et le lendemain, 14, il faisait escale à Steamer-Point, au nord-ouest de la rade d’Aden. C’est là qu’il devait se rÃapprovisionner de combustible.
Grave et importante affaire que cette alimentation du foyer des paquebots à de telles distances des centres de production. Rien que pour la Compagnie pÃninsulaire, c’est une dÃpense annuelle qui se chiffre par huit cent mille livres (20 millions de francs). Il a fallu, en effet, Ãtablir des dÃpìts en plusieurs ports, et, dans ces mers ÃloignÃes, le charbon revient à quatre-vingts francs la tonne.
Le _Mongolia_ avait encore seize cent cinquante milles à faire avant d’atteindre Bombay, et il devait rester quatre heures à Steamer-Point, afin de remplir ses soutes.
Mais ce retard ne pouvait nuire en aucune faáon au programme de Phileas Fogg. Il Ãtait prÃvu. D’ailleurs le _Mongolia_, au lieu d’arriver à Aden le 15 octobre seulement au matin, y entrait le 14 au soir. C’Ãtait un gain de quinze heures.
Mr. Fogg et son domestique descendirent à terre. Le gentleman voulait faire viser son passeport. Fix le suivit sans à tre remarquÃ.
La formalità du visa accomplie, Phileas Fogg revint à bord reprendre sa partie interrompue.
Passepartout, lui, flÃna, suivant sa coutume, au milieu de cette population de Somanlis, de Banians, de Parsis, de Juifs, d’Arabes, d’EuropÃens, composant les vingt-cinq mille habitants d’Aden. Il admira les fortifications qui font de cette ville le Gibraltar de la mer des Indes, et de magnifiques citernes auxquelles travaillaient encore les ingÃnieurs anglais, deux mille ans apräs les ingÃnieurs du roi Salomon.
“Träs curieux, träs curieux!” se disait Passepartout en revenant à bord. “Je m’aperáois qu’il n’est pas inutile de voyager, si l’on veut voir du nouveau.”
A six heures du soir, le _Mongolia_ battait des branches de son hÃlice les eaux de la rade d’Aden et courait bientìt sur la mer des Indes.
Il lui Ãtait accordà cent soixante-huit heures pour accomplir la traversÃe entre Aden et Bombay. Du reste, cette mer indienne lui fut favorable. Le vent tenait dans le nord-ouest. Les voiles vinrent en aide à la vapeur.
Le navire, mieux appuyÃ, roula moins. Les passagäres, en fraÃ¥ches toilettes, reparurent sur le pont. Les chants et les danses recommencärent.
Le voyage s’accomplit donc dans les meilleures conditions. Passepartout Ãtait enchantà de l’aimable compagnon que le hasard lui avait procurà en la personne de Fix.
Le dimanche 20 octobre, vers midi, on eut connaissance de la cìte indienne. Deux heures plus tard, le pilote montait à bord du _Mongolia_. A l’horizon, un arriäre-plan de collines se profilait harmonieusement sur le fond du ciel. Bientìt, les rangs de palmiers qui couvrent la ville se dÃtachärent vivement. Le paquebot pÃnÃtra dans cette rade formÃe par les Ã¥les Salcette, Colaba, ElÃphanta, Butcher, et à quatre heures et demie il accostait les quais de Bombay.
Phileas Fogg achevait alors le trente-troisiäme robre de la journÃe, et son partenaire et lui, grÃce à une manoeuvre audacieuse, ayant fait les treize levÃes, terminärent cette belle traversÃe par un chelem admirable.
Le _Mongolia_ ne devait arriver que le 22 octobre à Bombay. Or, il y arrivait le 20. C’Ãtait donc, depuis son dÃpart de Londres, un gain de deux jours, que Phileas Fogg inscrivit mÃthodiquement sur son itinÃraire à la colonne des bÃnÃfices.
X
OU PASSEPARTOUT EST TROP HEUREUX D’EN ETRE QUITTE EN PERDANT SA CHAUSSURE
Personne n’ignore que l’Inde — ce grand triangle renversà dont la base est au nord et la pointe au sud — comprend une superficie de quatorze cent mille milles carrÃs, sur laquelle est inÃgalement rÃpandue une population de cent quatre-vingts millions d’habitants. Le gouvernement britannique exerce une domination rÃelle sur une certaine partie de cet immense pays. Il entretient un gouverneur gÃnÃral à Calcutta, des gouverneurs à Madras, à Bombay, au Bengale, et un lieutenant-gouverneur à Agra.
Mais l’Inde anglaise proprement dite ne compte qu’une superficie de sept cent mille milles carrÃs et une population de cent à cent dix millions d’habitants. C’est assez dire qu’une notable partie du territoire Ãchappe encore à l’autorità de la reine; et, en effet, chez certains rajahs de l’intÃrieur, farouches et terribles, l’indÃpendance indoue est encore absolue.
Depuis 1756 — Ãpoque à laquelle fut fondà le premier Ãtablissement anglais sur l’emplacement aujourd’hui occupà par la ville de Madras — jusqu’à cette annÃe dans laquelle Ãclata la grande insurrection des cipayes, la cÃläbre Compagnie des Indes fut toute-puissante. Elle s’annexait peu à peu les diverses provinces, achetÃes aux rajahs au prix de rentes qu’elle payait peu ou point; elle nommait son gouverneur gÃnÃral et tous ses employÃs civils ou militaires; mais maintenant elle n’existe plus, et les possessions anglaises de l’Inde relävent directement de la couronne.
Aussi l’aspect, les moeurs, les divisions ethnographiques de la pÃninsule tendent à se modifier chaque jour. Autrefois, on y voyageait par tous les antiques moyens de transport, à pied, à cheval, en charrette, en brouette, en palanquin, à dos d’homme, en coach, etc. Maintenant, des steamboats parcourent à grande vitesse l’Indus, le Gange, et un chemin de fer, qui traverse l’Inde dans toute sa largeur en se ramifiant sur son parcours, met Bombay à trois jours seulement de Calcutta.
Le tracà de ce chemin de fer ne suit pas la ligne droite à travers l’Inde. La distance à vol d’oiseau n’est que de mille à onze cents milles, et des trains, animÃs d’une vitesse moyenne seulement, n’emploieraient pas trois jours à la franchir ; mais cette distance est accrue d’un tiers, au moins, par la corde que dÃcrit le railway en s’Ãlevant jusqu’à Allahabad dans le nord de la pÃninsule.
Voici, en somme, le tracà à grands points du “Great Indian peninsular railway”. En quittant l’Ã¥le de Bombay, il traverse Salcette, saute sur le continent en face de Tannah, franchit la chaÃ¥ne des GhÃtes-Occidentales, court au nord-est jusqu’à Burhampour, sillonne le territoire à peu präs indÃpendant du Bundelkund, s’Ãläve jusqu’à Allahabad, s’inflÃchit vers l’est, rencontre le Gange à BÃnaräs, s’en Ãcarte lÃgärement, et, redescendant au sud-est par Burdivan et la ville franáaise de Chandernagor, il fait tà te de ligne à Calcutta.
C’Ãtait à quatre heures et demie du soir que les passagers du _Mongolia_ avaient dÃbarquà à Bombay, et le train de Calcutta partait à huit heures prÃcises.
Mr. Fogg prit donc congà de ses partenaires, quitta le paquebot, donna à son domestique le dÃtail de quelques emplettes à faire, lui recommanda expressÃment de se trouver avant huit heures à la gare, et, de son pas rÃgulier qui battait la seconde comme le pendule d’une horloge astronomique, il se dirigea vers le bureau des passeports.
Ainsi donc, des merveilles de Bombay, il ne songeait à rien voir, ni l’hìtel de ville, ni la magnifique bibliothäque, ni les forts, ni les docks, ni le marchà au coton, ni les bazars, ni les mosquÃes, ni les synagogues, ni les Ãglises armÃniennes, ni la splendide pagode de Malebar-Hill, ornÃe de deux tours polygones. Il ne contemplerait ni les chefs-d’oeuvre d’ElÃphanta, ni ses mystÃrieux hypogÃes, cachÃs au sud-est de la rade, ni les grottes KanhÃrie de l’Ã¥le Salcette, ces admirables restes de l’architecture bouddhiste!
Non! rien. En sortant du bureau des passeports, Phileas Fogg se rendit tranquillement à la gare, et là il se fit servir à dÃ¥ner. Entre autres mets, le maÃ¥tre d’hìtel crut devoir lui recommander une certaine gibelotte de “lapin du pays”, dont il lui dit merveille.
Phileas Fogg accepta la gibelotte et la goñta consciencieusement; mais, en dÃpit de sa sauce ÃpicÃe, il la trouva dÃtestable.
Il sonna le maÃ¥tre d’hìtel.
“Monsieur,” lui dit-il en le regardant fixement, “c’est du lapin, cela?”
“Oui, mylord,” rÃpondit effrontÃment le drìle, “du lapin des jungles.”
“Et ce lapin-là n’a pas miaulà quand on l’a tuÃ?”
“MiaulÃ! Oh! mylord! un lapin! Je vous jure…”
“Monsieur le maÃ¥tre d’hìtel,” reprit froidement Mr. Fogg, “ne jurez pas et rappelez-vous ceci: autrefois, dans l’Inde, les chats Ãtaient considÃrÃs comme des animaux sacrÃs. C’Ãtait le bon temps.”
“Pour les chats, mylord?”
“Et peut-Ã tre aussi pour les voyageurs!”
Cette observation faite, Mr. Fogg continua tranquillement à dåner.
Quelques instants apräs Mr. Fogg, l’agent Fix avait, lui aussi, dÃbarquà du _Mongolia_ et couru chez le directeur de la police de Bombay. Il fit reconnaÃ¥tre sa qualità de dÃtective, la mission dont il Ãtait chargÃ, sa situation vis-Ã-vis de l’auteur prÃsumà du vol. Avait-on reáu de Londres un mandat d’arrà t?…. On n’avait rien reáu.
Et, en effet, le mandat, parti apräs Fogg, ne pouvait à tre encore arrivÃ.
Fix resta fort dÃcontenancÃ. Il voulut obtenir du directeur un ordre d’arrestation contre le sieur Fogg. Le directeur refusa. L’affaire regardait l’administration mÃtropolitaine, et celle-ci seule pouvait lÃgalement dÃlivrer un mandat. Cette sÃvÃrità de principes, cette observance rigoureuse de la lÃgalità est parfaitement explicable avec les moeurs anglaises, qui, en matiäre de libertà individuelle, n’admettent aucun arbitraire.
Fix n’insista pas et comprit qu’il devait se rÃsigner à attendre son mandat. Mais il rÃsolut de ne point perdre de vue son impÃnÃtrable coquin, pendant tout le temps que celui-ci demeurerait à Bombay. Il ne doutait pas que Phileas Fogg n’y sÃjournÃt, et, on le sait, c’Ãtait aussi la conviction de Passepartout, — ce qui laisserait au mandat d’arrà t le temps d’arriver.
Mais depuis les derniers ordres que lui avait donnÃs son maÃ¥tre en quittant le _Mongolia_, Passepartout avait bien compris qu’il en serait de Bombay comme de Suez et de Paris, que le voyage ne finirait pas ici, qu’il se poursuivrait au moins jusqu’à Calcutta, et peut-à tre plus loin. Et il commenáa à se demander si ce pari de Mr. Fogg n’Ãtait pas absolument sÃrieux, et si la fatalità ne l’entraÃ¥nait pas, lui qui voulait vivre en repos, à accomplir le tour du monde en quatre-vingts jours!
En attendant, et apräs avoir fait acquisition de quelques chemises et chaussettes, il se promenait dans les rues de Bombay. Il y avait grand concours de populaire, et, au milieu d’EuropÃens de toutes nationalitÃs, des Persans à bonnets pointus, des Bunhyas à turbans ronds, des Sindes à bonnets carrÃs, des ArmÃniens en longues robes, des Parsis à mitre noire. C’Ãtait prÃcisÃment une fà te cÃlÃbrÃe par ces Parsis ou Guäbres, descendants directs des sectateurs de Zoroastre, qui sont les plus industrieux, les plus civilisÃs, les plus intelligents, les plus austäres des Indous, — race à laquelle appartiennent actuellement les riches nÃgociants indigänes de Bombay. Ce jour-lÃ, ils cÃlÃbraient une sorte de carnaval religieux, avec processions et divertissements, dans lesquels figuraient des bayadäres và tues de gazes roses brochÃes d’or et d’argent, qui, au son des violes et au bruit des tam-tams, dansaient merveilleusement, et avec une dÃcence parfaite, d’ailleurs.
Si Passepartout regardait ces curieuses cÃrÃmonies, si ses yeux et ses oreilles s’ouvraient dÃmesurÃment pour voir et entendre, si son air, sa physionomie Ãtait bien celle du “booby” le plus neuf qu’on pñt imaginer, il est superflu d’y insister ici.
Malheureusement pour lui et pour son maÃ¥tre, dont il risqua de compromettre le voyage, sa curiosità l’entraÃ¥na plus loin qu’il ne convenait.
En effet, apräs avoir entrevu ce carnaval parsi, Passepartout se dirigeait vers la gare, quand, passant devant l’admirable pagode de Malebar-Hill, il eut la malencontreuse idÃe d’en visiter l’intÃrieur.
Il ignorait deux choses: d’abord que l’entrÃe de certaines pagodes indoues est formellement interdite aux chrÃtiens, et ensuite que les croyants eux-mà mes ne peuvent y pÃnÃtrer sans avoir laissà leurs chaussures à la porte. Il faut remarquer ici que, par raison de saine politique, le gouvernement anglais, respectant et faisant respecter jusque dans ses plus insignifiants dÃtails la religion du pays, punit sÃvärement quiconque en viole les pratiques.
Passepartout, entrà lÃ, sans penser à mal, comme un simple touriste, admirait, à l’intÃrieur de Malebar-Hill, ce clinquant Ãblouissant de l’ornementation brahmanique, quand soudain il fut renversà sur les dalles sacrÃes. Trois prà tres, le regard plein de fureur, se prÃcipitärent sur lui, arrachärent ses souliers et ses chaussettes, et commencärent à le rouer de coups, en profÃrant des cris sauvages.
Le Franáais, vigoureux et agile, se releva vivement. D’un coup de poing et d’un coup de pied, il renversa deux de ses adversaires, fort empà trÃs dans leurs longues robes, et, s’Ãlanáant hors de la pagode de toute la vitesse de ses jambes, il eut bientìt distancà le troisiäme Indou, qui s’Ãtait jetà sur ses traces, en ameutant la foule.
A huit heures moins cinq, quelques minutes seulement avant le dÃpart du train, sans chapeau, pieds nus, ayant perdu dans la bagarre le paquet contenant ses emplettes, Passepartout arrivait à la gare du chemin de fer.
Fix Ãtait lÃ, sur le quai d’embarquement. Ayant suivi le sieur Fogg à la gare, il avait compris que ce coquin allait quitter Bombay. Son parti fut aussitìt pris de l’accompagner jusqu’à Calcutta et plus loin s’il le fallait. Passepartout ne vit pas Fix, qui se tenait dans l’ombre, mais Fix entendit le rÃcit de ses aventures, que Passepartout narra en peu de mots à son maÃ¥tre.
“J’espäre que cela ne vous arrivera plus”, rÃpondit simplement Phileas Fogg, en prenant place dans un des wagons du train.
Le pauvre garáon, pieds nus et tout dÃconfit, suivit son maÃ¥tre sans mot dire.
Fix allait monter dans un wagon sÃparÃ, quand une pensÃe le retint et modifia subitement son projet de dÃpart.
“Non, je reste, se dit-il. Un dÃlit commis sur le territoire indien…Je tiens mon homme.”
En ce moment, la locomotive lanáa un vigoureux sifflet, et le train disparut dans la nuit.
XI
OU PHILEAS FOGG ACHETE UNE MONTURE A UN PRIX FABULEUX
Le train Ãtait parti à l’heure rÃglementaire. Il emportait un certain nombre de voyageurs, quelques officiers, des fonctionnaires civils et des nÃgociants en opium et en indigo, que leur commerce appelait dans la partie orientale de la pÃninsule.
Passepartout occupait le mà me compartiment que son maÃ¥tre. Un troisiäme voyageur se trouvait placà dans le coin opposÃ.
C’Ãtait le brigadier gÃnÃral, Sir Francis Cromarty, l’un des partenaires de Mr. Fogg pendant la traversÃe de Suez à Bombay, qui rejoignait ses troupes cantonnÃes aupräs de BÃnaräs.
Sir Francis Cromarty, grand, blond, Ãgà de cinquante ans environ, qui s’Ãtait fort distinguà pendant la derniäre rÃvolte des cipayes, eñt vÃritablement mÃrità la qualification d’indigäne. Depuis son jeune Ãge, il habitait l’Inde et n’avait fait que de rares apparitions dans son pays natal. C’Ãtait un homme instruit, qui aurait volontiers donnà des renseignements sur les coutumes, l’histoire, l’organisation du pays indou, si Phileas Fogg eñt Ãtà homme à les demander. Mais ce gentleman ne demandait rien. Il ne voyageait pas, il dÃcrivait une circonfÃrence. C’Ãtait un corps grave, parcourant une orbite autour du globe terrestre, suivant les lois de la mÃcanique rationnelle. En ce moment, il refaisait dans son esprit le calcul des heures dÃpensÃes depuis son dÃpart de Londres, et il se fñt frottà les mains, s’il eñt Ãtà dans sa nature de faire un mouvement inutile.
Sir Francis Cromarty n’Ãtait pas sans avoir reconnu l’originalità de son compagnon de route, bien qu’il ne l’eñt Ãtudià que les cartes à la main et entre deux robres. Il Ãtait donc fondà à se demander si un coeur humain battait sous cette froide enveloppe, si Phileas Fogg avait une Ãme sensible aux beautÃs de la nature, aux aspirations morales. Pour lui, cela faisait question. De tous les originaux que le brigadier gÃnÃral avait rencontrÃs, aucun n’Ãtait comparable à ce produit des sciences exactes.
Phileas Fogg n’avait point cachà à Sir Francis Cromarty son projet de voyage autour du monde, ni dans quelles conditions il l’opÃrait. Le brigadier gÃnÃral ne vit dans ce pari qu’une excentricità sans but utile et à laquelle manquerait nÃcessairement le _transire benefaciendo_ qui doit guider tout homme raisonnable. Au train dont marchait le bizarre gentleman, il passerait Ãvidemment sans “rien faire”, ni pour lui, ni pour les autres.
Une heure apräs avoir quittà Bombay, le train, franchissant les viaducs, avait traversà l’Ã¥le Salcette et courait sur le continent. A la station de Callyan, il laissa sur la droite l’embranchement qui, par Kandallah et Pounah, descend vers le sud-est de l’Inde, et il gagna la station de Pauwell. A ce point, il s’engagea dans les montagnes träs ramifiÃes des GhÃtes-Occidentales, chaÃ¥nes à base de trapp et de basalte, dont les plus hauts sommets sont couverts de bois Ãpais.
De temps à autre, Sir Francis Cromarty et Phileas Fogg Ãchangeaient quelques paroles, et, à ce moment, le brigadier gÃnÃral, relevant une conversation qui tombait souvent, dit:
“Il y a quelques annÃes, monsieur Fogg, vous auriez Ãprouvà en cet endroit un retard qui eñt probablement compromis votre itinÃraire.”
“Pourquoi cela, Sir Francis?”
“Parce que le chemin de fer s’arrà tait à la base de ces montagnes, qu’il fallait traverser en palanquin ou à dos de poney jusqu’à la station de Kandallah, situÃe sur le versant opposÃ.”
“Ce retard n’eñt aucunement dÃrangà l’Ãconomie de mon programme,” rÃpondit Mr. Fogg. “Je ne suis pas sans avoir prÃvu l’Ãventualità de certains obstacles.”
“Cependant, monsieur Fogg,” reprit le brigadier gÃnÃral, “vous risquiez d’avoir une fort mauvaise affaire sur les bras avec l’aventure de ce garáon.”
Passepartout, les pieds entortillÃs dans sa couverture de voyage, dormait profondÃment et ne rà vait guäre que l’on parlÃt de lui.
“Le gouvernement anglais est extrà mement sÃväre et avec raison pour ce genre de dÃlit,” reprit Sir Francis Cromarty. “Il tient par-dessus tout à ce que l’on respecte les coutumes religieuses des Indous, et si votre domestique eñt Ãtà pris…”
“Eh bien, s’il eñt Ãtà pris, Sir Francis,” rÃpondit Mr. Fogg, il aurait Ãtà condamnÃ, il aurait subi sa peine, et puis il serait revenu tranquillement en Europe. Je ne vois pas en quoi cette affaire eñt pu retarder son maÃ¥tre!”
Et, lÃ-dessus, la conversation retomba. Pendant la nuit, le train franchit les GhÃtes, passa à Nassik, et le lendemain, 21 octobre, il s’Ãlanáait à travers un pays relativement plat, formà par le territoire du Khandeish. La campagne, bien cultivÃe, Ãtait semÃe de bourgades, au-dessus desquelles le minaret de la pagode remplaáait le clocher de l’Ãglise europÃenne. De nombreux petits cours d’eau, la plupart affluents ou sous-affluents du Godavery, irriguaient cette contrÃe fertile.
Passepartout, rÃveillÃ, regardait, et ne pouvait croire qu’il traversait le pays des Indous dans un train du “Great peninsular railway”. Cela lui paraissait invraisemblable. Et cependant rien de plus rÃel! La locomotive, dirigÃe par le bras d’un mÃcanicien anglais et chauffÃe de houille anglaise, lanáait sa fumÃe sur les plantations de cafÃiers, de muscadiers, de girofliers, de poivriers rouges. La vapeur se contournait en spirales autour des groupes de palmiers, entre lesquels apparaissaient de pittoresques bungalows, quelques viharis, sortes de monastäres abandonnÃs, et des temples merveilleux qu’enrichissait l’inÃpuisable ornementation de l’architecture indienne. Puis, d’immenses Ãtendues de terrain se dessinaient à perte de vue, des jungles oó ne manquaient ni les serpents ni les tigres qu’Ãpouvantaient les hennissements du train, et enfin des forà ts, fendues par le tracà de la voie, encore hantÃes d’ÃlÃphants, qui, d’un oeil pensif, regardaient passer le convoi ÃchevelÃ.
Pendant cette matinÃe, au-delà de la station de Malligaum, les voyageurs traversärent ce territoire funeste, qui fut si souvent ensanglantà par les sectateurs de la dÃesse KÃli. Non loin s’Ãlevaient Ellora et ses pagodes admirables, non loin la cÃläbre Aurungabad, la capitale du farouche Aureng-Zeb, maintenant simple chef-lieu de l’une des provinces dÃtachÃes du royaume du Nizam. C’Ãtait sur cette contrÃe que Feringhea, le chef des Thugs, le roi des Etrangleurs, exeráait sa domination. Ces assassins, unis dans une association insaisissable, Ãtranglaient, en l’honneur de la dÃesse de la Mort, des victimes de tout Ãge, sans jamais verser de sang, et il fut un temps oó l’on ne pouvait fouiller un endroit quelconque de ce sol sans y trouver un cadavre. Le gouvernement anglais a bien pu empà cher ces meurtres dans une notable proportion, mais l’Ãpouvantable association existe toujours et fonctionne encore.
A midi et demi, le train s’arrà ta à la station de Burhampour, et Passepartout put s’y procurer à prix d’or une paire de babouches, agrÃmentÃes de perles fausses, qu’il chaussa avec un sentiment d’Ãvidente vanitÃ.
Les voyageurs dÃjeunärent rapidement, et repartirent pour la station d’Assurghur, apräs avoir un instant cìtoyà la rive du Tapty, petit fleuve qui va se jeter dans le golfe de Cambaye, präs de Surate.
Il est opportun de faire connaÃ¥tre quelles pensÃes occupaient alors l’esprit de Passepartout. Jusqu’à son arrivÃe à Bombay, il avait cru et pu croire que ces choses en resteraient lÃ. Mais maintenant, depuis qu’il filait à toute vapeur à travers l’Inde, un revirement s’Ãtait fait dans son esprit. Son naturel lui revenait au galop. Il retrouvait les idÃes fantaisistes de sa jeunesse, il prenait au sÃrieux les projets de son maÃ¥tre, il croyait à la rÃalità du pari, consÃquemment à ce tour du monde et à ce maximum de temps, qu’il ne fallait pas dÃpasser. DÃjà mà me, il s’inquiÃtait des retards possibles, des accidents qui pouvaient survenir en route. Il se sentait comme intÃressà dans cette gageure, et tremblait à la pensÃe qu’il avait pu la compromettre la veille par son impardonnable badauderie. Aussi, beaucoup moins flegmatique que Mr. Fogg, il Ãtait beaucoup plus inquiet. Il comptait et recomptait les jours ÃcoulÃs, maudissait les haltes du train, l’accusait de lenteur et blÃmait _in petto_ Mr. Fogg de n’avoir pas promis une prime au mÃcanicien. Il ne savait pas, le brave garáon, que ce qui Ãtait possible sur un paquebot ne l’Ãtait plus sur un chemin de fer, dont la vitesse est rÃglementÃe.
Vers le soir, on s’engagea dans les dÃfilÃs des montagnes de Sutpour, qui sÃparent le territoire du Khandeish de celui du Bundelkund.
Le lendemain, 22 octobre, sur une question de Sir Francis Cromarty, Passepartout, ayant consultà sa montre, rÃpondit qu’il Ãtait trois heures du matin. Et, en effet, cette fameuse montre, toujours rÃglÃe sur le mÃridien de Greenwich, qui se trouvait à präs de soixante-dix-sept degrÃs dans l’ouest, devait retarder et retardait en effet de quatre heures.
Sir Francis rectifia donc l’heure donnÃe par Passepartout, auquel il fit la mà me observation que celui-ci avait dÃjà reáue de la part de Fix. Il essaya de lui faire comprendre qu’il devait se rÃgler sur chaque nouveau mÃridien, et que, puisqu’il marchait constamment vers l’est, c’est-Ã-dire au-devant du soleil, les jours Ãtaient plus courts d’autant de fois quatre minutes qu’il y avait de degrÃs parcourus. Ce fut inutile. Que l’entà tà garáon eñt compris ou non l’observation du brigadier gÃnÃral, il s’obstina à ne pas avancer sa montre, qu’il maintint invariablement à l’heure de Londres. Innocente manie, d’ailleurs, et qui ne pouvait nuire à personne.
A huit heures du matin et à quinze milles en avant de la station de Rothal, le train s’arrà ta au milieu d’une vaste clairiäre, bordÃe de quelques bungalows et de cabanes d’ouvriers. Le conducteur du train passa devant la ligne des wagons en disant:
“Les voyageurs descendent ici.”
Phileas Fogg regarda Sir Francis Cromarty, qui parut ne rien comprendre à cette halte au milieu d’une forà t de tamarins et de khajours.
Passepartout, non moins surpris, s’Ãlanáa sur la voie et revint presque aussitìt, s’Ãcriant:
“Monsieur, plus de chemin de fer!”
“Que voulez-vous dire? demanda Sir Francis Cromarty.
“Je veux dire que le train ne continue pas!”
Le brigadier gÃnÃral descendit aussitìt de wagon. Phileas Fogg le suivit, sans se presser. Tous deux s’adressärent au conducteur:
“Oó sommes-nous?” demanda Sir Francis Cromarty.
“Au hameau de Kholby,” rÃpondit le conducteur.
“Nous nous arrà tons ici?”
“Sans doute. Le chemin de fer n’est point achevÃ…”
“Comment! il n’est point achevÃ?”
“Non! il y a encore un tronáon d’une cinquantaine de milles à Ãtablir entre ce point et Allahabad, oó la voie reprend.”
“Les journaux ont pourtant annoncà l’ouverture compläte du railway!”
“Que voulez-vous, mon officier, les journaux se sont trompÃs.”
“Et vous donnez des billets de Bombay à Calcutta!” reprit Sir Francis Cromarty, qui commenáait à s’Ãchauffer.
“Sans doute,” rÃpondit le conducteur, “mais les voyageurs savent bien qu’ils doivent se faire transporter de Kholby jusqu’Ã Allahabad.”
Sir Francis Cromarty Ãtait furieux. Passepartout eñt volontiers assommà le conducteur, qui n’en pouvait mais. Il n’osait regarder son maÃ¥tre.
“Sir Francis,” dit simplement Mr. Fogg, “nous allons, si vous le voulez bien, aviser au moyen de gagner Allahabad.”
“Monsieur Fogg, il s’agit ici d’un retard absolument prÃjudiciable à vos intÃrà ts?”
“Non, Sir Francis, cela Ãtait prÃvu.”
“Quoi! vous saviez que la voie…”
“En aucune faáon, mais je savais qu’un obstacle quelconque surgirait tìt ou tard sur ma route. Or, rien n’est compromis. J’ai deux jours d’avance à sacrifier. Il y a un steamer qui part de Calcutta pour Hong-Kong le 25 à midi. Nous ne sommes qu’au 22, et nous arriverons à temps à Calcutta.”
Il n’y avait rien à dire à une rÃponse faite avec une si compläte assurance.
Il n’Ãtait que trop vrai que les travaux du chemin de fer s’arrà taient à ce point. Les journaux sont comme certaines montres qui ont la manie d’avancer, et ils avaient prÃmaturÃment annoncà l’achävement de la ligne. La plupart des voyageurs connaissaient cette interruption de la voie, et, en descendant du train, ils s’Ãtaient emparÃs des vÃhicules de toutes sortes que possÃdait la bourgade, palkigharis à quatre roues, charrettes traÃ¥nÃes par des zÃbus, sortes de boeufs à bosses, chars de voyage ressemblant à des pagodes ambulantes, palanquins, poneys, etc. Aussi Mr. Fogg et Sir Francis Cromarty, apräs avoir cherchà dans toute la bourgade, revinrent-ils sans avoir rien trouvÃ.
“J’irai à pied”, dit Phileas Fogg.
Passepartout qui rejoignait alors son maÃ¥tre, fit une grimace significative, en considÃrant ses magnifiques mais insuffisantes babouches. Fort heureusement il avait Ãtà de son cìtà à la dÃcouverte, et en hÃsitant un peu:
“Monsieur,” dit-il, “je crois que j’ai trouvà un moyen de transport.”
“Lequel?”
“Un ÃlÃphant! Un ÃlÃphant qui appartient à un Indien logà à cent pas d’ici.”
“Allons voir l’ÃlÃphant”, rÃpondit Mr. Fogg.
Cinq minutes plus tard, Phileas Fogg, Sir Francis Cromarty et Passepartout arrivaient präs d’une hutte qui attenait à un enclos fermà de hautes palissades. Dans la hutte, il y avait un Indien, et dans l’enclos, un ÃlÃphant. Sur leur demande, l’Indien introduisit Mr. Fogg et ses deux compagnons dans l’enclos.
LÃ, ils se trouvärent en prÃsence d’un animal, à demi domestiquÃ, que son propriÃtaire Ãlevait, non pour en faire une bà te de somme, mais une bà te de combat. Dans ce but, il avait commencà à modifier le caractäre naturellement doux de l’animal, de faáon à le conduire graduellement à ce paroxysme de rage appelà “mutsh” dans la langue indoue, et cela, en le nourrissant pendant trois mois de sucre et de beurre. Ce traitement peut paraÃ¥tre impropre à donner un tel rÃsultat, mais il n’en est pas moins employà avec succäs par les Ãleveurs. Träs heureusement pour Mr. Fogg, l’ÃlÃphant en question venait à peine d’à tre mis à ce rÃgime, et le “mutsh” ne s’Ãtait point encore dÃclarÃ.
Kiouni — c’Ãtait le nom de la bà te — pouvait, comme tous ses congÃnäres, fournir pendant longtemps une marche rapide, et, à dÃfaut d’autre monture, Phileas Fogg rÃsolut de l’employer.
Mais les ÃlÃphants sont chers dans l’Inde, oó ils commencent à devenir rares. Les mÃles, qui seuls conviennent aux luttes des cirques, sont extrà mement recherchÃs. Ces animaux ne se reproduisent que rarement, quand ils sont rÃduits à l’Ãtat de domesticitÃ, de telle sorte qu’on ne peut s’en procurer que par la chasse. Aussi sont-ils l’objet de soins extrà mes, et lorsque Mr. Fogg demanda à l’Indien s’il voulait lui louer son ÃlÃphant, l’Indien refusa net.
Fogg insista et offrit de la bà te un prix excessif, dix livres (250 F) l’heure. Refus. Vingt livres? Refus encore. Quarante livres?
Refus toujours. Passepartout bondissait à chaque surenchäre. Mais l’Indien ne se laissait pas tenter.
La somme Ãtait belle, cependant. En admettant que l’ÃlÃphant employÃt quinze heures à se rendre à Allahabad, c’Ãtait six cents livres (15 000 F) qu’il rapporterait à son propriÃtaire.
Phileas Fogg, sans s’animer en aucune faáon, proposa alors à l’Indien de lui acheter sa bà te et lui en offrit tout d’abord mille livres (25 000 F).
L’Indien ne voulait pas vendre! Peut-à tre le drìle flairait-il une magnifique affaire.
Sir Francis Cromarty prit Mr. Fogg à part et l’engagea à rÃflÃchir avant d’aller plus loin. Phileas Fogg rÃpondit à son compagnon qu’il n’avait pas l’habitude d’agir sans rÃflexion, qu’il s’agissait en fin de compte d’un pari de vingt mille livres, que cet ÃlÃphant lui Ãtait nÃcessaire, et que, dñt-il le payer vingt fois sa valeur, il aurait cet ÃlÃphant.
Mr. Fogg revint trouver l’Indien, dont les petits yeux, allumÃs par la convoitise, laissaient bien voir que pour lui ce n’Ãtait qu’une question de prix. Phileas Fogg offrit successivement douze cents livres, puis quinze cents, puis dix-huit cents, enfin deux mille (50 000 F). Passepartout, si rouge d’ordinaire, Ãtait pÃle d’Ãmotion.
A deux mille livres, l’Indien se rendit.
“Par mes babouches,” s’Ãcria Passepartout, “voilà qui met à un beau prix la viande d’ÃlÃphant!”
L’affaire conclue, il ne s’agissait plus que de trouver un guide. Ce fut plus facile. Un jeune Parsi, Ã la figure intelligente, offrit ses services. Mr. Fogg accepta et lui promit une forte rÃmunÃration, qui ne pouvait que doubler son intelligence.
L’ÃlÃphant fut amenà et Ãquipà sans retard. Le Parsi connaissait parfaitement le mÃtier de “mahout” ou cornac. Il couvrit d’une sorte de housse le dos de l’ÃlÃphant et disposa, de chaque cìtà sur ses flancs, deux espäces de cacolets assez peu confortables.
Phileas Fogg paya l’Indien en bank-notes qui furent extraites du fameux sac. Il semblait vraiment qu’on les tirÃt des entrailles de Passepartout. Puis Mr. Fogg offrit à Sir Francis Cromarty de le transporter à la station d’Allahabad. Le brigadier gÃnÃral accepta.
Un voyageur de plus n’Ãtait pas pour fatiguer le gigantesque animal.
Des vivres furent achetÃes à Kholby. Sir Francis Cromarty prit place dans l’un des cacolets, Phileas Fogg dans l’autre. Passepartout se mit à califourchon sur la housse entre son maÃ¥tre et le brigadier gÃnÃral. Le Parsi se jucha sur le cou de l’ÃlÃphant, et à neuf heures l’animal, quittant la bourgade, s’enfonáait par le plus court dans l’Ãpaisse forà t de lataniers.
XII
OU PHILEAS FOGG ET SES COMPAGNONS S’AVENTURENT A TRAVERS LES FORETS DE L’INDE ET CE QUI S’ENSUIT
Le guide, afin d’abrÃger la distance à parcourir, laissa sur sa droite le tracà de la voie dont les travaux Ãtaient en cours d’exÃcution. Ce tracÃ, träs contrarià par les capricieuses ramifications des monts Vindhias, ne suivait pas le plus court chemin, que Phileas Fogg avait intÃrà t à prendre. Le Parsi, träs familiarisà avec les routes et sentiers du pays, prÃtendait gagner une vingtaine de milles en coupant à travers la forà t, et on s’en rapporta à lui.
Phileas Fogg et Sir Francis Cromarty, enfouis jusqu’au cou dans leurs cacolets, Ãtaient fort secouÃs par le trot raide de l’ÃlÃphant, auquel son mahout imprimait une allure rapide. Mais ils enduraient la situation avec le flegme le plus britannique, causant peu d’ailleurs, et se voyant à peine l’un l’autre.
Quant à Passepartout, postà sur le dos de la bà te et directement soumis aux coups et aux contrecoups, il se gardait bien, sur une recommandation de son maÃ¥tre, de tenir sa langue entre ses dents, car elle eñt Ãtà coupÃe net. Le brave garáon, tantìt lancà sur le cou de l’ÃlÃphant, tantìt rejetà sur la croupe, faisait de la voltige, comme un clown sur un tremplin. Mais il plaisantait, il riait au milieu de ses sauts de carpe, et, de temps en temps, il tirait de son sac un morceau de sucre, que l’intelligent Kiouni prenait du bout de sa trompe, sans interrompre un instant son trot rÃgulier.
Apräs deux heures de marche, le guide arrà ta l’ÃlÃphant et lui donna une heure de repos. L’animal dÃvora des branchages et des arbrisseaux, apräs s’à tre d’abord dÃsaltÃrà à une mare voisine. Sir Francis Cromarty ne se plaignit pas de cette halte. Il Ãtait brisÃ.
Mr. Fogg paraissait à tre aussi dispos que s’il fñt sorti de son lit.
“Mais il est donc de fer!” dit le brigadier gÃnÃral en le regardant avec admiration.
“De fer forgÔ, rÃpondit Passepartout, qui s’occupa de prÃparer un dÃjeuner sommaire.
A midi, le guide donna le signal du dÃpart. Le pays prit bientìt un aspect träs sauvage. Aux grandes forà ts succÃdärent des taillis de tamarins et de palmiers nains, puis de vastes plaines arides, hÃrissÃes de maigres arbrisseaux et semÃes de gros blocs de syÃnites. Toute cette partie du haut Bundelkund, peu frÃquentÃe des voyageurs, est habitÃe par une population fanatique, endurcie dans les pratiques les plus terribles de la religion indoue. La domination des Anglais n’a pu s’Ãtablir rÃguliärement sur un territoire soumis à l’influence des rajahs, qu’il eñt Ãtà difficile d’atteindre dans leurs inaccessibles retraites des Vindhias.
Plusieurs fois, on aperáut des bandes d’Indiens farouches, qui faisaient un geste de coläre en voyant passer le rapide quadrupäde. D’ailleurs, le Parsi les Ãvitait autant que possible, les tenant pour des gens de mauvaise rencontre. On vit peu d’animaux pendant cette journÃe, à peine quelques singes, qui fuyaient avec mille contorsions et grimaces dont s’amusait fort Passepartout.
Une pensÃe au milieu de bien d’autres inquiÃtait ce garáon. Qu’est-ce que Mr. Fogg ferait de l’ÃlÃphant, quand il serait arrivà à la station d’Allahabad? L’emmänerait-il? Impossible! Le prix du transport ajoutà au prix d’acquisition en ferait un animal ruineux. Le vendrait-on, le rendrait-on à la libertÃ? Cette estimable bà te mÃritait bien qu’on eñt des Ãgards pour elle. Si, par hasard, Mr. Fogg lui en faisait cadeau, à lui, Passepartout, il en serait träs embarrassÃ. Cela ne laissait pas de le prÃoccuper.
A huit heures du soir, la principale chaÃ¥ne des Vindhias avait Ãtà franchie, et les voyageurs firent halte au pied du versant septentrional, dans un bungalow en ruine.
La distance parcourue pendant cette journÃe Ãtait d’environ vingt-cinq milles, et il en restait autant à faire pour atteindre la station d’Allahabad.
La nuit Ãtait froide. A l’intÃrieur du bungalow, le Parsi alluma un feu de branches säches, dont la chaleur fut träs apprÃciÃe. Le souper se composa des provisions achetÃes à Kholby. Les voyageurs mangärent en gens harassÃs et moulus. La conversation, qui commenáa par quelques phrases entrecoupÃes, se termina bientìt par des ronflements sonores. Le guide veilla präs de Kiouni, qui s’endormit debout, appuyà au tronc d’un gros arbre.
Nul incident ne signala cette nuit. Quelques rugissements de guÃpards et de panthäres troublärent parfois le silence, mà lÃs à des ricanement aigus de singes. Mais les carnassiers s’en tinrent à des cris et ne firent aucune dÃmonstration hostile contre les hìtes du bungalow. Sir Francis Cromarty dormit lourdement comme un brave militaire rompu de fatigues. Passepartout, dans un sommeil agitÃ, recommenáa en rà ve la culbute de la veille. Quant à Mr. Fogg, il reposa aussi paisiblement que s’il eñt Ãtà dans sa tranquille maison de Saville-row.
A six heures du matin, on se remit en marche. Le guide espÃrait arriver à la station d’Allahabad le soir mà me. De cette faáon, Mr. Fogg ne perdrait qu’une partie des quarante-huit heures ÃconomisÃes depuis le commencement du voyage.
On descendit les derniäres rampes des Vindhias. Kiouni avait repris son allure rapide. Vers midi, le guide tourna la bourgade de Kallenger, situÃe sur le Cani, un des sous-affluents du Gange. Il Ãvitait toujours les lieux habitÃs, se sentant plus en sñretà dans ces campagnes dÃsertes, qui marquent les premiäres dÃpressions du bassin du grand fleuve. La station d’Allahabad n’Ãtait pas à douze milles dans le nord-est. On fit halte sous un bouquet de bananiers, dont les fruits, aussi sains que le pain, “aussi succulents que la cräme”, disent les voyageurs, furent extrà mement apprÃciÃs.
A deux heures, le guide entra sous le couvert d’une Ãpaisse forà t, qu’il devait traverser sur un espace de plusieurs milles. Il prÃfÃrait voyager ainsi à l’abri des bois. En tout cas, il n’avait fait jusqu’alors aucune rencontre fÃcheuse, et le voyage semblait devoir s’accomplir sans accident, quand l’ÃlÃphant, donnant quelques signes d’inquiÃtude, s’arrà ta soudain.
Il Ãtait quatre heures alors.
“Qu’y a-t-il?” demanda Sir Francis Cromarty, qui releva la tà te au-dessus de son cacolet.
“Je ne sais, mon officier”, rÃpondit le Parsi, en prà tant l’oreille à un murmure confus qui passais sous l’Ãpaisse ramure.
Quelques instants apräs, ce murmure devint plus dÃfinissable. On eñt dit un concert, encore fort ÃloignÃ, de voix humaines et d’instruments de cuivre.
Passepartout Ãtait tout yeux, tout oreilles. Mr. Fogg attendait patiemment, sans prononcer une parole.
Le Parsi sauta à terre, attacha l’ÃlÃphant à un arbre et s’enfonáa au plus Ãpais du taillis. Quelques minutes plus tard, il revint, disant:
“Une procession de brahmanes qui se dirige de ce cìtÃ. S’il est possible, Ãvitons d’à tre vus.”
Le guide dÃtacha l’ÃlÃphant et le conduisit dans un fourrÃ, en recommandant aux voyageurs de ne point mettre pied à terre. Lui-mà me se tint prà t à enfourcher rapidement sa monture, si la fuite devenait nÃcessaire. Mais il pensa que la troupe des fidäles passerait sans l’apercevoir, car l’Ãpaisseur du feuillage le dissimulait entiärement.
Le bruit discordant des voix et des instruments se rapprochait. Des chants monotones se mà laient au son des tambours et des cymbales. Bientìt la tà te de la procession apparut sous les arbres, à une cinquantaine de pas du poste occupà par Mr. Fogg et ses compagnons. Ils distinguaient aisÃment à travers les branches le curieux personnel de cette cÃrÃmonie religieuse.
En premiäre ligne s’avanáaient des prà tres, coiffÃs de mitres et và tus de longues robes chamarrÃes. Ils Ãtaient entourÃs d’hommes, de femmes, d’enfants, qui faisaient entendre une sorte de psalmodie funäbre, interrompue à intervalles Ãgaux par des coups de tam-tams et de cymbales. Derriäre eux, sur un char aux larges roues dont les rayons et la jante figuraient un entrelacement de serpents, apparut une statue hideuse, traÃ¥nÃe par deux couples de zÃbus richement caparaáonnÃs. Cette statue avait quatre bras ; le corps colorià d’un rouge sombre, les yeux hagards, les cheveux emmà lÃs, la langue pendante, les lävres teintes de hennà et de bÃtel. A son cou s’enroulait un collier de tà tes de mort, à ses flancs une ceinture de mains coupÃes. Elle se tenait debout sur un gÃant terrassà auquel le chef manquait.
Sir Francis Cromarty reconnut cette statue.
“La dÃesse KÃli,” murmura-t-il, “la dÃesse de l’amour et de la mort.”
“De la mort, j’y consens, mais de l’amour, jamais!” dit Passepartout. La vilaine bonne femme!”
Le Parsi lui fit signe de se taire.
Autour de la statue s’agitait, se dÃmenait, se convulsionnait un groupe de vieux fakirs, zÃbrÃs de bandes d’ocre, couverts d’incisions cruciales qui laissaient Ãchapper leur sang goutte à goutte, Ãnergumänes stupides qui, dans les grandes cÃrÃmonies indoues, se prÃcipitent encore sous les roues du char de Jaggernaut.
Derriäre eux, quelques brahmanes, dans toute la somptuosità de leur costume oriental, traånaient une femme qui se soutenait à peine.
Cette femme Ãtait jeune, blanche comme une EuropÃenne. Sa tà te, son cou, ses Ãpaules, ses oreilles, ses bras, ses mains, ses orteils Ãtaient surchargÃs de bijoux, colliers, bracelets, boucles et bagues. Une tunique lamÃe d’or, recouverte d’une mousseline lÃgäre, dessinait les contours de sa taille.
Derriäre cette jeune femme — contraste violent pour les yeux–, des gardes armÃs de sabres nus passÃs à leur ceinture et de longs pistolets damasquinÃs, portaient un cadavre sur un palanquin.
C’Ãtait le corps d’un vieillard, revà tu de ses opulents habits de rajah, ayant, comme en sa vie, le turban brodà de perles, la robe tissue de soie et d’or, la ceinture de cachemire diamantÃ, et ses magnifiques armes de prince indien.
Puis des musiciens et une arriäre-garde de fanatiques, dont les cris couvraient parfois l’assourdissant fracas des instruments, fermaient le cortäge.
Sir Francis Cromarty regardait toute cette pompe d’un air singuliärement attristÃ, et se tournant vers le guide:
“Un sutty!” dit-il.
Le Parsi fit un signe affirmatif et mit un doigt sur ses lävres. La longue procession se dÃroula lentement sous les arbres, et bientìt ses derniers rangs disparurent dans la profondeur de la forà t.
Peu à peu, les chants s’Ãteignirent. Il y eut encore quelques Ãclats de cris lointains, et enfin à tout ce tumulte succÃda un profond silence.
Phileas Fogg avait entendu ce mot, prononcà par Sir Francis Cromarty, et aussitìt que la procession eut disparu:
“Qu’est-ce qu’un sutty?” demanda-t-il.
“Un sutty, monsieur Fogg,” rÃpondit le brigadier gÃnÃral, “c’est un sacrifice humain, mais un sacrifice volontaire. Cette femme que vous venez de voir sera brñlÃe demain aux premiäres heures du jour.”
“Ah! les gueux!” s’Ãcria Passepartout, qui ne put retenir ce cri d’indignation.
“Et ce cadavre?” demanda Mr. Fogg.
“C’est celui du prince, son mari,” rÃpondit le guide, un rajah indÃpendant du Bundelkund.”
“Comment!” reprit Phileas Fogg, sans que sa voix trahÃ¥t la moindre Ãmotion, ces barbares coutumes subsistent encore dans l’Inde, et les Anglais n’ont pu les dÃtruire?”
“Dans la plus grande partie de l’Inde,” rÃpondit Sir Francis Cromarty, ces sacrifices ne s’accomplissent plus, mais nous n’avons aucune influence sur ces contrÃes sauvages, et principalement sur ce territoire du Bundelkund. Tout le revers septentrional des Vindhias est le thÃÃtre de meurtres et de pillages incessants.”
“La malheureuse! murmurait Passepartout, brñlÃe vive!”
“Oui,” reprit le brigadier gÃnÃral, “brñlÃe, et si elle ne l’Ãtait pas, vous ne sauriez croire à quelle misÃrable condition elle se verrait rÃduite par ses proches. On lui raserait les cheveux, on la nourrirait à peine de quelques poignÃes de riz, on la repousserait, elle serait considÃrÃe comme une crÃature immonde et mourrait dans quelque coin comme un chien galeux. Aussi la perspective de cette affreuse existence pousse-t-elle souvent ces malheureuses au supplice, bien plus que l’amour ou le fanatisme religieux. Quelquefois, cependant, le sacrifice est rÃellement volontaire, et il faut l’intervention Ãnergique du gouvernement pour l’empà cher. Ainsi, il y a quelques annÃes, je rÃsidais à Bombay, quand une jeune veuve vint demander au gouverneur l’autorisation de se brñler avec le corps de son mari. Comme vous le pensez bien, le gouverneur refusa. Alors la veuve quitta la ville, se rÃfugia chez un rajah indÃpendant, et là elle consomma son sacrifice.”
Pendant le rÃcit du brigadier gÃnÃral, le guide secouait la tà te, et, quand le rÃcit fut achevÃ:
“Le sacrifice qui aura lieu demain au lever du jour n’est pas volontaire,” dit-il.
“Comment le savez-vous?”
“C’est une histoire que tout le monde connaÃ¥t dans le Bundelkund,” rÃpondit le guide.
“Cependant cette infortunÃe ne paraissait faire aucune rÃsistance,” fit observer Sir Francis Cromarty.
“Cela tient à ce qu’on l’a enivrÃe de la fumÃe du chanvre et de l’opium.”
“Mais oó la conduit-on?”
“A la pagode de Pillaji, Ã deux milles d’ici. LÃ, elle passera la nuit en attendant l’heure du sacrifice.”
“Et ce sacrifice aura lieu?…”
“Demain, däs la premiäre apparition du jour.”
Apräs cette rÃponse, le guide fit sortir l’ÃlÃphant de l’Ãpais fourrà et se hissa sur le cou de l’animal. Mais au moment oó il allait l’exciter par un sifflement particulier, Mr. Fogg l’arrà ta, et, s’adressant à Sir Francis Cromarty:
“Si nous sauvions cette femme?” dit-il.
“Sauver cette femme, monsieur Fogg!..” s’Ãcria le brigadier gÃnÃral.
“J’ai encore douze heures d’avance. Je puis les consacrer à cela.”
“Tiens! Mais vous à tes un homme de coeur!” dit Sir Francis Cromarty.
“Quelquefois,” rÃpondit simplement Phileas Fogg, “quand j’ai le temps.”
XIII
DANS LEQUEL PASSEPARTOUT PROUVE UNE FOIS DE PLUS QUE LA FORTUNE SOURIT AUX AUDACIEUX
Le dessein Ãtait hardi, hÃrissà de difficultÃs, impraticable peut-à tre. Mr. Fogg allait risquer sa vie, ou tout au moins sa libertÃ, et par consÃquent la rÃussite de ses projets, mais il n’hÃsita pas. Il trouva, d’ailleurs, dans Sir Francis Cromarty, un auxiliaire dÃcidÃ.
Quant à Passepartout, il Ãtait prà t, on pouvait disposer de lui. L’idÃe de son maÃ¥tre l’exaltait. Il sentait un coeur, une Ãme sous cette enveloppe de glace. Il se prenait à aimer Phileas Fogg.
Restait le guide. Quel parti prendrait-il dans l’affaire? Ne serait-il pas portà pour les hindous? A dÃfaut de son concours, il fallait au moins s’assurer sa neutralitÃ.
Sir Francis Cromarty lui posa franchement la question.
“Mon officier,” rÃpondit le guide, “je suis Parsi, et cette femme est Parsie. Disposez de moi.”
“Bien, guide,” rÃpondit Mr. Fogg.
“Toutefois, sachez-le bien,” reprit le Parsi, “non seulement nous risquons notre vie, mais des supplices horribles, si nous sommes pris. Ainsi, voyez.”
“C’est vu,” rÃpondit Mr. Fogg. “Je pense que nous devrons attendre la nuit pour agir?”
“Je le pense aussi”, rÃpondit le guide.
Ce brave Indou donna alors quelques dÃtails sur la victime. C’Ãtait une Indienne d’une beautà cÃläbre, de race parsie, fille de riches nÃgociants de Bombay. Elle avait reáu dans cette ville une Ãducation absolument anglaise, et à ses maniäres, à son instruction, on l’eñt crue EuropÃenne. Elle se nommait Aouda. Orpheline, elle fut mariÃe malgrà elle à ce vieux rajah du Bundelkund. Trois mois apräs, elle devint veuve. Sachant le sort qui l’attendait, elle s’Ãchappa, fut reprise aussitìt, et les parents du rajah, qui avaient intÃrà t à sa mort, la vouärent à ce supplice auquel il ne semblait pas qu’elle pñt Ãchapper.
Ce rÃcit ne pouvait qu’enraciner Mr. Fogg et ses compagnons dans leur gÃnÃreuse rÃsolution. Il fut dÃcidà que le guide dirigerait l’ÃlÃphant vers la pagode de Pillaji, dont il se rapprocherait autant que possible.
Une demi-heure apräs, halte fut faite sous un taillis, à cinq cents pas de la pagode, que l’on ne pouvait apercevoir ; mais les hurlements des fanatiques se laissaient entendre distinctement.
Les moyens de parvenir jusqu’à la victime furent alors discutÃs. Le guide connaissait cette pagode de Pillaji, dans laquelle il affirmait que la jeune femme Ãtait emprisonnÃe. Pourrait-on y pÃnÃtrer par une des portes, quand toute la bande serait plongÃe dans le sommeil de l’ivresse, ou faudrait-il pratiquer un trou dans une muraille? C’est ce qui ne pourrait à tre dÃcidà qu’au moment et au lieu mà mes. Mais ce qui ne fit aucun doute, c’est que l’enlävement devait s’opÃrer cette nuit mà me, et non quand, le jour venu, la victime serait conduite au supplice. A cet instant, aucune intervention humaine n’eñt pu la sauver.
Mr. Fogg et ses compagnons attendirent la nuit. Däs que l’ombre se fit, vers six heures du soir, ils rÃsolurent d’opÃrer une reconnaissance autour de la pagode. Les derniers cris des fakirs s’Ãteignaient alors. Suivant leur habitude, ces Indiens devaient à tre plongÃs dans l’Ãpaisse ivresse du à hang à — opium liquide, mÃlangà d’une infusion de chanvre –, et il serait peut-à tre possible de se glisser entre eux jusqu’au temple.
Le Parsi, guidant Mr. Fogg, Sir Francis Cromarty et Passepartout, s’avanáa sans bruit à travers la forà t. Apräs dix minutes de reptation sous les ramures, ils arrivärent au bord d’une petite riviäre, et lÃ, à la lueur de torches de fer à la pointe desquelles brñlaient des rÃsines, ils aperáurent un monceau de bois empilÃ.
C’Ãtait le bñcher, fait de prÃcieux santal, et dÃjà imprÃgnà d’une huile parfumÃe. A sa partie supÃrieure reposait le corps embaumà du rajah, qui devait à tre brñlà en mà me temps que sa veuve. A cent pas de ce bñcher s’Ãlevait la pagode, dont les minarets peráaient dans l’ombre la cime des arbres.
“Venez!” dit le guide à voix basse.
Et, redoublant de prÃcaution, suivi de ses compagnons, il se glissa silencieusement à travers les grandes herbes.
Le silence n’Ãtait plus interrompu que par le murmure du vent dans les branches.
Bientìt le guide s’arrà ta à l’extrÃmità d’une clairiäre. Quelques rÃsines Ãclairaient la place. Le sol Ãtait jonchà de groupes de dormeurs, appesantis par l’ivresse. On eñt dit un champ de bataille couvert de morts. Hommes, femmes, enfants, tout Ãtait confondu. Quelques ivrognes rÃlaient encore áà et lÃ.
A l’arriäre-plan, entre la masse des arbres, le temple de Pillaji se dressait confusÃment. Mais au grand dÃsappointement du guide, les gardes des rajahs, ÃclairÃs par des torches fuligineuses, veillaient aux portes et se promenaient, le sabre nu. On pouvait supposer qu’à l’intÃrieur les prà tres veillaient aussi.
Le Parsi ne s’avanáa pas plus loin. Il avait reconnu l’impossibilità de forcer l’entrÃe du temple, et il ramena ses compagnons en arriäre.
Phileas Fogg et Sir Francis Cromarty avaient compris comme lui qu’ils ne pouvaient rien tenter de ce cìtÃ.
Ils s’arrà tärent et s’entretinrent à voix basse.
“Attendons,” dit le brigadier gÃnÃral, “il n’est que huit heures encore, et il est possible que ces gardes succombent aussi au sommeil.”
“Cela est possible, en effet”, rÃpondit le Parsi.
Phileas Fogg et ses compagnons s’Ãtendirent donc au pied d’un arbre et attendirent.
Le temps leur parut long! Le guide les quittait parfois et allait observer la lisiäre du bois. Les gardes du rajah veillaient toujours à la lueur des torches, et une vague lumiäre filtrait à travers les fenà tres de la pagode.
On attendit ainsi jusqu’à minuit. La situation ne changea pas. Mà me surveillance au-dehors. Il Ãtait Ãvident qu’on ne pouvait compter sur l’assoupissement des gardes. L’ivresse du à hang à leur avait Ãtà probablement ÃpargnÃe. Il fallait donc agir autrement et pÃnÃtrer par une ouverture pratiquÃe aux murailles de la pagode. Restait la question de savoir si les prà tres veillaient aupräs de leur victime avec autant de soin que les soldats à la porte du temple.
Apräs une derniäre conversation, le guide se dit prà t à partir. Mr. Fogg, Sir Francis et Passepartout le suivirent. Ils firent un dÃtour assez long, afin d’atteindre la pagode par son chevet.
Vers minuit et demi, ils arrivärent au pied des murs sans avoir rencontrà personne. Aucune surveillance n’avait Ãtà Ãtablie de ce cìtÃ, mais il est vrai de dire que fenà tres et portes manquaient absolument.
Là nuit Ãtait sombre. La lune, alors dans son dernier quartier, quittait à peine l’horizon, encombrà de gros nuages. La hauteur des arbres accroissait encore l’obscuritÃ.
Mais il ne suffisait pas d’avoir atteint le pied des murailles, il fallait encore y pratiquer une ouverture. Pour cette opÃration, Phileas Fogg et ses compagnons n’avaient absolument que leurs couteaux de poche. Träs heureusement, les parois du temple se composaient d’un mÃlange de briques et de bois qui ne pouvait à tre difficile à percer. La premiäre brique une fois enlevÃe, les autres viendraient facilement.
On se mit à la besogne, en faisant le moins de bruit possible. Le Parsi d’un cìtÃ, Passepartout, de l’autre, travaillaient à desceller les briques, de maniäre à obtenir une ouverture large de deux pieds.
Le travail avanáait, quand un cri se fit entendre à l’intÃrieur du temple, et presque aussitìt d’autres cris lui rÃpondirent du dehors.
Passepartout et le guide interrompirent leur travail. Les avait-on surpris? L’Ãveil Ãtait-il donnÃ? La plus vulgaire prudence leur commandait de s’Ãloigner, — ce qu’ils firent en mà me temps que Phileas Fogg et sir Francis Cromarty. Ils se blottirent de nouveau sous le couvert du bois, attendant que l’alerte, si c’en Ãtait une, se fñt dissipÃe, et prà ts, dans ce cas, à reprendre leur opÃration.
Mais — contretemps funeste — des gardes se monträrent au chevet de la pagode, et s’y installärent de maniäre à empà cher toute approche.
Il serait difficile de dÃcrire le dÃsappointement de ces quatre hommes, arrà tÃs dans leur oeuvre. Maintenant qu’ils ne pouvaient plus parvenir jusqu’à la victime, comment la sauveraient-ils? Sir Francis Cromarty se rongeait les poings. Passepartout Ãtait hors de lui, et le guide avait quelque peine à le contenir. L’impassible Fogg attendait sans manifester ses sentiments.
“N’avons-nous plus qu’à partir?” demanda le brigadier gÃnÃral à voix basse.
“Nous n’avons plus qu’Ã partir,” rÃpondit le guide.
“Attendez,” dit Fogg. “Il suffit que je sois demain à Allahabad avant midi.”
“Mais qu’espÃrez-vous?” rÃpondit Sir Francis Cromarty. Dans quelques heures le jour va paraÃ¥tre, et…”
“La chance qui nous Ãchappe peut se reprÃsenter au moment suprà me.”
Le brigadier gÃnÃral aurait voulu pouvoir lire dans les yeux de Phileas Fogg.
Sur quoi comptait donc ce froid Anglais? Voulait-il, au moment du supplice, se prÃcipiter vers la jeune femme et l’arracher ouvertement à ses bourreaux?”
C’eñt Ãtà une folie, et comment admettre que cet homme fñt fou à ce point? NÃanmoins, Sir Francis Cromarty consentit à attendre jusqu’au dÃnouement de cette terrible scäne. Toutefois, le guide ne laissa pas ses compagnons à l’endroit oó ils s’Ãtaient rÃfugiÃs, et il les ramena vers la partie antÃrieure de la clairiäre. LÃ, abritÃs par un bouquet d’arbres, ils pouvaient observer les groupes endormis.
Cependant Passepartout, juchà sur les premiäres branches d’un arbre, ruminait une idÃe qui avait d’abord traversà son esprit comme un Ãclair, et qui finit par s’incruster dans son cerveau.
Il avait commencà par se dire: “Quelle folie!” et maintenant il rÃpÃtait: “Pourquoi pas, apräs tout? C’est une chance, peut-à tre la seule, et avec de tels abrutis!…”
En tout cas, Passepartout ne formula pas autrement sa pensÃe, mais il ne tarda pas à se glisser avec la souplesse d’un serpent sur les basses branches de l’arbre dont l’extrÃmità se courbait vers le sol.
Les heures s’Ãcoulaient, et bientìt quelques nuances moins sombres annoncärent l’approche du jour. Cependant l’obscurità Ãtait profonde encore.
C’Ãtait le moment. Il se fit comme une rÃsurrection dans cette foule assoupie. Les groupes s’animärent. Des coups de tam-tam retentirent. Chants et cris Ãclatärent de nouveau. L’heure Ãtait venue à laquelle l’infortunÃe allait mourir.
En effet, les portes de la pagode s’ouvrirent. Une lumiäre plus vive s’Ãchappa de l’intÃrieur. Mr. Fogg et Sir Francis Cromarty purent apercevoir la victime, vivement ÃclairÃe, que deux prà tres traÃ¥naient au-dehors. Il leur sembla mà me que, secouant l’engourdissement de l’ivresse par un suprà me instinct de conservation, la malheureuse tentait d’Ãchapper à ses bourreaux. Le coeur de Sir Francis Cromarty bondit, et par un mouvement convulsif, saisissant la main de Phileas Fogg, il sentit que cette main tenait un couteau ouvert.
En ce moment, la foule s’Ãbranla. La jeune femme Ãtait retombÃe dans cette torpeur provoquÃe par les fumÃes du chanvre. Elle passa à travers les fakirs, qui l’escortaient de leurs vocifÃrations religieuses.
Phileas Fogg et ses compagnons, se mà lant aux derniers rangs de la foule, la suivirent.
Deux minutes apräs, ils arrivaient sur le bord de la riviäre et s’arrà taient à moins de cinquante pas du bñcher, sur lequel Ãtait couchà le corps du rajah. Dans la demi-obscuritÃ, ils virent la victime absolument inerte, Ãtendue aupräs du cadavre de son Ãpoux.
Puis une torche fut approchÃe et le bois imprÃgnà d’huile, s’enflamma aussitìt.
A ce moment, Sir Francis Cromarty et le guide retinrent Phileas Fogg, qui dans un moment de folie gÃnÃreuse, s’Ãlanáait vers le bñcher…
Mais Phileas Fogg les avait dÃjà repoussÃs, quand la scäne changea soudain. Un cri de terreur s’Ãleva. Toute cette foule se prÃcipita à terre, ÃpouvantÃe.
Le vieux rajah n’Ãtait donc pas mort, qu’on le vÃ¥t se redresser tout à coup, comme un fantìme, soulever la jeune femme dans ses bras, descendre du bñcher au milieu des tourbillons de vapeurs qui lui donnaient une apparence spectrale?
Les fakirs, les gardes, les prà tres, pris d’une terreur subite, Ãtaient lÃ, face à terre, n’osant lever les yeux et regarder un tel prodige!
La victime inanimÃe passa entre les bras vigoureux qui la portaient, et sans qu’elle parñt leur peser. Mr. Fogg et Sir Francis Cromarty Ãtaient demeurÃs debout. Le Parsi avait courbà la tà te, et Passepartout, sans doute, n’Ãtait pas moins stupÃfiÃ!…
Ce ressuscità arriva ainsi präs de l’endroit oó se tenaient Mr. Fogg et Sir Francis Cromarty, et lÃ, d’une voix bräve: “Filons!..” dit-il.
C’Ãtait Passepartout lui-mà me qui s’Ãtait glissà vers le bñcher au milieu de la fumÃe Ãpaisse! C’Ãtait Passepartout qui, profitant de l’obscurità profonde encore, avait arrachà la jeune femme à la mort! C’Ãtait Passepartout qui, jouant son rìle avec un audacieux bonheur, passait au milieu de l’Ãpouvante gÃnÃrale!
Un instant apräs, tous quatre disparaissaient dans le bois, et l’ÃlÃphant les emportait d’un trot rapide. Mais des cris, des clameurs et mà me une balle, peráant le chapeau de Phileas Fogg, leur apprirent que la ruse Ãtait dÃcouverte.
En effet, sur le bñcher enflammà se dÃtachait alors le corps du vieux rajah. Les prà tres, revenus de leur frayeur, avaient compris qu’un enlävement venait de s’accomplir.
Aussitìt ils s’Ãtaient prÃcipitÃs dans la forà t. Les gardes les avaient suivis. Une dÃcharge avait eu lieu, mais les ravisseurs fuyaient rapidement, et, en quelques instants, ils se trouvaient hors de la portÃe des balles et des fläches.
XIV
DANS LEQUEL PHILEAS FOGG DESCEND TOUTE L’ADMIRABLE VALLEE DU GANGE SANS MEME SONGER A LA VOIR
Le hardi enlävement avait rÃussi. Une heure apräs, Passepartout riait encore de son succäs. Sir Francis Cromarty avait serrà la main de l’intrÃpide garáon. Son maÃ¥tre lui avait dit: “Bien”, ce qui, dans la bouche de ce gentleman, Ãquivalait à une haute approbation. A quoi Passepartout avait rÃpondu que tout l’honneur de l’affaire appartenait à son maÃ¥tre. Pour lui, il n’avait eu qu’une idÃe “drìle”, et il riait en songeant que, pendant quelques instants, lui, Passepartout, ancien gymnaste, ex-sergent de pompiers, avait Ãtà le veuf d’une charmante femme, un vieux rajah embaumÃ!
Quant à la jeune Indienne, elle n’avait pas eu conscience de ce qui s’Ãtait passÃ. EnveloppÃe dans les couvertures de voyage, elle reposait sur l’un des cacolets. Cependant l’ÃlÃphant, guidà avec une extrà me sñretà par le Parsi, courait rapidement dans la forà t encore obscure. Une heure apräs avoir quittà la pagode de Pillaji, il se lanáait à travers une immense plaine. A sept heures, on fit halte. La jeune femme Ãtait toujours dans une prostration compläte. Le guide lui fit boire quelques gorgÃes d’eau et de brandy, mais cette influence stupÃfiante qui l’accablait devait se prolonger quelque temps encore. Sir Francis Cromarty, qui connaissait les effets de l’ivresse produite par l’inhalation des vapeurs du chanvre, n’avait aucune inquiÃtude sur son compte.
Mais si le rÃtablissement de la jeune Indienne ne fit pas question dans l’esprit du brigadier gÃnÃral, celui-ci se montrait moins rassurà pour l’avenir. Il n’hÃsita pas à dire à Phileas Fogg que si Mrs. Aouda restait dans l’Inde, elle retomberait inÃvitablement entre les mains de ses bourreaux. Ces Ãnergumänes se tenaient dans toute la pÃninsule, et certainement, malgrà la police anglaise, ils sauraient reprendre leur victime, fñt-ce à Madras, à Bombay, à Calcutta. Et Sir Francis Cromarty citait, à l’appui de ce dire, un fait de mà me nature qui s’Ãtait passà rÃcemment. A son avis, la jeune femme ne serait vÃritablement en sñretà qu’apräs avoir quittà l’Inde.
Phileas Fogg rÃpondit qu’il tiendrait compte de ces observations et qu’il aviserait.
Vers dix heures, le guide annonáait la station d’Allahabad. Là reprenait la voie interrompue du chemin de fer, dont les trains franchissent, en moins d’un jour et d’une nuit, la distance qui sÃpare Allahabad de Calcutta.
Phileas Fogg devait donc arriver à temps pour prendre un paquebot qui ne partait que le lendemain seulement, 25 octobre, à midi, pour Hong-Kong.
La jeune femme fut dÃposÃe dans une chambre de la gare. Passepartout fut chargà d’aller acheter pour elle divers objets de toilette, robe, chÃle, fourrures, etc. , ce qu’il trouverait. Son maÃ¥tre lui ouvrait un crÃdit illimitÃ.
Passepartout partit aussitìt et courut les rues de la ville. Allahabad, c’est la cità de Dieu, l’une des plus vÃnÃrÃes de l’Inde, en raison de ce qu’elle est bÃtie au confluent de deux fleuves sacrÃs, le Gange et la Jumna, dont les eaux attirent les pälerins de toute la pÃninsule. On sait d’ailleurs que, suivant les lÃgendes du Ramayana, le Gange prend sa source dans le ciel, d’oó, grÃce à Brahma, il descend sur la terre.
Tout en faisant ses emplettes, Passepartout eut bientìt vu la ville, autrefois dÃfendue par un fort magnifique qui est devenu une prison d’Etat. Plus de commerce, plus d’industrie dans cette citÃ, jadis industrielle et commeráante. Passepartout, qui cherchait vainement un magasin de nouveautÃs, comme s’il eñt Ãtà dans Regent-street à quelques pas de Farmer et Co., ne trouva que chez un revendeur, vieux juif difficultueux, les objets dont il avait besoin, une robe en Ãtoffe Ãcossaise, un vaste manteau, et une magnifique pelisse en peau de loutre qu’il n’hÃsita pas à payer soixante-quinze livres (1 875 F).
Puis, tout triomphant, il retourna à la gare.
Mrs. Aouda commenáait à revenir à elle. Cette influence à laquelle les prà tres de Pillaji l’avaient soumise se dissipait peu à peu, et ses beaux yeux reprenaient toute leur douceur indienne.
Lorsque le roi-poäte, Uáaf Uddaul, cÃläbre les charmes de la reine d’AhmÃhnagara, il s’exprime ainsi:
“Sa luisante chevelure, rÃguliärement divisÃe en deux parts, encadre les contours harmonieux de ses joues dÃlicates et blanches, brillantes de poli et de fraÃ¥cheur. Ses sourcils d’Ãbäne ont la forme et la puissance de l’arc de Kama, dieu d’amour, et sous ses longs cils soyeux, dans la pupille noire de ses grands yeux limpides, nagent comme dans les lacs sacrÃs de l’Himalaya les reflets les plus purs de la lumiäre cÃleste. Fines, Ãgales et blanches, ses dents resplendissent entre ses lävres souriantes, comme des gouttes de rosÃe dans le sein mi-clos d’une fleur de grenadier. Ses oreilles mignonnes aux courbes symÃtriques, ses mains vermeilles, ses petits pieds bombÃs et tendres comme les bourgeons du lotus, brillent de l’Ãclat des plus belles perles de Ceylan, des plus beaux diamants de Golconde. Sa mince et souple ceinture, qu’une main suffit à enserrer, rehausse l’ÃlÃgante cambrure de ses reins arrondis et la richesse de son buste oó la jeunesse en fleur Ãtale ses plus parfaits trÃsors, et, sous les plis soyeux de sa tunique, elle semble avoir Ãtà modelÃe en argent pur de la main divine de Vicvacarma, l’Ãternel statuaire.”
Mais, sans toute cette amplification, il suffit de dire que Mrs. Aouda, la veuve du rajah du Bundelkund, Ãtait une charmante femme dans toute l’acception europÃenne du mot. Elle parlait l’anglais avec une grande puretÃ, et le guide n’avait point exagÃrà en affirmant que cette jeune Parsie avait Ãtà transformÃe par l’Ãducation.
Cependant le train allait quitter la station d’Allahabad. Le Parsi attendait. Mr. Fogg lui rÃgla son salaire au prix convenu, sans le dÃpasser d’un farthing. Ceci Ãtonna un peu Passepartout, qui savait tout ce que son maÃ¥tre devait au dÃvouement du guide. Le Parsi avait, en effet, risquà volontairement sa vie dans l’affaire de Pillaji, et si, plus tard, les Indous l’apprenaient, il Ãchapperait difficilement à leur vengeance.
Restait aussi la question de Kiouni. Que ferait-on d’un ÃlÃphant achetà si cher?
Mais Phileas Fogg avait dÃjà pris une rÃsolution à cet Ãgard.
“Parsi,” dit-il au guide, “tu as Ãtà serviable et dÃvouÃ. J’ai payà ton service, mais non ton dÃvouement. Veux-tu cet ÃlÃphant? Il est à toi.”
Les yeux du guide brillärent.
“C’est une fortune que Votre Honneur me donne!” s’Ãcria-t-il.
“Accepte, guide,” rÃpondit Mr. Fogg, “et c’est moi qui serai encore ton dÃbiteur.”
“A la bonne heure!” s’Ãcria Passepartout. “Prends, ami! Kiouni est un brave et courageux animal!”
Et, allant à la bà te, il lui prÃsenta quelques morceaux de sucre, disant:
“Tiens, Kiouni, tiens, tiens!”
L’ÃlÃphant fit entendre quelques grognement de satisfaction. Puis, prenant Passepartout par la ceinture et l’enroulant de sa trompe, il l’enleva jusqu’à la hauteur de sa tà te. Passepartout, nullement effrayÃ, fit une bonne caresse à l’animal, qui le replaáa doucement à terre, et, à la poignÃe de trompe de l’honnà te Kiouni, rÃpondit une vigoureuse poignÃe de main de l’honnà te garáon.
Quelques instants apräs, Phileas Fogg, Sir Francis Cromarty et Passepartout, installÃs dans un confortable wagon dont Mrs. Aouda occupait la meilleure place, couraient à toute vapeur vers BÃnaräs.
Quatre-vingts milles au plus sÃparent cette ville d’Allahabad, et ils furent franchis en deux heures.
Pendant ce trajet, la jeune femme revint complätement à elle; les vapeurs assoupissantes du hang se dissipärent.
Quel fut son Ãtonnement de se trouver sur le railway, dans ce compartiment, recouverte de và tements europÃens, au milieu de voyageurs qui lui Ãtaient absolument inconnus!
Tout d’abord, ses compagnons lui prodiguärent leurs soins et la ranimärent avec quelques gouttes de liqueur ; puis le brigadier gÃnÃral lui raconta son histoire. Il insista sur le dÃvouement de Phileas Fogg, qui n’avait pas hÃsità à jouer sa vie pour la sauver, et sur le dÃnouement de l’aventure, dñ à l’audacieuse imagination de Passepartout.
Mr. Fogg laissa dire sans prononcer une parole. Passepartout, tout honteux, rÃpÃtait que “áa n’en valait pas la peine”!
Mrs. Aouda remercia ses sauveurs avec effusion, par ses larmes plus que par ses paroles. Ses beaux yeux, mieux que ses lävres, furent les interprätes de sa reconnaissance. Puis, sa pensÃe la reportant aux scänes du sutty, ses regards revoyant cette terre indienne oó tant de dangers l’attendaient encore, elle fut prise d’un frisson de terreur.
Phileas Fogg comprit ce qui se passait dans l’esprit de Mrs. Aouda, et, pour la rassurer, il lui offrit, träs froidement d’ailleurs, de la conduire à Hong-Kong, oó elle demeurerait jusqu’à ce que cette affaire fñt assoupie.
Mrs. Aouda accepta l’offre avec reconnaissance. PrÃcisÃment, à Hong-Kong, rÃsidait un de ses parents, Parsi comme elle, et l’un des principaux nÃgociants de cette ville, qui est absolument anglaise, tout en occupant un point de la cìte chinoise.
A midi et demi, le train s’arrà tait à la station de BÃnaräs. Les lÃgendes brahmaniques affirment que cette ville occupe l’emplacement de l’ancienne Casi, qui Ãtait autrefois suspendue dans l’espace, entre le zÃnith et le nadir, comme la tombe de Mahomet. Mais, à cette Ãpoque plus rÃaliste, BÃnaräs, Athänes de l’Inde au dire des orientalistes, reposait tout prosaãquement sur le sol, et Passepartout put un instant entrevoir ses maisons de briques, ses huttes en clayonnage, qui lui donnaient un aspect absolument dÃsolÃ, sans aucune couleur locale.
C’Ãtait là que devait s’arrà ter Sir Francis Cromarty. Les troupes qu’il rejoignait campaient à quelques milles au nord de la ville. Le brigadier gÃnÃral fit donc ses adieux à Phileas Fogg, lui souhaitant tout le succäs possible, et exprimant le voeu qu’il recommenáÃt ce voyage d’une faáon moins originale, mais plus profitable. Mr. Fogg pressa lÃgärement les doigts de son compagnon. Les compliments de Mrs. Aouda furent plus affectueux. Jamais elle n’oublierait ce qu’elle devait à Sir Francis Cromarty. Quant à Passepartout, il fut honorà d’une vraie poignÃe de main de la part du brigadier gÃnÃral.
Tout Ãmu, il se demanda oó et quand il pourrait bien se dÃvouer pour lui. Puis on se sÃpara.
A partir de BÃnaräs, la voie ferrÃe suivait en partie la vallÃe du Gange. A travers les vitres du wagon, par un temps assez clair, apparaissait le paysage varià du BÃhar, puis des montagnes couvertes de verdure, les champs d’orge, de maãs et de froment, des rios et des Ãtangs peuplÃs d’alligators verdÃtres, des villages bien entretenus, des forà ts encore verdoyantes. Quelques ÃlÃphants, des zÃbus à grosse bosse venaient se baigner dans les eaux du fleuve sacrÃ, et aussi, malgrà la saison avancÃe et la tempÃrature dÃjà froide, des bandes d’Indous des deux sexes, qui accomplissaient pieusement leurs saintes ablutions. Ces fidäles, ennemis acharnÃs du bouddhisme, sont sectateurs fervents de la religion brahmanique, qui s’incarne en ces trois personnes : Whisnou, la divinità solaire, Shiva, la personnification divine des forces naturelles, et Brahma, le maÃ¥tre suprà me des prà tres et des lÃgislateurs. Mais de quel oeil Brahma, Shiva et Whisnou devaient-ils considÃrer cette Inde, maintenant “britannisÃe”, lorsque quelque steam-boat passait en hennissant et troublait les eaux consacrÃes du Gange, effarouchant les mouettes qui volaient à sa surface, les tortues qui pullulaient sur ses bords, et les dÃvots Ãtendus au long de ses rives!
Tout ce panorama dÃfila comme un Ãclair, et souvent un nuage de vapeur blanche en cacha les dÃtails. A peine les voyageurs purent-ils entrevoir le fort de Chunar, à vingt milles au sud-est de BÃnaräs, ancienne forteresse des rajahs du BÃhar, Ghazepour et ses importantes fabriques d’eau de rose, le tombeau de Lord Cornwallis qui s’Ãläve sur la rive gauche du Gange, la ville fortifiÃe de Buxar, Patna, grande cità industrielle et commeráante, oó se tient le principal marchà d’opium de l’Inde, Monghir, ville plus qu’europÃenne, anglaise comme Manchester ou Birmingham, renommÃe pour ses fonderies de fer, ses fabriques de taillanderie et d’armes blanches, et dont les hautes cheminÃes encrassaient d’une fumÃe noire le ciel de Brahma, — et un vÃritable coup de poing dans le pays du rà ve!
Puis la nuit vint et, au milieu des hurlements des tigres, des ours, des loups qui fuyaient devant la locomotive, le train passa à toute vitesse, et on n’aperáut plus rien des merveilles du Bengale, ni Golgonde, ni Gour en ruine, ni Mourshedabad, qui fut autrefois capitale, ni Burdwan, ni Hougly, ni Chandernagor, ce point franáais du territoire indien sur lequel Passepartout eñt Ãtà fier de voir flotter le drapeau de sa patrie!
Enfin, Ã sept heures du matin, Calcutta Ãtait atteint. Le paquebot, en partance pour Hong-Kong, ne levait l’ancre qu’Ã midi. Phileas Fogg avait donc cinq heures devant lui.
D’apräs son itinÃraire, ce gentleman devait arriver dans la capitale des Indes le 25 octobre, vingt-trois jours apräs avoir quittà Londres, et il y arrivait au jour fixÃ. Il n’avait donc ni retard ni avance.
Malheureusement, les deux jours gagnÃs par lui entre Londres et Bombay avaient Ãtà perdus, on sait comment, dans cette traversÃe de la pÃninsule indienne, — mais il est à supposer que Phileas Fogg ne les regrettait pas.
XV
OU LE SAC AUX BANK-NOTES S’ALLEGE ENCORE DE QUELQUES MILLIERS DE LIVRES
Le train s’Ãtait arrà tà en gare. Passepartout descendit le premier du wagon, et fut suivi de Mr. Fogg, qui aida sa jeune compagne à mettre pied sur le quai. Phileas Fogg comptait se rendre directement au paquebot de Hong-Kong, afin d’y installer confortablement Mrs. Aouda, qu’il ne voulait pas quitter, tant qu’elle serait en ce pays si dangereux pour elle.
Au moment oó Mr. Fogg allait sortir de la gare, un policeman s’approcha de lui et dit:
“Monsieur Phileas Fogg?”
“C’est moi.”
“Cet homme est votre domestique? ajouta le policeman en dÃsignant Passepartout.
“Oui.”
“Veuillez me suivre tous les deux.”
Mr. Fogg ne fit pas un mouvement qui pñt marquer en lui une surprise quelconque. Cet agent Ãtait un reprÃsentant de la loi, et, pour tout Anglais, la loi est sacrÃe. Passepartout, avec ses habitudes franáaises, voulut raisonner, mais le policeman le toucha de sa baguette, et Phileas Fogg lui fit signe d’obÃir.
“Cette jeune dame peut nous accompagner?” demanda Mr. Fogg.
“Elle le peut”, rÃpondit le policeman.
Le policeman conduisit Mr. Fogg, Mrs. Aouda et Passepartout vers un palki-ghari, sorte de voiture à quatre roues et à quatre places, attelÃe de deux chevaux. On partit. Personne ne parla pendant le trajet, qui dura vingt minutes environ.
La voiture traversa d’abord la “ville noire”, aux rues Ãtroites, bordÃes de cahutes dans lesquelles grouillait une population cosmopolite, sale et dÃguenillÃe ; puis elle passa à travers la ville europÃenne, ÃgayÃe de maisons de briques, ombragÃe de cocotiers, hÃrissÃe de mÃtures, que parcouraient dÃjÃ, malgrà l’heure matinale, des cavaliers ÃlÃgants et de magnifiques attelages.
Le palki-ghari s’arrà ta devant une habitation d’apparence simple, mais qui ne devait pas à tre affectÃe aux usages domestiques. Le policeman fit descendre ses prisonniers — on pouvait vraiment leur donner ce nom –, et il les conduisit dans une chambre aux fenà tres grillÃes, en leur disant:
“C’est à huit heures et demie que vous comparaÃ¥trez devant le juge Obadiah.”
Puis il se retira et ferma la porte.
“Allons! nous sommes pris!” s’Ãcria Passepartout, en se laissant aller sur une chaise.
Mrs. Aouda, s’adressant aussitìt à Mr. Fogg, lui dit d’une voix dont elle cherchait en vain à dÃguiser l’Ãmotion:
“Monsieur, il faut m’abandonner! C’est pour moi que vous à tes poursuivi! C’est pour m’avoir sauvÃe!”
Phileas Fogg se contenta de rÃpondre que cela n’Ãtait pas possible. Poursuivi pour cette affaire du sutty! Inadmissible! Comment les plaignants oseraient-ils se prÃsenter? Il y avait mÃprise. Mr. Fogg ajouta que, dans tous les cas, il n’abandonnerait pas la jeune femme, et qu’il la conduirait à Hong-Kong.
“Mais le bateau part à midi! fit observer Passepartout.
“Avant midi nous serons à bord,” rÃpondit simplement l’impassible gentleman.
Cela fut affirmà si nettement, que Passepartout ne put s’empà cher de se dire à lui-mà me:
“Parbleu! cela est certain! avant midi nous serons à bord!” Mais il n’Ãtait pas rassurà du tout.
A huit heures et demie, la porte de la chambre s’ouvrit. Le policeman reparut, et il introduisit les prisonniers dans la salle voisine.
C’Ãtait une salle d’audience, et un public assez nombreux, composà d’EuropÃens et d’indigänes, en occupait dÃjà le prÃtoire.
Mr. Fogg, Mrs. Aouda et Passepartout s’assirent sur un banc en face des siäges rÃservÃs au magistrat et au greffier.
Ce magistrat, le juge Obadiah, entra presque aussitìt, suivi du greffier. C’Ãtait un gros homme tout rond. Il dÃcrocha une perruque pendue à un clou et s’en coiffa lestement.
“La premiäre cause”, dit-il.
Mais, portant la main à sa tà te:
“HÃ! ce n’est pas ma perruque!”
“En effet, monsieur Obadiah, c’est la mienne,” rÃpondit le greffier.
“Cher monsieur Oysterpuf, comment voulez-vous qu’un juge puisse rendre une bonne sentence avec la perruque d’un greffier!”
L’Ãchange des perruques fut fait. Pendant ces prÃliminaires, Passepartout bouillait d’impatience, car l’aiguille lui paraissait marcher terriblement vite sur le cadran de la grosse horloge du prÃtoire.
“La premiäre cause,” reprit alors le juge Obadiah.
“Phileas Fogg?” dit le greffier Oysterpuf.
“Me voici,” rÃpondit Mr. Fogg.
“Passepartout?”
“PrÃsent!” rÃpondit Passepartout.
“Bien!” dit le juge Obadiah. “Voilà deux jours, accusÃs, que l’on vous guette à tous les trains de Bombay.
“Mais de quoi nous accuse-t-on?” s’Ãcria Passepartout, impatientÃ.
“Vous allez le savoir,” rÃpondit le juge.
“Monsieur,” dit alors Mr. Fogg, “je suis citoyen anglais, et j’ai droit..”
“Vous a-t-on manquà d’Ãgards? demanda Mr. Obadiah.
“Aucunement.”
“Bien! faites entrer les plaignants.”
Sur l’ordre du juge, une porte s’ouvrit, et trois prà tres indous furent introduits par un huissier.
“C’est bien cela! murmura Passepartout, ce sont ces coquins qui voulaient brñler notre jeune dame!”
Les prà tres se tinrent debout devant le juge, et le greffier lut à haute voix une plainte en sacriläge, formulÃe contre le sieur Phileas Fogg et son domestique, accusÃs d’avoir violà un lieu consacrà par la religion brahmanique.
“Vous avez entendu?” demanda le juge à Phileas Fogg.
“Oui, monsieur,” rÃpondit Mr. Fogg en consultant sa montre, “et j’avoue.”
“Ah! vous avouez?..”
“J’avoue et j’attends que ces trois prà tres avouent à leur tour ce qu’ils voulaient faire à la pagode de Pillaji.”
Les prà tres se regardärent. Ils semblaient ne rien comprendre aux paroles de l’accusÃ.
“Sans doute!” s’Ãcria impÃtueusement Passepartout, à cette pagode de Pillaji, devant laquelle ils allaient brñler leur victime!”
Nouvelle stupÃfaction des prà tres, et profond Ãtonnement du juge Obadiah.
“Quelle victime?” demanda-t-il. “Brñler qui! En pleine ville de Bombay?”
“Bombay? s’Ãcria Passepartout.
“Sans doute. Il ne s’agit pas de la pagode de Pillaji, mais de la pagode de Malebar-Hill, Ã Bombay.”
“Et comme piäce de conviction, voici les souliers du profanateur,” ajouta le greffier, en posant une paire de chaussures sur son bureau.
“Mes souliers!” s’Ãcria Passepartout, qui, surpris au dernier chef, ne put retenir cette involontaire exclamation.
On devine la confusion qui s’Ãtait opÃrÃe dans l’esprit du maÃ¥tre et du domestique. Cet incident de la pagode de Bombay, ils l’avaient oubliÃ, et c’Ãtait celui-là mà me qui les amenait devant le magistrat de Calcutta.
En effet, l’agent Fix avait compris tout le parti qu’il pouvait tirer de cette malencontreuse affaire. Retardant son dÃpart de douze heures, il s’Ãtait fait le conseil des prà tres de Malebar-Hill; il leur avait promis des dommages-intÃrà ts considÃrables, sachant bien que le gouvernement anglais se montrait träs sÃväre pour ce genre de dÃlit; puis, par le train suivant, il les avait lancÃs sur les traces du sacriläge. Mais, par suite du temps employà à la dÃlivrance de la jeune veuve, Fix et les Indous arrivärent à Calcutta avant Phileas Fogg et son domestique, que les magistrats, prÃvenus par dÃpà che, devaient arrà ter à leur descente du train. Que l’on juge du dÃsappointement de Fix, quand il apprit que Phileas Fogg n’Ãtait point encore arrivà dans la capitale de l’Inde. Il dut croire que son voleur, s’arrà tant à une des stations du Peninsular-railway, s’Ãtait rÃfugià dans les provinces septentrionales. Pendant vingt-quatre heures, au milieu de mortelles inquiÃtudes, Fix le guetta à la gare. Quelle fut donc sa joie quand, ce matin mà me, il le vit descendre du wagon, en compagnie, il est vrai, d’une jeune femme dont il ne pouvait s’expliquer la prÃsence. Aussitìt il lanáa sur lui un policeman, et voilà comment Mr. Fogg, Passepartout et la veuve du rajah du Bundelkund furent conduits devant le juge Obadiah.
Et si Passepartout eñt Ãtà moins prÃoccupà de son affaire, il aurait aperáu, dans un coin du prÃtoire, le dÃtective, qui suivait le dÃbat avec un intÃrà t facile à comprendre, — car à Calcutta, comme à Bombay, comme à Suez, le mandat d’arrestation lui manquait encore!
Cependant le juge Obadiah avait pris acte de l’aveu Ãchappà à Passepartout, qui aurait donnà tout ce qu’il possÃdait pour reprendre ses imprudentes paroles.
“Les faits sont avouÃs?” dit le juge.
“AvouÃs,” rÃpondit froidement Mr. Fogg.
“Attendu,” reprit le juge, “attendu que la loi anglaise entend protÃger Ãgalement et rigoureusement toutes les religions des populations de l’Inde, le dÃlit Ãtant avouà par le sieur Passepartout, convaincu d’avoir violà d’un pied sacriläge le pavà de la pagode de Malebar-Hill, à Bombay, dans la journÃe du 20 octobre, condamne ledit Passepartout à quinze jours de prison et à une amende de trois cents livres (7 500 F).
“Trois cents livres?” s’Ãcria Passepartout, qui n’Ãtait vÃritablement sensible qu’Ã l’amende.
“Silence!” fit l’huissier d’une voix glapissante.
“Et,” ajouta le juge Obadiah, attendu qu’il n’est pas matÃriellement prouvà qu’il n’y ait pas connivence entre le domestique et le maÃ¥tre, qu’en tout cas celui-ci doit à tre tenu responsable des gestes d’un serviteur à ses gages, retient ledit Phileas Fogg et le condamne à huit jours de prison et cent cinquante livres d’amende. Greffier, appelez une autre cause!”
Fix, dans son coin, Ãprouvait une indicible satisfaction. Phileas Fogg retenu huit jours à Calcutta, c’Ãtait plus qu’il n’en fallait pour donner au mandat le temps de lui arriver.
Passepartout Ãtait abasourdi. Cette condamnation ruinait son maÃ¥tre. Un pari de vingt mille livres perdu, et tout cela parce que, en vrai badaud, il Ãtait entrà dans cette maudite pagode! Phileas Fogg, aussi maÃ¥tre de lui que si cette condamnation ne l’eñt pas concernÃ, n’avait pas mà me froncà le sourcil. Mais au moment oó le greffier appelait une autre cause, il se leva et dit:
“J’offre caution.”
“C’est votre droit”, rÃpondit le juge.
Fix se sentit froid dans le dos, mais il reprit son assurance, quand il entendit le juge, “attendu la qualità d’Ãtrangers de Phileas Fogg et de son domestique”, fixer la caution pour chacun d’eux à la somme Ãnorme de mille livres (25 000 F).
C’Ãtait deux mille livres qu’il en coñterait à Mr. Fogg, s’il ne purgeait pas sa condamnation.
“Je paie”, dit ce gentleman.
Et du sac que portait Passepartout, il retira un paquet de bank-notes qu’il dÃposa sur le bureau du greffier.
“Cette somme vous sera restituÃe à votre sortie de prison,” dit le juge. En attendant, vous à tes libres sous caution.
“Venez,” dit Phileas Fogg à son domestique.
“Mais, au moins, qu’ils rendent les souliers!” s’Ãcria Passepartout avec un mouvement de rage.
On lui rendit ses souliers.
“En voilà qui coñtent cher!” murmura-t-il. “Plus de mille livres chacun! Sans compter qu’ils me gà nent!”
Passepartout, absolument piteux, suivit Mr. Fogg, qui avait offert son bras à la jeune femme. Fix espÃrait encore que son voleur ne se dÃciderait jamais à abandonner cette somme de deux mille livres et qu’il ferait ses huit jours de prison. Il se jeta donc sur les traces de Fogg.
Mr. Fogg prit une voiture, dans laquelle Mrs. Aouda, Passepartout et lui montärent aussitìt. Fix courut derriäre la voiture, qui s’arrà ta bientìt sur l’un des quais de la ville.
A un demi-mille en rade, le _Rangoon_ Ãtait mouillÃ, son pavillon de partance hissà en tà te de mÃt. Onze heures sonnaient. Mr. Fogg Ãtait en avance d’une heure. Fix le vit descendre de voiture et s’embarquer dans un canot avec Mrs. Aouda et son domestique. Le dÃtective frappa la terre du pied.
“Le gueux!” s’Ãcria-t-il, “il part! Deux mille livres sacrifiÃes! Prodigue comme un voleur! Ah! je le filerai jusqu’au bout du monde s’il le faut; mais du train dont il va, tout l’argent du vol y aura passÃ!”
L’inspecteur de police Ãtait fondà à faire cette rÃflexion. En effet, depuis qu’il avait quittà Londres, tant en frais de voyage qu’en primes, en achat d’ÃlÃphant, en cautions et en amendes, Phileas Fogg avait dÃjà semà plus de cinq mille livres (125 000 F) sur sa route, et le tant pour cent de la somme recouvrÃe, attribuà aux dÃtectives, allait diminuant toujours.
XVI
OU FIX N’A PAS L’AIR DE CONNAITRE DU TOUT LES CHOSES DONT ON LUI PARLE
Le _Rangoon_, l’un des paquebots que la Compagnie pÃninsulaire et orientale emploie au service des mers de la Chine et du Japon, Ãtait un steamer en fer, à hÃlice, jaugeant brut dix-sept cent soixante-dix tonnes, et d’une force nominale de quatre cents chevaux. Il Ãgalait le _Mongolia_ en vitesse, mais non en confortable. Aussi Mrs. Aouda ne fut-elle point aussi bien installÃe que l’eñt dÃsirà Phileas Fogg. Apräs tout, il ne s’agissait que d’une traversÃe de trois mille cinq cents milles, soit de onze à douze jours, et la jeune femme ne se montra pas une difficile passagäre.
Pendant les premiers jours de cette traversÃe, Mrs. Aouda fit plus ample connaissance avec Phileas Fogg. En toute occasion, elle lui tÃmoignait la plus vive reconnaissance. Le flegmatique gentleman l’Ãcoutait, en apparence au moins, avec la plus