Le Tour du Monde en 80 Jours by Jules Verne

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The 8 bit file has accents, and will read only in programs for this kind of character. I use LIST, by Vernon D. Buerg.

TABLE DES MATIERES

Chapitres

I. Dans lequel Phileas Fogg et Passepartout s’acceptent reciproquement, l’un comme maitre, l’autre comme domestique

II. Ou Passepartout est convaincu qu’il a enfin trouve son ideal.

III. Ou s’engage une conversation qui pourra couter cher a Phileas Fogg.

IV. Dans lequel Phileas Fogg stupefie Passepartout, son domestique.

V. Dans lequel une nouvelle valeur apparait sur la place de Londres.

VI. Dans lequel l’agent Fix montre une impatience bien legitime.

VII. Qui temoigne une fois de plus de l’inutilite des passeports en matiere de police.

VIII. Dans lequel Passepartout parle un peu plus peut-etre qu’il ne conviendrait.

IX. Ou la mer Rouge et la mer des Indes se montrent propices aux desseins de Phileas Fogg.

X. Ou Passepartout est trop heureux d’en etre quitte en perdant sa chaussure.

XI. Ou Phileas Fogg achete une monture a un prix fabuleux.

XII. Ou Phileas Fogg et ses compagnons s’aventurent a travers les forets de l’Inde, et ce qui s’ensuit.

XIII. Dans lequel Passepartout prouve une fois de plus que la fortune sourit aux audacieux.

XIV. Dans lequel Phileas Fogg descend toute l’admirable vallee du Gange sans meme songer a la voir.

XV. Ou le sac aux bank-notes s’allege encore de quelques milliers de livres.

XVI. Ou Fix n’a pas l’air de connaitre du tout les choses dont on lui parle.

XVII. Ou il est question de choses et d’autres pendant la traversee de Singapore a Hong-Kong.

XVIII. Dans lequel Phileas Fogg, Passepartout, Fix, chacun de son cote, va a ses affaires.

XIX. Ou Passepartout prend un trop vif interet a son maitre, et ce qui s’ensuit.

XX. Dans lequel Fix entre directement en relation avec Phileas Fogg.

XXI. Ou le patron de la _Tankardere_ risque fort de perdre une prime de deux cents livres.

XXII. Ou Passepartout voit bien que, meme aux antipodes, il est prudent d’avoir quelque argent dans sa poche.

XXIII. Dans lequel le nez de Passepartout s’allonge demesurement.

XXIV. Pendant lequel s’accomplit la traversee de l’ocean Pacifique.

XXV. Ou l’on donne un leger apercu de San Francisco, un jour de meeting.

XXVI. Dans lequel on prend le train express du chemin de fer du Pacifique.

XXVII. Dans lequel Passepartout suit, avec une vitesse de vingt milles a l’heure, un cours d’histoire mormone

XXVIII. Dans lequel Passepartout ne put parvenir a faire entendre le langage de la raison.

XXIX. Ou il sera fait le recit d’incidents divers qui ne se rencontrent que sur les rails-roads de l’Union.

XXX. Dans lequel Phileas Fogg fait tout simplement son devoir.

XXXI. Dans lequel l’inspecteur Fix prend tres serieusement les interets de Phileas Fogg.

XXXII. Dans lequel Phileas Fogg engage une lutte directe contre la mauvaise chance.

XXXIII. Ou Phileas Fogg se montre a la hauteur des circonstances.

XXXIV. Qui procure a Passepartout l’occasion de faire un jeu de mots atroce, mais peut-etre inedit.

XXXV. Dans lequel Passepartout ne se fait pas repeter deux fois l’ordre que son maitre lui a donne.

XXXVI. Dans lequel Phileas Fogg fait de nouveau prime sur le marche.

XXXVII. Dans lequel il est prouve que Phileas Fogg n’a rien gagne a faire ce tour du monde, si ce n’est le bonheur.

LE TOUR DU MONDE EN QUATRE-VINGTS JOURS

par Jules Verne

I

DANS LEQUEL PHILEAS FOGG ET PASSEPARTOUT S’ACCEPTENT RECIPROQUEMENT L’UN COMME MAITRE, L’AUTRE COMME DOMESTIQUE

En l’annee 1872, la maison portant le numero 7 de Saville-row, Burlington Gardens — maison dans laquelle Sheridan mourut en 1814 –, etait habitee par Phileas Fogg, esq. , l’un des membres les plus singuliers et les plus remarques du Reform-Club de Londres, bien qu’il semblat prendre a tache de ne rien faire qui put attirer l’attention.

A l’un des plus grands orateurs qui honorent l’Angleterre, succedait donc ce Phileas Fogg, personnage enigmatique, dont on ne savait rien, sinon que c’etait un fort galant homme et l’un des plus beaux gentlemen de la haute societe anglaise.

On disait qu’il ressemblait a Byron — par la tete, car il etait irreprochable quant aux pieds –, mais un Byron a moustaches et a favoris, un Byron impassible, qui aurait vecu mille ans sans vieillir.

Anglais, a coup sur, Phileas Fogg n’etait peut-etre pas Londonner. On ne l’avait jamais vu ni a la Bourse, ni a la Banque, ni dans aucun des comptoirs de la Cite. Ni les bassins ni les docks de Londres n’avaient jamais recu un navire ayant pour armateur Phileas Fogg. Ce gentleman ne figurait dans aucun comite d’administration. Son nom n’avait jamais retenti dans un college d’avocats, ni au Temple, ni a Lincoln’s-inn, ni a Gray’s-inn. Jamais il ne plaida ni a la Cour du chancelier, ni au Banc de la Reine, ni a l’Echiquier, ni en Cour ecclesiastique. Il n’etait ni industriel, ni negociant, ni marchand, ni agriculteur. Il ne faisait partie ni de l’_Institution royale de la Grande-Bretagne_, ni de l’_Institution de Londres_, ni de l’_Institution des Artisans_, ni de l’_Institution Russell_, ni de l’_Institution litteraire de l’Ouest_, ni de l’_Institution du Droit_, ni de cette _Institution des Arts et des Sciences reunis_, qui est placee sous le patronage direct de Sa Gracieuse Majeste. Il n’appartenait enfin a aucune des nombreuses societes qui pullulent dans la capitale de l’Angleterre, depuis la _Societe de l’Armonica_ jusqu’a la _Societe entomologique_, fondee principalement dans le but de detruire les insectes nuisibles.

Phileas Fogg etait membre du Reform-Club, et voila tout.

A qui s’etonnerait de ce qu’un gentleman aussi mysterieux comptat parmi les membres de cette honorable association, on repondra qu’il passa sur la recommandation de MM. Baring freres, chez lesquels il avait un credit ouvert. De la une certaine “surface”, due a ce que ses cheques etaient regulierement payes a vue par le debit de son compte courant invariablement crediteur.

Ce Phileas Fogg etait-il riche? Incontestablement. Mais comment il avait fait fortune, c’est ce que les mieux informes ne pouvaient dire, et Mr. Fogg etait le dernier auquel il convint de s’adresser pour l’apprendre. En tout cas, il n’etait prodigue de rien, mais non avare, car partout ou il manquait un appoint pour une chose noble, utile ou genereuse, il l’apportait silencieusement et meme anonymement.

En somme, rien de moins communicatif que ce gentleman. Il parlait aussi peu que possible, et semblait d’autant plus mysterieux qu’il etait silencieux. Cependant sa vie etait a jour, mais ce qu’il faisait etait si mathematiquement toujours la meme chose, que l’imagination, mecontente, cherchait au-dela.

Avait-il voyage? C’etait probable, car personne ne possedait mieux que lui la carte du monde. Il n’etait endroit si recule dont il ne parut avoir une connaissance speciale. Quelquefois, mais en peu de mots, brefs et clairs, il redressait les mille propos qui circulaient dans le club au sujet des voyageurs perdus ou egares; il indiquait les vraies probabilites, et ses paroles s’etaient trouvees souvent comme inspirees par une seconde vue, tant l’evenement finissait toujours par les justifier. C’etait un homme qui avait du voyager partout, — en esprit, tout au moins.

Ce qui etait certain toutefois, c’est que, depuis de longues annees, Phileas Fogg n’avait pas quitte Londres. Ceux qui avaient l’honneur de le connaitre un peu plus que les autres attestaient que — si ce n’est sur ce chemin direct qu’il parcourait chaque jour pour venir de sa maison au club — personne ne pouvait pretendre l’avoir jamais vu ailleurs. Son seul passe-temps etait de lire les journaux et de jouer au whist. A ce jeu du silence, si bien approprie a sa nature, il gagnait souvent, mais ses gains n’entraient jamais dans sa bourse et figuraient pour une somme importante a son budget de charite.

D’ailleurs, il faut le remarquer, Mr. Fogg jouait evidemment pour jouer, non pour gagner. Le jeu etait pour lui un combat, une lutte contre une difficulte, mais une lutte sans mouvement, sans deplacement, sans fatigue, et cela allait a son caractere.

On ne connaissait a Phileas Fogg ni femme ni enfants, — ce qui peut arriver aux gens les plus honnetes, — ni parents ni amis, — ce qui est plus rare en verite. Phileas Fogg vivait seul dans sa maison de Saville-row, ou personne ne penetrait. De son interieur, jamais il n’etait question. Un seul domestique suffisait a le servir.

Dejeunant, dinant au club a des heures chronometriquement determinees, dans la meme salle, a la meme table, ne traitant point ses collegues, n’invitant aucun etranger, il ne rentrait chez lui que pour se coucher, a minuit precis, sans jamais user de ces chambres confortables que le Reform-Club tient a la disposition des membres du cercle. Sur vingt-quatre heures, il en passait dix a son domicile, soit qu’il dormit, soit qu’il s’occupat de sa toilette. S’il se promenait, c’etait invariablement, d’un pas egal, dans la salle d’entree parquetee en marqueterie, ou sur la galerie circulaire, au-dessus de laquelle s’arrondit un dome a vitraux bleus, que supportent vingt colonnes ioniques en porphyre rouge. S’il dinait ou dejeunait, c’etaient les cuisines, le garde-manger, l’office, la poissonnerie, la laiterie du club, qui fournissaient a sa table leurs succulentes reserves ; c’etaient les domestiques du club, graves personnages en habit noir, chausses de souliers a semelles de molleton, qui le servaient dans une porcelaine speciale et sur un admirable linge en toile de Saxe ; c’etaient les cristaux a moule perdu du club qui contenaient son sherry, son porto ou son claret melange de cannelle, de capillaire et de cinnamome ; c’etait enfin la glace du club — glace venue a grands frais des lacs d’Amerique — qui entretenait ses boissons dans un satisfaisant etat de fraicheur.

Si vivre dans ces conditions, c’est etre un excentrique, il faut convenir que l’excentricite a du bon!

La maison de Saville-row, sans etre somptueuse, se recommandait par un extreme confort. D’ailleurs, avec les habitudes invariables du locataire, le service s’y reduisait a peu. Toutefois, Phileas Fogg exigeait de son unique domestique une ponctualite, une regularite extraordinaires. Ce jour-la meme, 2 octobre, Phileas Fogg avait donne son conge a James Forster — ce garcon s’etant rendu coupable de lui avoir apporte pour sa barbe de l’eau a quatre-vingt-quatre degres Fahrenheit au lieu de quatre-vingt-six –, et il attendait son successeur, qui devait se presenter entre onze heures et onze heures et demie.

Phileas Fogg, carrement assis dans son fauteuil, les deux pieds rapproches comme ceux d’un soldat a la parade, les mains appuyees sur les genoux, le corps droit, la tete haute, regardait marcher l’aiguille de la pendule, — appareil complique qui indiquait les heures, les minutes, les secondes, les jours, les quantiemes et l’annee. A onze heures et demie sonnant, Mr. Fogg devait, suivant sa quotidienne habitude, quitter la maison et se rendre au Reform-Club.

En ce moment, on frappa a la porte du petit salon dans lequel se tenait Phileas Fogg.

James Forster, le congedie, apparut.

“Le nouveau domestique”, dit-il.

Un garcon age d’une trentaine d’annees se montra et salua.

“Vous etes Francais et vous vous nommez John? lui demanda Phileas Fogg.

“Jean, n’en deplaise a monsieur,” repondit le nouveau venu, “Jean Passepartout, un surnom qui m’est reste, et que justifiait mon aptitude naturelle a me tirer d’affaire. Je crois etre un honnete garcon, monsieur, mais, pour etre franc, j’ai fait plusieurs metiers.

J’ai ete chanteur ambulant, ecuyer dans un cirque, faisant de la voltige comme Leotard, et dansant sur la corde comme Blondin ; puis je suis devenu professeur de gymnastique, afin de rendre mes talents plus utiles, et, en dernier lieu, j’etais sergent de pompiers, a Paris.

J’ai meme dans mon dossier des incendies remarquables. Mais voila cinq ans que j’ai quitte la France et que, voulant gouter de la vie de famille, je suis valet de chambre en Angleterre. Or, me trouvant sans place et ayant appris que M. Phileas Fogg etait l’homme le plus exact et le plus sedentaire du Royaume-Uni, je me suis presente chez monsieur avec l’esperance d’y vivre tranquille et d’oublier jusqu’a ce nom de Passepartout…”

“Passepartout me convient,” repondit le gentleman. “Vous m’etes recommande. J’ai de bons renseignements sur votre compte. Vous connaissez mes conditions?”

“Oui, monsieur.”

“Bien. Quelle heure avez-vous?”

“Onze heures vingt-deux,” repondit Passepartout, en tirant des profondeurs de son gousset une enorme montre d’argent.

“Vous retardez,” dit Mr. Fogg.

“Que monsieur me pardonne, mais c’est impossible.”

“Vous retardez de quatre minutes. N’importe. Il suffit de constater l’ecart. Donc, a partir de ce moment, onze heures vingt-neuf du matin, ce mercredi 2 octobre 1872, vous etes a mon service.”

Cela dit, Phileas Fogg se leva, prit son chapeau de la main gauche, le placa sur sa tete avec un mouvement d’automate et disparut sans ajouter une parole.

Passepartout entendit la porte de la rue se fermer une premiere fois: c’etait son nouveau maitre qui sortait; puis une seconde fois: c’etait son predecesseur, James Forster, qui s’en allait a son tour.

Passepartout demeura seul dans la maison de Saville-row.

II

OU PASSEPARTOUT EST CONVAINCU QU’IL A ENFIN TROUVE SON IDEAL

“Sur ma foi, se dit Passepartout, un peu ahuri tout d’abord, j’ai connu chez Mme Tussaud des bonshommes aussi vivants que mon nouveau maitre!”

Il convient de dire ici que les “bonshommes” de Mme Tussaud sont des figures de cire, fort visitees a Londres, et auxquelles il ne manque vraiment que la parole.

Pendant les quelques instants qu’il venait d’entrevoir Phileas Fogg, Passepartout avait rapidement, mais soigneusement examine son futur maitre. C’etait un homme qui pouvait avoir quarante ans, de figure noble et belle, haut de taille, que ne deparait pas un leger embonpoint, blond de cheveux et de favoris, front uni sans apparences de rides aux tempes, figure plutot pale que coloree, dents magnifiques. Il paraissait posseder au plus haut degre ce que les physionomistes appellent “le repos dans l’action”, faculte commune a tous ceux qui font plus de besogne que de bruit. Calme, flegmatique, l’oeil pur, la paupiere immobile, c’etait le type acheve de ces Anglais a sang-froid qui se rencontrent assez frequemment dans le Royaume-Uni, et dont Angelica Kauffmann a merveilleusement rendu sous son pinceau l’attitude un peu academique. Vu dans les divers actes de son existence, ce gentleman donnait l’idee d’un etre bien equilibre dans toutes ses parties, justement pondere, aussi parfait qu’un chronometre de Leroy ou de Earnshaw. C’est qu’en effet, Phileas Fogg etait l’exactitude personnifiee, ce qui se voyait clairement a “l’expression de ses pieds et de ses mains”, car chez l’homme, aussi bien que chez les animaux, les membres eux-memes sont des organes expressifs des passions.

Phileas Fogg etait de ces gens mathematiquement exacts, qui, jamais presses et toujours prets, sont economes de leurs pas et de leurs mouvements. Il ne faisait pas une enjambee de trop, allant toujours par le plus court. Il ne perdait pas un regard au plafond. Il ne se permettait aucun geste superflu. On ne l’avait jamais vu emu ni trouble. C’etait l’homme le moins hate du monde, mais il arrivait toujours a temps. Toutefois, on comprendra qu’il vecut seul et pour ainsi dire en dehors de toute relation sociale. Il savait que dans la vie il faut faire la part des frottements, et comme les frottements retardent, il ne se frottait a personne.

Quant a Jean, dit Passepartout, un vrai Parisien de Paris, depuis cinq ans qu’il habitait l’Angleterre et y faisait a Londres le metier de valet de chambre, il avait cherche vainement un maitre auquel il put s’attacher.

Passepartout n’etait point un de ces Frontins ou Mascarilles qui, les epaules hautes, le nez au vent, le regard assure, l’oeil sec, ne sont que d’impudents droles. Non. Passepartout etait un brave garcon, de physionomie aimable, aux levres un peu saillantes, toujours pretes a gouter ou a caresser, un etre doux et serviable, avec une de ces bonnes tetes rondes que l’on aime a voir sur les epaules d’un ami. Il avait les yeux bleus, le teint anime, la figure assez grasse pour qu’il put lui-meme voir les pommettes de ses joues, la poitrine large, la taille forte, une musculature vigoureuse, et il possedait une force herculeenne que les exercices de sa jeunesse avaient admirablement developpee. Ses cheveux bruns etaient un peu rageurs. Si les sculpteurs de l’Antiquite connaissaient dix-huit facons d’arranger la chevelure de Minerve, Passepartout n’en connaissait qu’une pour disposer la sienne : trois coups de demeloir, et il etait coiffe.

De dire si le caractere expansif de ce garcon s’accorderait avec celui de Phileas Fogg, c’est ce que la prudence la plus elementaire ne permet pas. Passepartout serait-il ce domestique foncierement exact qu’il fallait a son maitre? On ne le verrait qu’a l’user. Apres avoir eu, on le sait, une jeunesse assez vagabonde, il aspirait au repos. Ayant entendu vanter le methodisme anglais et la froideur proverbiale des gentlemen, il vint chercher fortune en Angleterre.

Mais, jusqu’alors, le sort l’avait mal servi. Il n’avait pu prendre racine nulle part. Il avait fait dix maisons. Dans toutes, on etait fantasque, inegal, coureur d’aventures ou coureur de pays, — ce qui ne pouvait plus convenir a Passepartout. Son dernier maitre, le jeune Lord Longsferry, membre du Parlement, apres avoir passe ses nuits dans les “oysters-rooms” d’Hay-Market, rentrait trop souvent au logis sur les epaules des policemen. Passepartout, voulant avant tout pouvoir respecter son maitre, risqua quelques respectueuses observations qui furent mal recues, et il rompit. Il apprit, sur les entrefaites, que Phileas Fogg, esq., cherchait un domestique. Il prit des renseignements sur ce gentleman. Un personnage dont l’existence etait si reguliere, qui ne decouchait pas, qui ne voyageait pas, qui ne s’absentait jamais, pas meme un jour, ne pouvait que lui convenir. Il se presenta et fut admis dans les circonstances que l’on sait.

Passepartout — onze heures et demie etant sonnees — se trouvait donc seul dans la maison de Saville-row. Aussitot il en commenca l’inspection. Il la parcourut de la cave au grenier. Cette maison propre, rangee, severe, puritaine, bien organisee pour le service, lui plut. Elle lui fit l’effet d’une belle coquille de colimacon, mais d’une coquille eclairee et chauffee au gaz, car l’hydrogene carbure y suffisait a tous les besoins de lumiere et de chaleur. Passepartout trouva sans peine, au second etage, la chambre qui lui etait destinee.

Elle lui convint. Des timbres electriques et des tuyaux acoustiques la mettaient en communication avec les appartements de l’entresol et du premier etage. Sur la cheminee, une pendule electrique correspondait avec la pendule de la chambre a coucher de Phileas Fogg, et les deux appareils battaient au meme instant, la meme seconde.

“Cela me va, cela me va!” se dit Passepartout.

Il remarqua aussi, dans sa chambre, une notice affichee au-dessus de la pendule. C’etait le programme du service quotidien. Il comprenait — depuis huit heures du matin, heure reglementaire a laquelle se levait Phileas Fogg, jusqu’a onze heures et demie, heure a laquelle il quittait sa maison pour aller dejeuner au Reform-Club — tous les details du service, le the et les roties de huit heures vingt-trois, l’eau pour la barbe de neuf heures trente-sept, la coiffure de dix heures moins vingt, etc. Puis de onze heures et demie du matin a minuit — heure a laquelle se couchait le methodique gentleman –, tout etait note, prevu, regularise. Passepartout se fit une joie de mediter ce programme et d’en graver les divers articles dans son esprit.

Quant a la garde-robe de monsieur, elle etait fort bien montee et merveilleusement comprise. Chaque pantalon, habit ou gilet portait un numero d’ordre reproduit sur un registre d’entree et de sortie, indiquant la date a laquelle, suivant la saison, ces vetements devaient etre tour a tour portes. Meme reglementation pour les chaussures.

En somme, dans cette maison de Saville-row qui devait etre le temple du desordre a l’epoque de l’illustre mais dissipe Sheridan –, ameublement confortable, annoncant une belle aisance. Pas de bibliotheque, pas de livres, qui eussent ete sans utilite pour Mr. Fogg, puisque le Reform-Club mettait a sa disposition deux bibliotheques, l’une consacree aux lettres, l’autre au droit et a la politique. Dans la chambre a coucher, un coffre-fort de moyenne grandeur, que sa construction defendait aussi bien de l’incendie que du vol. Point d’armes dans la maison, aucun ustensile de chasse ou de guerre. Tout y denotait les habitudes les plus pacifiques.

Apres avoir examine cette demeure en detail, Passepartout se frotta les mains, sa large figure s’epanouit, et il repeta joyeusement : “Cela me va! voila mon affaire! Nous nous entendrons parfaitement, Mr. Fogg et moi! Un homme casanier et regulier! Une veritable mecanique! Eh bien, je ne suis pas fache de servir une mecanique!”

III

OU S’ENGAGE UNE CONVERSATION
QUI POURRA COUTER CHER A PHILEAS FOGG

Phileas Fogg avait quitte sa maison de Saville-row a onze heures et demie, et, apres avoir place cinq cent soixante-quinze fois son pied droit devant son pied gauche et cinq cent soixante-seize fois son pied gauche devant son pied droit, il arriva au Reform-Club, vaste edifice, eleve dans Pall-Mall, qui n’a pas coute moins de trois millions a batir.

Phileas Fogg se rendit aussitot a la salle a manger, dont les neuf fenetres s’ouvraient sur un beau jardin aux arbres deja dores par l’automne. La, il prit place a la table habituelle ou son couvert l’attendait. Son dejeuner se composait d’un hors-d’oeuvre, d’un poisson bouilli releve d’une “reading sauce” de premier choix, d’un roastbeef ecarlate agremente de condiments “mushroom”, d’un gateau farci de tiges de rhubarbe et de groseilles vertes, d’un morceau de chester, — le tout arrose de quelques tasses de cet excellent the, specialement recueilli pour l’office du Reform-Club.

A midi quarante-sept, ce gentleman se leva et se dirigea vers le grand salon, somptueuse piece, ornee de peintures richement encadrees. La, un domestique lui remit le _Times_ non coupe, dont Phileas Fogg opera le laborieux depliage avec une surete de main qui denotait une grande habitude de cette difficile operation. La lecture de ce journal occupa Phileas Fogg jusqu’a trois heures quarante-cinq, et celle du _Standard_ — qui lui succeda — dura jusqu’au diner. Ce repas s’accomplit dans les memes conditions que le dejeuner, avec adjonction de “royal british sauce”.

A six heures moins vingt, le gentleman reparut dans le grand salon et s’absorba dans la lecture du _Morning Chronicle_.

Une demi-heure plus tard, divers membres du Reform-Club faisaient leur entree et s’approchaient de la cheminee, ou brulait un feu de houille.

C’etaient les partenaires habituels de Mr. Phileas Fogg, comme lui enrages joueurs de whist: l’ingenieur Andrew Stuart, les banquiers John Sullivan et Samuel Fallentin, le brasseur Thomas Flanagan, Gauthier Ralph, un des administrateurs de la Banque d’Angleterre, — personnages riches et consideres, meme dans ce club qui compte parmi ses membres les sommites de l’industrie et de la finance.

“Eh bien, Ralph,” demanda Thomas Flanagan, “ou en est cette affaire de vol?”

“Eh bien,” repondit Andrew Stuart, “la Banque en sera pour son argent.”

“J’espere, au contraire,” dit Gauthier Ralph, “que nous mettrons la main sur l’auteur du vol. Des inspecteurs de police, gens fort habiles, ont ete envoyes en Amerique et en Europe, dans tous les principaux ports d’embarquement et de debarquement, et il sera difficile a ce monsieur de leur echapper.”

“Mais on a donc le signalement du voleur?” demanda Andrew Stuart.

“D’abord, ce n’est pas un voleur,” repondit serieusement Gauthier Ralph.

“Comment, ce n’est pas un voleur, cet individu qui a soustrait cinquante-cinq mille livres en bank-notes (1 million 375 000 francs)?”

“Non,” repondit Gauthier Ralph.

“C’est donc un industriel?” dit John Sullivan.

“Le _Morning Chronicle_ assure que c’est un gentleman.”

Celui qui fit cette reponse n’etait autre que Phileas Fogg, dont la tete emergeait alors du flot de papier amasse autour de lui. En meme temps, Phileas Fogg salua ses collegues, qui lui rendirent son salut.

Le fait dont il etait question, que les divers journaux du Royaume-Uni discutaient avec ardeur, s’etait accompli trois jours auparavant, le 29 septembre. Une liasse de bank-notes, formant l’enorme somme de cinquante-cinq mille livres, avait ete prise sur la tablette du caissier principal de la Banque d’Angleterre.

A qui s’etonnait qu’un tel vol eut pu s’accomplir aussi facilement, le sous-gouverneur Gauthier Ralph se bornait a repondre qu’a ce moment meme, le caissier s’occupait d’enregistrer une recette de trois shillings six pence, et qu’on ne saurait avoir l’oeil a tout.

Mais il convient de faire observer ici — ce qui rend le fait plus explicable — que cet admirable etablissement de “Bank of England” parait se soucier extremement de la dignite du public. Point de gardes, point d’invalides, point de grillages! L’or, l’argent, les billets sont exposes librement et pour ainsi dire a la merci du premier venu. On ne saurait mettre en suspicion l’honorabilite d’un passant quelconque. Un des meilleurs observateurs des usages anglais raconte meme ceci: Dans une des salles de la Banque ou il se trouvait un jour, il eut la curiosite de voir de plus pris un lingot d’or pesant sept a huit livres, qui se trouvait expose sur la tablette du caissier; il prit ce lingot, l’examina, le passa a son voisin, celui-ci a un autre, si bien que le lingot, de main en main, s’en alla jusqu’au fond d’un corridor obscur, et ne revint qu’une demi-heure apres reprendre sa place, sans que le caissier eut seulement leve la tete.

Mais, le 29 septembre, les choses ne se passerent pas tout a fait ainsi. La liasse de bank-notes ne revint pas, et quand la magnifique horloge, posee au-dessus du ” drawing-office”, sonna a cinq heures la fermeture des bureaux, la Banque d’Angleterre n’avait plus qu’a passer cinquante-cinq mille livres par le compte de profits et pertes.

Le vol bien et dument reconnu, des agents, des “detectives”, choisis parmi les plus habiles, furent envoyes dans les principaux ports, a Liverpool, a Glasgow, au Havre, a Suez, a Brindisi, a New York, etc., avec promesse, en cas de succes, d’une prime de deux mille livres (50 000 F) et cinq pour cent de la somme qui serait retrouvee. En attendant les renseignements que devait fournir l’enquete immediatement commencee, ces inspecteurs avaient pour mission d’observer scrupuleusement tous les voyageurs en arrivee ou en partance.

Or, precisement, ainsi que le disait le _Morning Chronicle_, on avait lieu de supposer que l’auteur du vol ne faisait partie d’aucune des societes de voleurs d’Angleterre. Pendant cette journee du 29 septembre, un gentleman bien mis, de bonnes manieres, l’air distingue, avait ete remarque, qui allait et venait dans la salle des paiements, theatre du vol. L’enquete avait permis de refaire assez exactement le signalement de ce gentleman, signalement qui fut aussitot adresse a tous les detectives du Royaume-Uni et du continent. Quelques bons esprits — et Gauthier Ralph etait du nombre — se croyaient donc fondes a esperer que le voleur n’echapperait pas.

Comme on le pense, ce fait etait a l’ordre du jour a Londres et dans toute l’Angleterre. On discutait, on se passionnait pour ou contre les probabilites du succes de la police metropolitaine. On ne s’etonnera donc pas d’entendre les membres du Reform-Club traiter la meme question, d’autant plus que l’un des sous-gouverneurs de la Banque se trouvait parmi eux.

L’honorable Gauthier Ralph ne voulait pas douter du resultat des recherches, estimant que la prime offerte devrait singulierement aiguiser le zele et l’intelligence des agents. Mais son collegue, Andrew Stuart, etait loin de partager cette confiance. La discussion continua donc entre les gentlemen, qui s’etaient assis a une table de whist, Stuart devant Flanagan, Fallentin devant Phileas Fogg. Pendant le jeu, les joueurs ne parlaient pas, mais entre les robres, la conversation interrompue reprenait de plus belle.

“Je soutiens,” dit Andrew Stuart, “que les chances sont en faveur du voleur, qui ne peut manquer d’etre un habile homme!”

“Allons donc” repondit Ralph, il n’y a plus un seul pays dans lequel il puisse se refugier.”

“Par exemple!”

“Ou voulez-vous qu’il aille?”

“Je n’en sais rien,” repondit Andrew Stuart, “mais, apres tout, la terre est assez vaste.”

“Elle l’etait autrefois…”, dit a mi-voix Phileas Fogg. Puis: “A vous de couper, monsieur”, ajouta-t-il en presentant les cartes a Thomas Flanagan.

La discussion fut suspendue pendant le robre. Mais bientot Andrew Stuart la reprenait, disant: “Comment, autrefois! Est-ce que la terre a diminue, par hasard?”

“Sans doute,” repondit Gauthier Ralph. “Je suis de l’avis de Mr. Fogg. La terre a diminue, puisqu’on la parcourt maintenant dix fois plus vite qu’il y a cent ans. Et c’est ce qui, dans le cas dont nous nous occupons, rendra les recherches plus rapides.”

“Et rendra plus facile aussi la fuite du voleur!”

“A vous de jouer, monsieur Stuart!” dit Phileas Fogg.

Mais l’incredule Stuart n’etait pas convaincu, et, la partie achevee : “Il faut avouer, monsieur Ralph,” reprit-il, que vous avez trouve la une maniere plaisante de dire que la terre a diminue! Ainsi parce qu’on en fait maintenant le tour en trois mois…”

“En quatre-vingts jours seulement,” dit Phileas Fogg.

“En effet, messieurs,” ajouta John Sullivan, “quatre-vingts jours, depuis que la section entre Rothal et Allahabad a ete ouverte sur le “Great-Indian peninsular railway”, et voici le calcul etabli par le _Morning Chronicle_ :

De Londres a Suez par le Mont-Cenis et Brindisi, railways et paquebots………………7 jours

De Suez a Bombay, paquebot……………13 —

De Bombay a Calcutta, railway……………. 3 —

De Calcutta a Hong-Kong (Chine), paquebot…….13 —

De Hong-Kong a Yokohama (Japon), paquebot…….. 6 —

De Yokohama a San Francisco, paquebot……… 22 —

De San Francisco New York, railroad…………… 7 —

De New York a Londres, paquebot et railway……..9 —

Total…………………………………… 80 jours

“Oui, quatre-vingts jours!” s’ecria, Andrew Stuart, qui par inattention, coupa une carte maitresse, mais non compris le mauvais temps, les vents contraires, les naufrages, les deraillements, etc.

“Tout compris,” repondit Phileas Fogg en continuant de jouer, car, cette fois, la discussion ne respectait plus le whist.

“Meme si les Indous ou les Indiens enlevent les rails!” s’ecria Andrew Stuart, “s’ils arretent les trains, pillent les fourgons, scalpent les voyageurs!”

“Tout compris”, repondit Phileas Fogg, qui, abattant son jeu, ajouta : “Deux atouts maitres.”

Andrew Stuart, a qui c’etait le tour de “faire”, ramassa les cartes en disant:

“Theoriquement, vous avez raison, monsieur Fogg, mais dans la pratique…”

“Dans la pratique aussi, monsieur Stuart.”

“Je voudrais bien vous y voir.”

“Il ne tient qu’a vous. Partons ensemble.”

“Le Ciel m’en preserve!” s’ecria Stuart, “mais je parierais bien quatre mille livres (100 000 F) qu’un tel voyage, fait dans ces conditions, est impossible.

“Tres possible, au contraire,” repondit Mr. Fogg.

“Eh bien, faites-le donc!”

“Le tour du monde en quatre-vingts jours?”

“Oui.”

“Je le veux bien.”

“Quand?”

“Tout de suite.”

“C’est de la folie!” s’ecria Andrew Stuart, qui commencait a se vexer de l’insistance de son partenaire. “Tenez! jouons plutot.”

“Refaites alors,” repondit Phileas Fogg, “car il y a maldonne.”

Andrew Stuart reprit les cartes d’une main febrile ; puis, tout a coup, les posant sur la table:

“Eh bien, oui, monsieur Fogg, dit-il, oui, je parie quatre mille livres!..

“Mon cher Stuart,” dit Fallentin, “calmez-vous. Ce n’est pas serieux.”

“Quand je dis: je parie, repondit Andrew Stuart, c’est toujours serieux.”

“Soit!” dit Mr. Fogg. Puis, se tournant vers ses collegues:

“J’ai vingt mille livres (500 000 F) deposees chez Baring freres. Je les risquerai volontiers…”

“Vingt mille livres! s’ecria John Sullivan. Vingt mille livres qu’un retard imprevu peut vous faire perdre!”

“L’imprevu n’existe pas,” repondit simplement Phileas Fogg.

“Mais, monsieur Fogg, ce laps de quatre-vingts jours n’est calcule que comme un minimum de temps!”

“Un minimum bien employe suffit a tout.”

“Mais pour ne pas le depasser, il faut sauter mathematiquement des railways dans les paquebots, et des paquebots dans les chemins de fer!”

“Je sauterai mathematiquement.”

“C’est une plaisanterie!”

“Un bon Anglais ne plaisante jamais, quand il s’agit d’une chose aussi serieuse qu’un pari,” repondit Phileas Fogg. “Je parie vingt mille livres contre qui voudra que je ferai le tour de la terre en quatre-vingts jours ou moins, soit dix-neuf cent vingt heures ou cent quinze mille deux cents minutes. Acceptez-vous?”

“Nous acceptons,” repondirent MM. Stuart, Fallentin, Sullivan, Flanagan et Ralph, apres s’etre entendus.

“Bien,” dit Mr. Fogg. “Le train de Douvres part a huit heures quarante-cinq. Je le prendrai.”

“Ce soir meme?” demanda Stuart.

“Ce soir meme,” repondit Phileas Fogg. “Donc, ajouta-t-il en consultant un calendrier de poche, puisque c’est aujourd’hui mercredi 2 octobre, je devrai etre de retour a Londres, dans ce salon meme du Reform-Club, le samedi 21 decembre, a huit heures quarante-cinq du soir, faute de quoi les vingt mille livres deposees actuellement a mon credit chez Baring freres vous appartiendront de fait et de droit, messieurs. — Voici un cheque de pareille somme.”

Un proces-verbal du pari fut fait et signe sur-le-champ par les six co-interesses. Phileas Fogg etait demeure froid. Il n’avait certainement pas parie pour gagner, et n’avait engage ces vingt mille livres — la moitie de sa fortune — que parce qu’il prevoyait qu’il pourrait avoir a depenser l’autre pour mener a bien ce difficile, pour ne pas dire inexecutable projet. Quant a ses adversaires, eux, ils paraissaient emus, non pas a cause de la valeur de l’enjeu, mais parce qu’ils se faisaient une sorte de scrupule de lutter dans ces conditions.

Sept heures sonnaient alors. On offrit a Mr. Fogg de suspendre le whist afin qu’il put faire ses preparatifs de depart.

“Je suis toujours pret!” repondit cet impassible gentleman, et donnant les cartes:

“Je retourne carreau,” dit-il. “A vous de jouer, monsieur Stuart.”

IV

DANS LEQUEL PHILEAS FOGG STUPEFIE PASSEPARTOUT, SON DOMESTIQUE

A sept heures vingt-cinq, Phileas Fogg, apres avoir gagne une vingtaine de guinees au whist, prit conge de ses honorables collegues, et quitta le Reform-Club. A sept heures cinquante, il ouvrait la porte de sa maison et rentrait chez lui.

Passepartout, qui avait consciencieusement etudie son programme, fut assez surpris en voyant Mr. Fogg, coupable d’inexactitude, apparaitre a cette heure insolite. Suivant la notice, le locataire de Saville-row ne devait rentrer qu’a minuit precis.

Phileas Fogg etait tout d’abord monte a sa chambre, puis il appela:

“Passepartout.”

Passepartout ne repondit pas. Cet appel ne pouvait s’adresser a lui. Ce n’etait pas l’heure.

“Passepartout”, reprit Mr. Fogg sans elever la voix davantage.

Passepartout se montra.

“C’est la deuxieme fois que je vous appelle,” dit Mr. Fogg.

“Mais il n’est pas minuit,” repondit Passepartout, sa montre a la main.

“Je le sais,” reprit Phileas Fogg, et je ne vous fais pas de reproche. Nous partons dans dix minutes pour Douvres et Calais.”

Une sorte de grimace s’ebaucha sur la ronde face du Francais. Il etait evident qu’il avait mal entendu.

“Monsieur se deplace?” demanda-t-il.

“Oui,” repondit Phileas Fogg. “Nous allons faire le tour du monde.”

Passepartout, l’oeil demesurement ouvert, la paupiere et le sourcil sureleves, les bras detendus, le corps affaisse, presentait alors tous les symptomes de l’etonnement pousse jusqu’a la stupeur.

“Le tour du monde!” murmura-t-il.

“En quatre-vingts jours,” repondit Mr. Fogg. “Ainsi, nous n’avons pas un instant a perdre.”

“Mais les malles?..” dit Passepartout, qui balancait inconsciemment sa tete de droite et de gauche.

“Pas de malles. Un sac de nuit seulement. Dedans, deux chemises de laine, trois paires de bas. Autant pour vous. Nous acheterons en route. Vous descendrez mon mackintosh et ma couverture de voyage. Ayez de bonnes chaussures. D’ailleurs, nous marcherons peu ou pas. Allez.”

Passepartout aurait voulu repondre. Il ne put. Il quitta la chambre de Mr. Fogg, monta dans la sienne, tomba sur une chaise, et employant une phrase assez vulgaire de son pays:

“Ah! bien se dit-il, elle est forte, celle-la! Moi qui voulais rester tranquille!…..”

Et, machinalement, il fit ses preparatifs de depart. Le tour du monde en quatre-vingts jours! Avait-il affaire a un fou? Non…. C’etait une plaisanterie? On allait a Douvres, bien. A Calais, soit. Apres tout, cela ne pouvait notablement contrarier le brave garcon, qui, depuis cinq ans, n’avait pas foule le sol de la patrie. Peut-etre meme irait-on jusqu’a Paris, et, ma foi, il reverrait avec plaisir la grande capitale. Mais, certainement, un gentleman aussi menager de ses pas s’arreterait la….Oui, sans doute, mais il n’en etait pas moins vrai qu’il partait, qu’il se deplacait, ce gentleman, si casanier jusqu’alors!

A huit heures, Passepartout avait prepare le modeste sac qui contenait sa garde-robe et celle de son maitre ; puis, l’esprit encore trouble, il quitta sa chambre, dont il ferma soigneusement la porte, et il rejoignit Mr. Fogg.

Mr. Fogg etait pret. Il portait sous son bras le _Bradshaw’s continental railway steam transit and general guide_, qui devait lui fournir toutes les indications necessaires a son voyage. Il prit le sac des mains de Passepartout, l’ouvrit et y glissa une forte liasse de ces belles bank-notes qui ont cours dans tous les pays.

“Vous n’avez rien oublie?” demanda-t-il.

“Rien, monsieur.”

“Mon mackintosh et ma couverture?”

“Les voici.”

“Bien, prenez ce sac.”

Mr. Fogg remit le sac a Passepartout.

“Et ayez-en soin, ajouta-t-il. Il y a vingt mille livres dedans (500 000 F).”

Le sac faillit s’echapper des mains de Passepartout, comme si les vingt mille livres eussent ete en or et pese considerablement.

Le maitre et le domestique descendirent alors, et la porte de la rue fut fermee a double tour.

Une station de voitures se trouvait a l’extremite de Saville-row. Phileas Fogg et son domestique monterent dans un cab, qui se dirigea rapidement vers la gare de Charing-Cross, a laquelle aboutit un des embranchements du South-Eastern-railway.

A huit heures vingt, le cab s’arreta devant la grille de la gare. Passepartout sauta a terre. Son maitre le suivit et paya le cocher.

En ce moment, une pauvre mendiante, tenant un enfant a la main, pieds nus dans la boue, coiffee d’un chapeau depenaille auquel pendait une plume lamentable, un chale en loques sur ses haillons, s’approcha de Mr. Fogg et lui demanda l’aumone.

Mr. Fogg tira de sa poche les vingt guinees qu’il venait de gagner au whist, et, les presentant a la mendiante:

“Tenez, ma brave femme,” dit-il, je suis content de vous avoir rencontree!”

Puis il passa.

Passepartout eut comme une sensation d’humidite autour de la prunelle. Son maitre avait fait un pas dans son coeur.

Mr. Fogg et lui entrerent aussitot dans la grande salle de la gare. La, Phileas Fogg donna a Passepartout l’ordre de prendre deux billets de premiere classe pour Paris. Puis, se retournant, il apercut ses cinq collegues du Reform-Club.

“Messieurs, je pars,” dit-il, “et les divers visas apposes sur un passeport que j’emporte a cet effet vous permettront, au retour, de controler mon itineraire.”

“Oh! monsieur Fogg,” repondit poliment Gauthier Ralph, c’est inutile. Nous nous en rapporterons a votre honneur de gentleman!”

“Cela vaut mieux ainsi,” dit Mr. Fogg.

“Vous n’oubliez pas que vous devez etre revenu?”… fit observer Andrew Stuart.

“Dans quatre-vingts jours,” repondit Mr. Fogg, le samedi 21 decembre 1872, a huit heures quarante-cinq minutes du soir. Au revoir, messieurs.”

A huit heures quarante, Phileas Fogg et son domestique prirent place dans le meme compartiment. A huit heures quarante-cinq, un coup de sifflet retentit, et le train se mit en marche.

La nuit etait noire. Il tombait une pluie fine. Phileas Fogg, accote dans son coin, ne parlait pas. Passepartout, encore abasourdi, pressait machinalement contre lui le sac aux bank-notes.

Mais le train n’avait pas depasse Sydenham, que Passepartout poussait un veritable cri de desespoir!

“Qu’avez-vous?” demanda Mr. Fogg.

“Il y a… que…dans ma precipitation… mon trouble…j’ai oublie…”

“Quoi?”

“D’eteindre le bec de gaz de ma chambre!”

“Eh bien, mon garcon,” repondit froidement Mr. Fogg, “il brule a votre compte!”

V

DANS LEQUEL UNE NOUVELLE VALEUR APPARAIT SUR LA PLACE DE LONDRES

Phileas Fogg, en quittant Londres, ne se doutait guere, sans doute, du grand retentissement qu’allait provoquer son depart. La nouvelle du pari se repandit d’abord dans le Reform-Club, et produisit une veritable emotion parmi les membres de l’honorable cercle. Puis, du club, cette emotion passa aux journaux par la voie des reporters, et des journaux au public de Londres et de tout le Royaume-Uni.

Cette “question du tour du monde” fut commentee, discutee, dissequee, avec autant de passion et d’ardeur que s’il se fut agi d’une nouvelle affaire de l’_Alabama_. Les uns prirent parti pour Phileas Fogg, les autres — et ils formerent bientot une majorite considerable — se prononcerent contre lui. Ce tour du monde a accomplir, autrement qu’en theorie et sur le papier, dans ce minimum de temps, avec les moyens de communication actuellement en usage, ce n’etait pas seulement impossible, c’etait insense!”

Le _Times_, le _Standard_, l’_Evening Star_, le _Morning Chronicle_, et vingt autres journaux de grande publicite, se declarerent contre Mr. Fogg. Seul, le _Daily Telegraph_ le soutint dans une certaine mesure. Phileas Fogg fut generalement traite de maniaque, de fou, et ses collegues du Reform-Club furent blames d’avoir tenu ce pari, qui accusait un affaiblissement dans les facultes mentales de son auteur.

Des articles extremement passionnes, mais logiques, parurent sur la question. On sait l’interet que l’on porte en Angleterre a tout ce qui touche a la geographie. Aussi n’etait-il pas un lecteur, a quelque classe qu’il appartint, qui ne devorat les colonnes consacrees au cas de Phileas Fogg.

Pendant les premiers jours, quelques esprits audacieux — les femmes principalement — furent pour lui, surtout quand l’_Illustrated London News_ eut publie son portrait d’apres sa photographie deposee aux archives du Reform-Club. Certains gentlemen osaient dire: “He! he! pourquoi pas, apres tout? On a vu des choses plus extraordinaires!” C’etaient surtout les lecteurs du _Daily Telegraph_. Mais on sentit bientot que ce journal lui-meme commencait a faiblir.

En effet, un long article parut le 7 octobre dans le Bulletin de la Societe royale de geographie. Il traita la question a tous les points de vue, et demontra clairement la folie de l’entreprise. D’apres cet article, tout etait contre le voyageur, obstacles de l’homme, obstacles de la nature. Pour reussir dans ce projet, il fallait admettre une concordance miraculeuse des heures de depart et d’arrivee, concordance qui n’existait pas, qui ne pouvait pas exister.

A la rigueur, et en Europe, ou il s’agit de parcours d’une longueur relativement mediocre, on peut compter sur l’arrivee des trains a heure fixe ; mais quand ils emploient trois jours a traverser l’Inde, sept jours a traverser les Etats-Unis, pouvait-on fonder sur leur exactitude les elements d’un tel probleme? Et les accidents de machine, les deraillements, les rencontres, la mauvaise saison, l’accumulation des neiges, est-ce que tout n’etait pas contre Phileas Fogg? Sur les paquebots, ne se trouverait-il pas, pendant l’hiver, a la merci des coups de vent ou des brouillards? Est-il donc si rare que les meilleurs marcheurs des lignes transoceaniennes eprouvent des retards de deux ou trois jours? Or, il suffisait d’un retard, un seul, pour que la chaine de communications fut irreparablement brisee. Si Phileas Fogg manquait, ne fut-ce que de quelques heures, le depart d’un paquebot, il serait force d’attendre le paquebot suivant, et par cela meme son voyage etait compromis irrevocablement.

L’article fit grand bruit. Presque tous les journaux le reproduisirent, et les actions de Phileas Fogg baisserent singulierement.

Pendant les premiers jours qui suivirent le depart du gentleman, d’importantes affaires s’etaient engagees sur “l’alea” de son entreprise. On sait ce qu’est le monde des parieurs en Angleterre, monde plus intelligent, plus releve que celui des joueurs. Parier est dans le temperament anglais. Aussi, non seulement les divers membres du Reform-Club etablirent-ils des paris considerables pour ou contre Phileas Fogg, mais la masse du public entra dans le mouvement. Phileas Fogg fut inscrit comme un cheval de course, a une sorte de studbook. On en fit aussi une valeur de bourse, qui fut immediatement cotee sur la place de Londres. On demandait, on offrait du “Phileas Fogg” ferme ou a prime, et il se fit des affaires enormes. Mais cinq jours apres son depart, apres l’article du Bulletin de la Societe de geographie, les offres commencerent a affluer. Le Phileas Fogg baissa. On l’offrit par paquets. Pris d’abord a cinq, puis a dix, on ne le prit plus qu’a vingt, a cinquante, a cent!

Un seul partisan lui resta. Ce fut le vieux paralytique, Lord Albermale. L’honorable gentleman, cloue sur son fauteuil, eut donne sa fortune pour pouvoir faire le tour du monde, meme en dix ans! et il paria cinq mille livres (100 000 F) en faveur de Phileas Fogg. Et quand, en meme temps que la sottise du projet, on lui en demontrait l’inutilite, il se contentait de repondre: “Si la chose est faisable, il est bon que ce soit un Anglais qui le premier l’ait faite!”

Or, on en etait la, les partisans de Phileas Fogg se rarefiaient de plus en plus ; tout le monde, et non sans raison, se mettait contre lui ; on ne le prenait plus qu’a cent cinquante, a deux cents contre un, quand, sept jours apres son depart, un incident, completement inattendu, fit qu’on ne le prit plus du tout.

En effet, pendant cette journee, a neuf heures du soir, le directeur de la police metropolitaine avait recu une depeche telegraphique ainsi concue:

Suez a Londres.

_Rowan, directeur police, administration centrale, Scotland place. _

Je file voleur de Banque, Phileas Fogg. Envoyez sans retard mandat d’arrestation a Bombay (Inde anglaise).

Fix, _detective_.

L’effet de cette depeche fut immediat. L’honorable gentleman disparut pour faire place au voleur de bank-notes. Sa photographie, deposee au Reform-Club avec celles de tous ses collegues, fut examinee. Elle reproduisait trait pour trait l’homme dont le signalement avait ete fourni par l’enquete. On rappela ce que l’existence de Phileas Fogg avait de mysterieux, son isolement, son depart subit, et il parut evident que ce personnage, pretextant un voyage autour du monde et l’appuyant sur un pari insense, n’avait eu d’autre but que de depister les agents de la police anglaise.

VI

DANS LEQUEL L’AGENT FIX MONTRE UNE IMPATIENCE BIEN LEGITIME

Voici dans quelles circonstances avait ete lancee cette depeche concernant le sieur Phileas Fogg.

Le mercredi 9 octobre, on attendait pour onze heures du matin, a Suez, le paquebot _Mongolia_, de la Compagnie peninsulaire et orientale, steamer en fer a helice et a spardeck, jaugeant deux mille huit cents tonnes et possedant une force nominale de cinq cents chevaux. Le _Mongolia_ faisait regulierement les voyages de Brindisi a Bombay par le canal de Suez. C’etait un des plus rapides marcheurs de la Compagnie, et les vitesses reglementaires, soit dix milles a l’heure entre Brindisi et Suez, et neuf milles cinquante-trois centiemes entre Suez et Bombay, il les avait toujours depassees.

En attendant l’arrivee du _Mongolia_, deux hommes se promenaient sur le quai au milieu de la foule d’indigenes et d’etrangers qui affluent dans cette ville, naguere une bourgade, a laquelle la grande oeuvre de M. de Lesseps assure un avenir considerable.

De ces deux hommes, l’un etait l’agent consulaire du Royaume-Uni, etabli a Suez, qui — en depit des facheux pronostics du gouvernement britannique et des sinistres predictions de l’ingenieur Stephenson — voyait chaque jour des navires anglais traverser ce canal, abregeant ainsi de moitie l’ancienne route de l’Angleterre aux Indes par le cap de Bonne-Esperance.

L’autre etait un petit homme maigre, de figure assez intelligente, nerveux, qui contractait avec une persistance remarquable ses muscles sourciliers. A travers ses longs cils brillait un oeil tres vif, mais dont il savait a volonte eteindre l’ardeur. En ce moment, il donnait certaines marques d’impatience, allant, venant, ne pouvant tenir en place.

Cet homme se nommait Fix, et c’etait un de ces “detectives” ou agents de police anglais, qui avaient ete envoyes dans les divers ports, apres le vol commis a la Banque d’Angleterre. Ce Fix devait surveiller avec le plus grand soin tous les voyageurs prenant la route de Suez, et si l’un d’eux lui semblait suspect, le “filer” en attendant un mandat d’arrestation.

Precisement, depuis deux jours, Fix avait recu du directeur de la police metropolitaine le signalement de l’auteur presume du vol.

C’etait celui de ce personnage distingue et bien mis que l’on avait observe dans la salle des paiements de la Banque.

Le detective, tres alleche evidemment par la forte prime promise en cas de succes, attendait donc avec une impatience facile a comprendre l’arrivee du _Mongolia_.

“Et vous dites, monsieur le consul,” demanda-t-il pour la dixieme fois, “que ce bateau ne peut tarder?”

“Non, monsieur Fix,” repondit le consul. “Il a ete signale hier au large de Port-Said, et les cent soixante kilometres du canal ne comptent pas pour un tel marcheur. Je vous repete que le _Mongolia_ a toujours gagne la prime de vingt-cinq livres que le gouvernement accorde pour chaque avance de vingt-quatre heures sur les temps reglementaires.”

“Ce paquebot vient directement de Brindisi?” demanda Fix.

“De Brindisi meme, ou il a pris la malle des Indes, de Brindisi qu’il a quitte samedi a cinq heures du soir. Ainsi ayez patience, il ne peut tarder a arriver. Mais je ne sais vraiment pas comment, avec le signalement que vous avez recu, vous pourrez reconnaitre votre homme, s’il est a bord du _Mongolia_.”

“Monsieur le consul,” repondit Fix, “ces gens-la, on les sent plutot qu’on ne les reconnait. C’est du flair qu’il faut avoir, et le flair est comme un sens special auquel concourent l’ouie, la vue et l’odorat. J’ai arrete dans ma vie plus d’un de ces gentlemen, et pourvu que mon voleur soit a bord, je vous reponds qu’il ne me glissera pas entre les mains.”

“Je le souhaite, monsieur Fix, car il s’agit d’un vol important.”

“Un vol magnifique,” repondit l’agent enthousiasme. Cinquante-cinq mille livres! Nous n’avons pas souvent de pareilles aubaines! Les voleurs deviennent mesquins! La race des Sheppard s’etiole! On se fait pendre maintenant pour quelques shillings!”

“Monsieur Fix,” repondit le consul, vous parlez d’une telle facon que je vous souhaite vivement de reussir; mais, je vous le repete, dans les conditions ou vous etes, je crains que ce ne soit difficile. Savez-vous bien que, d’apres le signalement que vous avez recu, ce voleur ressemble absolument a un honnete homme.”

“Monsieur le consul,” repondit dogmatiquement l’inspecteur de police, “les grands voleurs ressemblent toujours a d’honnetes gens. Vous comprenez bien que ceux qui ont des figures de coquins n’ont qu’un parti a prendre, c’est de rester probes, sans cela ils se feraient arreter. Les physionomies honnetes, ce sont celles-la qu’il faut devisager surtout. Travail difficile, j’en conviens, et qui n’est plus du metier, mais de l’art.”

On voit que ledit Fix ne manquait pas d’une certaine dose d’amour-propre.

Cependant le quai s’animait peu a peu. Marins de diverses nationalites, commercants, courtiers, portefaix, fellahs, y affluaient. L’arrivee du paquebot etait evidemment prochaine.

Le temps etait assez beau, mais l’air froid, par ce vent d’est. Quelques minarets se dessinaient au-dessus de la ville sous les pales rayons du soleil. Vers le sud, une jetee longue de deux mille metres s’allongeait comme un bras sur la rade de Suez. A la surface de la mer Rouge roulaient plusieurs bateaux de peche ou de cabotage, dont quelques-uns ont conserve dans leurs facons l’elegant gabarit de la galere antique.

Tout en circulant au milieu de ce populaire, Fix, par une habitude de sa profession, devisageait les passants d’un rapide coup d’oeil.

Il etait alors dix heures et demie.

“Mais il n’arrivera pas, ce paquebot!” s’ecria-t-il en entendant sonner l’horloge du port.

“Il ne peut etre eloigne,” repondit le consul.

“Combien de temps stationnera-t-il a Suez? demanda Fix.

“Quatre heures. Le temps d’embarquer son charbon. De Suez a Aden, a l’extremite de la mer Rouge, on compte treize cent dix milles, et il faut faire provision de combustible.”

“Et de Suez, ce bateau va directement a Bombay?” demanda Fix.

“Directement, sans rompre charge.”

“Eh bien,” dit Fix, “si le voleur a pris cette route et ce bateau, il doit entrer dans son plan de debarquer a Suez, afin de gagner par une autre voie les possessions hollandaises ou francaises de l’Asie. Il doit bien savoir qu’il ne serait pas en surete dans l’Inde, qui est une terre anglaise.”

“A moins que ce ne soit un homme tres fort,” repondit le consul. “Vous le savez, un criminel anglais est toujours mieux cache a Londres qu’il ne le serait a l’etranger.”

Sur cette reflexion, qui donna fort a reflechir a l’agent, le consul regagna ses bureaux, situes a peu de distance. L’inspecteur de police demeura seul, pris d’une impatience nerveuse, avec ce pressentiment assez bizarre que son voleur devait se trouver a bord du _Mongolia_, — et en verite, si ce coquin avait quitte l’Angleterre avec l’intention de gagner le Nouveau Monde, la route des Indes, moins surveillee ou plus difficile a surveiller que celle de l’Atlantique, devait avoir obtenu sa preference.

Fix ne fut pas longtemps livre a ses reflexions. De vifs coups de sifflet annoncerent l’arrivee du paquebot. Toute la horde des portefaix et des fellahs se precipita vers le quai dans un tumulte un peu inquietant pour les membres et les vetements des passagers. Une dizaine de canots se detacherent de la rive et allerent au-devant du _Mongolia_.

Bientot on apercut la gigantesque coque du _Mongolia_, passant entre les rives du canal, et onze heures sonnaient quand le steamer vint mouiller en rade, pendant que sa vapeur fusait a grand bruit par les tuyaux d’echappement.

Les passagers etaient assez nombreux a bord. Quelques-uns resterent sur le spardeck a contempler le panorama pittoresque de la ville; mais la plupart debarquerent dans les canots qui etaient venus accoster le _Mongolia_.

Fix examinait scrupuleusement tous ceux qui mettaient pied a terre.

En ce moment, l’un d’eux s’approcha de lui, apres avoir vigoureusement repousse les fellahs qui l’assaillaient de leurs offres de service, et il lui demanda fort poliment s’il pouvait lui indiquer les bureaux de l’agent consulaire anglais. Et en meme temps ce passager presentait un passeport sur lequel il desirait sans doute faire apposer le visa britannique.

Fix, instinctivement, prit le passeport, et, d’un rapide coup d’oeil, il en lut le signalement.

Un mouvement involontaire faillit lui echapper. La feuille trembla dans sa main. Le signalement libelle sur le passeport etait identique a celui qu’il avait recu du directeur de la police metropolitaine.

“Ce passeport n’est pas le votre?” dit-il au passager.

“Non,” repondit celui-ci, “c’est le passeport de mon maitre.”

“Et votre maitre?”

“Il est reste a bord.”

“Mais,” reprit l’agent, “il faut qu’il se presente en personne aux bureaux du consulat afin d’etablir son identite.”

“Quoi ! cela est necessaire?”

“Indispensable.”

“Et ou sont ces bureaux?”

“La, au coin de la place,” repondit l’inspecteur en indiquant une maison eloignee de deux cents pas.

“Alors, je vais aller chercher mon maitre, a qui pourtant cela ne plaira guere de se deranger!”

La-dessus, le passager salua Fix et retourna a bord du steamer.

VII

QUI TEMOIGNE UNE FOIS DE PLUS DE L’INUTILITE DES PASSEPORTS EN MATIERE DE POLICE

L’inspecteur redescendit sur le quai et se dirigea rapidement vers les bureaux du consul. Aussitot, et sur sa demande pressante, il fut introduit pres de ce fonctionnaire.

“Monsieur le consul, lui dit-il sans autre preambule, j’ai de fortes presomptions de croire que notre homme a pris passage a bord du _Mongolia_.”

Et Fix raconta ce qui s’etait passe entre ce domestique et lui a propos du passeport.

“Bien, monsieur Fix,” repondit le consul, “je ne serais pas fache de voir la figure de ce coquin. Mais peut-etre ne se presentera-t-il pas a mon bureau, s’il est ce que vous supposez. Un voleur n’aime pas a laisser derriere lui des traces de son passage, et d’ailleurs la formalite des passeports n’est plus obligatoire.”

“Monsieur le consul,” repondit l’agent, “si c’est un homme fort comme on doit le penser, il viendra!”

“Faire viser son passeport?”

“Oui. Les passeports ne servent jamais qu’a gener les honnetes gens et a favoriser la fuite des coquins. Je vous affirme que celui-ci sera en regle, mais j’espere bien que vous ne le viserez pas…”

“Et pourquoi pas? Si ce passeport est regulier,” repondit le consul, “je n’ai pas le droit de refuser mon visa.”

“Cependant, monsieur le consul, il faut bien que je retienne ici cet homme jusqu’a ce que j’aie recu de Londres un mandat d’arrestation.”

“Ah ! cela, monsieur Fix, c’est votre affaire, repondit le consul, mais moi, je ne puis…”

Le consul n’acheva pas sa phrase. En ce moment, on frappait a la porte de son cabinet, et le garcon de bureau introduisit deux etrangers, dont l’un etait precisement ce domestique qui s’etait entretenu avec le detective.

C’etaient, en effet, le maitre et le serviteur. Le maitre presenta son passeport, en priant laconiquement le consul de vouloir bien y apposer son visa.

Celui-ci prit le passeport et le lut attentivement, tandis que Fix, dans un coin du cabinet, observait ou plutot devorait l’etranger des yeux.

Quand le consul eut acheve sa lecture :

“Vous etes Phileas Fogg, esquire?” demanda-t-il.

“Oui, monsieur,” repondit le gentleman.

“Et cet homme est votre domestique?”

“Oui. Un Francais nomme Passepartout.”

“Vous venez de Londres?”

“Oui.”

“Et vous allez?”

“A Bombay.”

“Bien, monsieur. Vous savez que cette formalite du visa est inutile, et que nous n’exigeons plus la presentation du passeport?”

“Je le sais, monsieur,” repondit Phileas Fogg, “mais je desire constater par votre visa mon passage a Suez.”

“Soit, monsieur.”

Et le consul, ayant signe et date le passeport, y apposa son cachet.

Mr. Fogg acquitta les droits de visa, et, apres avoir froidement salue, il sortit, suivi de son domestique.

“Eh bien?” demanda l’inspecteur.

“Eh bien,” repondit le consul, “il a l’air d’un parfait honnete homme!

“Possible,” repondit Fix, mais ce n’est point ce dont il s’agit. Trouvez-vous, monsieur le consul, que ce flegmatique gentleman ressemble trait pour trait au voleur dont j’ai recu le signalement?”

“J’en conviens, mais vous le savez, tous les signalements…”

“J’en aurai le coeur net,” repondit Fix. Le domestique me parait etre moins indechiffrable que le maitre. De plus, c’est un Francais, qui ne pourra se retenir de parler. A bientot, monsieur le consul.”

Cela dit, l’agent sortit et se mit a la recherche de Passepartout.

Cependant Mr. Fogg, en quittant la maison consulaire, s’etait dirige vers le quai. La, il donna quelques ordres a son domestique; puis il s’embarqua dans un canot, revint a bord du _Mongolia_ et rentra dans sa cabine. Il prit alors son carnet, qui portait les notes suivantes:

“Quitte Londres, mercredi 2 octobre, 8 heures 45 soir.

Arrive a Paris, jeudi 3 octobre, 7 heures 20 matin.

Quitte Paris, jeudi, 8 heures 40 matin.

Arrive par le Mont-Cenis a Turin, vendredi 4 octobre, 6 heures 35 matin.

Quitte Turin, vendredi, 7 heures 20 matin.

Arrive a Brindisi, samedi 5 octobre, 4 heures soir.

Embarque sur le _Mongolia_, samedi, 5 heures soir.

Arrive a Suez, mercredi 9 octobre, 11 heures matin.

Total des heures depensees : 158 1/2, soit en jours : 6 jours 1/2.”

Mr. Fogg inscrivit ces dates sur un itineraire dispose par colonnes, qui indiquait — depuis le 2 octobre jusqu’au 21 decembre — le mois, le quantieme, le jour, les arrivees reglementaires et les arrivees effectives en chaque point principal, Paris, Brindisi, Suez, Bombay, Calcutta, Singapore, Hong-Kong, Yokohama, San Francisco, New York, Liverpool, Londres, et qui permettait de chiffrer le gain obtenu ou la perte eprouvee a chaque endroit du parcours.

Ce methodique itineraire tenait ainsi compte de tout, et Mr. Fogg savait toujours s’il etait en avance ou en retard.

Il inscrivit donc, ce jour-la, mercredi 9 octobre, son arrivee a Suez, qui, concordant avec l’arrivee reglementaire, ne le constituait ni en gain ni en perte.

Puis il se fit servir a dejeuner dans sa cabine. Quant a voir la ville, il n’y pensait meme pas, etant de cette race d’Anglais qui font visiter par leur domestique les pays qu’ils traversent.

VIII

DANS LEQUEL PASSEPARTOUT PARLE UN PEU PLUS PEUT-ETRE QU’IL NE CONVIENDRAIT

Fix avait en peu d’instants rejoint sur le quai Passepartout, qui flanait et regardait, ne se croyant pas, lui, oblige a ne point voir.

“Eh bien, mon ami,” lui dit Fix en l’abordant, “votre passeport est-il vise?”

“Ah! c’est vous, monsieur,” repondit le Francais. “Bien oblige. Nous sommes parfaitement en regle.”

“Et vous regardez le pays?”

“Oui, mais nous allons si vite qu’il me semble que je voyage en reve. Et comme cela, nous sommes a Suez?”

“A Suez.”

“En Egypte?”

“En Egypte, parfaitement.”

“Et en Afrique?”

“En Afrique.”

“En Afrique!” repeta Passepartout. “Je ne peux y croire. Figurez-vous, monsieur, que je m’imaginais ne pas aller plus loin que Paris, et cette fameuse capitale, je l’ai revue tout juste de sept heures vingt du matin a huit heures quarante, entre la gare du Nord et la gare de Lyon, a travers les vitres d’un fiacre et par une pluie battante! Je le regrette! J’aurais aime a revoir le Pere-Lachaise et le Cirque des Champs-Elysees!”

“Vous etes donc bien presse?” demanda l’inspecteur de police.

“Moi, non, mais c’est mon maitre. A propos, il faut que j’achete des chaussettes et des chemises! Nous sommes partis sans malles, avec un sac de nuit seulement.”

“Je vais vous conduire a un bazar ou vous trouverez tout ce qu’il faut.”

“Monsieur,” repondit Passepartout, “vous etes vraiment d’une complaisance!..”

Et tous deux se mirent en route. Passepartout causait toujours.

“Surtout,” dit-il, “que je prenne bien garde de ne pas manquer le bateau!”

“Vous avez le temps,” repondit Fix, “il n’est encore que midi!”

Passepartout tira sa grosse montre. “Midi,” dit-il. “Allons donc! Il est neuf heures cinquante-deux minutes!”

“Votre montre retarde,” repondit Fix.

“Ma montre! Une montre de famille, qui vient de mon arriere-grand-pere! Elle ne varie pas de cinq minutes par an. C’est un vrai chronometre!”

“Je vois ce que c’est,” repondit Fix. “Vous avez garde l’heure de Londres, qui retarde de deux heures environ sur Suez. Il faut avoir soin de remettre votre montre au midi de chaque pays.”

“Moi! toucher a ma montre!” s’ecria Passepartout, “jamais!”

“Eh bien, elle ne sera plus d’accord avec le soleil.”

“Tant pis pour le soleil, monsieur! C’est lui qui aura tort!”

Et le brave garcon remit sa montre dans sou gousset avec un geste superbe.

Quelques instants apres, Fix lui disait :

“Vous avez donc quitte Londres precipitamment?”

“Je le crois bien! Mercredi dernier, a huit heures du soir, contre toutes ses habitudes, Mr. Fogg revint de son cercle, et trois quarts d’heure apres nous etions partis.”

“Mais ou va-t-il donc, votre maitre?”

“Toujours devant lui! Il fait le tour du monde!”

“Le tour du monde?” s’ecria Fix.

“Oui, en quatre-vingts jours! Un pari, dit-il, mais, entre nous, je n’en crois rien. Cela n’aurait pas le sens commun. Il y a autre chose.”

“Ah! c’est un original, ce Mr. Fogg?”

“Je le crois.”

“Il est donc riche?”

“Evidemment, et il emporte une jolie somme avec lui, en bank-notes toutes neuves! Et il n’epargne pas l’argent en route! Tenez! il a promis une prime magnifique au mecanicien du _Mongolia_, si nous arrivons a Bombay avec une belle avance!”

“Et vous le connaissez depuis longtemps, votre maitre?”

“Moi!” repondit Passepartout, “je suis entre a son service le jour meme de notre depart.”

On s’imagine aisement l’effet que ces reponses devaient produire sur l’esprit deja surexcite de l’inspecteur de police.

Ce depart precipite de Londres, peu de temps apres le vol, cette grosse somme emportee, cette hate d’arriver en des pays lointains, ce pretexte d’un pari excentrique, tout confirmait et devait confirmer Fix dans ses idees. Il fit encore parler le Francais et acquit la certitude que ce garcon ne connaissait aucunement son maitre, que celui-ci vivait isole a Londres, qu’on le disait riche sans savoir l’origine de sa fortune, que c’etait un homme impenetrable, etc.

Mais, en meme temps, Fix put tenir pour certain que Phileas Fogg ne debarquait point a Suez, et qu’il allait reellement a Bombay.

“Est-ce loin Bombay?” demanda Passepartout.

“Assez loin,” repondit l’agent. “Il vous faut encore une dizaine de jours de mer.”

“Et ou prenez-vous Bombay?”

“Dans l’Inde.”

“En Asie?”

“Naturellement.”

“Diable! C’est que je vais vous dire…il y a une chose qui me tracasse…c’est mon bec!”

“Quel bec?”

“Mon bec de gaz que j’ai oublie d’eteindre et qui brule a mon compte. Or, j’ai calcule que j’en avais pour deux shillings par vingt-quatre heures, juste six pence de plus que je ne gagne, et vous comprenez que pour peu que le voyage se prolonge…”

Fix comprit-il l’affaire du gaz? C’est peu probable. Il n’ecoutait plus et prenait un parti. Le Francais et lui etaient arrives au bazar. Fix laissa son compagnon y faire ses emplettes, il lui recommanda de ne pas manquer le depart du _Mongolia_, et il revint en toute hate aux bureaux de l’agent consulaire.

Fix, maintenant que sa conviction etait faite, avait repris tout son sang-froid.

“Monsieur,” dit-il au consul, “je n’ai plus aucun doute. Je tiens mon homme. Il se fait passer pour un excentrique qui veut faire le tour du monde en quatre-vingts jours.”

“Alors c’est un malin,” repondit le consul, “et il compte revenir a Londres, apres avoir depiste toutes les polices des deux continents!”

“Nous verrons bien,” repondit Fix.

“Mais ne vous trompez-vous pas?” demanda encore une fois le consul.

“Je ne me trompe pas.”

“Alors, pourquoi ce voleur a-t-il tenu a faire constater par un visa son passage a Suez?”

“Pourquoi?… je n’en sais rien, monsieur le consul, repondit le detective, mais ecoutez-moi.”

Et, en quelques mots, il rapporta les points saillants de sa conversation avec le domestique dudit Fogg.

“En effet,” dit le consul, toutes les presomptions sont contre cet homme. Et qu’allez-vous faire?”

“Lancer une depeche a Londres avec demande instante de m’adresser un mandat d’arrestation a Bombay, m’embarquer sur le _Mongolia_, filer mon voleur jusqu’aux Indes, et la, sur cette terre anglaise, l’accoster poliment, mon mandat a la main et la main sur l’epaule.”

Ces paroles prononcees froidement, l’agent prit conge du consul et se rendit au bureau telegraphique. De la, il lanca au directeur de la police metropolitaine cette depeche que l’on connait.

Un quart d’heure plus tard, Fix, son leger bagage a la main, bien muni d’argent, d’ailleurs, s’embarquait a bord du _Mongolia_, et bientot le rapide steamer filait a toute vapeur sur les eaux de la mer Rouge.

IX

OU LA MER ROUGE ET LA MER DES INDES SE MONTRENT PROPICES AUX DESSEINS DE PHILEAS FOGG

La distance entre Suez et Aden est exactement de treize cent dix milles, et le cahier des charges de la Compagnie alloue a ses paquebots un laps de temps de cent trente-huit heures pour la franchir. Le _Mongolia_, dont les feux etaient activement pousses, marchait de maniere a devancer l’arrivee reglementaire.

La plupart des passagers embarques a Brindisi avaient presque tous l’Inde pour destination. Les uns se rendaient a Bombay, les autres a Calcutta, mais via Bombay, car depuis qu’un chemin de fer traverse dans toute sa largeur la peninsule indienne, il n’est plus necessaire de doubler la pointe de Ceylan.

Parmi ces passagers du _Mongolia_, on comptait divers fonctionnaires civils et des officiers de tout grade. De ceux-ci, les uns appartenaient a l’armee britannique proprement dite, les autres commandaient les troupes indigenes de cipayes, tous cherement appointes, meme a present que le gouvernement s’est substitue aux droits et aux charges de l’ancienne Compagnie des Indes: sous-lieutenants a 7 000 F, brigadiers a 60 000, generaux a 100 000. [Le traitement des fonctionnaires civils est encore plus eleve. Les simples assistants, au premier degre de la hierarchie, ont 12 000 francs ; les juges, 60 000 F; les presidents de cour, 250 000 F; les gouverneurs, 300 000 F, et le gouverneur general, plus de 600 000 F. (Note de l’auteur). ]

On vivait donc bien a bord du _Mongolia_, dans cette societe de fonctionnaires, auxquels se melaient quelques jeunes Anglais, qui, le million en poche, allaient fonder au loin des comptoirs de commerce.

Le “purser”, l’homme de confiance de la Compagnie, l’egal du capitaine a bord, faisait somptueusement les choses. Au dejeuner du matin, au lunch de deux heures, au diner de cinq heures et demie, au souper de huit heures, les tables pliaient sous les plats de viande fraiche et les entremets fournis par la boucherie et les offices du paquebot. Les passageres — il y en avait quelques-unes — changeaient de toilette deux fois par jour. On faisait de la musique, on dansait meme, quand la mer le permettait.

Mais la mer Rouge est fort capricieuse et trop souvent mauvaise, comme tous ces golfes etroits et longs. Quand le vent soufflait soit de la cote d’Asie, soit de la cote d’Afrique, le _Mongolia_, long fuseau a helice, pris par le travers, roulait epouvantablement. Les dames disparaissaient alors ; les pianos se taisaient ; chants et danses cessaient a la fois. Et pourtant, malgre la rafale, malgre la houle, le paquebot, pousse par sa puissante machine, courait sans retard vers le detroit de Bab-el-Mandeb.

Que faisait Phileas Fogg pendant ce temps? On pourrait croire que, toujours inquiet et anxieux, il se preoccupait des changements de vent nuisibles a la marche du navire, des mouvements desordonnes de la houle qui risquaient d’occasionner un accident a la machine, enfin de toutes les avaries possibles qui, en obligeant le _Mongolia_ a relacher dans quelque port, auraient compromis son voyage?

Aucunement, ou tout au moins, si ce gentleman songeait a ces eventualites, il n’en laissait rien paraitre. C’etait toujours l’homme impassible, le membre imperturbable du Reform-Club, qu’aucun incident ou accident ne pouvait surprendre. Il ne paraissait pas plus emu que les chronometres du bord. On le voyait rarement sur le pont. Il s’inquietait peu d’observer cette mer Rouge, si feconde en souvenirs, ce theatre des premieres scenes historiques de l’humanite. Il ne venait pas reconnaitre les curieuses villes semees sur ses bords, et dont la pittoresque silhouette se decoupait quelquefois a l’horizon. Il ne revait meme pas aux dangers de ce golfe Arabique, dont les anciens historiens, Strabon, Arrien, Arthemidore, Edrisi, ont toujours parle avec epouvante, et sur lequel les navigateurs ne se hasardaient jamais autrefois sans avoir consacre leur voyage par des sacrifices propitiatoires.

Que faisait donc cet original, emprisonne dans le _Mongolia_? D’abord il faisait ses quatre repas par jour, sans que jamais ni roulis ni tangage pussent detraquer une machine si merveilleusement organisee. Puis il jouait au whist.

Oui! il avait rencontre des partenaires, aussi enrages que lui: un collecteur de taxes qui se rendait a son poste a Goa, un ministre, le reverend Decimus Smith, retournant a Bombay, et un brigadier general de l’armee anglaise, qui rejoignait son corps a Benares. Ces trois passagers avaient pour le whist la meme passion que Mr. Fogg, et ils jouaient pendant des heures entieres, non moins silencieusement que lui.

Quant a Passepartout, le mal de mer n’avait aucune prise sur lui. Il occupait une cabine a l’avant et mangeait, lui aussi, consciencieusement. Il faut dire que, decidement, ce voyage, fait dans ces conditions, ne lui deplaisait plus. Il en prenait son parti.

Bien nourri, bien loge, il voyait du pays et d’ailleurs il s’affirmait a lui-meme que toute cette fantaisie finirait a Bombay.

Le lendemain du depart de Suez, le 10 octobre, ce ne fut pas sans un certain plaisir qu’il rencontra sur le pont l’obligeant personnage auquel il s’etait adresse en debarquant en Egypte.

“Je ne me trompe pas,” dit-il en l’abordant avec son plus aimable sourire, “c’est bien vous, monsieur, qui m’avez si complaisamment servi de guide a Suez?”

“En effet,” repondit le detective, “je vous reconnais! Vous etes le domestique de cet Anglais original…”

“Precisement, monsieur…?”

“Fix.”

“Monsieur Fix,” repondit Passepartout. “Enchante de vous retrouver a bord. Et ou allez-vous donc?”

“Mais, ainsi que vous, a Bombay.”

“C’est au mieux! Est-ce que vous avez deja fait ce voyage?”

“Plusieurs fois,” repondit Fix. “Je suis un agent de la Compagnie peninsulaire.”

“Alors vous connaissez l’Inde?”

“Mais… oui…,” repondit Fix, qui ne voulait pas trop s’avancer.

“Et c’est curieux, cette Inde-la?”

“Tres curieux! Des mosquees, des minarets, des temples, des fakirs, des pagodes, des tigres, des serpents, des bayaderes! Mais il faut esperer que vous aurez le temps de visiter le pays?”

“Je l’espere, monsieur Fix. Vous comprenez bien qu’il n’est pas permis a un homme sain d’esprit de passer sa vie a sauter d’un paquebot dans un chemin de fer et d’un chemin de fer dans un paquebot, sous pretexte de faire le tour du monde en quatre-vingts jours! Non. Toute cette gymnastique cessera a Bombay, n’en doutez pas.”

“Et il se porte bien, Mr. Fogg?” demanda Fix du ton le plus naturel.

“Tres bien, monsieur Fix. Moi aussi, d’ailleurs. Je mange comme un ogre qui serait a jeun. C’est l’air de la mer.”

“Et votre maitre, je ne le vois jamais sur le pont.”

“Jamais. Il n’est pas curieux.”

“Savez-vous, monsieur Passepartout, que ce pretendu voyage en quatre-vingts jours pourrait bien cacher quelque mission secrete…une mission diplomatique, par exemple!”

“Ma foi, monsieur Fix, je n’en sais rien, je vous l’avoue, et, au fond, je ne donnerais pas une demi-couronne pour le savoir.”

Depuis cette rencontre, Passepartout et Fix causerent souvent ensemble. L’inspecteur de police tenait a se lier avec le domestique du sieur Fogg. Cela pouvait le servir a l’occasion. Il lui offrait donc souvent, au bar-room du _Mongolia_, quelques verres de whisky ou de pale-ale, que le brave garcon acceptait sans ceremonie et rendait meme pour ne pas etre en reste, — trouvant, d’ailleurs, ce Fix un gentleman bien honnete.

Cependant le paquebot s’avancait rapidement. Le 13, on eut connaissance de Moka, qui apparut dans sa ceinture de murailles ruinees, au-dessus desquelles se detachaient quelques dattiers verdoyants. Au loin, dans les montagnes, se developpaient de vastes champs de cafeiers. Passepartout fut ravi de contempler cette ville celebre, et il trouva meme qu’avec ces murs circulaires et un fort demantele qui se dessinait comme une anse, elle ressemblait a une enorme demi-tasse.

Pendant la nuit suivante, le _Mongolia_ franchit le detroit de Bab-el-Mandeb, dont le nom arabe signifie _la Porte des Larmes_, et le lendemain, 14, il faisait escale a Steamer-Point, au nord-ouest de la rade d’Aden. C’est la qu’il devait se reapprovisionner de combustible.

Grave et importante affaire que cette alimentation du foyer des paquebots a de telles distances des centres de production. Rien que pour la Compagnie peninsulaire, c’est une depense annuelle