Wilson, de la paroisse de Mary-le-Bone.
Passepartout sourit de son meilleur sourire.
“Jamais trop tard”, dit-il.
Il n’Ãtait que huit heures cinq.
“Ce serait pour demain, lundi!” dit-il.
“Pour demain lundi?” demanda Mr. Fogg en regardant la jeune femme.
“Pour demain lundi!” rÃpondit Mrs. Aouda. Passepartout sortit, tout courant.
XXXVI
DANS LEQUEL PHILEAS FOGG FAIT DE NOUVEAU PRIME SUR LE MARCHE
Il est temps de dire ici quel revirement de l’opinion s’Ãtait produit dans le Royaume-Uni, quand on apprit l’arrestation du vrai voleur de la Banque un certain James Strand — qui avait eu lieu le 17 dÃcembre, Ã Edimbourg.
Trois jours avant, Phileas Fogg Ãtait un criminel que la police poursuivait à outrance, et maintenant c’Ãtait le plus honnà te gentleman, qui accomplissait mathÃmatiquement son excentrique voyage autour du monde.
Quel effet, quel bruit dans les journaux! Tous les parieurs pour ou contre, qui avaient dÃjà oublià cette affaire, ressuscitärent comme par magie. Toutes les transactions redevenaient valables. Tous les engagements revivaient, et, il faut le dire, les paris reprirent avec une nouvelle Ãnergie. Le nom de Phileas Fogg fit de nouveau prime sur le marchÃ.
Les cinq collägues du gentleman, au Reform-Club, passärent ces trois jours dans une certaine inquiÃtude. Ce Phileas Fogg qu’ils avaient oublià reparaissait à leurs yeux! Oó Ãtait-il en ce moment? Le 17 dÃcembre –, jour oó James Strand fut arrà tà –, il y avait soixante-seize jours que Phileas Fogg Ãtait parti, et pas une nouvelle de lui! Avait-il succombÃ? Avait-il renoncà à la lutte, ou continuait il sa marche suivant l’itinÃraire convenu? Et le samedi 21 dÃcembre, à huit heures quarante-cinq du soir, allait-il apparaÃ¥tre, comme le dieu de l’exactitude, sur le seuil du salon du Reform-Club?
Il faut renoncer à peindre l’anxiÃtà dans laquelle, pendant trois jours, vÃcut tout ce monde de la sociÃtà anglaise. On lanáa des dÃpà ches en AmÃrique, en Asie, pour avoir des nouvelles de Phileas Fogg! On envoya matin et soir observer la maison de Saville-row,… Rien. La police elle-mà me ne savait plus ce qu’Ãtait devenu le dÃtective Fix, qui s’Ãtait si malencontreusement jetà sur une fausse piste. Ce qui n’empà cha pas les paris de s’engager de nouveau sur une plus vaste Ãchelle. Phileas Fogg, comme un cheval de course, arrivait au dernier tournant. On ne le cotait plus à cent, mais à vingt, mais à dix, mais à cinq, et le vieux paralytique, Lord Albermale, le prenait, lui, à ÃgalitÃ.
Aussi, le samedi soir, y avait-il foule dans Pall-Mall et dans les rues voisines. On eñt dit un immense attroupement de courtiers, Ãtablis en permanence aux abords du Reform-Club. La circulation Ãtait empà chÃe. On discutait, on disputait, on criait les cours du “Phileas Fogg”, comme ceux des fonds anglais. Les policemen avaient beaucoup de peine à contenir le populaire, et à mesure que s’avanáait l’heure à laquelle devait arriver Phileas Fogg, l’Ãmotion prenait des proportions invraisemblables.
Ce soir-lÃ, les cinq collägues du gentleman Ãtaient rÃunis depuis neuf heures dans le grand salon du Reform-Club. Les deux banquiers, John Sullivan et Samuel Fallentin, l’ingÃnieur Andrew Stuart, Gauthier Ralph, administrateur de la Banque d’Angleterre, le brasseur Thomas Flanagan, tous attendaient avec anxiÃtÃ.
Au moment oó l’horloge du grand salon marqua huit heures vingt-cinq, Andrew Stuart, se levant, dit:
“Messieurs, dans vingt minutes, le dÃlai convenu entre Mr. Phileas Fogg et nous sera expirÃ.”
“A quelle heure est arrivà le dernier train de Liverpool?” demanda Thomas Flanagan.
“A sept heures vingt-trois,” rÃpondit Gauthier Ralph, “et le train suivant n’arrive qu’Ã minuit dix.”
“Eh bien, messieurs,” reprit Andrew Stuart, “si Phileas Fogg Ãtait arrivà par le train de sept heures vingt-trois, il serait dÃjà ici. Nous pouvons donc considÃrer le pari comme gagnÃ.”
“Attendons, ne nous prononáons pas,” rÃpondit Samuel Fallentin. “Vous voyez que notre collägue est un excentrique de premier ordre. Son exactitude en tout est bien connue. Il n’arrive jamais ni trop tard ni trop tìt, et il apparaÃ¥trait ici à la derniäre minute, que je n’en serais pas autrement surpris.”
“Et moi,” dit Andrew Stuart, “qui Ãtait, comme toujours, träs nerveux, je le verrais je n’y croirais pas.”
“En effet,” reprit Thomas Flanagan, “le projet de Phileas Fogg Ãtait insensÃ. Quelle que fñt son exactitude, il ne pouvait empà cher des retards inÃvitables de se produire, et un retard de deux ou trois jours seulement suffisait à compromettre son voyage.”
“Vous remarquerez, d’ailleurs,” ajouta John Sullivan, que nous n’avons reáu aucune nouvelle de notre collägue et cependant, les fils tÃlÃgraphiques ne manquaient pas sur son itinÃraire.”
“Il a perdu, messieurs,” reprit Andrew Stuart, “il a cent fois perdu!”
“Vous savez, d’ailleurs, que le _China_ — le seul paquebot de New York qu’il pñt prendre pour venir à Liverpool en temps utile — est arrivà hier. Or, voici la liste des passagers, publiÃe par la _Shipping Gazette_, et le nom de Phileas Fogg n’y figure pas. En admettant les chances les plus favorables, notre collägue est à peine en AmÃrique!”
J’estime à vingt jours, au moins, le retard qu’il subira sur la date convenue, et le vieux Lord Albermale en sera, lui aussi, pour ses cinq mille livres!”
“C’est Ãvident,” rÃpondit Gauthier Ralph, “et demain nous n’aurons qu’à prÃsenter chez Baring fräres le chäque de Mr. Fogg.”
En ce moment l’horloge du salon sonna huit heures quarante.
“Encore cinq minutes”, dit Andrew Stuart.
Les cinq collägues se regardaient. On peut croire que les battements de leur coeur avaient subi une lÃgäre accÃlÃration, car enfin, mà me pour de beaux joueurs, la partie Ãtait forte! Mais ils n’en voulaient rien laisser paraÃ¥tre, car, sur la proposition de Samuel Fallentin, ils prirent place à une table de jeu.
“Je ne donnerais pas ma part de quatre mille livres dans le pari,” dit Andrew Stuart en s’asseyant, “quand mà me on m’en offrirait trois mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf!”
L’aiguille marquait, en ce moment, huit heures quarante-deux minutes.
Les joueurs avaient pris les cartes, mais, à chaque instant, leur regard se fixait sur l’horloge. On peut affirmer que, quelle que fñt leur sÃcuritÃ, jamais minutes ne leur avaient paru si longues!
“Huit heures quarante-trois”, dit Thomas Flanagan, en coupant le jeu que lui prÃsentait Gauthier Ralph.
Puis un moment de silence se fit. Le vaste salon du club Ãtait tranquille. Mais, au-dehors, on entendait le brouhaha de la foule, que dominaient parfois des cris aigus. Le balancier de l’horloge battait la seconde avec une rÃgularità mathÃmatique. Chaque joueur pouvait compter les divisions sexagÃsimales qui frappaient son oreille.
“Huit heures quarante-quatre!” dit John Sullivan d’une voix dans laquelle on sentait une Ãmotion involontaire.
Plus qu’une minute, et le pari Ãtait gagnÃ. Andrew Stuart et ses collägues ne jouaient plus. Ils avaient abandonnà les cartes! Ils comptaient les secondes!
A la quarantiäme seconde, rien. A la cinquantiäme, rien encore!
A la cinquante-cinquiäme, on entendit comme un tonnerre au-dehors, des applaudissements, des hurrahs, et mà me des imprÃcations, qui se propagärent dans un roulement continu.
Les joueurs se levärent.
A la cinquante-septiäme seconde, la porte du salon s’ouvrit, et le balancier n’avait pas battu la soixantiäme seconde, que Phileas Fogg apparaissait, suivi d’une foule en dÃlire qui avait forcà l’entrÃe du club, et de sa voix calme:
“Me voici, messieurs”, disait-il.
XXXVII
DANS LEQUEL IL EST PROUVE QUE PHILEAS FOGG N’A RIEN GAGNE A FAIRE CE TOUR DU MONDE, SI CE N’EST LE BONHEUR