This page contains affiliate links. As Amazon Associates we earn from qualifying purchases.
Writer:
Language:
Forms:
Genre:
Published:
  • 1873
Edition:
Collection:
FREE Audible 30 days

non l’opium, dont l’usage est Ö peu präs inconnu au Japon.

Puis Passepartout se trouva dans les champs, au milieu des immenses riziäres. LÖ s’Çpanouissaient, avec des fleurs qui jetaient leurs derniäres couleurs et leurs derniers parfums, des camÇlias Çclatants, portÇs non plus sur des arbrisseaux, mais sur des arbres, et, dans les enclos de bambous, des cerisiers, des pruniers, des pommiers, que les indigänes cultivent plutìt pour leurs fleurs que pour leurs fruits, et que des mannequins grimaáants, des tourniquets criards dÇfendent contre le bec des moineaux, des pigeons, des corbeaux et autres volatiles voraces. Pas de cädre majestueux qui n’abritÉt quelque grand aigle; pas de saule pleureur qui ne recouvrÃ¥t de son feuillage quelque hÇron mÇlancoliquement perchÇ sur une patte; enfin, partout des corneilles, des canards, des Çperviers, des oies sauvages, et grand nombre de ces grues que les Japonais traitent de “Seigneuries”, et qui symbolisent pour eux la longÇvitÇ et le bonheur.

En errant ainsi, Passepartout aperáut quelques violettes entre les herbes:

“Bon!” dit-il, “voilÖ mon souper.”

Mais les ayant senties, il ne leur trouva aucun parfum.

“Pas de chance!” pensa-t-il.

Certes, l’honnàte garáon avait, par prÇvision, aussi copieusement dÇjeunÇ qu’il avait pu avant de quitter le _Carnatic_; mais apräs une journÇe de promenade, il se sentit l’estomac träs creux. Il avait bien remarquÇ que moutons, chävres ou porcs, manquaient absolument aux Çtalages des bouchers indigänes, et, comme il savait que c’est un sacriläge de tuer les boeufs, uniquement rÇservÇs aux besoins de l’agriculture, il en avait conclu que la viande Çtait rare au Japon. Il ne se trompait pas ; mais Ö dÇfaut de viande de boucherie, son estomac se fñt fort accommodÇ des quartiers de sanglier ou de daim, des perdrix ou des cailles, de la volaille ou du poisson, dont les Japonais se nourrissent presque exclusivement avec le produit des riziäres. Mais il dut faire contre fortune bon coeur, et remit au lendemain le soin de pourvoir Ö sa nourriture.

La nuit vint. Passepartout rentra dans la ville indigäne, et il erra dans les rues au milieu des lanternes multicolores, regardant les groupes de baladins exÇcuter leurs prestigieux exercices, et les astrologues en plein vent qui amassaient la foule autour de leur lunette. Puis il revit la rade, ÇmaillÇe des feux de pàcheurs, qui attiraient le poisson Ö la lueur de rÇsines enflammÇes.

Enfin les rues se dÇpeuplärent. A la foule succÇdärent les rondes des yakounines. Ces officiers, dans leurs magnifiques costumes et au milieu de leur suite, ressemblaient Ö des ambassadeurs, et Passepartout rÇpÇtait plaisamment, chaque fois qu’il rencontrait quelque patrouille Çblouissante:

“Allons, bon! encore une ambassade japonaise qui part pour l’Europe!”

XXIII

DANS LEQUEL LE NEZ DE PASSEPARTOUT S’ALLONGE DEMESUREMENT

Le lendemain, Passepartout, ÇreintÇ, affamÇ, se dit qu’il fallait manger Ö tout prix, et que le plus tìt serait le mieux. Il avait bien cette ressource de vendre sa montre, mais il fñt plutìt mort de faim. C’Çtait alors le cas ou jamais, pour ce brave garáon, d’utiliser la voix forte, sinon mÇlodieuse, dont la nature l’avait gratifiÇ.

Il savait quelques refrains de France et d’Angleterre, et il rÇsolut de les essayer. Les Japonais devaient certainement àtre amateurs de musique, puisque tout se fait chez eux aux sons des cymbales, du tam-tam et des tambours, et ils ne pouvaient qu’apprÇcier les talents d’un virtuose europÇen.

Mais peut-àtre Çtait-il un peu matin pour organiser un concert, et les dilettanti, inopinÇment rÇveillÇs, n’auraient peut-àtre pas payÇ le chanteur en monnaie Ö l’effigie du mikado.

Passepartout se dÇcida donc Ö attendre quelques heures; mais, tout en cheminant, il fit cette rÇflexion qu’il semblerait trop bien vàtu pour un artiste ambulant, et l’idÇe lui vint alors d’Çchanger ses vàtements contre une dÇfroque plus en harmonie avec sa position. Cet Çchange devait, d’ailleurs, produire une soulte, qu’il pourrait immÇdiatement appliquer Ö satisfaire son appÇtit.

Cette rÇsolution prise, restait Ö l’exÇcuter. Ce ne fut qu’apräs de longues recherches que Passepartout dÇcouvrit un brocanteur indigäne, auquel il exposa sa demande. L’habit europÇen plut au brocanteur, et bientìt Passepartout sortait affublÇ d’une vieille robe japonaise et coiffÇ d’une sorte de turban Ö cìtes, dÇcolorÇ sous l’action du temps. Mais, en retour, quelques piÇcettes d’argent rÇsonnaient dans sa poche.

“Bon,” pensa-t-il, “je me figurerai que nous sommes en carnaval!”

Le premier soin de Passepartout, ainsi “japonaisÇ”, fut d’entrer dans une “tea-house” de modeste apparence, et lÖ, d’un reste de volaille et de quelques poignÇes de riz, il dÇjeuna en homme pour qui le dÃ¥ner serait encore un probläme Ö rÇsoudre.

“Maintenant,” se dit-il quand il fut copieusement restaurÇ, “il s’agit de ne pas perdre la tàte. Je n’ai plus la ressource de vendre cette dÇfroque contre une autre encore plus japonaise. Il faut donc aviser au moyen de quitter le plus promptement possible ce pays du Soleil, dont je ne garderai qu’un lamentable souvenir!”

Passepartout songea alors Ö visiter les paquebots en partance pour l’AmÇrique. Il comptait s’offrir en qualitÇ de cuisinier ou de domestique, ne demandant pour toute rÇtribution que le passage et la nourriture. Une fois Ö San Francisco, il verrait Ö se tirer d’affaire. L’important, c’Çtait de traverser ces quatre mille sept cents milles du Pacifique qui s’Çtendent entre le Japon et le Nouveau Monde.

Passepartout, n’Çtant point homme Ö laisser languir une idÇe, se dirigea vers le port de Yokohama. Mais Ö mesure qu’il s’approchait des docks, son projet, qui lui avait paru si simple au moment oó il en avait eu l’idÇe, lui semblait de plus en plus inexÇcutable. Pourquoi aurait-on besoin d’un cuisinier ou d’un domestique Ö bord d’un paquebot amÇricain, et quelle confiance inspirerait-il, affublÇ de la sorte? Quelles recommandations faire valoir? Quelles rÇfÇrences indiquer?

Comme il rÇflÇchissait ainsi, ses regards tombärent sur une immense affiche qu’une sorte de clown promenait dans les rues de Yokohama. Cette affiche Çtait ainsi libellÇe en anglais:

TROUPE JAPONAISE ACROBATIQUE DE

L’HONORABLE WILLIAM BATULCAR

——

DERNIERES REPRESENTATIONS

Avant leur dÇpart pour les Etats-Unis d’AmÇrique

DES

LONGS-NEZ-LONGS-NEZ

SOUS L’INVOCATION DIRECTE DU DIEU TINGOU

Grande Attraction !

“Les Etats-Unis d’AmÇrique! s’Çcria Passepartout, voilÖ justement mon affaire!…”

Il suivit l’homme-affiche, et, Ö sa suite, il rentra bientìt dans la ville japonaise. Un quart d’heure plus tard, il s’arràtait devant une vaste case, que couronnaient plusieurs faisceaux de banderoles, et dont les parois extÇrieures reprÇsentaient, sans perspective, mais en couleurs violentes, toute une bande de jongleurs.

C’Çtait l’Çtablissement de l’honorable Batulcar, sorte de Barnum amÇricain, directeur d’une troupe de saltimbanques, jongleurs, clowns, acrobates, Çquilibristes, gymnastes, qui, suivant l’affiche, donnait ses derniäres reprÇsentations avant de quitter l’empire du Soleil pour les Etats de l’Union.

Passepartout entra sous un pÇristyle qui prÇcÇdait la case, et demanda Mr. Batulcar. Mr. Batulcar apparut en personne.

“Que voulez-vous?” dit-il Ö Passepartout, qu’il prit d’abord pour un indigäne.

“Avez-vous besoin d’un domestique?” demanda Passepartout.

“Un domestique,” s’Çcria le Barnum en caressant l’Çpaisse barbiche grise qui foisonnait sous son menton, “j’en ai deux, obÇissants, fidäles, qui ne m’ont jamais quittÇ, et qui me servent pour rien, Ö condition que je les nourrisse… Et les voilÖ,” ajouta-t-il en montrant ses deux bras robustes, sillonnÇs de veines grosses comme des cordes de contrebasse.

“Ainsi, je ne puis vous àtre bon Ö rien?”

“A rien.”

“Diable! áa m’aurait pourtant fort convenu de partir avec vous.”

“Ah áÖ!” dit l’honorable Batulcar, “vous àtes Japonais comme je suis un singe! Pourquoi donc àtes-vous habillÇ de la sorte?”

“On s’habille comme on peut!”

“Vrai, cela. Vous àtes un Franáais, vous?”

“Oui, un Parisien de Paris.”

“Alors, vous devez savoir faire des grimaces?”

“Ma foi,” rÇpondit Passepartout, vexÇ de voir sa nationalitÇ provoquer cette demande, nous autres Franáais, nous savons faire des grimaces, c’est vrai, mais pas mieux que les AmÇricains!”

“Juste. Eh bien, si je ne vous prends pas comme domestique, je peux vous prendre comme clown. Vous comprenez, mon brave. En France, on exhibe des farceurs Çtrangers, et Ö l’Çtranger, des farceurs franáais!”

“Ah!”

“Vous àtes vigoureux, d’ailleurs?”

“Surtout quand je sors de table.”

“Et vous savez chanter?”

“Oui,” rÇpondit Passepartout, qui avait autrefois fait sa partie dans quelques concerts de rue.

“Mais savez-vous chanter la tàte en bas, avec une toupie tournante sur la plante du pied gauche, et un sabre en Çquilibre sur la plante du pied droit?”

“Parbleu!” rÇpondit Passepartout, qui se rappelait les premiers exercices de son jeune Ége.

“C’est que, voyez-vous, tout est lÖ!” rÇpondit l’honorable Batulcar.

L’engagement fut conclu _hic et nunc_.

Enfin, Passepartout avait trouvÇ une position. Il Çtait engagÇ pour tout faire dans la cÇläbre troupe japonaise. C’Çtait peu flatteur, mais avant huit jours il serait en route pour San Francisco.

La reprÇsentation, annoncÇe Ö grand fracas par l’honorable Batulcar, devait commencer Ö trois heures, et bientìt les formidables instruments d’un orchestre japonais, tambours et tam-tams, tonnaient Ö la porte. On comprend bien que Passepartout n’avait pu Çtudier un rìle, mais il devait pràter l’appui de ses solides Çpaules dans le grand exercice de la “grappe humaine” exÇcutÇ par les Longs-Nez du dieu Tingou. Ce “great attraction” de la reprÇsentation devait clore la sÇrie des exercices.

Avant trois heures, les spectateurs avaient envahi la vaste case. EuropÇens et indigänes, Chinois et Japonais, hommes, femmes et enfants, se prÇcipitaient sur les Çtroites banquettes et dans les loges qui faisaient face Ö la scäne. Les musiciens Çtaient rentrÇs Ö l’intÇrieur, et l’orchestre au complet, gongs, tam-tams, cliquettes, flñtes, tambourins et grosses caisses, opÇraient avec fureur.

Cette reprÇsentation fut ce que sont toutes ces exhibitions d’acrobates. Mais il faut bien avouer que les Japonais sont les remiers Çquilibristes du monde. L’un, armÇ de son Çventail et de petits morceaux de papier, exÇcutait l’exercice si gracieux des papillons et des fleurs. Un autre, avec la fumÇe odorante de sa pipe, traáait rapidement dans l’air une sÇrie de mots bleuÉtres, qui formaient un compliment Ö l’adresse de l’assemblÇe. Celui-ci jonglait avec des bougies allumÇes, qu’il Çteignit successivement quand elles passärent devant ses lävres, et qu’il ralluma l’une Ö l’autre sans interrompre un seul instant sa prestigieuse jonglerie. Celui-lÖ reproduisit, au moyen de toupies tournantes, les plus invraisemblables combinaisons ; sous sa main, ces ronflantes machines semblaient s’animer d’une vie propre dans leur interminable giration ; elles couraient sur des tuyaux de pipe, sur des tranchants de sabre, sur des fils de fer, vÇritables cheveux tendus d’un cìtÇ de la scäne Ö l’autre ; elles faisaient le tour de grands vases de cristal, elles gravissaient des Çchelles de bambou, elles se dispersaient dans tous les coins, produisant des effets harmoniques d’un Çtrange caractäre en combinant leurs tonalitÇs diverses. Les jongleurs jonglaient avec elles, et elles tournaient dans l’air ; ils les lanáaient comme des volants, avec des raquettes de bois, et elles tournaient toujours; ils les fourraient dans leur poche, et quand ils les retiraient, elles tournaient encore, — jusqu’au moment oó un ressort dÇtendu les faisait s’Çpanouir en gerbes d’artifice!

Inutile de dÇcrire ici les prodigieux exercices des acrobates et gymnastes de la troupe. Les tours de l’Çchelle, de la perche, de la boule, des tonneaux, etc. furent exÇcutÇs avec une prÇcision remarquable. Mais le principal attrait de la reprÇsentation Çtait l’exhibition de ces “Longs-Nez”, Çtonnants Çquilibristes que l’Europe ne connaÃ¥t pas encore.

Ces Longs-Nez forment une corporation particuliäre placÇe sous l’invocation directe du dieu Tingou. Vàtus comme des hÇrauts du Moyen Age, ils portaient une splendide paire d’ailes Ö leurs Çpaules. Mais ce qui les distinguait plus spÇcialement, c’Çtait ce long nez dont leur face Çtait agrÇmentÇe, et surtout l’usage qu’ils en faisaient. Ces nez n’Çtaient rien moins que des bambous, longs de cinq, de six, de dix pieds, les uns droits, les autres courbÇs, ceux-ci lisses, ceux-lÖ verruqueux. Or, c’Çtait sur ces appendices, fixÇs d’une faáon solide, que s’opÇraient tous leurs exercices d’Çquilibre. Une douzaine de ces sectateurs du dieu Tingou se couchärent sur le dos, et leurs camarades vinrent s’Çbattre sur leurs nez, dressÇs comme des paratonnerres, sautant, voltigeant de celui-ci Ö celui-lÖ, et exÇcutant les tours les plus invraisemblables.

Pour terminer, on avait spÇcialement annoncÇ au public la pyramide humaine, dans laquelle une cinquantaine de Longs-Nez devaient figurer le “Char de Jaggernaut”. Mais au lieu de former cette pyramide en prenant leurs Çpaules pour point d’appui, les artistes de l’honorable Batulcar ne devaient s’emmancher que par leur nez. Or, l’un de ceux qui formaient la base du char avait quittÇ la troupe, et comme il suffisait d’àtre vigoureux et adroit, Passepartout avait ÇtÇ choisi pour le remplacer.

Certes, le digne garáon se sentit tout piteux, quand — triste souvenir de sa jeunesse — il eut endossÇ son costume du Moyen Age, ornÇ d’ailes multicolores, et qu’un nez de six pieds lui eut ÇtÇ appliquÇ sur la face! Mais enfin, ce nez, c’Çtait son gagne-pain, et il en prit son parti.

Passepartout entra en scäne, et vint se ranger avec ceux de ses collägues qui devaient figurer la base du Char de Jaggernaut. Tous s’Çtendirent Ö terre, le nez dressÇ vers le ciel. Une seconde section d’Çquilibristes vint se poser sur ces longs appendices, une troisiäme s’Çtagea au-dessus, puis une quatriäme, et sur ces nez qui ne se touchaient que par leur pointe, un monument humain s’Çleva bientìt jusqu’aux frises du thÇÉtre.

Or, les applaudissements redoublaient, et les instruments de l’orchestre Çclataient comme autant de tonnerres, quand la pyramide s’Çbranla, l’Çquilibre se rompit, un des nez de la base vint Ö manquer, et le monument s’Çcroula comme un chÉteau de cartes…

C’Çtait la faute Ö Passepartout qui, abandonnant son poste, franchissant la rampe sans le secours de ses ailes, et grimpant Ö la galerie de droite, tombait aux pieds d’un spectateur en s’Çcriant:

“Ah! mon maÃ¥tre! mon maÃ¥tre!”

“Vous?”

“Moi!”

“Eh bien! en ce cas, au paquebot, mon garáon!…”

Mr. Fogg, Mrs. Aouda, qui l’accompagnait, Passepartout s’Çtaient prÇcipitÇs par les couloirs au-dehors de la case. Mais, lÖ, ils trouvärent l’honorable Batulcar, furieux, qui rÇclamait des dommages-intÇràts pour “la casse”. Phileas Fogg apaisa sa fureur en lui jetant une poignÇe de bank-notes. Et, Ö six heures et demie, au moment oó il allait partir, Mr. Fogg et Mrs. Aouda mettaient le pied sur le paquebot amÇricain, suivis de Passepartout, les ailes au dos, et sur la face ce nez de six pieds qu’il n’avait pas encore pu arracher de son visage!

XXIV

PENDANT LEQUEL S’ACCOMPLIT LA TRAVERSEE DE L’OCEAN PACIFIQUE

Ce qui Çtait arrivÇ en vue de Shangaã, on le comprend. Les signaux faits par la _Tankadäre_ avaient ÇtÇ aperáus du paquebot de Yokohama.

Le capitaine, voyant un pavillon en berne, s’Çtait dirigÇ vers la petite goÇlette. Quelques instants apräs, Phileas Fogg, soldant son passage au prix convenu, mettait dans la poche du patron John Bunsby cinq cent cinquante livres (13 750 F). Puis l’honorable gentleman, Mrs. Aouda et Fix Çtaient montÇs Ö bord du steamer, qui avait aussitìt fait route pour Nagasaki et Yokohama.

ArrivÇ le matin màme, 14 novembre, Ö l’heure rÇglementaire, Phileas Fogg, laissant Fix aller Ö ses affaires, s’Çtait rendu Ö bord du _Carnatic_, et lÖ il apprenait, Ö la grande joie de Mrs. Aouda — et peut-àtre Ö la sienne, mais du moins il n’en laissa rien paraÃ¥tre — que le Franáais Passepartout Çtait effectivement arrivÇ la veille Ö Yokohama.

Phileas Fogg, qui devait repartir le soir màme pour San Francisco, se mit immÇdiatement Ö la recherche de son domestique. Il s’adressa, mais en vain, aux agents consulaires franáais et anglais, et, apräs avoir inutilement parcouru les rues de Yokohama, il dÇsespÇrait de retrouver Passepartout, quand le hasard, ou peut-àtre une sorte de pressentiment, le fit entrer dans la case de l’honorable Batulcar. Il n’eñt certes point reconnu son serviteur sous cet excentrique accoutrement de hÇraut; mais celui-ci, dans sa position renversÇe, aperáut son maÃ¥tre Ö la galerie. Il ne put retenir un mouvement de son nez. De lÖ rupture de l’Çquilibre, et ce qui s’ensuivit.

VoilÖ ce que Passepartout apprit de la bouche màme de Mrs. Aouda, qui lui raconta alors comment s’Çtait faite cette traversÇe de Hong-Kong Ö Yokohama, en compagnie d’un sieur Fix, sur la goÇlette la _Tankadäre_.

Au nom de Fix, Passepartout ne sourcilla pas. Il pensait que le moment n’Çtait pas venu de dire Ö son maÃ¥tre ce qui s’Çtait passÇ entre l’inspecteur de police et lui. Aussi, dans l’histoire que Passepartout fit de ses aventures, il s’accusa et s’excusa seulement d’avoir ÇtÇ surpris par l’ivresse de l’opium dans une tabagie de Yokohama.

Mr. Fogg Çcouta froidement ce rÇcit, sans rÇpondre; puis il ouvrit Ö son domestique un crÇdit suffisant pour que celui-ci pñt se procurer Ö bord des habits plus convenables. Et, en effet, une heure ne s’Çtait pas ÇcoulÇe, que l’honnàte garáon, ayant coupÇ son nez et rognÇ ses ailes, n’avait plus rien en lui qui rappelÉt le sectateur du dieu Tingou.

Le paquebot faisant la traversÇe de Yokohama Ö San Francisco appartenait Ö la Compagnie du “Pacific Mail steam”, et se nommait le _General-Grant_. C’Çtait un vaste steamer Ö roues, jaugeant deux mille cinq cents tonnes, bien amÇnagÇ et douÇ d’une grande vitesse. Un Çnorme balancier s’Çlevait et s’abaissait successivement au dessus du pont ; Ö l’une de ses extrÇmitÇs s’articulait la tige d’un piston, et Ö l’autre celle d’une bielle, qui, transformant le mouvement rectiligne en mouvement circulaire, s’appliquait directement Ö l’arbre des roues. Le _General-Grant_ Çtait grÇÇ en trois-mÉts goÇlette, et il possÇdait une grande surface de voilure, qui aidait puissamment la vapeur. A filer ses douze milles Ö l’heure, le paquebot ne devait pas employer plus de vingt et un jours pour traverser le Pacifique.

Phileas Fogg Çtait donc autorisÇ Ö croire que, rendu le 2 dÇcembre Ö San Francisco, il serait le 11 Ö New York et le 20 Ö Londres, — gagnant ainsi de quelques heures cette date fatale du 21 dÇcembre.

Les passagers Çtaient assez nombreux Ö bord du steamer, des Anglais, beaucoup d’AmÇricains, une vÇritable Çmigration de coolies pour l’AmÇrique, et un certain nombre d’officiers de l’armÇe des Indes, qui utilisaient leur congÇ en faisant le tour du monde.

Pendant cette traversÇe il ne se produisit aucun incident nautique. Le paquebot, soutenu sur ses larges roues, appuyÇ par sa forte voilure, roulait peu. L’ocÇan Pacifique justifiait assez son nom. Mr. Fogg Çtait aussi calme, aussi peu communicatif que d’ordinaire. Sa jeune compagne se sentait de plus en plus attachÇe Ö cet homme par d’autres liens que ceux de la reconnaissance. Cette silencieuse nature, si gÇnÇreuse en somme, l’impressionnait plus qu’elle ne le croyait, et c’Çtait presque Ö son insu qu’elle se laissait aller Ö des sentiments dont l’Çnigmatique Fogg ne semblait aucunement subir l’influence.

En outre, Mrs. Aouda s’intÇressait prodigieusement aux projets du gentleman. Elle s’inquiÇtait des contrariÇtÇs qui pouvaient compromettre le succäs du voyage. Souvent elle causait avec Passepartout, qui n’Çtait point sans lire entre les lignes dans le coeur de Mrs. Aouda. Ce brave garáon avait, maintenant, Ö l’Çgard de son maÃ¥tre, la foi du charbonnier; il ne tarissait pas en Çloges sur l’honnàtetÇ, la gÇnÇrositÇ, le dÇvouement de Phileas Fogg; puis il rassurait Mrs. Aouda sur l’issue du voyage, rÇpÇtant que le plus difficile Çtait fait, que l’on Çtait sorti de ces pays fantastiques de la Chine et du Japon, que l’on retournait aux contrÇes civilisÇes, et enfin qu’un train de San Francisco Ö New York et un transatlantique de New York Ö Londres suffiraient, sans doute, pour achever cet impossible tour du monde dans les dÇlais convenus.

Neuf jours apräs avoir quittÇ Yokohama, Phileas Fogg avait exactement parcouru la moitiÇ du globe terrestre.

En effet, le _General-Grant_, le 23 novembre, passait au cent quatre-vingtiäme mÇridien, celui sur lequel se trouvent, dans l’hÇmisphäre austral, les antipodes de Londres. Sur quatre-vingts jours mis Ö sa disposition, Mr. Fogg, il est vrai, en avait employÇ cinquante-deux, et il ne lui en restait plus que vingt-huit Ö dÇpenser. Mais il faut remarquer que si le gentleman se trouvait Ö moitiÇ route seulement “par la diffÇrence des mÇridiens”, il avait en rÇalitÇ accompli plus des deux tiers du parcours total. Quels dÇtours forcÇs, en effet, de Londres Ö Aden, d’Aden Ö Bombay, de Calcutta Ö Singapore, de Singapore Ö Yokohama! A suivre circulairement le cinquantiäme paralläle, qui est celui de Londres, la distance n’eñt ÇtÇ que de douze mille milles environ, tandis que Phileas Fogg Çtait forcÇ, par les caprices des moyens de locomotion, d’en parcourir vingt-six mille dont il avait fait environ dix-sept mille cinq cents, Ö cette date du 23 novembre. Mais maintenant la route Çtait droite, et Fix n’Çtait plus lÖ pour y accumuler les obstacles!

Il arriva aussi que, ce 23 novembre, Passepartout Çprouva une grande joie. On se rappelle que l’entàtÇ s’Çtait obstinÇ Ö garder l’heure de Londres Ö sa fameuse montre de famille, tenant pour fausses toutes les heures des pays qu’il traversait. Or, ce jour-lÖ, bien qu’il ne l’eñt jamais ni avancÇe ni retardÇe, sa montre se trouva d’accord avec les chronomätres du bord.

Si Passepartout triompha, cela se comprend de reste. Il aurait bien voulu savoir ce que Fix aurait pu dire, s’il eñt ÇtÇ prÇsent.

“Ce coquin qui me racontait un tas d’histoires sur les mÇridiens, sur le soleil, sur la lune! rÇpÇtait Passepartout. Hein! ces gens-lÖ! Si on les Çcoutait, on ferait de la belle horlogerie! J’Çtais bien sñr qu’un jour ou l’autre, le soleil se dÇciderait Ö se rÇgler sur ma montre!…”

Passepartout ignorait ceci: c’est que si le cadran de sa montre eñt ÇtÇ divisÇ en vingt-quatre heures comme les horloges italiennes, il n’aurait eu aucun motif de triompher, car les aiguilles de son instrument, quand il Çtait neuf heures du matin Ö bord, auraient indiquÇ neuf heures du soir, c’est-Ö-dire la vingt et uniäme heure depuis minuit, — diffÇrence prÇcisÇment Çgale Ö celle qui existe entre Londres et le cent quatre-vingtiäme mÇridien.

Mais si Fix avait ÇtÇ capable d’expliquer cet effet purement physique, Passepartout, sans doute, eñt ÇtÇ incapable, sinon de le comprendre, du moins de l’admettre. Et en tout cas, si, par impossible, l’inspecteur de police se fñt inopinÇment montrÇ Ö bord en ce moment, il est probable que Passepartout, Ö bon droit rancunier, eñt traitÇ avec lui un sujet tout diffÇrent et d’une tout autre maniäre.

Or, oó Çtait Fix en ce moment?…

Fix Çtait prÇcisÇment Ö bord du _General-Grant_. En effet, en arrivant Ö Yokohama, l’agent, abandonnant Mr. Fogg qu’il comptait retrouver dans la journÇe, s’Çtait immÇdiatement rendu chez le consul anglais. LÖ, il avait enfin trouvÇ le mandat, qui, courant apräs lui depuis Bombay, avait dÇjÖ quarante jours de date, — mandat qui lui avait ÇtÇ expÇdiÇ de Hong-Kong par ce màme _Carnatic_ Ö bord duquel on le croyait. Qu’on juge du dÇsappointement du dÇtective!

Le mandat devenait inutile! Le sieur Fogg avait quittÇ les possessions anglaises! Un acte d’extradition Çtait maintenant nÇcessaire pour l’arràter!

“Soit!” se dit Fix, apräs le premier moment de coläre, “mon mandat n’est plus bon ici, il le sera en Angleterre. Ce coquin a tout l’air de revenir dans sa patrie, croyant avoir dÇpistÇ la police. Bien. Je le suivrai jusque-lÖ. Quant Ö l’argent, Dieu veuille qu’il en reste! Mais en voyages, en primes, en procäs, en amendes, en ÇlÇphant, en frais de toute sorte, mon homme a dÇjÖ laissÇ plus de cinq mille livres sur sa route. Apräs tout, la Banque est riche!”

Son parti pris, il s’embarqua aussitìt sur le _General-Grant_. Il Çtait Ö bord, quand Mr. Fogg et Mrs. Aouda y arrivärent. A son extràme surprise, il reconnut Passepartout sous son costume de hÇraut.

Il se cacha aussitìt dans sa cabine, afin d’Çviter une explication qui pouvait tout compromettre, — et, grÉce au nombre des passagers, il comptait bien n’àtre point aperáu de son ennemi, lorsque ce jour-lÖ prÇcisÇment il se trouva face Ö face avec lui sur l’avant du navire.

Passepartout sauta Ö la gorge de Fix, sans autre explication, et, au grand plaisir de certains AmÇricains qui pariärent immÇdiatement pour lui, il administra au malheureux inspecteur une volÇe superbe, qui dÇmontra la haute supÇrioritÇ de la boxe franáaise sur la boxe anglaise.

Quand Passepartout eut fini, il se trouva calme et comme soulagÇ. Fix se releva, en assez mauvais Çtat, et, regardant son adversaire, il lui dit froidement:

“Est-ce fini?”

“Oui, pour l’instant.”

“Alors venez me parler.”

“Que je…”

“Dans l’intÇràt de votre maÃ¥tre.”

Passepartout, comme subjuguÇ par ce sang-froid, suivit l’inspecteur de police, et tous deux s’assirent Ö l’avant du steamer.

“Vous m’avez rossÇ,” dit Fix. “Bien. A prÇsent, Çcoutez-moi. Jusqu’ici j’ai ÇtÇ l’adversaire de Mr. Fogg, mais maintenant je suis dans son jeu.”

“Enfin!” s’Çcria Passepartout, “vous le croyez un honnàte homme?”

“Non,” rÇpondit froidement Fix, “je le crois un coquin…Chut! ne bougez pas et laissez-moi dire. Tant que Mr. Fogg a ÇtÇ sur les possessions anglaises, j’ai eu intÇràt Ö le retenir en attendant un mandat d’arrestation. J’ai tout fait pour cela. J’ai lancÇ contre lui les pràtres de Bombay, je vous ai enivrÇ Ö Hong-Kong, je vous ai sÇparÇ de votre maÃ¥tre, je lui ai fait manquer le paquebot de Yokohama…”

Passepartout Çcoutait, les poings fermÇs.

“Maintenant,” reprit Fix, “Mr. Fogg semble retourner en Angleterre? Soit, je le suivrai. Mais, dÇsormais, je mettrai Ö Çcarter les obstacles de sa route autant de soin et de zäle que j’en ai mis jusqu’ici Ö les accumuler. Vous le voyez, mon jeu est changÇ, et il est changÇ parce que mon intÇràt le veut. J’ajoute que votre intÇràt est pareil au mien, car c’est en Angleterre seulement que vous saurez si vous àtes au service d’un criminel ou d’un honnàte homme!”

Passepartout avait träs attentivement ÇcoutÇ Fix, et il fut convaincu que Fix parlait avec une entiäre bonne foi.

“Sommes-nous amis?” demanda Fix.

“Amis, non,” rÇpondit Passepartout. “AlliÇs, oui, et sous bÇnÇfice d’inventaire, car, Ö la moindre apparence de trahison, je vous tords le cou.”

“Convenu,” dit tranquillement l’inspecteur de police.

Onze jours apräs, le 3 dÇcembre, le _General-Grant_ entrait dans la baie de la Porte-d’Or et arrivait Ö San Francisco.

Mr. Fogg n’avait encore ni gagnÇ ni perdu un seul jour.

XXV

OU L’ON DONNE UN LEGER APERÄU DE SAN FRANCISCO, UN JOUR DE MEETING

Il Çtait sept heures du matin, quand Phileas Fogg, Mrs. Aouda et Passepartout prirent pied sur le continent amÇricain, — si toutefois on peut donner ce nom au quai flottant sur lequel ils dÇbarquärent. Ces quais, montant et descendant avec la marÇe, facilitent le chargement et le dÇchargement des navires. LÖ s’embossent les clippers de toutes dimensions, les steamers de toutes nationalitÇs, et ces steam-boats Ö plusieurs Çtages, qui font le service du Sacramento et de ses affluents. LÖ s’entassent aussi les produits d’un commerce qui s’Çtend au Mexique, au PÇrou, au Chili, au BrÇsil, Ö l’Europe, Ö l’Asie, Ö toutes les Ã¥les de l’ocÇan Pacifique.

Passepartout, dans sa joie de toucher enfin la terre amÇricaine, avait cru devoir opÇrer son dÇbarquement en exÇcutant un saut pÇrilleux du plus beau style. Mais quand il retomba sur le quai dont le plancher Çtait vermoulu, il faillit passer au travers. Tout dÇcontenancÇ de la faáon dont il avait “pris pied” sur le nouveau continent, l’honnàte garáon poussa un cri formidable, qui fit envoler une innombrable troupe de cormorans et de pÇlicans, hìtes habituels des quais mobiles.

Mr. Fogg, aussitìt dÇbarquÇ, s’informa de l’heure Ö laquelle partait le premier train pour New York. C’Çtait Ö six heures du soir. Mr. Fogg avait donc une journÇe entiäre Ö dÇpenser dans la capitale californienne. Il fit venir une voiture pour Mrs. Aouda et pour lui.

Passepartout monta sur le siäge, et le vÇhicule, Ö trois dollars la course, se dirigea vers International-Hìtel.

De la place ÇlevÇe qu’il occupait, Passepartout observait avec curiositÇ la grande ville amÇricaine: larges rues, maisons basses bien alignÇes, Çglises et temples d’un gothique anglo-saxon, docks immenses, entrepìts comme des palais, les uns en bois, les autres en brique ; dans les rues, voitures nombreuses, omnibus, “cars” de tramways, et sur les trottoirs encombrÇs, non seulement des AmÇricains et des EuropÇens, mais aussi des Chinois et des Indiens, — enfin de quoi composer une population de plus de deux cent mille habitants.

Passepartout fut assez surpris de ce qu’il voyait. Il en Çtait encore Ö la citÇ lÇgendaire de 1849, Ö la ville des bandits, des incendiaires et des assassins, accourus Ö la conquàte des pÇpites, immense capharnaÅm de tous les dÇclassÇs, oó l’on jouait la poudre l’or, un revolver d’une main et un couteau de l’autre. Mais “ce beau temps” Çtait passÇ. San Francisco prÇsentait l’aspect d’une grande ville commeráante. La haute tour de l’hìtel de ville, oó veillent les guetteurs, dominait tout cet ensemble de rues et d’avenues, se coupant Ö angles droits, entre lesquels s’Çpanouissaient des squares verdoyants, puis une ville chinoise qui semblait avoir ÇtÇ importÇe du CÇleste Empire dans une boÃ¥te Ö joujoux. Plus de sombreros, plus de chemises rouges Ö la mode des coureurs de placers, plus d’Indiens emplumÇs, mais des chapeaux de soie et des habits noirs, que portaient un grand nombre de gentlemen douÇs d’une activitÇ dÇvorante. Certaines rues, entre autres Montgommery-street — le RÇgent-street de Londres, le boulevard des Italiens de Paris, le Broadway de New York –, Çtaient bordÇes de magasins splendides, qui offraient Ö leur Çtalage les produits du monde entier.

Lorsque Passepartout arriva Ö International-Hìtel, il ne lui semblait pas qu’il eñt quittÇ l’Angleterre.

Le rez-de-chaussÇe de l’hìtel Çtait occupÇ par un immense “bar” , sorte de buffet ouvert _gratis_ Ö tout passant. Viande säche, soupe aux huÃ¥tres, biscuit et chester s’y dÇbitaient sans que le consommateur eñt Ö dÇlier sa bourse. Il ne payait que sa boisson, ale, porto ou xÇräs, si sa fantaisie le portait Ö se rafraÃ¥chir. Cela parut “träs amÇricain” Ö Passepartout.

Le restaurant de l’hìtel Çtait confortable. Mr. Fogg et Mrs. Aouda s’installärent devant une table et furent abondamment servis dans des plats lilliputiens par des Nägres du plus beau noir.

Apräs dÇjeuner, Phileas Fogg, accompagnÇ de Mrs. Aouda, quitta l’hìtel pour se rendre aux bureaux du consul anglais afin d’y faire viser son passeport. Sur le trottoir, il trouva son domestique, qui lui demanda si, avant de prendre le chemin de fer du Pacifique, il ne serait pas prudent d’acheter quelques douzaines de carabines Enfield ou de revolvers Colt. Passepartout avait entendu parler de Sioux et de Pawnies, qui arràtent les trains comme de simples voleurs espagnols. Mr. Fogg rÇpondit que c’Çtait lÖ une prÇcaution inutile, mais il le laissa libre d’agir comme il lui conviendrait. Puis il se dirigea vers les bureaux de l’agent consulaire.

Phileas Fogg n’avait pas fait deux cents pas que, “par le plus grand des hasards”, il rencontrait Fix. L’inspecteur se montra extràmement surpris. Comment! Mr. Fogg et lui avaient fait ensemble la traversÇe du Pacifique, et ils ne s’Çtaient pas rencontrÇs Ö bord! En tout cas, Fix ne pouvait àtre qu’honorÇ de revoir le gentleman auquel il devait tant, et, ses affaires le rappelant en Europe, il serait enchantÇ de poursuivre son voyage en une si agrÇable compagnie.

Mr. Fogg rÇpondit que l’honneur serait pour lui, et Fix — qui tenait Ö ne point le perdre de vue — lui demanda la permission de visiter avec lui cette curieuse ville de San Francisco. Ce qui fut accordÇ.

Voici donc Mrs. Aouda, Phileas Fogg et Fix flÉnant par les rues. Ils se trouvärent bientìt dans Montgommery-street, oó l’affluence du populaire Çtait Çnorme. Sur les trottoirs, au milieu de la chaussÇe, sur les rails des tramways, malgrÇ le passage incessant des coaches et des omnibus, au seuil des boutiques, aux fenàtres de toutes les maisons, et màme jusque sur les toits, foule innombrable. Des hommes-affiches circulaient au milieu des groupes. Des banniäres et des banderoles flottaient au vent. Des cris Çclataient de toutes parts.

“Hurrah pour Kamerfield!”

“Hurrah pour Mandiboy!”

C’Çtait un meeting. Ce fut du moins la pensÇe de Fix, et il communiqua son idÇe Ö Mr. Fogg, en ajoutant:

“Nous ferons peut-àtre bien, monsieur, de ne point nous màler Ö cette cohue. Il n’y a que de mauvais coups Ö recevoir.

“En effet,” rÇpondit Phileas Fogg, “et les coups de poing, pour àtre politiques, n’en sont pas moins des coups de poing!”

Fix crut devoir sourire en entendant cette observation, et, afin de voir sans àtre pris dans la bagarre, Mrs. Aouda, Phileas Fogg et lui prirent place sur le palier supÇrieur d’un escalier que desservait une terrasse, situÇe en contre-haut de Montgommery-street. Devant eux, de l’autre cìtÇ de la rue, entre le wharf d’un marchand de charbon et le magasin d’un nÇgociant en pÇtrole, se dÇveloppait un large bureau en plein vent, vers lequel les divers courants de la foule semblaient converger.

Et maintenant, pourquoi ce meeting? A quelle occasion se tenait-il? Phileas Fogg l’ignorait absolument. S’agissait-il de la nomination d’un haut fonctionnaire militaire ou civil, d’un gouverneur d’Etat ou d’un membre du Congräs? Il Çtait permis de le conjecturer, Ö voir l’animation extraordinaire qui passionnait la ville. En ce moment un mouvement considÇrable se produisit dans la foule. Toutes les mains Çtaient en l’air. Quelques-unes, solidement fermÇes, semblaient se lever et s’abattre rapidement au milieu des cris, — maniäre Çnergique, sans doute, de formuler un vote. Des remous agitaient la masse qui refluait. Les banniäres oscillaient, disparaissaient un instant et reparaissaient en loques. Les ondulations de la houle se propageaient jusqu’Ö l’escalier, tandis que toutes les tàtes moutonnaient Ö la surface comme une mer soudainement remuÇe par un grain. Le nombre des chapeaux noirs diminuait Ö vue d’oeil, et la plupart semblaient avoir perdu de leur hauteur normale.

“C’est Çvidemment un meeting,” dit Fix, “et la question qui l’a provoquÇ doit àtre palpitante. Je ne serais point ÇtonnÇ qu’il fñt encore question de l’affaire de l’_Alabama_, bien qu’elle soit rÇsolue.”

“Peut-àtre,” rÇpondit simplement Mr. Fogg.

“En tout cas,” reprit Fix, “deux champions sont en prÇsence l’un de l’autre, l’honorable Kamerfield et l’honorable Mandiboy.”

Mrs. Aouda, au bras de Phileas Fogg, regardait avec surprise cette scäne tumultueuse, et Fix allait demander Ö l’un de ses voisins la raison de cette effervescence populaire, quand un mouvement plus accusÇ se prononáa. Les hurrahs, agrÇmentÇs d’injures, redoublärent. La hampe des banniäres se transforma en arme offensive. Plus de mains, des poings partout. Du haut des voitures arràtÇes, et des omnibus enrayÇs dans leur course, s’Çchangeaient force horions. Tout servait de projectiles. Bottes et souliers dÇcrivaient dans l’air des trajectoires träs tendues, et il sembla màme que quelques revolvers màlaient aux vocifÇrations de la foule leurs dÇtonations nationales.

La cohue se rapprocha de l’escalier et reflua sur les premiäres marches. L’un des partis Çtait Çvidemment repoussÇ, sans que les simples spectateurs pussent reconnaÃ¥tre si l’avantage restait Ö Mandiboy ou Ö Kamerfield.

“Je crois prudent de nous retirer,” dit Fix, qui ne tenait pas Ö ce que “son homme” reáñt un mauvais coup ou se fÃ¥t une mauvaise affaire. S’il est question de l’Angleterre dans tout ceci et qu’on nous reconnaisse, nous serons fort compromis dans la bagarre!”

“Un citoyen anglais…,” rÇpondit Phileas Fogg.

Mais le gentleman ne put achever sa phrase. Derriäre lui, de cette terrasse qui prÇcÇdait l’escalier, partirent des hurlements Çpouvantables. On criait: “Hurrah! Hip! Hip! pour Mandiboy!” C’Çtait une troupe d’Çlecteurs qui arrivait Ö la rescousse, prenant en flanc les partisans de Kamerfield.

Mr. Fogg, Mrs. Aouda, Fix se trouvärent entre deux feux. Il Çtait trop tard pour s’Çchapper. Ce torrent d’hommes, armÇs de cannes plombÇes et de casse-tàte, Çtait irrÇsistible. Phileas Fogg et Fix, en prÇservant la jeune femme, furent horriblement bousculÇs. Mr. Fogg, non moins flegmatique que d’habitude, voulut se dÇfendre avec ces armes naturelles que la nature a mises au bout des bras de tout Anglais, mais inutilement. Un Çnorme gaillard Ö barbiche rouge, au teint colorÇ, large d’Çpaules, qui paraissait àtre le chef de la bande, leva son formidable poing sur Mr. Fogg, et il eñt fort endommagÇ le gentleman, si Fix, par dÇvouement, n’eñt reáu le coup Ö sa place. Une Çnorme bosse se dÇveloppa instantanÇment sous le chapeau de soie du dÇtective, transformÇ en simple toque.

“Yankee!” dit Mr. Fogg, en lanáant Ö son adversaire un regard de profond mÇpris.

“Englishman!” rÇpondit l’autre.

“Nous nous retrouverons!”

“Quand il vous plaira. — Votre nom?”

“Phileas Fogg. Le vìtre?”

“Le colonel Stamp W. Proctor.”

Puis, cela dit, la marÇe passa. Fix fut renversÇ et se releva, les habits dÇchirÇs, mais sans meurtrissure sÇrieuse. Son paletot de voyage s’Çtait sÇparÇ en deux parties inÇgales, et son pantalon ressemblait Ö ces culottes dont certains Indiens — affaire de mode — ne se vàtent qu’apräs en avoir prÇalablement enlevÇ le fond. Mais, en somme, Mrs. Aouda avait ÇtÇ ÇpargnÇe, et, seul, Fix en Çtait pour son coup de poing.

“Merci,” dit Mr. Fogg Ö l’inspecteur, däs qu’ils furent hors de la foule.

“Il n’y a pas de quoi,” rÇpondit Fix, mais venez.

“Oó?”

“Chez un marchand de confection.”

En effet, cette visite Çtait opportune. Les habits de Phileas Fogg et de Fix Çtaient en lambeaux, comme si ces deux gentlemen se fussent battus pour le compte des honorables Kamerfield et Mandiboy.

Une heure apräs, ils Çtaient convenablement vàtus et coiffÇs. Puis ils revinrent Ö International-Hìtel.

LÖ, Passepartout attendait son maÃ¥tre, armÇ d’une demi-douzaine de revolvers-poignards Ö six coups et Ö inflammation centrale. Quand il aperáut Fix en compagnie de Mr. Fogg, son front s’obscurcit. Mais Mrs. Aouda, ayant fait en quelques mots le rÇcit de ce qui s’Çtait passÇ, Passepartout se rassÇrÇna. Evidemment Fix n’Çtait plus un ennemi, c’Çtait un alliÇ. Il tenait sa parole.

Le dåner terminÇ, un coach fut amenÇ, qui devait conduire Ö la gare les voyageurs et leurs colis. Au moment de monter en voiture, Mr. Fogg dit Ö Fix:

“Vous n’avez pas revu ce colonel Proctor?”

“Non,” rÇpondit Fix.

“Je reviendrai en AmÇrique pour le retrouver,” dit froidement Phileas Fogg. “Il ne serait pas convenable qu’un citoyen anglais se laissÉt traiter de cette faáon.”

L’inspecteur sourit et ne rÇpondit pas. Mais, on le voit, Mr. Fogg Çtait de cette race d’Anglais qui, s’ils ne tolärent pas le duel chez eux, se battent Ö l’Çtranger, quand il s’agit de soutenir leur honneur.

A six heures moins un quart, les voyageurs atteignaient la gare et trouvaient le train pràt Ö partir. Au moment oó Mr. Fogg allait s’embarquer, il avisa un employÇ et le rejoignant:

“Mon ami,” lui dit-il, “n’y a-t-il pas eu quelques troubles aujourd’hui Ö San Francisco?”

“C’Çtait un meeting, monsieur,” rÇpondit l’employÇ.

“Cependant, j’ai cru remarquer une certaine animation dans les rues.”

“Il s’agissait simplement d’un meeting organisÇ pour une Çlection.”

“L’Çlection d’un gÇnÇral en chef, sans doute?” demanda Mr. Fogg.

“Non, monsieur, d’un juge de paix.”

Sur cette rÇponse, Phileas Fogg monta dans le wagon, et le train partit Ö toute vapeur.

XXVI

DANS LEQUEL ON PREND LE TRAIN EXPRESS DU CHEMIN DE FER DU PACIFIQUE

“Ocean to Ocean” — ainsi disent les AmÇricains –, et ces trois mots devraient àtre la dÇnomination gÇnÇrale du “grand trunk”, qui traverse les Etats-Unis d’AmÇrique dans leur plus grande largeur.

Mais, en rÇalitÇ, le “Pacific rail-road” se divise en deux parties distinctes: “Central Pacific” entre San Francisco et Ogden, et “Union Pacific” entre Ogden et Omaha. LÖ se raccordent cinq lignes distinctes, qui mettent Omaha en communication frÇquente avec New York.

New York et San Francisco sont donc prÇsentement rÇunis par un ruban de mÇtal non interrompu qui ne mesure pas moins de trois mille sept cent quatre-vingt-six milles. Entre Omaha et le Pacifique, le chemin de fer franchit une contrÇe encore frÇquentÇe par les Indiens et les fauves, — vaste Çtendue de territoire que les Mormons commencärent Ö coloniser vers 1845, apräs qu’ils eurent ÇtÇ chassÇs de l’Illinois.

Autrefois, dans les circonstances les plus favorables, on employait six mois pour aller de New York Ö San Francisco. Maintenant, on met sept jours.

C’est en 1862 que, malgrÇ l’opposition des dÇputÇs du Sud, qui voulaient une ligne plus mÇridionale, le tracÇ du rail-road fut arràtÇ entre le quarante et uniäme et le quarante-deuxiäme paralläle. Le prÇsident Lincoln, de si regrettÇe mÇmoire, fixa lui-màme, dans l’Etat de Nebraska, Ö la ville d’Omaha, la tàte de ligne du nouveau rÇseau. Les travaux furent aussitìt commencÇs et poursuivis avec cette activitÇ amÇricaine, qui n’est ni paperassiäre ni bureaucratique. La rapiditÇ de la main-d’oeuvre ne devait nuire en aucune faáon Ö la bonne exÇcution du chemin. Dans la prairie, on avanáait Ö raison d’un mille et demi par jour. Une locomotive, roulant sur les rails de la veille, apportait les rails du lendemain, et courait Ö leur surface au fur et Ö mesure qu’ils Çtaient posÇs.

Le Pacific rail-road jette plusieurs embranchements sur son parcours, dans les Etats de Iowa, du Kansas, du Colorado et de l’Oregon. En quittant Omaha, il longe la rive gauche de Platte-river jusqu’Ö l’embouchure de la branche du nord, suit la branche du sud, traverse les terrains de Laramie et les montagnes Wahsatch, contourne le lac SalÇ, arrive Ö Lake Salt City, la capitale des Mormons, s’enfonce dans la vallÇe de la Tuilla, longe le dÇsert amÇricain, les monts de CÇdar et Humboldt, Humboldt-river, la Sierra Nevada, et redescend par Sacramento jusqu’au Pacifique, sans que ce tracÇ dÇpasse en pente cent douze pieds par mille, màme dans la traversÇe des montagnes Rocheuses.

Telle Çtait cette longue artäre que les trains parcouraient en sept jours, et qui allait permettre Ö l’honorable Phileas Fogg — il l’espÇrait du moins — de prendre, le 11, Ö New York, le paquebot de Liverpool.

Le wagon occupÇ par Phileas Fogg Çtait une sorte de long omnibus qui reposait sur deux trains formÇs de quatre roues chacun, dont la mobilitÇ permet d’attaquer des courbes de petit rayon. A l’intÇrieur, point de compartiments : deux files de siäges, disposÇs de chaque cìtÇ, perpendiculairement Ö l’axe, et entre lesquels Çtait rÇservÇ un passage conduisant aux cabinets de toilette et autres, dont chaque wagon est pourvu. Sur toute la longueur du train, les voitures communiquaient entre elles par des passerelles, et les voyageurs pouvaient circuler d’une extrÇmitÇ Ö l’autre du convoi, qui mettait Ö leur disposition des wagons-salons, des wagons-terrasses, des wagons-restaurants et des wagons Ö cafÇs. Il n’y manquait que des wagons-thÇÉtres. Mais il y en aura un jour.

Sur les passerelles circulaient incessamment des marchands de livres et de journaux, dÇbitant leur marchandise, et des vendeurs de liqueurs, de comestibles, de cigares, qui ne manquaient point de chalands.

Les voyageurs Çtaient partis de la station d’Oakland Ö six heures du soir. Il faisait dÇjÖ nuit, — une nuit froide, sombre, avec un ciel couvert dont les nuages menaáaient de se rÇsoudre en neige. Le train ne marchait pas avec une grande rapiditÇ. En tenant compte des arràts, il ne parcourait pas plus de vingt milles Ö l’heure, vitesse qui devait, cependant, lui permettre de franchir les Etats-Unis dans les temps rÇglementaires.

On causait peu dans le wagon. D’ailleurs, le sommeil allait bientìt gagner les voyageurs. Passepartout se trouvait placÇ aupräs de l’inspecteur de police, mais il ne lui parlait pas. Depuis les derniers ÇvÇnements, leurs relations s’Çtaient notablement refroidies.

Plus de sympathie, plus d’intimitÇ. Fix n’avait rien changÇ Ö sa maniäre d’àtre, mais Passepartout se tenait, au contraire, sur une extràme rÇserve, pràt au moindre soupáon Ö Çtrangler son ancien ami.

Une heure apräs le dÇpart du train, la neige tomba –, neige fine, qui ne pouvait, fort heureusement, retarder la marche du convoi. On n’apercevait plus Ö travers les fenàtres qu’une immense nappe blanche, sur laquelle, en dÇroulant ses volutes, la vapeur de la locomotive paraissait grisÉtre.

A huit heures, un “steward” entra dans le wagon et annonáa aux voyageurs que l’heure du coucher Çtait sonnÇe. Ce wagon Çtait un “sleeping-car”, qui, en quelques minutes, fut transformÇ en dortoir. Les dossiers des bancs se repliärent, des couchettes soigneusement paquetÇes se dÇroulärent par un systäme ingÇnieux, des cabines furent improvisÇes en quelques instants, et chaque voyageur eut bientìt Ö sa disposition un lit confortable, que d’Çpais rideaux dÇfendaient contre tout regard indiscret. Les draps Çtaient blancs, les oreillers moelleux. Il n’y avait plus qu’Ö se coucher et Ö dormir — ce que chacun fit, comme s’il se fñt trouvÇ dans la cabine confortable d’un paquebot –, pendant que le train filait Ö toute vapeur Ö travers l’Etat de Californie.

Dans cette portion du territoire qui s’Çtend entre San Francisco et Sacramento, le sol est peu accidentÇ. Cette partie du chemin de fer, sous le nom de “Central Pacific road”, prit d’abord Sacramento pour point de dÇpart, et s’avanáa vers l’est Ö la rencontre de celui qui partait d’Omaha. De San Francisco Ö la capitale de la Californie, la ligne courait directement au nord-est, en longeant American-river, qui se jette dans la baie de San Pablo. Les cent vingt milles compris entre ces deux importantes citÇs furent franchis en six heures, et vers minuit, pendant qu’ils dormaient de leur premier sommeil, les voyageurs passärent Ö Sacramento. Ils ne virent donc rien de cette ville considÇrable, siäge de la lÇgislature de l’Etat de Californie, ni ses beaux quais, ni ses rues larges, ni ses hìtels splendides, ni ses squares, ni ses temples.

En sortant de Sacramento, le train, apräs avoir dÇpassÇ les stations de Junction, de Roclin, d’Auburn et de Colfax, s’engagea dans le massif de la Sierra Nevada. Il Çtait sept heures du matin quand fut traversÇe la station de Cisco. Une heure apräs, le dortoir Çtait redevenu un wagon ordinaire et les voyageurs pouvaient Ö travers les vitres entrevoir les points de vue pittoresques de ce montagneux pays. Le tracÇ du train obÇissait aux caprices de la Sierra, ici accrochÇ aux flancs de la montagne, lÖ suspendu au-dessus des prÇcipices, Çvitant les angles brusques par des courbes audacieuses, s’Çlanáant dans des gorges Çtroites que l’on devait croire sans issues. La locomotive, Çtincelante comme une chÉsse, avec son grand fanal qui jetait de fauves lueurs, sa cloche argentÇe, son “chasse-vache”, qui s’Çtendait comme un Çperon, màlait ses sifflements et ses mugissements Ö ceux des torrent et des cascades, et tordait sa fumÇe Ö la noire ramure des sapins.

Peu ou point de tunnels, ni de pont sur le parcours. Le rail-road contournait le flanc des montagnes, ne cherchant pas dans la ligne droite le plus court chemin d’un point Ö un autre, et ne violentant pas la nature.

Vers neuf heures, par la vallÇe de Carson, le train pÇnÇtrait dans l’Etat de Nevada, suivant toujours la direction du nord-est. A midi, il quittait Reno, oó les voyageurs eurent vingt minutes pour dÇjeuner. Depuis ce point, la voie ferrÇe, cìtoyant Humboldt-river, s’Çleva pendant quelques milles vers le nord, en suivant son cours. Puis elle s’inflÇchit vers l’est, et ne devait plus quitter le cours d’eau avant d’avoir atteint les Humboldt-Ranges, qui lui donnent naissance, presque Ö l’extrÇmitÇ orientale de l’Etat du Nevada.

Apräs avoir dÇjeunÇ, Mr. Fogg, Mrs. Aouda et leurs compagnons reprirent leur place dans le wagon. Phileas Fogg, la jeune femme, Fix et Passepartout, confortablement assis, regardaient le paysage variÇ qui passait sous leurs yeux, — vastes prairies, montagnes se profilant Ö l’horizon, Æ creeks Ø roulant leurs eaux Çcumeuses. Parfois, un grand troupeau de bisons, se massant au loin, apparaissait comme une digue mobile. Ces innombrables armÇes de ruminants opposent souvent un insurmontable obstacle au passage des trains. On a vu des milliers de ces animaux dÇfiler pendant plusieurs heures, en rangs pressÇs, au travers du rail-road. La locomotive est alors forcÇe de s’arràter et d’attendre que la voie soit redevenue libre.

Ce fut màme ce qui arriva dans cette occasion. Vers trois heures du soir, un troupeau de dix Ö douze mille tàtes barra le rail-road. La machine, apräs avoir modÇrÇ sa vitesse, essaya d’engager son Çperon dans le flanc de l’immense colonne, mais elle dut s’arràter devant l’impÇnÇtrable masse.

On voyait ces ruminants — ces buffalos, comme les appellent improprement les AmÇricains — marcher ainsi de leur pas tranquille, poussant parfois des beuglements formidables. Ils avaient une taille supÇrieure Ö celle des taureaux d’Europe, les jambes et la queue courtes, le garrot saillant qui formait une bosse musculaire, les cornes ÇcartÇes Ö la base, la tàte, le cou et les ÇpaulÇs recouverts d’une criniäre Ö longs poils. Il ne fallait pas songer Ö arràter cette migration. Quand les bisons ont adoptÇ une direction, rien ne pourrait ni enrayer ni modifier leur marche. C’est un torrent de chair vivante qu’aucune digue ne saurait contenir.

Les voyageurs, dispersÇs sur les passerelles, regardaient ce curieux spectacle. Mais celui qui devait àtre le plus pressÇ de tous, Phileas Fogg, Çtait demeurÇ Ö sa place et attendait philosophiquement qu’il plñt aux buffles de lui livrer passage. Passepartout Çtait furieux du retard que causait cette agglomÇration d’animaux. Il eñt voulu dÇcharger contre eux son arsenal de revolvers.

“Quel pays!” s’Çcria-t-il. “De simples boeufs qui arràtent des trains, et qui s’en vont lÖ, processionnellement, sans plus se hÉter que s’ils ne gànaient pas la circulation! Pardieu! je voudrais bien savoir si Mr. Fogg avait prÇvu ce contretemps dans son programme! Et ce mÇcanicien qui n’ose pas lancer sa machine Ö travers ce bÇtail encombrant!”

Le mÇcanicien n’avait point tentÇ de renverser l’obstacle, et il avait prudemment agi. Il eñt ÇcrasÇ sans doute les premiers buffles attaquÇs par l’Çperon de la locomotive; mais, si puissante qu’elle fñt, la machine eñt ÇtÇ arràtÇe bientìt, un dÇraillement se serait inÇvitablement produit, et le train fñt restÇ en dÇtresse.

Le mieux Çtait donc d’attendre patiemment, quitte ensuite Ö regagner le temps perdu par une accÇlÇration de la marche du train. Le dÇfilÇ des bisons dura trois grandes heures, et la voie ne redevint libre qu’Ö la nuit tombante. A ce moment, les derniers rangs du troupeau traversaient les rails, tandis que les premiers disparaissaient au-dessous de l’horizon du sud.

Il Çtait donc huit heures, quand le train franchit les dÇfilÇs des Humboldt-Ranges, et neuf heures et demie, lorsqu’il pÇnÇtra sur le territoire de l’Utah, la rÇgion du grand lac SalÇ, le curieux pays des Mormons.

XXVII

DANS LEQUEL PASSEPARTOUT SUIT, AVEC UNE VITESSE DE VINGT MILLES A L’HEURE, UN COURS D’HISTOIRE MORMONE

Pendant la nuit du 5 au 6 dÇcembre, le train courut au sud-est sur un espace de cinquante milles environ; puis il remonta d’autant vers le nord-est, en s’approchant du grand lac SalÇ.

Passepartout, vers neuf heures du matin, vint prendre l’air sur les passerelles. Le temps Çtait froid, le ciel gris, mais il ne neigeait plus. Le disque du soleil, Çlargi par les brumes, apparaissait comme une Çnorme piäce d’or, et Passepartout s’occupait Ö en calculer la valeur en livres sterling, quand il fut distrait de cet utile travail par l’apparition d’un personnage assez Çtrange.

Ce personnage, qui avait pris le train Ö la station d’Elko, Çtait un homme de haute taille, träs brun, moustaches noires, bas noirs, chapeau de soie noir, gilet noir, pantalon noir, cravate blanche, gants de peau de chien. On eñt dit un rÇvÇrend. Il allait d’une extrÇmitÇ du train Ö l’autre, et, sur la portiäre de chaque wagon, il collait avec des pains Ö cacheter une notice Çcrite Ö la main.

Passepartout s’approcha et lut sur une de ces notices que l’honorable “elder” William Hitch, missionnaire mormon, profitant de sa prÇsence sur le train n¯ 48, ferait, de onze heures Ö midi, dans le car n¯ 117, une confÇrence sur le mormonisme –, invitant Ö l’entendre tous les gentlemen soucieux de s’instruire touchant les mystäres de la religion des “Saints des derniers jours”.

“Certes, j’irai”, se dit Passepartout, qui ne connaissait guäre du mormonisme que ses usages polygames, base de la sociÇtÇ mormone.

La nouvelle se rÇpandit rapidement dans le train, qui emportait une centaine de voyageurs. Sur ce nombre, trente au plus, allÇchÇs par l’appÉt de la confÇrence, occupaient Ö onze heures les banquettes du car n¯ 117. Passepartout figurait au premier rang des fidäles. Ni son maÃ¥tre ni Fix n’avaient cru devoir se dÇranger.

A l’heure dite, l’elder William Hitch se leva, et d’une voix assez irritÇe, comme s’il eñt ÇtÇ contredit d’avance, il s’Çcria:

“Je vous dis, moi, que Joe Smyth est un martyr, que son fräre Hvram est un martyr, et que les persÇcutions du gouvernement de l’Union contre les prophätes vont faire Çgalement un martyr de Brigham Young! Qui oserait soutenir le contraire?”

Personne ne se hasarda Ö contredire le missionnaire, dont l’exaltation contrastait avec sa physionomie naturellement calme. Mais, sans doute, sa coläre s’expliquait par ce fait que le mormonisme Çtait actuellement soumis Ö de dures Çpreuves. Et, en effet, le gouvernement des Etats-Unis venait, non sans peine, de rÇduire ces fanatiques indÇpendants. Il s’Çtait rendu maÃ¥tre de l’Utah, et l’avait soumis aux lois de l’Union, apräs avoir emprisonnÇ Brigham Young, accusÇ de rÇbellion et de polygamie. Depuis cette Çpoque, les disciples du prophäte redoublaient leurs efforts, et, en attendant les actes, ils rÇsistaient par la parole aux prÇtentions du Congräs. On le voit, l’elder William Hitch faisait du prosÇlytisme jusqu’en chemin de fer.

Et alors il raconta, en passionnant son rÇcit par les Çclats de sa voix et la violence de ses gestes, l’histoire du mormonisme, depuis les temps bibliques: “comment, dans Israâl, un prophäte mormon de la tribu de Joseph publia les annales de la religion nouvelle, et les lÇgua Ö son fils Morom ; comment, bien des siäcles plus tard, une traduction de ce prÇcieux livre, Çcrit en caractäres Çgyptiens, fut faite par Joseph Smyth junior, fermier de l’Etat de Vermont, qui se rÇvÇla comme prophäte mystique en 1825 ; comment, enfin, un messager cÇleste lui apparut dans une foràt lumineuse et lui remit les annales du Seigneur.”

En ce moment, quelques auditeurs, peu intÇressÇs par le rÇcit rÇtrospectif du missionnaire, quittärent le wagon; mais William Hitch, continuant, raconta “comment Smyth junior, rÇunissant son päre, ses deux fräres et quelques disciples, fonda la religion des Saints des derniers jours –, religion qui, adoptÇe non seulement en AmÇrique, mais en Angleterre, en Scandinavie, en Allemagne, compte parmi ses fidäles des artisans et aussi nombre de gens exeráant des professions libÇrales ; comment une colonie fut fondÇe dans l’Ohio; comment un temple fut ÇlevÇ au prix de deux cent mille dollars et une ville bÉtie Ö Kirkland ; comment Smyth devint un audacieux banquier et reáut d’un simple montreur de momies un papyrus contenant un rÇcit Çcrit de la main d’Abraham et autres cÇläbres Egyptiens.”

Cette narration devenant un peu longue, les rangs des auditeurs s’Çclaircirent encore, et le public ne se composa plus que d’une vingtaine de personnes.

Mais l’elder, sans s’inquiÇter de cette dÇsertion, raconta avec dÇtail “comme quoi Joe Smyth fit banqueroute en 1837 ; comme quoi ses actionnaires ruinÇs l’enduisirent de goudron et le roulärent dans la plume; comme quoi on le retrouva, plus honorable et plus honorÇ que jamais, quelques annÇes apräs, Ö Independance, dans le Missouri, et chef d’une communautÇ florissante, qui ne comptait pas moins de trois mille disciples, et qu’alors, poursuivi par la haine des gentils, il dut fuir dans le Far West amÇricain.”

Dix auditeurs Çtaient encore lÖ, et parmi eux l’honnàte Passepartout, qui Çcoutait de toutes ses oreilles. Ce fut ainsi qu’il apprit “comment, apräs de longues persÇcutions, Smyth reparut dans l’Illinois et fonda en 1839, sur les bords du Mississippi, Nauvoo-la-Belle, dont la population s’Çleva jusqu’Ö vingt-cinq mille Émes ; comment Smyth en devint le maire, le juge supràme et le gÇnÇral en chef; comment, en 1843, il posa sa candidature Ö la prÇsidence des Etats-Unis, et comment enfin, attirÇ dans un guet-apens, Ö Carthage, il fut jetÇ en prison et assassinÇ par une bande d’hommes masquÇs.”

En ce moment, Passepartout Çtait absolument seul dans le wagon, et l’elder, le regardant en face, le fascinant par ses paroles, lui rappela que, deux ans apräs l’assassinat de Smyth, son successeur, le prophäte inspirÇ, Brigham Young, abandonnant Nauvoo, vint s’Çtablir aux bords du lac SalÇ, et que lÖ, sur cet admirable territoire, au milieu de cette contrÇe fertile, sur le chemin des Çmigrants qui traversaient l’Utah pour se rendre en Californie, la nouvelle colonie, grÉce aux principes polygames du mormonisme, prit une extension Çnorme.

“Et voilÖ,” ajouta William Hitch, “voilÖ pourquoi la jalousie du Congräs s’est exercÇe contre nous! pourquoi les soldats de l’Union ont foulÇ le sol de l’Utah! pourquoi notre chef, le prophäte Brigham Young, a ÇtÇ emprisonnÇ au mÇpris de toute justice! CÇderons-nous Ö la force? Jamais! ChassÇs du Vermont, chassÇs de l’Illinois, chassÇs de l’Ohio, chassÇs du Missouri, chassÇs de l’Utah, nous retrouverons encore quelque territoire indÇpendant oó nous planterons notre tente… Et vous, mon fidäle, ajouta l’elder en fixant sur son unique auditeur des regards courroucÇs, planterez-vous la vìtre Ö l’ombre de notre drapeau?”

“Non”, rÇpondit bravement Passepartout, qui s’enfuit Ö son tour, laissant l’Çnergumäne pràcher dans le dÇsert.

Mais pendant cette confÇrence, le train avait marchÇ rapidement, et, vers midi et demi, il touchait Ö sa pointe nord-ouest le grand lac SalÇ. De lÖ, on pouvait embrasser, sur un vaste pÇrimätre, l’aspect de cette mer intÇrieure, qui porte aussi le nom de mer Morte et dans laquelle se jette un Jourdain d’AmÇrique. Lac admirable, encadrÇ de belles roches sauvages, Ö larges assises, encroñtÇes de sel blanc, superbe nappe d’eau qui couvrait autrefois un espace plus considÇrable; mais avec le temps, ses bords, montant peu Ö peu, ont rÇduit sa superficie en accroissant sa profondeur.

Le lac SalÇ, long de soixante-dix milles environ, large de trente-cinq, est situÇ Ö trois mille huit cents pieds au-dessus du niveau de la mer. Bien diffÇrent du lac Asphaltite, dont la dÇpression accuse douze cents pieds au-dessous, sa salure est considÇrable, et ses eaux tiennent en dissolution le quart de leur poids de matiäre solide. Leur pesanteur spÇcifique est de 1 170, celle de l’eau distillÇe Çtant 1 000. Aussi les poissons n’y peuvent vivre. Ceux qu’y jettent le Jourdain, le Weber et autres creeks, y pÇrissent bientìt ; mais il n’est pas vrai que la densitÇ de ses eaux soit telle qu’un homme n’y puisse plonger.

Autour du lac, la campagne Çtait admirablement cultivÇe, car les Mormons s’entendent aux travaux de la terre : des ranchos et des corrals pour les animaux domestiques, des champs de blÇ, de maãs, de sorgho, des prairies luxuriantes, partout des haies de rosiers sauvages, des bouquets d’acacias et d’euphorbes, tel eñt ÇtÇ l’aspect de cette contrÇe, six mois plus tard ; mais en ce moment le sol disparaissait sous une mince couche de neige, qui le poudrait lÇgärement.

A deux heures, les voyageurs descendaient Ö la station d’Ogden. Le train ne devant repartir qu’Ö six heures, Mr. Fogg, Mrs. Aouda et leurs deux compagnons avaient donc le temps de se rendre Ö la CitÇ des Saints par le petit embranchement qui se dÇtache de la station d’Ogden. Deux heures suffisaient Ö visiter cette ville absolument amÇricaine et, comme telle, bÉtie sur le patron de toutes les villes de l’Union, vastes Çchiquiers Ö longues lignes froides, avec la “tristesse lugubre des angles droits”, suivant l’expression de Victor Hugo. Le fondateur de la CitÇ des Saints ne pouvait Çchapper Ö ce besoin de symÇtrie qui distingue les Anglo-Saxons. Dans ce singulier pays, oó les hommes ne sont certainement pas Ö la hauteur des institutions, tout se fait “carrÇment”, les villes, les maisons et les sottises.

A trois heures, les voyageurs se promenaient donc par les rues de la citÇ, bÉtie entre la rive du Jourdain et les premiäres ondulations des monts Wahsatch. Ils y remarquärent peu ou point d’Çglises, mais, comme monuments, la maison du prophäte, la Court-house et l’arsenal; puis, des maisons de brique bleuÉtre avec vÇrandas et galeries, entourÇes de jardins, bordÇes d’acacias, de palmiers et de caroubiers. Un mur d’argile et de cailloux, construit en 1853, ceignait la ville. Dans la principale rue, oó se tient le marchÇ, s’Çlevaient quelques hìtels ornÇs de pavillons, et entre autres Lake-Salt-house.

Mr. Fogg et ses compagnons ne trouvärent pas la citÇ fort peuplÇe. Les rues Çtaient presque dÇsertes, — sauf toutefois la partie du Temple, qu’ils n’atteignirent qu’apräs avoir traversÇ plusieurs quartiers entourÇs de palissades. Les femmes Çtaient assez nombreuses, ce qui s’explique par la composition singuliäre des mÇnages mormons. Il ne faut pas croire, cependant, que tous les Mormons soient polygames. On est libre, mais il est bon de remarquer que ce sont les citoyennes de l’Utah qui tiennent surtout Ö àtre ÇpousÇes, car, suivant la religion du pays, le ciel mormon n’admet point Ö la possession de ses bÇatitudes les cÇlibataires du sexe fÇminin. Ces pauvres crÇatures ne paraissaient ni aisÇes ni heureuses. Quelques-unes, les plus riches sans doute, portaient une jaquette de soie noire ouverte Ö la taille, sous une capuche ou un chÉle fort modeste. Les autres n’Çtaient vàtues que d’indienne.

Passepartout, lui, en sa qualitÇ de garáon convaincu, ne regardait pas sans un certain effroi ces Mormones chargÇes de faire Ö plusieurs le bonheur d’un seul Mormon. Dans son bon sens, c’Çtait le mari qu’il plaignait surtout. Cela lui paraissait terrible d’avoir Ö guider tant de dames Ö la fois au travers des vicissitudes de la vie, Ö les conduire ainsi en troupe jusqu’au paradis mormon, avec cette perspective de les y retrouver pour l’ÇternitÇ en compagnie du glorieux Smyth, qui devait faire l’ornement de ce lieu de dÇlices. DÇcidÇment, il ne se sentait pas la vocation, et il trouvait — peut-àtre s’abusait-il en ceci — que les citoyennes de Great-Lake-City jetaient sur sa personne des regards un peu inquiÇtants.

Träs heureusement, son sÇjour dans la CitÇ des Saints ne devait pas se prolonger. A quatre heures moins quelques minutes, les voyageurs se retrouvaient Ö la gare et reprenaient leur place dans leurs wagons.

Le coup de sifflet se fit entendre; mais au moment oó les roues motrices de la locomotive, patinant sur les rails, commenáaient Ö imprimer au train quelque vitesse, ces cris: “Arràtez! arràtez!” retentirent.

On n’arràte pas un train en marche. Le gentleman qui profÇrait ces cris Çtait Çvidemment un Mormon attardÇ. Il courait Ö perdre haleine. Heureusement pour lui, la gare n’avait ni portes ni barriäres. Il s’Çlanáa donc sur la voie, sauta sur le marchepied de la derniäre voiture, et tomba essoufflÇ sur une des banquettes du wagon.

Passepartout, qui avait suivi avec Çmotion les incidents de cette gymnastique, vint contempler ce retardataire, auquel il s’intÇressa vivement, quand il apprit que ce citoyen de l’Utah n’avait ainsi pris la fuite qu’Ö la suite d’une scäne de mÇnage.

Lorsque le Mormon eut repris haleine, Passepartout se hasarda Ö lui demander poliment combien il avait de femmes, Ö lui tout seul, — et Ö la faáon dont il venait de dÇcamper, il lui en supposait une vingtaine au moins.

“Une, monsieur!” rÇpondit le Mormon en levant les bras au ciel, “une, et c’Çtait assez!”

XXVIII

DANS LEQUEL PASSEPARTOUT NE PUT PARVENIR A FAIRE ENTENDRE LE LANGAGE DE LA RAISON

Le train, en quittant Great-Salt-Lake et la station d’Ogden, s’Çleva pendant une heure vers le nord, jusqu’Ö Weber-river, ayant franchi neuf cents milles environ depuis San Francisco. A partir de ce point, il reprit la direction de l’est Ö travers le massif accidentÇ des monts Wahsatch. C’est dans cette partie du territoire, comprise entre ces montagnes et les montagnes Rocheuses proprement dites, que les ingÇnieurs amÇricains ont ÇtÇ aux prises avec les plus sÇrieuses difficultÇs. Aussi, dans ce parcours, la subvention du gouvernement de l’Union s’est-elle ÇlevÇe Ö quarante-huit mille dollars par mille, tandis qu’elle n’Çtait que de seize mille dollars en plaine; mais les ingÇnieurs, ainsi qu’il a ÇtÇ dit, n’ont pas violentÇ la nature, ils ont rusÇ avec elle, tournant les difficultÇs, et pour atteindre le grand bassin, un seul tunnel, long de quatorze mille pieds, a ÇtÇ percÇ dans tout le parcours du rail-road.

C’Çtait au lac SalÇ màme que le tracÇ avait atteint jusqu’alors sa plus haute cote d’altitude. Depuis ce point, son profil dÇcrivait une courbe träs allongÇe, s’abaissant vers la vallÇe du Bitter-creek, pour remonter jusqu’au point de partage des eaux entre l’Atlantique et le Pacifique. Les rios Çtaient nombreux dans cette montagneuse rÇgion. Il fallut franchir sur des ponceaux le Muddy, le Green et autres. Passepartout Çtait devenu plus impatient Ö mesure qu’il s’approchait du but. Mais Fix, Ö son tour, aurait voulu àtre dÇjÖ sorti de cette difficile contrÇe. Il craignait les retards, il redoutait les accidents, et Çtait plus pressÇ que Phileas Fogg lui-màme de mettre le pied sur la terre anglaise!

A dix heures du soir, le train s’arràtait Ö la station de Fort-Bridger, qu’il quitta presque aussitìt, et, vingt milles plus loin, il entrait dans l’Etat de Wyoming, — l’ancien Dakota –, en suivant toute la vallÇe du Bitter-creek, d’oó s’Çcoulent une partie des eaux qui forment le systäme hydrographique du Colorado.

Le lendemain, 7 dÇcembre, il y eut un quart d’heure d’arràt Ö la station de Green-river. La neige avait tombÇ pendant la nuit assez abondamment, mais, màlÇe Ö de la pluie, Ö demi fondue, elle ne pouvait gàner la marche du train. Toutefois, ce mauvais temps ne laissa pas d’inquiÇter Passepartout, car l’accumulation des neiges, en embourbant les roues des wagons, eñt certainement compromis le voyage.

“Aussi, quelle idÇe,” se disait-il, “mon maÃ¥tre a-t-il eue de voyager pendant l’hiver! Ne pouvait-il attendre la belle saison pour augmenter ses chances?”

Mais, en ce moment, oó l’honnàte garáon ne se prÇoccupait que de l’Çtat du ciel et de l’abaissement de la tempÇrature, Mrs. Aouda Çprouvait des craintes plus vives, qui provenaient d’une tout autre cause.

En effet, quelques voyageurs Çtaient descendus de leur wagon, et se promenaient sur le quai de la gare de Green-river, en attendant le dÇpart du train. Or, Ö travers la vitre, la jeune femme reconnut parmi eux le colonel Stamp W. Proctor, cet AmÇricain qui s’Çtait si grossiärement comportÇ Ö l’Çgard de Phileas Fogg pendant le meeting de San Francisco. Mrs. Aouda, ne voulant pas àtre vue, se rejeta en arriäre.

Cette circonstance impressionna vivement la jeune femme. Elle s’Çtait attachÇe Ö l’homme qui, si froidement que ce fñt, lui donnait chaque jour les marques du plus absolu dÇvouement. Elle ne comprenait pas, sans doute, toute la profondeur du sentiment que lui inspirait son sauveur, et Ö ce sentiment elle ne donnait encore que le nom de reconnaissance, mais, Ö son insu, il y avait plus que cela. Aussi son coeur se serra-t-il, quand elle reconnut le grossier personnage auquel Mr. Fogg voulait tìt ou tard demander raison de sa conduite. Evidemment, c’Çtait le hasard seul qui avait amenÇ dans ce train le colonel Proctor, mais enfin il y Çtait, et il fallait empàcher Ö tout prix que Phileas Fogg aperáut son adversaire.

Mrs. Aouda, lorsque le train se fut remis en route, profita d’un moment oó sommeillait Mr. Fogg pour mettre Fix et Passepartout au courant de la situation.

“Ce Proctor est dans le train!” s’Çcria Fix. “Eh bien, rassurez-vous, madame, avant d’avoir affaire au sieur… Ö Mr. Fogg, il aura affaire Ö moi ! Il me semble que, dans tout ceci, c’est encore moi qui ai reáu les plus graves insultes!”

“Et, de plus,” ajouta Passepartout, “je me charge de lui, tout colonel qu’il est.”

“Monsieur Fix,” reprit Mrs. Aouda, “Mr. Fogg ne laissera Ö personne le soin de le venger. Il est homme, il l’a dit, Ö revenir en AmÇrique pour retrouver cet insulteur. Si donc il aperáoit le colonel Proctor, nous ne pourrons empàcher une rencontre, qui peut amener de dÇplorables rÇsultats. Il faut donc qu’il ne le voie pas.”

“Vous avez raison, madame,” rÇpondit Fix, “une rencontre pourrait tout perdre. Vainqueur ou vaincu, Mr. Fogg serait retardÇ, et…”

“Et,” ajouta Passepartout, “cela ferait le jeu des gentlemen du Reform-Club. Dans quatre jours nous serons Ö New York! Eh bien, si pendant quatre jours mon maÃ¥tre ne quitte pas son wagon, on peut espÇrer que le hasard ne le mettra pas face Ö face avec ce maudit AmÇricain, que Dieu confonde! Or, nous saurons bien l’empàcher…”

La conversation fut suspendue. Mr. Fogg s’Çtait rÇveillÇ, et regardait la campagne Ö travers la vitre tachetÇe de neige. Mais, plus tard, et sans àtre entendu de son maÃ¥tre ni de Mrs. Aouda, Passepartout dit Ö l’inspecteur de police:

“Est-ce que vraiment vous vous battriez pour lui?”

“Je ferai tout pour le ramener vivant en Europe!” rÇpondit simplement Fix, d’un ton qui marquait une implacable volontÇ.

Passepartout sentit comme un frisson lui courir par le corps, mais ses convictions Ö l’endroit de son maÃ¥tre ne faiblirent pas.

Et maintenant, y avait-il un moyen quelconque de retenir Mr. Fogg dans ce compartiment pour prÇvenir toute rencontre entre le colonel et lui? Cela ne pouvait àtre difficile, le gentleman Çtant d’un naturel peu remuant et peu curieux. En tout cas, l’inspecteur de police crut avoir trouvÇ ce moyen, car, quelques instants plus tard, il disait Ö Phileas Fogg:

“Ce sont de longues et lentes heures, monsieur, que celles que l’on passe ainsi en chemin de fer.”

“En effet,” rÇpondit le gentleman, “mais elles passent.”

“A bord des paquebots,” reprit l’inspecteur, “vous aviez l’habitude de faire votre whist?”

“Oui,” rÇpondit Phileas Fogg, “mais ici ce serait difficile. Je n’ai ni cartes ni partenaires.”

“Oh! les cartes, nous trouverons bien Ö les acheter. On vend de tout dans les wagons amÇricains. Quant aux partenaires, si, par hasard, madame…”

“Certainement, monsieur,” rÇpondit vivement la jeune femme, “je connais le whist. Cela fait partie de l’Çducation anglaise.”

“Et moi,” reprit Fix, “j’ai quelques prÇtentions Ö bien jouer ce jeu. Or, Ö nous trois et un mort…”

“Comme il vous plaira, monsieur,” rÇpondit Phileas Fogg, enchantÇ de reprendre son jeu favori –, màme en chemin de fer.

Passepartout fut dÇpàchÇ Ö la recherche du steward, et il revint bientìt avec deux jeux complets, des fiches, des jetons et une tablette recouverte de drap. Rien ne manquait. Le jeu commenáa.

Mrs. Aouda savait träs suffisamment le whist, et elle reáut màme quelques compliments du sÇväre Phileas Fogg. Quant Ö l’inspecteur, il Çtait tout simplement de premiäre force, et digne de tenir tàte au gentleman.

“Maintenant,” se dit Passepartout Ö lui-màme, “nous le tenons. Il ne bougera plus!”

A onze heures du matin, le train avait atteint le point de partage des eaux des deux ocÇans. C’Çtait Ö Passe-Bridger, Ö une hauteur de sept mille cinq cent vingt-quatre pieds anglais au-dessus du niveau de la mer, un des plus hauts points touchÇs par le profil du tracÇ dans ce passage Ö travers les montagnes Rocheuses. Apräs deux cents milles environ, les voyageurs se trouveraient enfin sur ces longues plaines qui s’Çtendent jusqu’Ö l’Atlantique, et que la nature rendait si propices Ö l’Çtablissement d’une voie ferrÇe. Sur le versant du bassin atlantique se dÇveloppaient dÇjÖ les premiers rios, affluents ou sous-affluents de North-Platte-river. Tout l’horizon du nord et de l’est Çtait couvert par cette immense courtine semi-circulaire, qui forme la portion septentrionale des Rocky-Mountains, dominÇe par le pic de Laramie. Entre cette courbure et la ligne de fer s’Çtendaient de vastes plaines, largement arrosÇes. Sur la droite du rail-road s’Çtageaient les premiäres rampes du massif montagneux qui s’arrondit au sud jusqu’aux sources de la riviäre de l’Arkansas, l’un des grands tributaires du Missouri.

A midi et demi, les voyageurs entrevoyaient un instant le fort Halleck, qui commande cette contrÇe. Encore quelques heures, et la traversÇe des montagnes Rocheuses serait accomplie. On pouvait donc espÇrer qu’aucun accident ne signalerait le passage du train Ö travers cette difficile rÇgion. La neige avait cessÇ de tomber. Le temps se mettait au froid sec. De grands oiseaux, effrayÇs par la locomotive, s’enfuyaient au loin. Aucun fauve, ours ou loup, ne se montrait sur la plaine. C’Çtait le dÇsert dans son immense nuditÇ.

Apräs un dÇjeuner assez confortable, servi dans le wagon màme, Mr. Fogg et ses partenaires venaient de reprendre leur interminable whist, quand de violents coups de sifflet se firent entendre. Le train s’arràta.

Passepartout mit la tàte Ö la portiäre et ne vit rien qui motivÉt cet arràt. Aucune station n’Çtait en vue.

Mrs. Aouda et Fix purent craindre un instant que Mr. Fogg ne songeÉt Ö descendre sur la voie. Mais le gentleman se contenta de dire Ö son domestique:

“Voyez donc ce que c’est.”

Passepartout s’Çlanáa hors du wagon. Une quarantaine de voyageurs avaient dÇjÖ quittÇ leurs places, et parmi eux le colonel Stamp W. Proctor.

Le train Çtait arràtÇ devant un signal tournÇ au rouge qui fermait la voie. Le mÇcanicien et le conducteur, Çtant descendus, discutaient assez vivement avec un garde-voie, que le chef de gare de Medicine-Bow, la station prochaine, avait envoyÇ au-devant du train. Des voyageurs s’Çtaient approchÇs et prenaient part Ö la discussion, — entre autres le susdit colonel Proctor, avec son verbe haut et ses gestes impÇrieux.

Passepartout, ayant rejoint le groupe, entendit le garde-voie qui disait:

“Non! il n’y a pas moyen de passer! Le pont de Medicine-Bow est ÇbranlÇ et ne supporterait pas le poids du train.”

Ce pont, dont il Çtait question, Çtait un pont suspendu, jetÇ sur un rapide, Ö un mille de l’endroit oó le convoi s’Çtait arràtÇ. Au dire du garde-voie, il menaáait ruine, plusieurs des fils Çtaient rompus, et il Çtait impossible d’en risquer le passage. Le garde-voie n’exagÇrait donc en aucune faáon en affirmant qu’on ne pouvait passer. Et d’ailleurs, avec les habitudes d’insouciance des AmÇricains, on peut dire que, quand ils se mettent Ö àtre prudents, il y aurait folie Ö ne pas l’àtre.

Passepartout, n’osant aller prÇvenir son maÃ¥tre, Çcoutait, les dents serrÇes, immobile comme une statue.

Ah áÖ! s’Çcria le colonel Proctor, nous n’allons pas, j’imagine, rester ici Ö prendre racine dans la neige!”

“Colonel,” rÇpondit le conducteur, on a tÇlÇgraphiÇ Ö la station d’Omaha pour demander un train, mais il n’est pas probable qu’il arrive Ö Medicine-Bow avant six heures.”

“Six heures!” s’Çcria Passepartout.

“Sans doute,” rÇpondit le conducteur. “D’ailleurs, ce temps nous sera nÇcessaire pour gagner Ö pied la station.”

“A pied!” s’Çcriärent tous les voyageurs.

“Mais Ö quelle distance est donc cette station?” demanda l’un d’eux au conducteur.

“A douze milles, de l’autre cìtÇ de la riviäre.”

“Douze milles dans la neige!” s’Çcria Stamp W. Proctor.

Le colonel lanáa une bordÇe de jurons, s’en prenant Ö la compagnie, s’en prenant au conducteur, et Passepartout, furieux, n’Çtait pas loin de faire chorus avec lui. Il y avait lÖ un obstacle matÇriel contre lequel Çchoueraient, cette fois, toutes les bank-notes de son maÃ¥tre.

Au surplus, le dÇsappointement Çtait gÇnÇral parmi les voyageurs, qui, sans compter le retard, se voyaient obligÇs Ö faire une quinzaine de milles Ö travers la plaine couverte de neige. Aussi Çtait-ce un brouhaha, des exclamations, des vocifÇrations, qui auraient certainement attirÇ l’attention de Phileas Fogg, si ce gentleman n’eñt ÇtÇ absorbÇ par son jeu.

Cependant Passepartout se trouvait dans la nÇcessitÇ de le prÇvenir, et, la tàte basse, il se dirigeait vers le wagon, quand le mÇcanicien du train — un vrai Yankee, nommÇ Forster –, Çlevant la voix, dit:

“Messieurs, il y aurait peut-àtre moyen de passer.”

“Sur le pont” rÇpondit un voyageur.

“Sur le pont.”

“Avec notre train?” demanda le colonel.

“Avec notre train.”

Passepartout s’Çtait arràtÇ, et dÇvorait les paroles du mÇcanicien.

“Mais le pont menace ruine!” reprit le conducteur.

“N’importe,” rÇpondit Forster. Je crois qu’en lanáant le train avec son maximum de vitesse, on aurait quelques chances de passer.”

“Diable!” fit Passepartout.

Mais un certain nombre de voyageurs avaient ÇtÇ immÇdiatement sÇduits par la proposition. Elle plaisait particuliärement au colonel Proctor. Ce cerveau brñlÇ trouvait la chose träs faisable. Il rappela màme que des ingÇnieurs avaient eu l’idÇe de passer des riviäres “sans pont” avec des trains rigides lancÇs Ö toute vitesse, etc. Et, en fin de compte, tous les intÇressÇs dans la question se rangärent Ö l’avis du mÇcanicien.

“Nous avons cinquante chances pour passer,” disait l’un.

“Soixante,” disait l’autre.

“Quatre-vingts!…quatre-vingt-dix sur cent!”

Passepartout Çtait ahuri, quoiqu’il fñt pràt Ö tout tenter pour opÇrer le passage du Medicine-creek, mais la tentative lui semblait un peu trop “amÇricaine”.

“D’ailleurs,” pensa-t-il, “il y a une chose bien plus simple Ö faire, et ces gens-lÖ n’y songent màme pas!…”

“Monsieur,” dit-il Ö un des voyageurs, “le moyen proposÇ par le mÇcanicien me paraÃ¥t un peu hasardÇ, mais…”

“Quatre-vingts chances! rÇpondit le voyageur, qui lui tourna le dos.

“Je sais bien,” rÇpondit Passepartout en s’adressant Ö un autre gentleman, “mais une simple rÇflexion…”

“Pas de rÇflexion, c’est inutile!” rÇpondit l’AmÇricain interpellÇ en haussant les Çpaules, puisque le mÇcanicien assure qu’on passera!”

“Sans doute,” reprit Passepartout, “on passera, mais il serait peut-àtre plus prudent…”

“Quoi! prudent! s’Çcria le colonel Proctor, que ce mot, entendu par hasard, fit bondir. A grande vitesse, on vous dit! Comprenez-vous? A grande vitesse!”

“Je sais… je comprends…” rÇpÇtait Passepartout, auquel personne ne laissait achever sa phrase, “mais il serait, sinon plus prudent, puisque le mot vous choque, du moins plus naturel…”

“Qui? que? quoi? Qu’a-t-il donc celui-lÖ avec son naturel?..” s’Çcria-t-on de toutes parts.

Le pauvre garáon ne savait plus de qui se faire entendre.

“Est-ce que vous avez peur?” lui demanda le colonel Proctor.

“Moi, peur!” s’Çcria Passepartout. “Eh bien, soit! Je montrerai Ö ces gens-lÖ qu’un Franáais peut àtre aussi amÇricain qu’eux!”

“En voiture! en voiture!” criait le conducteur.

“Oui! en voiture,” rÇpÇtait Passepartout, “en voiture! Et tout de suite! Mais on ne m’empàchera pas de penser qu’il eñt ÇtÇ plus naturel de nous faire d’abord passer Ö pied sur ce pont, nous autres voyageurs, puis le train ensuite!…”

Mais personne n’entendit cette sage rÇflexion, et personne n’eñt voulu en reconnaÃ¥tre la justesse.

Les voyageurs Çtaient rÇintÇgrÇs dans leur wagon. Passepartout reprit sa place, sans rien dire de ce qui s’Çtait passÇ. Les joueurs Çtaient tout entiers Ö leur whist.

La locomotive siffla vigoureusement. Le mÇcanicien, renversant la vapeur, ramena son train en arriäre pendant präs d’un mille –, reculant comme un sauteur qui veut prendre son Çlan.

Puis, Ö un second coup de sifflet, la marche en avant recommenáa: elle s’accÇlÇra ; bientìt la vitesse devint effroyable ; on n’entendait plus qu’un seul hennissement sortant de la locomotive; les pistons battaient vingt coups Ö la seconde; les essieux des roues fumaient dans les boÃ¥tes Ö graisse. On sentait, pour ainsi dire, que le train tout entier, marchant avec une rapiditÇ de cent milles Ö l’heure, ne pesait plus sur les rails. La vitesse mangeait la pesanteur.

Et l’on passa! Et ce fut comme un Çclair. On ne vit rien du pont. Le convoi sauta, on peut le dire, d’une rive Ö l’autre, et le mÇcanicien ne parvint Ö arràter sa machine emportÇe qu’Ö cinq milles au-delÖ de la station.

Mais Ö peine le train avait-il franchi la riviäre, que le pont, dÇfinitivement ruinÇ, s’abÃ¥mait avec fracas dans le rapide de Medicine-Bow.

XXIX

OU IL SERA FAIT LE RECIT D’INCIDENTS DIVERS QUI NE SE RENCONTRENT QUE SUR LES RAIL-ROADS DE L’UNION

Le soir màme, le train poursuivait sa route sans obstacles, dÇpassait le fort Sauders, franchissait la passe de Cheyenne et arrivait Ö la passe d’Evans. En cet endroit, le rail-road atteignait le plus haut point du parcours, soit huit mille quatre-vingt-onze pieds au-dessus du niveau de l’ocÇan. Les voyageurs n’avaient plus qu’Ö descendre jusqu’Ö l’Atlantique sur ces plaines sans limites, nivelÇes par la nature.

LÖ se trouvait sur le Æ grand trunk Ø l’embranchement de Denver-city, la principale ville du Colorado. Ce territoire est riche en mines d’or et d’argent, et plus de cinquante mille habitants y ont dÇjÖ fixÇ leur demeure.

A ce moment, treize cent quatre-vingt-deux milles avaient ÇtÇ faits depuis San Francisco, en trois jours et trois nuits. Quatre nuits et quatre jours, selon toute prÇvision, devaient suffire pour atteindre New York. Phileas Fogg se maintenait donc dans les dÇlais rÇglementaires.

Pendant la nuit, on laissa sur la gauche le camp Walbah. Le Lodge-pole-creek courait parallälement Ö la voie, en suivant la frontiäre rectiligne commune aux Etats du Wyoming et du Colorado. A onze heures, on entrait dans le Nebraska, on passait präs du Sedgwick, et l’on touchait Ö Julesburgh, placÇ sur la branche sud de Platte-river.

C’est Ö ce point que se fit l’inauguration de l’Union Pacific Road, le 23 octobre 1867, et dont l’ingÇnieur en chef fut le gÇnÇral J. M. Dodge. LÖ s’arràtärent les deux puissantes locomotives, remorquant les neuf wagons des invitÇs, au nombre desquels figurait le vice-prÇsident, Mr. Thomas C. Durant ; lÖ retentirent les acclamations; lÖ, les Sioux et les Pawnies donnärent le spectacle d’une petite guerre indienne; lÖ, les feux d’artifice Çclatärent; lÖ, enfin, se publia, au moyen d’une imprimerie portative, le premier numÇro du journal _Railway Pioneer_. Ainsi fut cÇlÇbrÇe l’inauguration de ce grand chemin de fer, instrument de progräs et de civilisation, jetÇ Ö travers le dÇsert et destinÇ Ö relier entre elles des villes et des citÇs qui n’existaient pas encore. Le sifflet de la locomotive, plus puissant que la lyre d’Amphion, allait bientìt les faire surgir du sol amÇricain.

A huit heures du matin, le fort Mac-Pherson Çtait laissÇ en arriäre. Trois cent cinquante-sept milles sÇparent ce point d’Omaha. La voie ferrÇe suivait, sur sa rive gauche, les capricieuses sinuositÇs de la branche sud de Platte-river. A neuf heures, on arrivait Ö l’importante ville de North-Platte, bÉtie entre ces deux bras du grand cours d’eau, qui se rejoignent autour d’elle pour ne plus former qu’une seule artäre –, affluent considÇrable dont les eaux se confondent avec celles du Missouri, un peu au-dessus d’Omaha.

Le cent-uniäme mÇridien Çtait franchi.

Mr. Fogg et ses partenaires avaient repris leur jeu. Aucun d’eux ne se plaignait de la longueur de la route –, pas màme le mort. Fix avait commencÇ par gagner quelques guinÇes, qu’il Çtait en train de reperdre, mais il ne se montrait pas moins passionnÇ que Mr. Fogg. Pendant cette matinÇe, la chance favorisa singuliärement ce gentleman. Les atouts et les honneurs pleuvaient dans ses mains. A un certain moment, apräs avoir combinÇ un coup audacieux, il se prÇparait Ö jouer pique, quand, derriäre la banquette, une voix se fit entendre, qui disait:

“Moi, je jouerais carreau…”

Mr. Fogg, Mrs. Aouda, Fix levärent la tàte. Le colonel Proctor Çtait präs d’eux.

Stamp W. Proctor et Phileas Fogg se reconnurent aussitìt.

“Ah! c’est vous, monsieur l’Anglais,” s’Çcria le colonel, “c’est vous qui voulez jouer pique!”

“Et qui le joue,” rÇpondit froidement Phileas Fogg, en abattant un dix de cette couleur.

“Eh bien, il me plaÃ¥t que ce soit carreau”, rÇpliqua le colonel Proctor d’une voix irritÇe.

Et il fit un geste pour saisir la carte jouÇe, en ajoutant:

“Vous n’entendez rien Ö ce jeu.”

“Peut-àtre serai-je plus habile Ö un autre,” dit Phileas Fogg, qui se leva.

“Il ne tient qu’Ö vous d’en essayer, fils de John Bull!” rÇpliqua le grossier personnage.

Mrs. Aouda Çtait devenue pÉle. Tout son sang lui refluait au coeur. Elle avait saisi le bras de Phileas Fogg, qui la repoussa doucement. Passepartout Çtait pràt Ö se jeter sur l’AmÇricain, qui regardait son adversaire de l’air le plus insultant. Mais Fix s’Çtait levÇ, et, allant au colonel Proctor, il lui dit:

“Vous oubliez que c’est moi Ö qui vous avez affaire, monsieur, moi que vous avez, non seulement injuriÇ, mais frappÇ!”

“Monsieur Fix,” dit Mr. Fogg, “je vous demande pardon, mais ceci me regarde seul. En prÇtendant que j’avais tort de jouer pique, le colonel m’a fait une nouvelle injure, et il m’en rendra raison.”

“Quand vous voudrez, et oó vous voudrez,” rÇpondit l’AmÇricain, et Ö l’arme qu’il vous plaira!”

Mrs. Aouda essaya vainement de retenir Mr. Fogg. L’inspecteur tenta inutilement de reprendre la querelle Ö son compte. Passepartout voulait jeter le colonel par la portiäre, mais un signe de son maÃ¥tre l’arràta. Phileas Fogg quitta le wagon, et l’AmÇricain le suivit sur la passerelle.

“Monsieur,” dit Mr. Fogg Ö son adversaire, “je suis fort pressÇ de retourner en Europe, et un retard quelconque prÇjudicierait beaucoup Ö mes intÇràts.”

“Eh bien! qu’est-ce que cela me fait?” rÇpondit le colonel Proctor.

“Monsieur,” reprit träs poliment Mr. Fogg, “apräs notre rencontre Ö San Francisco, j’avais formÇ le projet de venir vous retrouver en AmÇrique, däs que j’aurais terminÇ les affaires qui m’appellent sur l’ancien continent.”

“Vraiment!”

“Voulez-vous me donner rendez-vous dans six mois?”

“Pourquoi pas dans six ans?”

“Je dis six mois,” rÇpondit Mr. Fogg, “et je serai exact au rendez-vous.”

“Des dÇfaites, tout cela!” s’Çcria Stamp W. Proctor. “Tout de suite ou pas.”

“Soit,” rÇpondit Mr. Fogg. “Vous allez Ö New York?”

“Non.”

“A Chicago?”

“Non.”

“A Omaha?”

“Peu vous importe! Connaissez-vous Plum-Creek?”

“Non,” rÇpondit Mr. Fogg.

“C’est la station prochaine. Le train y sera dans une heure. Il y stationnera dix minutes. En dix minutes, on peut Çchanger quelques coups de revolver.”