Part 2 out of 2
faudrait que nous fussions fous, dit le vieillard; nous sommes
tous ici du m�me avis, et nous n'entendons pas ce que vous voulez
dire avec vos moines. Candide � tous ces discours demeurait en
extase, et disait en lui-m�me: Ceci est bien diff�rent de la
Vestphalie et du ch�teau de monsieur le baron: si notre ami
Pangloss avait vu Eldorado, il n'aurait plus dit que le ch�teau
de Thunder-ten-tronckh �tait ce qu'il y avait de mieux sur la
terre; il est certain qu'il faut voyager.
Apr�s cette longue conversation, le bon vieillard fit atteler un
carrosse � six moutons, et donna douze de ses domestiques aux
deux voyageurs pour les conduire � la cour. Excusez-moi, leur
dit-il, si mon �ge me prive de l'honneur de vous accompagner. Le
roi vous recevra d'une mani�re dont vous ne serez pas m�contents,
et vous pardonnerez sans doute aux usages du pays, s'il y en a
quelques uns qui vous d�plaisent.
Candide et Cacambo montent en carrosse; les six moutons volaient,
et en moins de quatre heures on arriva au palais du roi, situ� �
un bout de la capitale. Le portail �tait de deux cent vingt
pieds de haut, et de cent de large; il est impossible d'exprimer
quelle en �tait la mati�re. On voit assez quelle sup�riorit�
prodigieuse elle devait avoir sur ces cailloux et sur ce sable
que nous nommons or et pierreries.
Vingt belles filles de la garde re�urent Candide et Cacambo � la
descente du carrosse, les conduisirent aux bains, les v�tirent de
robes d'un tissu de duvet de colibri; apr�s quoi les grands
officiers et les grandes offici�res de la couronne les men�rent �
l'appartement de sa majest� au milieu de deux files, chacune de
mille musiciens, selon l'usage ordinaire. Quand ils approch�rent
de la salle du tr�ne, Cacambo demanda � un grand officier comment
il fallait s'y prendre pour saluer sa majest�: si on se jetait �
genoux ou ventre � terre; si on mettait les mains sur la t�te ou
sur le derri�re; si on l�chait la poussi�re de la salle: en un
mot, quelle �tait la c�r�monie. L'usage, dit le grand-officier,
est d'embrasser le roi et de le baiser des deux c�t�s. Candide
et Cacambo saut�rent au cou de sa majest�, qui les re�ut avec
toute la gr�ce imaginable, et qui les pria poliment � souper.
En attendant, on leur fit voir la ville, les �difices publics
�lev�s jusqu'aux nues, les march�s orn�s de mille colonnes, les
fontaines d'eau pure, les fontaines d'eau-rose, celles de
liqueurs de cannes de sucre qui coulaient continuellement dans de
grandes places pav�es d'une esp�ce de pierreries qui r�pandaient
une odeur semblable � celle du girofle et de la cannelle.
Candide demanda � voir la cour de justice, le parlement; on lui
dit qu'il n'y en avait point, et qu'on ne plaidait jamais. Il
s'informa s'il y avait des prisons, et on lui dit que non. Ce
qui le surprit davantage, et qui lui fit le plus de plaisir, ce
fut le palais des sciences, dans lequel il vit une galerie de
deux mille pas, toute pleine d'instruments de math�matiques et de
physique.
Apr�s avoir parcouru toute l'apr�s-din�e � peu pr�s la milli�me partie
de la ville, on les remena chez le roi. Candide se mit � table entre
sa majest�, son valet Cacambo, et plusieurs dames. Jamais on ne fit
meilleure ch�re, et jamais on n'eut plus d'esprit � souper qu'en eut
sa majest�. Cacambo expliquait les bons mots du roi � Candide, et
quoique traduits, ils paraissaient toujours des bons mots. De tout ce
qui �tonnait Candide, ce n'�tait pas ce qui l'�tonna le moins.
Ils pass�rent un mois dans cet hospice. Candide ne cessait de
dire � Cacambo: Il est vrai, mon ami, encore une fois, que le
ch�teau o� je suis n� ne vaut pas le pays o� nous sommes; mais
enfin mademoiselle Cun�gonde n'y est pas, et vous avez sans doute
quelque ma�tresse en Europe. Si nous restons ici, nous n'y
serons que comme les autres; au lieu que si nous retournons dans
notre monde, seulement avec douze moutons charg�s de cailloux
d'Eldorado, nous serons plus riches que tous les rois ensemble,
nous n'aurons plus d'inquisiteurs � craindre, et nous pourrons
ais�ment reprendre mademoiselle Cun�gonde.
Ce discours plut � Cacambo; on aime tant � courir, � se faire
valoir chez les siens, � faire parade de ce qu'on a vu dans ses
voyages, que les deux heureux r�solurent de ne plus l'�tre, et de
demander leur cong� � sa majest�.
Vous faites une sottise, leur dit le roi: je sais bien que mon
pays est peu de chose; mais, quand on est passablement quelque
part, il faut y rester. Je n'ai pas assur�ment le droit de
retenir des �trangers; c'est une tyrannie qui n'est ni dans nos
moeurs ni dans nos lois; tous les hommes sont libres; partez
quand vous voudrez, mais la sortie est bien difficile. Il est
impossible de remonter la rivi�re rapide sur laquelle vous �tes
arriv�s par miracle, et qui court sous des vo�tes de rochers.
Les montagnes qui entourent tout mon royaume ont dix mille pieds
de hauteur, et sont droites comme des murailles: elles occupent
chacune en largeur un espace de plus de dix lieues; on ne peut en
descendre que par des pr�cipices. Cependant, puisque vous voulez
absolument partir, je vais donner ordre aux intendants des
machines d'en faire une qui puisse vous transporter commod�ment.
Quand on vous aura conduits au revers des montagnes, personne ne
pourra vous accompagner; car mes sujets ont fait voeu de ne
jamais sortir de leur enceinte, et ils sont trop sages pour
rompre leur voeu. Demandez-moi d'ailleurs tout ce qu'il vous
plaira. Nous ne demandons � votre majest�, dit Cacambo, que
quelques moutons charg�s de vivres, de cailloux, et de la boue du
pays. Le roi rit: Je ne con�ois pas, dit-il, quel go�t vos gens
d'Europe ont pour notre boue jaune: mais emportez-en tant que
vous voudrez, et grand bien vous fasse.
Il donna l'ordre sur-le-champ � ses ing�nieurs de faire une
machine pour guinder ces deux hommes extraordinaires hors du
royaume. Trois mille bons physiciens y travaill�rent; elle fut
pr�te au bout de quinze jours, et ne co�ta pas plus de vingt
millions de livres sterling, monnaie du pays. On mit sur la
machine Candide et Cacambo; il y avait deux grands moutons rouges
sell�s et brid�s pour leur servir de monture quand ils auraient
franchi les montagnes, vingt moutons de b�t charg�s de vivres,
trente qui portaient des pr�sents de ce que le pays a de plus
curieux, et cinquante charg�s d'or, de pierreries, et de
diamants. Le roi embrassa tendrement les deux vagabonds.
Ce fut un beau spectacle que leur d�part, et la mani�re
ing�nieuse dont ils furent hiss�s eux et leurs moutons au haut
des montagnes. Les physiciens prirent cong� d'eux apr�s les
avoir mis en s�ret�, et Candide n'eut plus d'autre d�sir et
d'autre objet que d'aller pr�senter ses moutons � mademoiselle
Cun�gonde. Nous avons, dit-il, de quoi payer le gouverneur de
Buenos-Ayres, si mademoiselle Cun�gonde peut �tre mise � prix.
Marchons vers la Cayenne, embarquons-nous, et nous verrons
ensuite quel royaume nous pourrons acheter.
Ce qui leur arriva � Surinam, et comment Candide fit connaissance
avec Martin.
La premi�re journ�e de nos deux voyageurs fut assez agr�able.
Ils �taient encourag�s par l'id�e de se voir possesseurs de plus
de tr�sors que l'Asie, l'Europe, et l'Afrique, n'en pouvaient
rassembler. Candide transport� �crivit le nom de Cun�gonde sur
les arbres. A la seconde journ�e deux de leurs moutons
s'enfonc�rent dans des marais, et y furent ab�m�s avec leurs
charges; deux autres moutons moururent de fatigue quelques jours
apr�s; sept ou huit p�rirent ensuite de faim dans un d�sert;
d'autres tomb�rent au bout de quelques jours dans des pr�cipices.
Enfin, apr�s cent jours de marche, il ne leur resta que deux
moutons. Candide dit � Cacambo: Mon ami, vous voyez comme les
richesses de ce monde sont p�rissables; il n'y a rien de solide
que la vertu et le bonheur de revoir mademoiselle Cun�gonde. Je
l'avoue, dit Cacambo; mais il nous reste encore deux moutons avec
plus de tr�sors que n'en aura jamais le roi d'Espagne; et je vois
bien de loin une ville que je soup�onne �tre Surinam,
appartenante aux Hollandais. Nous sommes au bout de nos peines
et au commencement de notre f�licit�.
En approchant de la ville, ils rencontr�rent un n�gre �tendu par
terre, n'ayant plus que la moiti� de son habit, c'est-�-dire d'un
cale�on de toile bleue; il manquait � ce pauvre homme la jambe
gauche et la main droite. Eh! mon Dieu! lui dit Candide en
hollandais, que fais-tu l�, mon ami, dans l'�tat horrible o� je
te vois? J'attends mon ma�tre, M. Vanderdendur, le fameux
n�gociant, r�pondit le n�gre. Est-ce M. Vanderdendur, dit
Candide, qui t'a trait� ainsi? Oui, monsieur, dit le n�gre,
c'est l'usage. On nous donne un cale�on de toile pour tout
v�tement deux fois l'ann�e. Quand nous travaillons aux
sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe
la main: quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe:
je me suis trouv� dans les deux cas. C'est � ce prix que vous
mangez du sucre en Europe. Cependant, lorsque ma m�re me vendit
dix �cus patagons sur la c�te de Guin�e, elle me disait: Mon cher
enfant, b�nis nos f�tiches, adore-les toujours, ils te feront
vivre heureux; tu as l'honneur d'�tre esclave de nos seigneurs
les blancs, et tu fais par l� la fortune de ton p�re et de ta
m�re. H�las! je ne sais pas si j'ai fait leur fortune, mais ils
n'ont pas fait la mienne. Les chiens, les singes, et les
perroquets, sont mille fois moins malheureux que nous: les
f�tiches hollandais qui m'ont converti me disent tous les
dimanches que nous sommes tous enfants d'Adam, blancs et noirs.
Je ne suis pas g�n�alogiste; mais si ces pr�cheurs disent vrai,
nous sommes tous cousins issus de germain. Or vous m'avouerez
qu'on ne peut pas en user avec ses parents d'une mani�re plus
horrible.
O Pangloss! s'�cria Candide, tu n'avais pas devin� cette
abomination; c'en est fait, il faudra qu'� la fin je renonce �
ton optimisme. Qu'est-ce qu'optimisme? disait Cacambo. H�las!
dit Candide, c'est la rage de soutenir que tout est bien quand on
est mal; et il versait des larmes en regardant son n�gre; et en
pleurant, il entra dans Surinam.
La premi�re chose dont ils s'informent, c'est s'il n'y a point au
port quelque vaisseau qu'on p�t envoyer � Bu�nos-Ayres. Celui �
qui ils s'adress�rent �tait justement un patron espagnol qui
s'offrit � faire avec eux un march� honn�te. Il leur donna
rendez-vous dans un cabaret. Candide et le fid�le Cacambo
all�rent l'y attendre avec leurs deux moutons.
Candide, qui avait le coeur sur les l�vres, conta � l'Espagnol
toutes ses aventures, et lui avoua qu'il voulait enlever
mademoiselle Cun�gonde. Je me garderai bien de vous passer �
Bu�nos-Ayres, dit le patron: je serais pendu, et vous aussi; la
belle Cun�gonde est la ma�tresse favorite de monseigneur. Ce fut
un coup de foudre pour Candide, il pleura longtemps; enfin il
tira � part Cacambo. Voici, mon cher ami, lui dit-il, ce qu'il
faut que tu fasses. Nous avons chacun dans nos poches pour cinq
ou six millions de diamants, tu es plus habile que moi; va
prendre mademoiselle Cun�gonde � Bu�uos-Ayres. Si le gouverneur
fait quelque difficult�, donne-lui un million: s'il ne se rend
pas, donne-lui-en deux; tu n'as point tu� d'inquisiteur, on ne se
d�fiera point de toi. J'�quiperai un autre vaisseau, j'irai
t'attendre � Venise: c'est un pays libre o� l'on n'a rien �
craindre ni des Bulgares, ni des Abares, ni des Juifs, ni des
inquisiteurs. Cacambo applaudit, � cette sage r�solution. Il
�tait au d�sespoir de se s�parer d'un bon ma�tre devenu son ami
intime; mais le plaisir de lui �tre utile l'emporta sur la
douleur de le quitter. Ils s'embrass�rent en versant des larmes:
Candide lui recommanda de ne point oublier la bonne vieille.
Cacambo partit d�s le jour m�me: c'�tait un tr�s bon homme que ce
Cacambo.
Candide resta encore quelque temps � Surinam, et attendit qu'un
autre patron voul�t le mener en Italie lui et les deux moutons
qui lui restaient. Il prit des domestiques, et acheta tout ce
qui lui �tait n�cessaire pour un long voyage; enfin
M. Vanderdendur, ma�tre d'un gros vaisseau, vint se pr�senter �
lui. Combien voulez-vous, demanda-t-il � cet homme, pour me
mener en droiture � Venise, moi, mes gens, mon bagage, et les
deux moutons que voil�? Le patron s'accorda � dix mille piastres:
Candide n'h�sita pas.
Oh! oh! dit � part soi le prudent Vanderdendur, cet �tranger
donne dix mille piastres tout d'un coup! il faut qu'il soit bien
riche. Puis revenant un moment apr�s, il signifia qu'il ne
pouvait partir � moins de vingt mille. Eh bien! vous les aurez,
dit Candide.
Ouais, se dit tout bas le marchand, cet homme donne vingt mille
piastres aussi ais�ment que dix mille. Il revint encore, et dit
qu'il ne pouvait le conduire � Venise � moins de trente mille
piastres. Vous en aurez donc trente mille, r�pondit Candide.
Oh! oh! se dit encore le marchand hollandais, trente mille
piastres ne co�tent rien � cet homme-ci; sans doute les deux
moutons portent des tr�sors immenses; n'insistons pas davantage:
fesons-nous d'abord payer les trente mille piastres, et puis nous
verrons. Candide, vendit deux petits diamants, dont le moindre
valait plus que tout l'argent que demandait le patron. Il le
paya d'avance. Les deux moutons furent embarqu�s. Candide
suivait dans un petit bateau pour joindre le vaisseau � la rade;
le patron prend son temps, met � la voile, d�marre; le vent le
favorise. Candide �perdu et stup�fait le perd bient�t de vue.
H�las! cria-t-il, voil� un tour digne de l'Ancien Monde. Il
retourne au rivage, ab�m� dans la douleur; car enfin il avait
perdu de quoi faire la fortune de vingt monarques.
Il se transporte chez le juge hollandais; et, comme il �tait un
peu troubl�, il frappe rudement � la porte; il entre, expose son
aventure, et crie un peu plus haut qu'il ne convenait. Le juge
commen�a par lui faire payer dix mille piastres pour le bruit
qu'il avait fait: ensuite il l'�couta patiemment, lui promit
d'examiner son affaire sit�t que le marchand serait revenu, et se
fit payer dix mille autres piastres pour les frais de l'audience.
Ce proc�d� acheva de d�sesp�rer Candide; il avait � la v�rit�
essuy� des malheurs mille fois plus douloureux; mais le sang
froid du juge, et celui du patron dont il �tait vol�, alluma sa
bile, et le plongea dans une noire m�lancolie. La m�chancet� des
hommes se pr�sentait � son esprit dans toute sa laideur, il ne se
nourrissait que d'id�es tristes. Enfin un vaisseau fran�ais
�tant sur le point de partir pour Bordeaux, comme il n'avait plus
de moutons charg�s de diamants � embarquer, il loua une chambre
du vaisseau � juste prix, et fit signifier dans la ville qu'il
paierait le passage, la nourriture, et donnerait deux mille
piastres � un honn�te homme qui voudrait faire le voyage avec
lui, � condition que cet homme serait le plus d�go�t� de son
�tat, et le plus malheureux de la province.
Il se pr�senta une foule de pr�tendants qu'une flotte n'aurait pu
contenir. Candide, voulant choisir entre les plus apparents, il
distingua une vingtaine de personnes qui lui paraissaient
sociables, et qui toutes pr�tendaient m�riter la pr�f�rence. Il
les assembla dans son cabaret, et leur donna � souper, �
condition que chacun ferait serment de raconter fid�lement son
histoire, promettant de choisir celui qui lui para�trait le plus
� plaindre et le plus m�content de son �tat, � plus juste titre,
et de donner aux autres quelques gratifications.
La s�ance dura jusqu'� quatre heures du matin. Candide, en
�coutant toutes leurs aventures, se ressouvenait de ce que lui
avait dit la vieille en allant � Bu�nos-Ayres, et de la gageure
qu'elle avait faite, qu'il n'y avait personne sur le vaisseau �
qui il ne f�t arriv� de tr�s grands malheurs. Il songeait �
Pangloss � chaque aventure qu'on lui contait. Ce Pangloss,
disait-il, serait bien embarrass� � d�montrer son syst�me. Je
voudrais qu'il f�t ici. Certainement si tout va bien, c'est dans
Eldorado, et non pas dans le reste de la terre. Enfin il se
d�termina en faveur d'un pauvre savant qui avait travaill� dix
ans pour les libraires � Amsterdam. Il jugea qu'il n'y avait
point de m�tier au monde dont on d�t �tre plus d�go�t�.
Ce savant, qui �tait d'ailleurs un bon-homme, avait �t� vol� par
sa femme, battu par son fils, et abandonn� de sa fille, qui
s'�tait fait enlever par un Portugais. Il venait d'�tre priv�
d'un petit emploi duquel il subsistait; et les pr�dicants de
Surinam le pers�cutaient, parcequ'ils le prenaient pour un
socinien. Il faut avouer que les autres �taient pour le moins
aussi malheureux que lui; mais Candide esp�rait que le savant le
d�sennuierait dans le voyage. Tous ses autres rivaux trouv�rent
que Candide leur fesait une grande injustice; mais il les apaisa
en leur donnant � chacun cent piastres.
Ce qui arriva sur mer � Candide et � Martin.
Le vieux savant, qui s'appelait Martin, s'embarqua donc pour
Bordeaux avec Candide. L'un et l'autre avaient beaucoup vu et
beaucoup souffert; et quand le vaisseau aurait d� faire voile de
Surinam au Japon par le cap de Bonne-Esp�rance, ils auraient eu
de quoi s'entretenir du mal moral et du mal physique pendant tout
le voyage.
Cependant Candide avait un grand avantage sur Martin, c'est qu'il
esp�rait toujours revoir mademoiselle Cun�gonde, et que Martin
n'avait rien � esp�rer; de plus il avait de l'or et des diamants;
et, quoiqu'il e�t perdu cent gros moutons rouges charg�s des plus
grands tr�sors de la terre, quoiqu'il e�t toujours sur le coeur
la friponnerie du patron hollandais; cependant quand il songeait
� ce qui lui restait dans ses poches, et quand il parlait de
Cun�gonde, surtout � la fin du repas, il penchait alors pour le
syst�me de Pangloss.
Mais vous, monsieur Martin, dit-il au savant, que pensez-vous de
tout cela? quelle est votre id�e sur le mal moral et le mal
physique? Monsieur, r�pondit Martin, mes pr�tres m'ont accus�
d'�tre socinien[1]; mais la v�rit� du fait est que je suis
manich�en[2]. Vous vous moquez de moi, dit Candide; il n'y a
plus de manich�ens dans le monde. Il y a moi, dit Martin: je ne
sais qu'y faire; mais je ne peux penser autrement. Il faut que
vous ayez le diable au corps, dit Candide. Il se m�le si fort
des affaires de ce monde, dit Martin, qu'il pourrait bien �tre
dans mon corps, comme partout ailleurs: mais je vous avoue qu'en
jetant la vue sur ce globe, ou plut�t sur ce globule, je pense
que Dieu l'a abandonn� � quelque �tre malfesant; j'en excepte
toujours Eldorado. Je n'ai gu�re vu de ville qui ne d�sir�t la
ruine de la ville voisine, point de famille qui ne voul�t
exterminer quelque autre famille. Partout les faibles ont en
ex�cration les puissants devant lesquels ils rampent, et les
puissants les traitent comme des troupeaux dont on vend la laine
et la chair. Un million d'assassins enr�giment�s, courant d'un
bout de l'Europe � l'autre, exerce le meurtre et le brigandage
avec discipline pour gagner son pain, parcequ'il n'a pas de
m�tier plus honn�te; et dans les villes qui paraissent jouir de
la paix, et o� les arts fleurissent, les hommes sont d�vor�s de
plus d'envie, de soins, et d'inqui�tudes, qu'une ville assi�g�e
n'�prouve de fl�aux. Les chagrins secrets sont encore plus
cruels que les mis�res publiques. En un mot j'en ai tant vu et
tant �prouv�, que je suis manich�en.
[1] Les sociniens rejettent les myst�res et n'admettent que
l'�vidence: voyez tome XXVIII, page 435. B.
[2] Les manich�ens admettent un bon et un mauvais principe:
voyez tome XV, pages 27, 314-315. B.
Il y a pourtant du bon, r�pliquait Candide. Cela peut �tre,
disait Martin; mais je ne le connais pas.
Au milieu de cette dispute, on entendit un bruit de canon. Le
bruit redouble de moment en moment. Chacun prend sa lunette. On
aper�oit deux vaisseaux qui combattaient � la distance d'environ
trois milles: le vent les amena l'un et l'autre si pr�s du
vaisseau fran�ais, qu'on eut le plaisir de voir le combat tout �
son aise. Enfin l'un des deux vaisseaux l�cha � l'autre une
bord�e si bas et si juste, qu'il le coula � fond. Candide et
Martin aper�urent distinctement une centaine d'hommes sur le
tillac du vaisseau qui s'enfon�ait; ils levaient tous les mains
au ciel, et jetaient des clameurs effroyables: en un moment tout
fut englouti.
Eh bien! dit Martin, voil� comme les hommes se traitent les uns
les autres. Il est vrai, dit Candide, qu'il y a quelque chose de
diabolique dans cette affaire. En parlant ainsi, il aper�ut je
ne sais quoi d'un rouge �clatant, qui nageait aupr�s de son
vaisseau. On d�tacha la chaloupe pour voir ce que ce pouvait
�tre; c'�tait un de ses moutons. Candide eut plus de joie de
retrouver ce mouton, qu'il n'avait �t� afflig� d'en perdre cent
tous charg�s de gros diamants d'Eldorado.
Le capitaine fran�ais aper�ut bient�t que le capitaine du
vaisseau submergeant �tait espagnol, et que celui du vaisseau
submerg� �tait un pirate hollandais; c'�tait celui-l� m�me qui
avait vol� Candide. Les richesses immenses dont ce sc�l�rat
s'�tait empar� furent ensevelies avec lui dans la mer, et il n'y
eut qu'un mouton de sauv�. Vous voyez, dit Candide � Martin, que
le crime est puni quelquefois; ce coquin de patron hollandais a
eu le sort qu'il m�ritait. Oui, dit Martin; mais fallait-il que
les passagers qui �taient sur son vaisseau p�rissent aussi? Dieu
a puni ce fripon, le diable a noy� les autres.
Cependant le vaisseau fran�ais et l'espagnol continu�rent leur
route, et Candide continua ses conversations avec Martin. Ils
disput�rent quinze jours de suite, et au bout de quinze jours ils
�taient aussi avanc�s que le premier. Mais enfin ils parlaient,
ils se communiquaient des id�es, ils se consolaient. Candide
caressait son mouton. Puisque je t'ai retrouv�, dit-il, je
pourrai bien retrouver Cun�gonde.
Candide et Martin approchent des c�tes de France, et raisonnent.
On aper�ut enfin les c�tes de France. Avez-vous jamais �t� en
France, monsieur Martin? dit Candide. Oui, dit Martin, j'ai
parcouru plusieurs provinces. Il y en a o� la moiti� des
habitants est folle, quelques unes o� l'on est trop rus�,
d'autres o� l'on est commun�ment assez doux et assez b�te:
d'autres o� l'on fait le bel esprit; et, dans toutes, la
principale occupation est l'amour; la seconde, de m�dire; et la
troisi�me, de dire des sottises. Mais, monsieur Martin,
avez-vous vu Paris? Oui, j'ai vu Paris; il tient de toutes ces
esp�ces-l�; c'est un chaos, c'est une presse dans laquelle tout
le monde cherche le plaisir, et o� presque personne ne le trouve,
du moins � ce qu'il m'a paru. J'y ai s�journ� peu; j'y fus vol�,
en arrivant, de tout ce que j'avais, par des filous, � la foire
Saint-Germain; on me prit moi-m�me pour un voleur, et je fus huit
jours en prison; apr�s quoi je me fis correcteur d'imprimerie
pour gagner de quoi retourner � pied en Hollande. Je connus la
canaille �crivante, la canaille cabalante, et la canaille
convulsionnaire. On dit qu'il y a des gens fort polis dans cette
ville-l�: je le veux croire.
Pour moi, je n'ai nulle curiosit� de voir la France, dit Candide;
vous devinez ais�ment que quand on a pass� un mois dans Eldorado,
on ne se soucie plus de rien voir sur la terre que mademoiselle
Cun�gonde: je vais l'attendre � Venise; nous traverserons la
France pour aller en Italie; ne m'accompagnerez-vous pas? Tr�s
volontiers, dit Martin: on dit que Venise n'est bonne que pour
les nobles v�nitiens, mais que cependant on y re�oit tr�s bien
les �trangers quand ils ont beaucoup d'argent; je n'en ai point;
vous en avez, je vous suivrai partout. A propos, dit Candide,
pensez-vous que la terre ait �t� originairement une mer, comme on
l'assure dans ce gros livre qui appartient au capitaine du
vaisseau[1]? Je n'en crois rien du tout, dit Martin, non plus que
de toutes les r�veries qu'on nous d�bite depuis quelque temps.
Mais � quelle fin ce monde a-t-il donc �t� form�? dit Candide.
Pour nous faire enrager, r�pondit Martin. N'�tes-vous pas bien
�tonn�, continua Candide, de l'amour que ces deux filles du pays
des Oreillons avaient pour ces deux singes, et dont je vous ai
cont� l'aventure? Point du tout, dit Martin, je ne vois pas ce
que cette passion a d'�trange; j'ai tant vu de choses
extraordinaires, qu'il n'y a plus rien d'extraordinaire pour moi.
Croyez-vous, dit Candide, que les hommes se soient toujours
mutuellement massacr�s comme ils font aujourd'hui? qu'ils aient
toujours �t� menteurs, fourbes, perfides, ingrats, brigands,
faibles, volages, l�ches, envieux, gourmands, ivrognes, avares,
ambitieux, sanguinaires, calomniateurs, d�bauch�s, fanatiques,
hypocrites, et sots? Croyez-vous, dit Martin, que les �perviers
aient toujours mang� des pigeons quand ils en ont trouv�? Oui,
sans doute, dit Candide. Eh bien! dit Martin, si les �perviers
ont toujours eu le m�me caract�re, pourquoi voulez-vous que les
hommes aient chang� le leur? Oh! dit Candide, il y a bien de la
diff�rence, car le libre arbitre.... En raisonnant ainsi, ils
arriv�rent � Bordeaux.
[1] La Bible. On lit dans la Gen�se, chapitre Ier, verset 2:
Tenebrae erant super faciem abyssi, paroles que De Maillet
donne comme pr�sentant la m�me id�e que ce vers d'Ovide
(_M�tam_., 1, 15):
� Quaque erat et tellus, illic et pontus et aer. �
Voyez la premi�re journ�e de _Telliamed_, o� il est dit que _la
mer a �t� sup�rieure d'an grand nombre de coud�es � la plus
haute de toutes nos montagnes_. Voltaire parle souvent de De
Maillet et de son _Telliamed_. Voyez entre autres, dans les
_M�langes_, ann�e 1768, le chapitre XVIII des _Singularit�s de
la nature_; et ann�e 1777, le onzi�me des _Dialogues
d'Evh�m�re_. B.
Ce qui arriva en France � Candide et � Martin.
[1] Ce chapitre XXII a �t� beaucoup augment� en 1761; voyez ma
note, plus en bas. B.
Candide ne s'arr�ta dans Bordeaux qu'autant de temps qu'il en
fallait pour vendre quelques cailloux du Dorado, et pour
s'accommoder d'une bonne chaise � deux places; car il ne pouvait
plus se passer de son philosophe Martin; il fut seulement tr�s
f�ch� de se s�parer de son mouton, qu'il laissa � l'acad�mie des
sciences de Bordeaux, laquelle proposa pour le sujet du prix de
cette ann�e de trouver pourquoi la laine de ce mouton �tait
rouge; et le prix fut adjug� � un savant du Nord, qui d�montra
par A, plus B, moins C divis� par Z, que le mouton devait �tre
rouge, et mourir de la clavel�e[2].
[2] Quelques progr�s que les sciences aient faits, il est
impossible que, sur dix mille hommes qui les cultivent en
Europe, et sur trois cents acad�mies qui y sont �tablies, il ne
se trouve point quelque acad�mie qui propose des prix
ridicules, et quelques savants qui fassent d'�tranges
applications des sciences les plus utiles. Ce ridicule avait
frapp� M. de Voltaire dans son s�jour � Berlin. Les savants du
Nord conservaient encore � cette �poque quelques restes de
l'ancienne barbarie scolastique; et la philosophie hardie, mais
hypoth�tique et absurde de Leibnitz, n'avait pas contribu� �
les en d�pouiller. K.
Cependant tous les voyageurs que Candide rencontra dans les
cabarets de la route lui disaient: Nous allons � Paris. Cet
empressement g�n�ral lui donna enfin l'envie de voir cette
capitale; ce n'�tait pas beaucoup se d�tourner du chemin de
Venise.
Il entra par le faubourg Saint-Marceau, et crut �tre dans le plus
vilain village de la Vestphalie.
A peine Candide fut-il dans son auberge, qu'il fut attaqu� d'une
maladie l�g�re, caus�e par ses fatigues. Comme il avait au doigt
un diamant �norme, et qu'on avait aper�u dans son �quipage une
cassette prodigieusement pesante, il eut aussit�t aupr�s de lui
deux m�decins qu'il n'avait pas mand�s, quelques amis intimes qui
ne le quitt�rent pas, et deux d�votes qui fesaient chauffer ses
bouillons. Martin disait: Je me souviens d'avoir �t� malade
aussi � Paris dans mon premier voyage; j'�tais fort pauvre: aussi
n'eus-je ni amis, ni d�votes, ni m�decins, et je gu�ris.
Cependant, � force de m�decines et de saign�es, la maladie de
Candide devint s�rieuse. Un habitu� du quartier vint avec
douceur lui demander un billet payable au porteur pour l'autre
monde: Candide n'en voulut rien faire; les d�votes l'assur�rent
que c'�tait une nouvelle mode: Candide r�pondit qu'il n'�tait
point homme � la mode. Martin voulut jeter l'habitu� par les
fen�tres. Le clerc jura qu'on n'enterrerait point Candide.
Martin jura qu'il enterrerait le clerc, s'il continuait � les
importuner. La querelle s'�chauffa: Martin le prit par les
�paules, et le chassa rudement; ce qui causa un grand scandale,
dont on fit un proc�s-verbal.
Candide gu�rit; et pendant sa convalescence il eut tr�s bonne
compagnie � souper chez lui. On jouait gros jeu. Candide �tait
tout �tonn� que jamais les as ne lui vinssent; et Martin ne s'en
�tonnait pas.
Parmi ceux qui lui fesaient les honneurs de la ville, il y avait
un petit abb� p�rigourdin, l'un de ces gens empress�s, toujours
alertes, toujours serviables, effront�s, caressants,
accommodants, qui guettent les �trangers � leur passage, leur
content l'histoire scandaleuse de la ville, et leur offrent des
plaisirs � tout prix. Celui-ci mena d'abord Candide et Martin �
la com�die. On y jouait une trag�die nouvelle. Candide se
trouva plac� aupr�s de quelques beaux esprits. Cela ne l'emp�cha
pas de pleurer � des sc�nes jou�es parfaitement. Un des
raisonneurs qui �taient � ses c�t�s lui dit dans un entr'acte:
Vous avez grand tort de pleurer, cette actrice est fort mauvaise;
l'acteur qui joue avec elle est plus mauvais acteur encore; la
pi�ce est encore plus mauvaise que les acteurs; l'auteur ne sait
pas un mot d'arabe, et cependant la sc�ne est en Arabie[3]; et,
de plus, c'est un homme qui ne croit pas aux id�es inn�es; je
vous apporterai demain vingt brochures contre lui[4]. Monsieur,
combien avez-vous de pi�ces de th��tre en France? dit Candide �
l'abb�; lequel r�pondit: Cinq ou six mille. C'est beaucoup, dit
Candide: combien y en a-t-il de bonnes? Quinze ou seize,
r�pliqua l'autre. C'est beaucoup, dit Martin.
[3] La Grange Chancel adressa � Voltaire, en 1718, une _�pitre
� M.Arouet de Voltaire_, dans laquelle on trouve ces vers :
Que ton exactitude � d�peindre les moeurs
S'�tende jusqu'aux noms de tes moindres acteurs,
Et qu'en les pronon�ant ils nous fassent conna�tre
Les pays et les temps o� tu les fais rena�tre.
Je vois avec d�pit, pour ne produire rien,
Chez le Th�bain Oedipe, Hidaspe l'Indien.
Voltaire profita de la critique, et mit _Araspe_ au lieu de
_Hidaspe_. C'est peut-�tre � ces vers de La Grange Chancel que
Voltaire fait ici allusion. B.
[4] Dans l'�dition de 1759, on lit:
� ... contre lui. Monsieur, lui dit l'abb� p�rigourdin,
avez-vous remarqu� cette jeune personne qui a un visage si
piquant et une taille si fine ? Il ne vous en co�tera que dix
mille francs par mois, et pour cinquante mille �cus de
diamants. Je n'ai qu'un jour ou deux � lui donner, r�pondit
Candide, parceque j'ai un rendez-vous � Venise, qui presse.
Le soir, apr�s souper, l'insinuant P�rigourdin redoubla de
politesses et d'attentions. Vous avez donc, monsieur, lui
dit-il, un rendez-vous � Venise, etc.� (Voyez page 306.)
Le texte actuel existe d�s 1761. B.
Candide fut tr�s content d'une actrice qui fesait la reine
�lizabeth, dans une assez plate trag�die[5], que l'on joue
quelquefois. Cette actrice, dit-il � Martin, me pla�t beaucoup;
elle a un faux air de mademoiselle Cun�gonde; je serais bien aise
de la saluer. L'abb� p�rigourdin s'offrit � l'introduire chez
elle. Candide, �lev� en Allemagne, demanda quelle �tait
l'�tiquette, et comment on traitait en France les reines
d'Angleterre. Il faut distinguer, dit l'abb�: en province, on
les m�ne au cabaret; � Paris, on les respecte quand elles sont
belles, et on les jette � la voirie quand elles sont mortes. Des
reines � la voirie! dit Candide. Oui vraiment, dit Martin;
monsieur l'abb� a raison; j'�tais � Paris quand mademoiselle
Monime[6] passa, comme on dit, de cette vie � l'autre; on lui
refusa,ce que ces gens-ci appellent les _honneurs de la
s�pulture_, c'est-�-dire de pourrir avec tous les gueux du
quartier dans un vilain cimeti�re; elle fut enterr�e toute seule
de sa bande au coin de la rue de Bourgogne; ce qui dut lui faire
une peine extr�me, car elle pensait tr�s noblement. Cela est
bien impoli, dit Candide. Que voulez-vous? dit Martin; ces
gens-ci sont ainsi faits. Imaginez toutes les contradictions,
toutes les incompatibilit�s possibles, vous les verrez dans le
gouvernement, dans les tribunaux, dans les �glises, dans les
spectacles de cette dr�le de nation. Est-il vrai qu'on rit
toujours � Paris? dit Candide. Oui, dit l'abb�, mais c'est en
enrageant; car on s'y plaint de tout avec de grands �clats de
rire; m�me[7] on y fait en riant les actions les plus
d�testables.
[5] C'est probablement _le Comte d'Essex_, trag�die de Thomas
Corneille. (Note de M. Decroix.)
[6] Mademoiselle Lecouvreur.--Sur le refus de s�pulture �
mademoiselle Lecouvreur, en 1730, voyez, tome XII, la pi�ce
intitul�e: _La Mort de mademoiselle Lecouvreur_. B.
[7] Feu Decroix proposait, au lieu de _m�me_, de mettre ici
_comme_. Je n'ai trouv� cette version dans aucune �dition. B.
Quel est, dit Candide, ce gros cochon qui me disait tant de mal
de la pi�ce o� j'ai tant pleur�, et des acteurs qui m'ont fait
tant de plaisir? C'est un mal-vivant, r�pondit l'abb�, qui gagne
sa vie � dire du mal de toutes les pi�ces et de tous les livres;
il hait quiconque r�ussit, comme les eunuques ha�ssent les
jouissants; c'est un de ces serpents de la litt�rature qui se
nourrissent de fange et de venin; c'est un folliculaire.
Qu'appelez-vous folliculaire? dit Candide. C'est, dit l'abb�, un
feseur de feuilles, un Fr�ron.
C'est ainsi que Candide, Martin, et le P�rigourdin, raisonnaient
sur l'escalier, en voyant d�filer le monde au sortir de la pi�ce.
Quoique je sois tr�s empress� de revoir mademoiselle Cun�gonde,
dit Candide, je voudrais pourtant souper avec mademoiselle
Clairon, car elle m'a paru admirable.
L'abb� n'�tait pas homme � approcher de mademoiselle Clairon, qui
ne voyait que bonne compagnie. Elle est engag�e pour ce soir,
dit-il; mais j'aurai l'honneur de vous mener chez une dame de
qualit�, et l� vous conna�trez Paris comme si vous y aviez �t�
quatre ans.
Candide, qui �tait naturellement curieux, se laissa mener chez la
dame, au fond du faubourg Saint-Honor�; on y �tait occup� d'un
pharaon; douze tristes pontes tenaient chacun en main un petit
livre de cartes, registre cornu de leurs infortunes. Un profond
silence r�gnait, la p�leur �tait sur le front des pontes,
l'inqui�tude sur celui du banquier; et la dame du logis, assise
aupr�s de ce banquier impitoyable, remarquait avec des yeux de
lynx tous les parolis, tous les sept-et-le-va de campagne, dont
chaque joueur cornait ses cartes; elle les fesait. d�corner avec
une attention s�v�re, mais polie, et ne se f�chait point, de peur
de perdre ses pratiques. La dame se fesait appeler la marquise
de Parolignac. Sa fille, �g�e de quinze ans, �tait au nombre des
pontes, et avertissait d'un clin d'oeil des friponneries de ces
pauvres gens qui t�chaient de r�parer les cruaut�s du sort.
L'abb� p�rigourdin, Candide, et Martin, entr�rent; personne ne se
leva, ni les salua, ni les regarda; tous �taient profond�ment
occup�s de leurs cartes. Madame la baronne de
Thunder-ten-tronckh �tait plus civile, dit Candide.
Cependant l'abb� s'approcha de l'oreille de la marquise, qui se
leva � moiti�, honora Candide d'un sourire gracieux, et Martin
d'un air de t�te tout-�-fait noble; elle fit donner un si�ge et
un jeu de cartes � Candide, qui perdit cinquante mille francs en
deux tailles: apr�s quoi on soupa tr�s gaiement; et tout le monde
�tait �tonn� que Candide ne f�t pas �mu de sa perte; les laquais
disaient entre eux, dans leur langage de laquais: Il faut que ce
soit quelque milord anglais. Le souper fut comme la plupart des
soupers de Paris, d'abord du silence, ensuite un bruit de paroles
qu'on ne distingue point, puis des plaisanteries dont la plupart
sont insipides, de fausses nouvelles, de mauvais raisonnements,
un peu de politique, et beaucoup de m�disance; on parla m�me de
livres nouveaux. Avez-vous vu, dit l'abb� p�rigourdin, le roman
du sieur Gauchat, docteur en th�ologie? Oui, r�pondit un des
convives, mais je n'ai pu l'achever. Nous avons une foule
d'�crits impertinents; mais tous ensemble n'approchent pas de
l'impertinence de Gauchat, docteur en th�ologie[8]; je suis si
rassasi� de cette immensit� de d�testables livres qui nous
inondent, que je me suis mis � ponter au pharaon. Et les
_M�langes_ de l'archidiacre Trublet, qu'en dites-vous? dit l'abb�.
Ah! dit madame de Parolignac, l'ennuyeux mortel! comme il vous
dit curieusement ce que tout le monde sait! comme il discute
pesamment ce qui ne vaut pas la peine d'�tre remarqu� l�g�rement!
comme il s'approprie, sans esprit, l'esprit des autres! comme il
g�te ce qu'il pille! comme il me d�go�te! mais il ne me d�go�tera
plus; c'est assez d'avoir lu quelques pages de l'archidiacre.
[8] II fesait un mauvais ouvrage intitul�: _Lettres sur
quelques �crits de ce temps_. On lui donna une abbaye, et il
fut plus richement r�compens� que s'il avait fait _L'Esprit des
Lois_, et r�solu le probl�me de la pr�cession des �quinoxes.
K.--C'est D'Alembert qui a r�solu le probl�me de la pr�cession
des �quinoxes: voyez, tome XXI, la note des �diteurs sur le
chapitre XLIII du _Pr�cis du Si�cle de Louis XV_. B.
Il y avait � table un homme savant et de go�t qui appuya ce que
disait la marquise. On parla ensuite de trag�dies; la dame
demanda pourquoi il y avait des trag�dies qu'on jouait
quelquefois, et qu'on ne pouvait lire. L'homme de go�t expliqua
tr�s bien comment une pi�ce pouvait avoir quelque int�r�t, et
n'avoir presque aucun m�rite; il prouva en peu de mots que ce
n'�tait pas assez d'amener une ou deux de ces situations qu'on
trouve dans tous les romans, et qui s�duisent toujours les
spectateurs; mais qu'il faut �tre neuf sans �tre bizarre, souvent
sublime et toujours naturel, conna�tre le coeur humain et le
faire parler; �tre grand po�te, sans que jamais aucun personnage
de la pi�ce paraisse po�te; savoir parfaitement sa langue, la
parler avec puret�, avec une harmonie continue, sans que jamais
la rime co�te rien au sens. Quiconque, ajouta-t-il, n'observe
pas toutes ces r�gles, peut faire une ou deux trag�dies
applaudies au th��tre, mais il ne sera jamais compt� au rang des
bons �crivains; il y a tr�s peu de bonnes trag�dies: les unes
sont des idylles en dialogues bien �crits et bien rim�s; les
autres, des raisonnements politiques qui endorment, ou des
amplifications qui rebutent; les autres, des r�ves d'�nergum�ne,
en style barbare, des propos interrompus, de longues apostrophes
aux dieux, parcequ'on ne sait point parler aux hommes, des
maximes fausses, des lieux communs ampoul�s.
Candide �couta ce propos avec attention, et con�ut une grande
id�e du discoureur; et, comme la marquise avait eu soin de le
placer � c�t� d'elle, il s'approcha de son oreille, et prit la
libert� de lui demander qui �tait cet homme qui parlait si bien.
C'est un savant, dit la dame, qui ne ponte point, et que l'abb�
m'am�ne quelquefois � souper; il se conna�t parfaitement en
trag�dies et en livres, et il a fait une trag�die siffl�e, et un
livre dont on n'a jamais vu hors de la boutique de son libraire
qu'un exemplaire qu'il m'a d�di�. Le grand homme! dit Candide,
c'est un autre Pangloss.
Alors se tournant vers lui, il lui dit: Monsieur, vous pensez,
sans doute, que tout est au mieux dans le monde physique et dans
le moral, et que rien ne pouvait �tre autrement? Moi, monsieur,
lui r�pondit le savant, je ne pense rien de tout cela; je trouve
que tout va de travers chez nous; que personne ne sait ni quel
est son rang, ni quelle est sa charge, ni ce qu'il fait, ni ce
qu'il doit faire, et qu'except� le souper, qui est assez gai, et
o� il para�t assez d'union, tout le reste du temps se passe en
querelles impertinentes; jans�nistes contre molinistes, gens du
parlement contre gens d'�glise, gens de lettres contre gens de
lettres, courtisans contre courtisans, financiers contre le
peuple, femmes contre maris, parents contre parents; c'est une
guerre �ternelle.
Candide lui r�pliqua: J'ai vu pis; mais un sage, qui depuis a eu
le malheur d'�tre pendu, m'apprit que tout cela est � merveille;
ce sont des ombres � un beau tableau. Votre pendu se moquait du
monde, dit Martin; vos ombres sont des taches horribles. Ce sont
les hommes qui font les taches, dit Candide, et ils ne peuvent
pas s'en dispenser. Ce n'est donc pas leur faute, dit Martin.
La plupart des pontes, qui n'entendaient rien � ce langage,
buvaient; et Martin raisonna avec le savant, et Candide raconta
une partie de ses aventures � la dame du logis.
Apr�s souper, la marquise mena Candide dans son cabinet, et le
fit asseoir sur un canap�. Eh bien! lui dit-elle, vous aimez
donc toujours �perdument mademoiselle Cun�gonde de
Thunder-ten-tronckh? Oui, madame, r�pondit Candide. La marquise
lui r�pliqua avec un souris tendre: Vous me r�pondez comme un
jeune homme de Vestphalie; un Fran�ais m'aurait dit: Il est vrai
que j'ai aim� mademoiselle Cun�gonde; mais en vous voyant,
madame, je crains de ne la plus aimer. H�las! madame, dit
Candide, je r�pondrai comme vous voudrez. Votre passion pour
elle, dit la marquise, a commenc� en ramassant son mouchoir; je
veux que vous ramassiez ma jarreti�re. De tout mon coeur, dit
Candide; et il la ramassa. Mais je veux que vous me la
remettiez, dit la dame; et Candide la lui remit. Voyez-vous, dit
la dame, vous �tes �tranger; je fais quelquefois languir mes
amants de Paris quinze jours, mais je me rends � vous d�s la
premi�re nuit, parcequ'il faut faire les honneurs de son pays �
un jeune homme de Vestphalie. La belle ayant aper�u deux �normes
diamants aux deux mains de son jeune �tranger, les loua de si
bonne foi, que des doigts de Candide ils pass�rent aux doigts de
la marquise.
Candide, en s'en retournant avec son abb� p�rigourdin, sentit
quelques remords d'avoir fait une infid�lit� � mademoiselle
Cun�gonde. M. l'abb� entra dans sa peine; il n'avait qu'une
l�g�re part aux cinquante mille livres perdues au jeu par
Candide, et � la valeur des deux brillants moiti� donn�s, moiti�
extorqu�s. Son dessein �tait de profiter, autant qu'il le
pourrait, des avantages que la connaissance de Candide pouvait
lui procurer. Il lui parla beaucoup de Cun�gonde; et Candide lui
dit qu'il demanderait bien pardon � cette belle de son
infid�lit�, quand il la verrait � Venise.
Le P�rigourdin redoublait de politesses et d'attentions, et
prenait un int�r�t tendre � tout ce que Candide disait, � tout ce
qu'il fesait, � tout ce qu'il voulait faire.
Vous avez donc, monsieur, lui dit-il, un rendez-vous � Venise?
Oui, monsieur l'abb�, dit Candide; il faut absolument que j'aille
trouver mademoiselle Cun�gonde. Alors, engag� par le plaisir de
parler de ce qu'il aimait, il conta, selon son usage, une partie
de ses aventures avec cette illustre Vestphalienne.
Je crois, dit l'abb�, que mademoiselle Cun�gonde a bien de
l'esprit, et qu'elle �crit des lettres charmantes. Je n'en ai
jamais re�u, dit Candide; car, figurez-vous qu'ayant �t� chass�
du ch�teau pour l'amour d'elle, je ne pus lui �crire; que bient�t
apr�s j'appris qu'elle �tait morte, qu'ensuite je la retrouvai,
et que je la perdis, et que je lui ai envoy� � deux mille cinq
cents lieues d'ici un expr�s dont j'attends la r�ponse.
L'abb� �coutait attentivement, et paraissait un peu r�veur. Il
prit bient�t cong� des deux �trangers, apr�s les avoir tendrement
embrass�s. Le lendemain Candide re�ut � son r�veil une lettre
con�ue en ces termes:
�Monsieur mon tr�s cher amant, il y a huit jours que je suis
malade en cette ville; j'apprends que vous y �tes. Je volerais
dans vos bras si je pouvais remuer. J'ai su votre passage �
Bordeaux; j'y ai laiss� le fid�le Cacambo et la vieille, qui
doivent bient�t me suivre. Le gouverneur de Bu�nos-Ayres a
tout pris, mais il me reste votre coeur. Venez; votre pr�sence
me rendra la vie ou me fera mourir de plaisir.�
Cette lettre charmante, cette lettre inesp�r�e, transporta
Candide d'une joie inexprimable; et la maladie de sa ch�re
Cun�gonde l'accabla de douleur. Partag� entre ces deux
sentiments, il prend son or et ses diamants, et se fait conduire
avec Martin � l'h�tel o� mademoiselle Cun�gonde demeurait. Il
entre en tremblant d'�motion, son coeur palpite, sa voix
sanglote; il veut ouvrir les rideaux du lit; il veut faire
apporter de la lumi�re. Gardez-vous-en bien, lui dit la
suivante; la lumi�re la tue; et soudain elle referme le rideau.
Ma ch�re Cun�gonde, dit Candide en pleurant, comment vous
portez-vous? si vous ne pouvez me voir, parlez-moi du moins.
Elle ne peut parler, dit la suivante, la dame alors tire du lit
une main potel�e que Candide arrose long-temps de ses larmes, et
qu'il remplit ensuite de diamants, en laissant un sac plein d'or
sur le fauteuil.
Au milieu de ses transports arrive un exempt suivi de l'abb�
p�rigourdin et d'une escouade. Voil� donc, dit-il, ces deux
�trangers suspects? Il les fait incontinent saisir, et ordonne �
ses braves de les tra�ner en prison. Ce n'est pas ainsi qu'on
traite les voyageurs dans Eldorado, dit Candide. Je suis plus
manich�en que jamais, dit Martin. Mais, monsieur, o� nous
menez-vous? dit Candide. Dans un cul de basse-fosse, dit
l'exempt.
Martin, ayant repris son sang froid, jugea que la dame qui se
pr�tendait Cun�gonde �tait une friponne, monsieur l'abb�
p�rigourdin un fripon, qui avait abus� au plus vite de
l'innocence de Candide, et l'exempt un autre fripon dont on
pouvait ais�ment se d�barrasser.
Plut�t que de s'exposer aux proc�dures de la justice, Candide,
�clair� par son conseil, et d'ailleurs toujours impatient de
revoir la v�ritable Cun�gonde, propose � l'exempt trois petits
diamants d'environ trois mille pistoles chacun. Ah! monsieur,
lui dit l'homme au b�ton d'ivoire, eussiez-vous commis tous les
crimes imaginables, vous �tes le plus honn�te homme du monde;
trois diamants! chacun de trois mille pistoles! Monsieur! je me
ferais tuer pour vous, au lieu de vous mener dans un cachot. On
arr�te tous les �trangers, mais laissez-moi faire; j'ai un fr�re
� Dieppe en Normandie; je vais vous y mener; et si vous avez
quelque diamant � lui donner, il aura soin de vous comme
moi-m�me.
Et pourquoi arr�te-t-on tous les �trangers? dit Candide. L'abb�
p�rigourdin prit alors la parole, et dit: C'est parcequ'un gueux
du pays d'Atr�batie[9] a entendu dire des sottises; cela seul lui
a fait commettre un parricide, non pas tel que celui de 1610 au
mois de mai[10], mais tel que celui de 1594 au mois de
d�cembre[11], et tel que plusieurs autres commis dans d'autres
ann�es et dans d'autres mois par d'autres gueux qui avaient
entendu dire des sottises.
[9] Artois. Damiens �tait n� � Arras, capitale de l'Artois.
K. --L'attentat de Damiens est du 5 janvier 1757: voyez, tome
XXI, le chapitre XXXVII du _Pr�cis du Si�cle de Louis XV_; et
tome XXII, page 339. B.
[10] Le 14 mai 1610 est le jour de l'assassinat de Henri IV par
Ravaillac: voyez tome XVIII, page 152. B.
[11] Le 27 d�cembre 1594, Jean Ch�tel, �l�ve des j�suites,
donna un coup de couteau � Henri IV: voyez tome XVIII, page
147. B.
L'exempt alors expliqua de quoi il s'agissait. Ah! les monstres!
s'�cria Candide; quoi! de telles horreurs chez un peuple qui
danse et qui chante! Ne pourrai-je sortir au plus vite de ce pays
o� des singes agacent des tigres? J'ai vu des ours dans mon pays;
je n'ai vu des hommes que dans le Dorado. Au nom de Dieu,
monsieur l'exempt, menez-moi � Venise, o� je dois attendre
mademoiselle Cun�gonde. Je ne peux vous mener qu'en
Basse-Normandie, dit le barigel[12]. Aussit�t il lui fait �ter
ses fers, dit qu'il s'est m�pris, renvoie ses gens, emm�ne �
Dieppe Candide et Martin, et les laisse entre les mains de son
fr�re. Il y avait un petit vaisseau hollandais � la rade. Le
Normand, � l'aide de trois autres diamants, devenu le plus
serviable des hommes, embarque Candide et ses gens dans le
vaisseau qui allait faire voile pour Portsmouth en Angleterre.
Ce n'�tait pas le chemin de Venise; mais Candide croyait �tre
d�livr� de l'enfer; et il comptait bien reprendre la route de
Venise � la premi�re occasion.
Candide et Martin vont sur les c�tes d'Angleterre; ce qu'ils y
voient.
Ah! Pangloss! Pangloss! Ah! Martin! Martin! Ah! ma ch�re
Cun�gonde! qu'est-ce que ce monde-ci? disait Candide sur le
vaisseau hollandais. Quelque chose de bien fou et de bien
abominable, r�pondait Martin.--Vous connaissez l'Angleterre; y
est-on aussi fou qu'en France? C'est une autre esp�ce de folie,
dit Martin. Vous savez que ces deux nations sont en guerre pour
quelques arpents de neige vers le Canada[1], et qu'elles
d�pensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le
Canada ne vaut. De vous dire pr�cis�ment s'il y a plus de gens �
lier dans un pays que dans un autre, c'est ce que mes faibles
lumi�res ne me permettent pas; je sais seulement qu'en g�n�ral
les gens que nous allons voir sont fort atrabilaires.
[1] Voyez, tome XXI, _Le pr�cis du Si�cle de Louis XV_,
chapitre XXXV. B.
En causant ainsi ils abord�rent � Portsmouth; une multitude de
peuple couvrait le rivage, et regardait attentivement un assez
gros homme qui �tait � genoux, les yeux band�s, sur le tillac
d'un des vaisseaux de la flotte; quatre soldats, post�s vis-�-vis
de cet homme, lui tir�rent chacun trois balles dans le cr�ne, le
plus paisiblement du monde; et toute l'assembl�e s'en retourna
extr�mement satisfaite[2]. Qu'est-ce donc que tout ceci? dit
Candide; et quel d�mon exerce partout son empire? Il demanda qui
�tait ce gros homme qu'on venait de tuer en c�r�monie. C'est un
amiral, lui r�pondit-on. Et pourquoi tuer cet amiral? C'est,
lui dit-on, parcequ'il n'a pas fait tuer assez de monde; il a
livr� un combat � un amiral fran�ais, et on a trouv� qu'il
n'�tait pas assez pr�s de lui. Mais, dit Candide, l'amiral
fran�ais �tait aussi loin de l'amiral anglais que celui-ci
l'�tait de l'autre! Cela est incontestable, lui r�pliqua-t-on;
mais dans ce pays-ci il est bon de tuer de temps en temps un
amiral pour encourager les autres.
[2] L'amiral Byng. M. de Voltaire ne le connaissait pas, et
fit des efforts pour le sauver. Il n'abhorrait pas moins les
atrocit�s politiques que les atrocit�s th�ologiques; et il
savait que Byng �tait une victime que les ministres anglais
sacrifiaient � l'ambition de garder leurs places. K.--L'amiral
Byng fut ex�cut� le 14 mars 1757: voyez, tome XXI, le chapitre
XXXI du _Pr�cis du Si�cle de Louis XV_. B.
Candide fut si �tourdi et si choqu� de ce qu'il voyait et de ce
qu'il entendait, qu'il ne voulut pas seulement mettre pied �
terre, et qu'il fit son march� avec le patron hollandais (d�t-il
le voler comme celui de Surinam), pour le conduire sans d�lai �
Venise.
Le patron fut pr�t au bout de deux jours. On c�toya la France;
on passa � la vue de Lisbonne, et Candide fr�mit. On entra dans
le d�troit et dans la M�diterran�e, enfin on aborda � Venise.
Dieu soit lou�! dit Candide, en embrassant Martin; c'est ici que
je reverrai la belle Cun�gonde. Je compte sur Cacambo comme sur
moi-m�me. Tout est bien, tout va bien, tout va le mieux qu'il
soit possible.
De Paquette, et de fr�re Girofl�e.
D�s qu'il fut � Venise, il fit chercher Cacambo dans tous les
cabarets, dans tous les caf�s, chez toutes les filles de joie, et
ne le trouva point. Il envoyait tous les jours � la d�couverte
de tous les vaisseaux et de toutes les barques: nulles nouvelles
de Cacambo. Quoi! disait-il � Martin, j'ai eu le temps de passer
de Surinam � Bordeaux, d'aller de Bordeaux � Paris, de Paris �
Dieppe, de Dieppe � Portsmouth, de c�toyer le Portugal et
l'Espagne, de traverser toute la M�diterran�e, de passer quelques
mois � Venise; et la belle Cun�gonde n'est point venue! Je n'ai
rencontr� au lieu d'elle qu'une dr�lesse et un abb� p�rigourdin!
Cun�gonde est morte, sans doute; je n'ai plus qu'� mourir. Ah!
il valait mieux rester dans le paradis du Dorado que de revenir
dans cette maudite Europe. Que vous avez raison, mon cher
Martin! tout n'est qu'illusion et calamit�.
Il tomba dans une m�lancolie noire, et ne prit aucune part �
l'op�ra _alla moda_, ni aux autres divertissements du carnaval;
pas une dame ne lui donna la moindre tentation. Martin lui dit:
Vous �tes bien simple, en v�rit�, de vous figurer qu'un valet
m�tis, qui a cinq ou six millions dans ses poches, ira chercher
votre ma�tresse au bout du monde, et vous l'am�nera � Venise. Il
la prendra pour lui, s'il la trouve; s'il ne la trouve pas, il en
prendra une autre: je vous conseille d'oublier votre valet
Cacambo et votre ma�tresse Cun�gonde. Martin n'�tait pas
consolant. La m�lancolie de Candide augmenta, et Martin ne
cessait de lui prouver qu'il y avait peu de vertu et peu de
bonheur sur la terre; except� peut-�tre dans Eldorado[1], o�
personne ne pouvait aller.
En disputant sur cette mati�re importante, et en attendant
Cun�gonde, Candide aper�ut un jeune th�atin dans la place
Saint-Marc, qui tenait sous le bras une fille. Le th�atin
paraissait frais, potel�, vigoureux; ses yeux �taient brillants,
son air assur�, sa mine haute, sa d�marche fi�re. La fille �tait
tr�s jolie, et chantait; elle regardait amoureusement son
th�atin, et de temps en temps lui pin�ait ses grosses joues.
Vous m'avouerez du moins, dit Candide � Martin, que ces gens-ci
sont heureux. Je n'ai trouv� jusqu'� pr�sent dans toute la terre
habitable, except� dans Eldorado, que des infortun�s; mais pour
cette fille et ce th�atin, je gage que ce sont des cr�atures tr�s
heureuses. Je gage que non, dit Martin. Il n'y a qu'� les prier
� d�ner, dit Candide, et vous verrez si je me trompe.
Aussit�t il les aborde, il leur fait son compliment, et les
invite � venir � son h�tellerie manger des macaronis, des perdrix
de Lombardie, des oeufs d'esturgeon, et � boire du vin de
Montepulciano, du lacryma-christi, du chypre, et du samos. La
demoiselle rougit, le th�atin accepta la partie, et la fille le
suivit en regardant Candide avec des yeux de surprise et de
confusion, qui furent obscurcis de quelques larmes. A peine
fut-elle entr�e dans la chambre de Candide, qu'elle lui dit: Eh
quoi! monsieur Candide ne reconna�t plus Paquette! A ces mots
Candide, qui ne l'avait pas consid�r�e jusque-l� avec attention,
parccqu'il n'�tait occup� que de Cun�gonde, lui dit: H�las! ma
pauvre enfant, c'est donc vous qui avez mis le docteur Pangloss
dans le bel �tat o� je l'ai vu?
H�las! monsieur, c'est moi-m�me, dit Paquette; je vois que vous
�tes instruit de tout. J'ai su les malheurs �pouvantables
arriv�s � toute la maison de madame la baronne et � la belle
Cun�gonde. Je vous jure que ma destin�e n'a gu�re �t� moins
triste. J'�tais fort innocente quand vous m'avez vue. Un
cordelier, qui �tait mon confesseur, me s�duisit ais�ment. Les
suites en furent affreuses; je fus oblig�e de sortir du ch�teau
quelque temps apr�s que M. le baron vous eut renvoy� � grands
coups de pied dans le derri�re. Si un fameux m�decin n'avait pas
pris piti� de moi, j'�tais morte. Je fus quelque temps par
reconnaissance la ma�tresse de ce m�decin. Sa femme, qui �tait
jalouse � la rage, me battait tous les jours impitoyablement;
c'�tait une furie. Ce m�decin �tait le plus laid de tous les
hommes, et moi la plus malheureuse de toutes les cr�atures d'�tre
battue continuellement pour un homme que je n'aimais pas. Vous
savez, monsieur, combien il est dangereux pour une femme
acari�tre d'�tre l'�pouse d'un m�decin. Celui-ci, outr� des
proc�d�s de sa femme, lui donna un jour, pour la gu�rir d'un
petit rhume, une m�decine si efficace, qu'elle en mourut en deux
heures de temps dans des convulsions horribles. Les parents de
madame intent�rent � monsieur un proc�s criminel; il prit la
fuite, et moi je fus mise en prison. Mon innocence ne m'aurait
pas sauv�e, si je n'avais �t� un peu jolie. Le juge m'�largit �
condition qu'il succ�derait au m�decin. Je fus bient�t
supplant�e par une rivale, chass�e sans r�compense, et oblig�e de
continuer ce m�tier abominable qui vous para�t si plaisant � vous
autres hommes, et qui n'est pour nous qu'un ab�me de mis�re.
J'allai exercer la profession � Venise. Ah! monsieur, si vous
pouviez vous imaginer ce que c'est que d'�tre oblig�e de caresser
indiff�remment un vieux marchand, un avocat, un moine, un
gondolier, un abb�; d'�tre expos�e � toutes les insultes, �
toutes les avanies; d'�tre souvent r�duite � emprunter une jupe
pour aller se la faire lever par un homme d�go�tant; d'�tre vol�e
par l'un de ce qu'on a gagn� avec l'autre; d'�tre ran�onn�e par
les officiers de justice, et de n'avoir en perspective qu'une
vieillesse affreuse, un h�pital, et un fumier, vous concluriez
que je suis une des plus malheureuses cr�atures du monde.
Paquette ouvrait ainsi son coeur au bon Candide, dans un cabinet,
en pr�sence de Martin, qui disait � Candide: Vous voyez que j'ai
d�j� gagn� la moiti� de la gageure.
Fr�re Girofl�e �tait rest� dans la salle � manger, et buvait un
coup en attendant le d�ner. Mais, dit Candide � Paquette, vous
aviez l'air si gai, si content, quand je vous ai rencontr�e; vous
chantiez, vous caressiez le th�atin avec une complaisance
naturelle; vous m'avez paru aussi heureuse que vous pr�tendez
�tre infortun�e. Ah! monsieur, r�pondit Paquette, c'est encore
l� une des mis�res du m�tier. J'ai �t� hier vol�e et battue par
un officier, et il faut aujourd'hui que je paraisse de bonne
humeur pour plaire � un moine.
Candide n'en voulut pas davantage; il avoua que Martin avait
raison. On se mit � table avec Paquette et le th�atin; le repas
fut assez amusant, et sur la fin on se parla avec quelque
confiance. Mon p�re, dit Candide au moine, vous me paraissez
jouir d'une destin�e que tout le monde doit envier; la fleur de
la sant� brille sur votre visage, votre physionomie annonce le
bonheur; vous avez une tr�s jolie fille pour votre r�cr�ation, et
vous paraissez tr�s content de votre �tat de th�atin.
Ma foi, monsieur, dit fr�re Girofl�e, je voudrais que tous les
th�atins fussent au fond de la mer. J'ai �t� tent� cent fois de
mettre le feu au couvent, et d'aller me faire turc. Mes parents
me forc�rent, � l'�ge de quinze ans, d'endosser cette d�testable
robe, pour laisser plus de fortune � un maudit fr�re a�n�, que
Dieu confonde! La jalousie, la discorde, la rage, habitent dans
le couvent. Il est vrai que j'ai pr�ch� quelques mauvais sermons
qui m'ont valu un peu d'argent dont le prieur me vole la moiti�;
le reste me sert � entretenir des filles: mais quand je rentre le
soir dans le monast�re, je suis pr�t � me casser la t�te contre
les murs du dortoir; et tous mes confr�res sont dans le m�me cas.
Martin se tournant vers Candide avec son sang froid ordinaire: Eh
bien! lui dit-il, n'ai-je pas gagn� la gageure tout enti�re?
Candide donna deux mille piastres � Paquette, et mille piastres �
fr�re Girofl�e. Je vous r�ponds, dit-il, qu'avec cela ils seront
heureux. Je n'en crois rien du tout, dit Martin; vous les
rendrez peut-�tre avec ces piastres beaucoup plus malheureux
encore. Il en sera ce qui pourra, dit Candide: mais une chose me
console, je vois qu'on retrouve souvent les gens qu'on ne croyait
jamais retrouver; il se pourra bien faire qu'ayant rencontr� mon
mouton rouge et Paquette, je rencontre aussi Cun�gonde. Je
souhaite, dit Martin, qu'elle fasse un jour votre bonheur; mais
c'est de quoi je doute fort. Vous �tes bien dur, dit Candide.
C'est que j'ai v�cu, dit Martin. Mais regardez ces gondoliers,
dit Candide: ne chantent-ils pas sans cesse? Vous ne les voyez
pas dans leur m�nage, avec leurs femmes et leurs marmots
d'enfants, dit Martin. Le doge a ses chagrins, les gondoliers
ont les leurs. Il est vrai qu'� tout prendre le sort d'un
gondolier est pr�f�rable � celui d'un doge; mais je crois la
diff�rence si m�diocre, que cela ne vaut pas la peine d'�tre
examin�.
On parle, dit Candide, du s�nateur Pococurante, qui demeure dans
ce beau palais sur la Brenta, et qui re�oit assez bien les
�trangers. On pr�tend que c'est un homme qui n'a jamais eu de
chagrin. Je voudrais voir une esp�ce si rare, dit Martin.
Candide aussit�t fit demander au seigneur Pococurante la
permission de venir le voir le lendemain.
Visite chez le seigneur Pococurante, noble v�nitien.
Candide et Martin all�rent en gondole sur la Brenta, et
arriv�rent au palais du noble Pococurante. Les jardins �taient
bien entendus, et orn�s de belles statues de marbre; le palais
d'une belle architecture. Le ma�tre du logis, homme de soixante
ans, fort riche, re�ut tr�s poliment les deux curieux, mais avec
tr�s peu d'empressement, ce qui d�concerta Candide, et ne d�plut
point � Martin.
D'abord deux filles jolies et proprement mises servirent du
chocolat, qu'elles firent tr�s bien mousser. Candide ne put
s'emp�cher de les louer sur leur beaut�, sur leur bonne gr�ce, et
sur leur adresse. Ce sont d'assez bonnes cr�atures, dit le
s�nateur Pococurante; je les fais quelquefois coucher dans mon
lit; car je suis bien las des dames de la ville, de leurs
coquetteries, de leurs jalousies, de leurs querelles, de leurs
humeurs, de leurs petitesses, de leur orgueil, de leurs sottises,
et des sonnets qu'il faut faire ou commander pour elles; mais,
apr�s tout, ces deux filles commencent fort � m'ennuyer.
Candide, apr�s le d�jeuner, se promenant dans une longue galerie,
fut surpris de la beaut� des tableaux. Il demanda de quel ma�tre
�taient les deux premiers. Ils sont de Rapha�l, dit le s�nateur;
je les achetai fort cher par vanit�, il y a quelques ann�es; on
dit que c'est ce qu'il y a de plus beau en Italie, mais ils ne me
plaisent point du tout: la couleur en est tr�s rembrunie, les
figures ne sont pas assez arrondies, et ne sortent point assez;
les draperies ne ressemblent en rien � une �toffe: en un mot,
quoi qu'on en dise, je ne trouve point l� une imitation vraie de
la nature. Je n'aimerai un tableau que quand je croirai voir la
nature elle-m�me: il n'y en a point de cette esp�ce. J'ai
beaucoup de tableaux, mais je ne les regarde plus.
Pococurante, en attendant le d�ner, se fit donner un concerto.
Candide trouva la musique d�licieuse. Ce bruit, dit Pococurante,
peut amuser une demi-heure; mais s'il dure plus long-temps, il
fatigue tout le monde, quoique personne n'ose l'avouer. La
musique aujourd'hui n'est plus que l'art d'ex�cuter des choses
difficiles, et ce qui n'est que difficile ne pla�t point � la
longue.
J'aimerais peut �tre mieux l'op�ra, si on n'avait pas trouv� le
secret d'en faire un monstre qui me r�volte. Ira voir qui voudra
de mauvaises trag�dies en musique, o� les sc�nes ne sont faites
que pour amener tr�s mal � propos deux ou trois chansons
ridicules qui font valoir le gosier d'une actrice; se p�mera de
plaisir qui voudra ou qui pourra, en voyant un ch�tr� fredonner
le r�le de C�sar et de Caton, et se promener d'un air gauche sur
des planches: pour moi, il y a long-temps que j'ai renonc� � ces
pauvret�s qui font aujourd'hui la gloire de l'Italie, et que des
souverains paient si ch�rement. Candide disputa un peu, mais
avec discr�tion. Martin fut enti�rement de l'avis du s�nateur.
On se mit � table; et, apr�s un excellent d�ner, on entra dans la
biblioth�que. Candide, en voyant un Hom�re magnifiquement reli�,
loua l'illustrissime sur son bon go�t. Voil�, dit-il, un livre
qui fesait les d�lices du grand Pangloss, le meilleur philosophe
de l'Allemagne. Il ne fait pas les miennes, dit froidement
Pococurante: on me fit accroire autrefois que j'avais du plaisir
en le lisant; mais cette r�p�tition continuelle de combats qui se
ressemblent tous, ces dieux qui agissent toujours pour ne rien
faire de d�cisif, cette H�l�ne qui est le sujet de la guerre, et
qui � peine est une actrice de la pi�ce; cette Troie qu'on
assi�ge et qu'on ne prend point; tout cela me causait le plus
mortel ennui. J'ai demand� quelquefois � des savants s'ils
s'ennuyaient autant que moi � cette lecture: tous les gens
sinc�res m'ont avou� que le livre leur tombait des mains, mais
qu'il fallait toujours l'avoir dans sa biblioth�que, comme un
monument de l'antiquit�, et comme ces m�dailles rouill�es qui ne
peuvent �tre de commerce.
Votre excellence ne pense pas ainsi de Virgile? dit Candide. Je
conviens, dit Pococurante, que le second, le quatri�me, et le
sixi�me livre de son �n�ide, sont excellents; mais pour son pieux
�n�e, et le fort Cloanthe, et l'ami Achates, et le petit
Ascanius, et l'imb�cile roi Latinus, et la bourgeoise Amata, et
l'insipide Lavinia, je ne crois pas qu'il y ait rien de si froid
et de plus d�sagr�able. J'aime mieux le Tasse et les contes �
dormir debout de l'Arioste.
Oserais-je vous demander, monsieur, dit Candide, si vous n'avez
pas un grand plaisir � lire Horace? Il y a des maximes, dit
Pococurante, dont un homme du monde peut faire son profit, et
qui, �tant resserr�es dans des vers �nergiques, se gravent plus
ais�ment dans la m�moire: mais je me soucie fort peu de son
voyage � Brindes, et de sa description d'un mauvais d�ner, et de
la querelle de crocheteurs entre je ne sais quel Pupilus[1] dont
les paroles, dit-il, _�taient pleines de pus_, et un autre dont
les paroles _�taient du vinaigre_[2]. Je n'ai lu qu'avec un
extr�me d�go�t ses vers grossiers contre des vieilles et contre
des sorci�res; et je ne vois pas quel m�rite il peut y avoir �
dire � son ami Mecenas que, s'il est mis par lui au rang des
po�tes lyriques, il frappera les astres de son front sublime[3].
Les sots admirent tout dans un auteur estim�. Je ne lis que pour
moi; je n'aime que ce qui est � mon usage. Candide, qui avait
�t� �lev� � ne jamais juger de rien par lui-m�me, �tait fort
�tonn� de ce qu'il entendait; et Martin trouvait la fa�on de
penser de Pococurante assez raisonnable.
[1] Ce n'est pas Pupilus, mais Rupilius, que nomme Horace,
livre Ier, satire VII, vers I:
[2] _Italo perfusus aceto_, dit Horace, dans la m�me pi�ce,
vers 32. B.
Oh! voici un Cic�ron, dit Candide: pour ce grand homme-l�, je
pense que vous ne vous lassez point de le lire. Je ne le lis
jamais, r�pondit le V�nitien. Que m'importe qu'il ait plaid�
pour Rabirius ou pour Cluentius? J'ai bien assez des proc�s que
je juge; je me serais mieux accommod� de ses oeuvres
philosophiques; mais quand j'ai vu qu'il doutait de tout, j'ai
conclu que j'en savais autant que lui, et que je n'avais besoin
de personne pour �tre ignorant.
Ah! voil� quatre-vingts volumes de recueils d'une acad�mie des
sciences, s'�cria Martin; il se peut qu'il y ait l� du bon. Il y
en aurait, dit Pococurante, si un seul des auteurs de ces fatras
avait invent� seulement l'art de faire des �pingles; mais il n'y
a dans tous ces livres que de vains syst�mes, et pas une seule
chose utile.
Que de pi�ces de th��tre je vois l�, dit Candide, en italien, en
espagnol, en fran�ais! Oui, dit le s�nateur, il y en a trois
mille, et pas trois douzaines de bonnes. Pour ces recueils de
sermons, qui tous ensemble ne valent pas une page de S�n�que, et
tous ces gros volumes de th�ologie, vous pensez bien que je ne
les ouvre jamais, ni moi, ni personne.
Martin aper�ut des rayons charg�s de livres anglais. Je crois,
dit-il, qu'un r�publicain doit se plaire � la plupart de ces
ouvrages �crits si librement. Oui, r�pondit Pococurante, il est
beau d'�crire ce qu'on pense; c'est le privil�ge de l'homme.
Dans toute notre Italie, on n'�crit que ce qu'on ne pense pas;
ceux qui habitent la patrie des C�sars et des Antonins n'osent
avoir une id�e sans la permission d'un jacobin. Je serais
content de la libert� qui inspire les g�nies anglais, si la
passion et l'esprit de parti ne corrompaient pas tout ce que
cette pr�cieuse libert� a d'estimable.
Candide apercevant un Milton, lui demanda s'il ne regardait pas
cet auteur comme un grand homme. Qui? dit Pococurante, ce
barbare, qui fait un long commentaire du premier chapitre de la
Gen�se, en dix livres de vers durs? ce grossier imitateur des
Grecs, qui d�figure la cr�ation, et qui, tandis que Mo�se
repr�sente l'Etre �ternel produisant le monde par la parole,
fait prendre un grand compas par le Messiah dans une armoire du
ciel pour tracer son ouvrage? Moi, j'estimerais celui qui a g�t�
l'enfer et le diable du Tasse; qui d�guise Lucifer tant�t en
crapaud, tant�t en pygm�e; qui lui fait rebattre cent fois les
m�mes discours; qui le fait disputer sur la th�ologie; qui, en
imitant s�rieusement l'invention comique des armes � feu de
l'Arioste, fait tirer le canon dans le ciel par les diables? Ni
moi ni personne en Italie n'a pu se plaire � toutes ces tristes
extravagances. Le _Mariage du P�ch� et de la Mort_, et les
couleuvres dont le P�ch� accouche, font vomir tout homme qui a le
go�t un peu d�licat; et sa longue description d'un h�pital n'est
bonne que pour un fossoyeur. Ce po�me obscur, bizarre, et
d�go�tant, fut m�pris� � sa naissance; je le traite aujourd'hui
comme il fut trait� dans sa patrie par les contemporains[4]. Au
reste je dis ce que je pense, et je me soucie fort peu que les
autres pensent comme moi. Candide �tait afflig� de ces discours;
il respectait Hom�re, il aimait un peu Milton. H�las! dit-il
tout bas � Martin, j'ai bien peur que cet homme-ci n'ait un
souverain m�pris pour nos po�tes allemands. Il n'y aurait pas
grand mal � cela, dit Martin. Oh! quel homme sup�rieur! disait
encore Candide entre ses dents, quel grand g�nie que ce
Pococurante! rien ne peut lui plaire.
[4] Voyez ce que Voltaire dit du _Paradis perdu_ de Milton,
dans le chapitre IX de l'_ Essai sur la po�sie �pique_, imprim�
dans le tome X, � la suite de la _Henriade_. B.
Apr�s avoir fait ainsi la revue de tous les livres, ils
descendirent dans le jardin. Candide en loua toutes les beaut�s.
Je ne sais rien de si mauvais go�t, dit le ma�tre; nous n'avons
ici que des colifichets: mais je vais d�s demain en faire planter
un d'un dessin plus noble.
Quand les deux curieux eurent pris cong� de son excellence: Or
��, dit Candide � Martin, vous conviendrez que voil� le plus
heureux de tous les hommes, car il est au-dessus de tout ce qu'il
poss�de. Ne voyez-vous pas, dit Martin, qu'il est d�go�t� de
tout ce qu'il poss�de? Platon a dit, il y a long-temps, que les
meilleurs estomacs ne sont pas ceux qui rebutent tous les
aliments. Mais, dit Candide, n'y a-t-il pas du plaisir � tout
critiquer, � sentir des d�fauts o� les autres hommes croient voir
des beaut�s? C'est-�-dire, reprit Martin, qu'il y a du plaisir �
n'avoir pas de plaisir? Oh bien! dit Candide, il n'y a donc
d'heureux que moi, quand je reverrai mademoiselle Cun�gonde.
C'est toujours bien fait d'esp�rer, dit Martin.
Cependant les jours, les semaines, s'�coulaient; Cacambo ne
revenait point, et Candide �tait si ab�m� dans sa douleur, qu'il
ne fit pas m�me r�flexion que Paquette et fr�re Girofl�e
n'�taient pas venus seulement le remercier.
D'un souper que Candide et Martin firent avec six �trangers, et
qui ils �taient.
Un soir que Candide, suivi de Martin, allait se mettre � table
avec les �trangers qui logeaient dans la m�me h�tellerie, un
homme � visage couleur de suie l'aborda par derri�re, et, le
prenant par le bras, lui dit: Soyez pr�t � partir avec nous, n'y
manquez pas. Il se retourne, et voit Cacambo. Il n'y avait que
la vue de Cun�gonde qui p�t l'�tonner et lui plaire davantage.
Il fut sur le point de devenir fou de joie. Il embrasse son cher
ami. Cun�gonde est ici, sans doute? o� est-elle? M�ne-moi vers
elle, que je meure de joie avec elle. Cun�gonde n'est point ici,
dit Cacambo, elle est � Constantinople. Ah ciel! �
Constantinople! mais f�t-elle � la Chine, j'y vole, partons.
Nous partirons apr�s souper, reprit Cacambo; je ne peux vous en
dire davantage; je suis esclave, mon ma�tre m'attend; il faut que
j'aille le servir � table: ne dites mot, soupez, et tenez-vous
pr�t.
Candide, partag� entre la joie et la douleur, charm� d'avoir revu
son agent fid�le, �tonn� de le voir esclave, plein de l'id�e de
retrouver sa ma�tresse, le coeur agit�, l'esprit boulevers�, se
mit � table avec Martin, qui voyait de sang froid toutes ces
aventures, et avec six �trangers, qui �taient venus passer le
carnaval � Venise.
Cacambo, qui versait � boire � l'un de ces six �trangers,
s'approcha de l'oreille de son ma�tre, sur la fin du repas, et
lui dit: Sire, votre majest� partira quand elle voudra, le
vaisseau est pr�t. Ayant dit ces mots, il sortit. Les convives
�tonn�s se regardaient sans prof�rer une seule parole, lorsqu'un
autre domestique s'approchant de son ma�tre, lui dit: Sire, la
chaise de votre majest� est � Padoue, et la barque est pr�te. Le
ma�tre fit un signe, et le domestique partit. Tous les convives
se regard�rent encore, et la surprise commune redoubla. Un
troisi�me valet s'approchant aussi d'un troisi�me �tranger, lui
dit: Sire, croyez-moi, votre majest� ne doit pas rester ici plus
long-temps, je vais tout pr�parer; et aussit�t il disparut.
Candide et Martin ne dout�rent pas alors que ce ne f�t une
mascarade du carnaval. Un quatri�me domestique dit au quatri�me
ma�tre: Votre majest� partira quand elle voudra, et sortit comme
les autres. Le cinqui�me valet en dit autant au cinqui�me
ma�tre. Mais le sixi�me valet parla diff�remment au sixi�me
�tranger qui �tait aupr�s de Candide; il lui dit: Ma foi, sire,
on ne veut plus faire cr�dit � votre majest� ni � moi non plus,
et nous pourrions bien �tre coffr�s cette nuit vous et moi; je
vais pourvoir � mes affaires: adieu.
Tous les domestiques ayant disparu, les six �trangers, Candide,
et Martin, demeur�rent dans un profond silence. Enfin Candide le
rompit: Messieurs, dit-il, voil� une singuli�re plaisanterie.
Pourquoi �tes-vous tous rois? pour moi, je vous avoue que ni moi
ni Martin nous ne le sommes.
Le ma�tre de Caeambo prit alors gravement la parole, et dit en
italien: Je ne suis point plaisant, je m'appelle Achmet III[1];
j'ai �t� grand-sultan plusieurs ann�es; je d�tr�nai mon fr�re;
mon neveu m'a d�tr�n�; on a coup� le cou � mes vizirs; j'ach�ve
ma vie dans le vieux s�rail; mon neveu le grand-sultan Mahmoud me
permet de voyager quelquefois pour ma sant�; et je suis venu
passer le carnaval � Venise.
[1] Achmet III, dont il est parl� dans l'_Histoire de Charles
XII_ et dans l'_Histoire de Russie sous Pierre-le-Grand_, avait
�t� d�pos� en 1730; il est mort en 1736. B.
Un jeune homme qui �tait aupr�s d'Achmet parla apr�s lui, et dit:
Je m'appelle Ivan[2]; j'ai �t� empereur de toutes les Russies;
j'ai �t� d�tr�n� au berceau; mon p�re et ma m�re ont �t�
enferm�s; on m'a �lev� en prison; j'ai quelquefois la permission
de voyager, accompagn� de ceux qui me gardent; et je suis venu
passer le carnaval � Venise.
[2] Ivan, n� en 1730, d�tr�n� la m�me ann�e, emprisonn�, et enfin
poignard� en 1762. B,
Le troisi�me dit: Je suis Charles-�douard[3], roi d'Angleterre;
mon p�re m'a c�d� ses droits au royaume; j'ai combattu pour les
soutenir; on a arrach� le coeur � huit cents de mes partisans, et
on leur en a battu les joues; j'ai �t� mis en prison; je vais �
Rome faire une visite au roi mon p�re, d�tr�n� ainsi que moi et
mon grand-p�re; et je suis venu passer le carnaval � Venise.
[3] Sur Charles-Edouard, voyez, tome XXI, le chapitre XXXV du
_Pr�cis du Si�cle de Louis XV_. B.
Le quatri�me prit alors la parole et dit: Je suis roi des
Polaques; le sort de la guerre m'a priv� de mes �tats
h�r�ditaires[4]; mon p�re a �prouv� les m�mes revers; je me
r�signe � la Providence comme le sultan Achmet, l'empereur Ivan,
et le roi Charles-�douard, � qui Dieu donne une longue vie; et je
suis venu passer le carnaval � Venise.
[4] Auguste, �lecteur de Saxe et roi de Pologne, chass� de ses
�tats h�r�ditaires pendant la guerre de 1756, se r�fugia en
Pologne: voyez, tome XXI, le chapitre XXXII du _Pr�cis du
Si�cle de Louis XV_; il est mort en 1763. B.
Le cinqui�me dit; Je suis aussi roi des Polaques[5]; j'ai perdu
mon royaume deux fois; mais la Providence m'a donn� un autre �tat
dans lequel j'ai fait plus de bien que tous les rois des Sarmates
ensemble n'en ont jamais pu faire sur les bords de la Vistule.
Je me r�signe aussi � la Providence; et je suis venu passer le
carnaval � Venise.
[5] Stanislas Leczinski, beau-p�re de Louis XV : voyez, tome
XXI, le chapitre IV du _Pr�cis du Si�cle de Louis XV_; il est
mort en 1763. B.
Il restait au sixi�me monarque � parler. Messieurs, dit-il, je
ne suis pas si grand seigneur que vous; mais enfin j'ai �t� roi
tout comme un autre; je suis Th�odore[6]; on m'a �lu roi en
Corse; on m'a appel� _Votre Majest�_, et � pr�sent � peine
m'appelle-t-on _Monsieur_; j'ai fait frapper de la monnaie, et je
ne poss�de pas un denier; j'ai eu deux secr�taires d'�tat, et
j'ai � peine un valet; je me suis vu sur un tr�ne, et j'ai
long-temps �t� � Londres en prison sur la paille; j'ai bien peur
d'�tre trait� de m�me ici, quoique je sois venu, comme vos
majest�s, passer le carnaval � Venise.
[6] Sur le roi de Corse, Th�odore, mort le 2 d�cembre 1756,
voyez tome XXI, le chapitre XL du _Pr�cis du Si�cle de Louis
XV_. B.
Les cinq autres rois �cout�rent ce discours avec une noble
compassion. Chacun d'eux donna vingt sequins au roi Th�odore
pour avoir des habits et des chemises; Candide lui fit pr�sent
d'un diamant de deux mille sequins. Quel est donc, disaient les
cinq rois, cet homme qui est en �tat de donner cent fois autant
que chacun de nous, et qui le donne? Etes-vous roi aussi,
monsieur?--Non, messieurs, et n'en ai nulle envie.
Dans l'instant qu'on sortait de table, il arriva dans la m�me
h�tellerie quatre altesses s�r�nissimes qui avaient aussi perdu
leurs �tats par le sort de la guerre, et qui venaient passer le
reste du carnaval � Venise; mais Candide ne prit pas seulement
garde � ces nouveaux venus. Il n'�tait occup� que d'aller
trouver sa ch�re Cun�gonde � Constantinople.
Voyage de Candide � Constantinople.
Le fid�le Cacambo avait d�j� obtenu du patron turc qui allait
reconduire le sultan Achmet � Constantinople qu'il recevrait
Candide et Martin sur son bord. L'un et l'autre s'y rendirent
apr�s s'�tre prostern�s devant sa mis�rable hautesse. Candide,
chemin fesant, disait � Martin: Voil� pourtant six rois d�tr�n�s
avec qui nous avons soup�! et encore dans ces six rois il y en a
un � qui j'ai fait l'aum�ne. Peut-�tre y a-t-il beaucoup
d'autres princes plus infortun�s. Pour moi, je n'ai perdu que
cent moutons, et je vole dans les bras de Cun�gonde. Mon cher
Martin, encore une fois, Pangloss avait raison, tout est bien.
Je le souhaite, dit Martin. Mais, dit Candide, voil� une
aventure bien peu vraisemblable que nous avons eue � Venise. On
n'avait jamais vu ni ou� conter que six rois d�tr�n�s soupassent
ensemble au cabaret. Cela n'est pas plus extraordinaire, dit
Martin, que la plupart des choses qui nous sont arriv�es. Il est
tr�s commun que des rois soient d�tr�n�s; et � l'�gard de
l'honneur que nous avons eu de souper avec eux, c'est une
bagatelle qui ne m�rite pas notre attention. Qu'import� avec qui
l'on soupe, pourvu qu'on fasse bonne ch�re?
A peine Candide fut-il dans le vaisseau, qu'il sauta au cou de
son ancien valet, de son ami Cacambo. Eh bien! lui dit-il, que
fait Cun�gonde? est-elle toujours un prodige de beaut�?
m'aime-t-elle toujours? comment se porte-t-elle? Tu lui as, sans
doute, achet� un palais � Constantinople?
Mon cher ma�tre, r�pondit Cacambo, Cun�gonde lave les �cuelles
sur le bord de la Propontide, chez un prince qui a tr�s peu
d'�cuelles; elle est esclave dans la maison d'un ancien
souverain, nomm� Ragotski[1], � qui le Grand-Turc donne trois
�cus par jour dans son asile; mais, ce qui est bien plus triste,
c'est qu'elle a perdu sa beaut�, et qu'elle est devenue
horriblement laide. Ah! belle ou laide, dit Candide, je suis
honn�te homme, et mon devoir est de l'aimer toujours. Mais
comment peut-elle �tre r�duite � un �tat si abject avec les cinq
ou six millions que tu avais emport�s? Bon, dit Cacambo, ne m'en
a-t-il pas fallu donner deux au senor don Fernando d'Ibaraa, y
Figueora, y Mascaren�s, y Lampourdos, y Souza, gouverneur de
Bu�nos-Ayres, pour avoir la permission de reprendre mademoiselle
Cun�gonde? et un pirate ne nous a-t-il pas bravement d�pouill�s
de tout le reste? Ce pirate ne nous a-t-il pas men�s au cap de
Matapan, � Milo, � Nicarie, � Samos, � Petra, aux Dardanelles, �
Marmara, � Scutari? Cun�gonde et la vieille servent chez ce
prince dont je vous ai parl�, et moi je suis esclave du sultan
d�tr�n�. Que d'�pouvantables calamit�s encha�n�es les unes aux
autres! dit Candide. Mais, apr�s tout, j'ai encore quelques
diamants; je d�livrerai ais�ment Cun�gonde. C'est bien dommage
qu'elle soit devenue si laide.
[1] Voltaire a parl� de Ragotski dans le chap. XXII du _Si�cle
de Louis XIV_; voyez tome XX. Ragotski est mort en 1785. B.
Ensuite, se tournant vers Martin: Que pensez-vous, dit-il, qui
soit le plus � plaindre, de l'empereur Achmet, de l'empereur
Ivan, du roi Charles-�douard, ou de moi? Je n'en sais rien, dit
Martin; il faudrait que je fusse dans vos coeurs pour le savoir.
Ah! dit Candide, si Pangloss �tait ici, il le saurait, et nous
l'apprendrait. Je ne sais, dit Martin, avec quelles balances
votre Pangloss aurait pu peser les infortunes des hommes, et
appr�cier leurs douleurs. Tout ce que je pr�sume c'est qu'il y a
des millions d'hommes sur la terre cent fois plus � plaindre que
le roi Charles-�douard, l'empereur Ivan, et le sultan Achmet.
Cela pourrait bien �tre, dit Candide.
On arriva en peu de jours sur le canal de la mer Noire. Candide
commen�a par racheter Cacambo fort cher; et, sans perdre de
temps, il se jeta dans une gal�re, avec ses compagnons, pour
aller sur le rivage de la Propontide chercher Cun�gonde, quelque
laide qu'elle p�t �tre.
Il y avait dans la chiourme deux for�ats qui ramaient fort mal,
et � qui le levanti patron appliquait de temps en temps quelques
coups de nerf de boeuf sur leurs �paules nues; Candide, par un
mouvement naturel, les regarda plus attentivement que les autres
gal�riens, et s'approcha d'eux avec piti�. Quelques traits de
leurs visages d�figur�s lui parurent avoir un peu de ressemblance
avec Pangloss et avec ce malheureux j�suite, ce baron, ce fr�re
de mademoiselle Cun�gonde. Cette id�e l'�mut et l'attrista. Il
les consid�ra encore plus attentivement. En v�rit�, dit-il �
Cacambo, si je n'avais pas vu pendre ma�tre Pangloss, et si je
n'avais pas eu le malheur de tuer le baron, je croirais que ce
sont eux qui rament dans cette gal�re.
Au nom du baron et de Pangloss les deux for�ats pouss�rent un
grand cri, s'arr�t�rent sur leur banc, et laiss�rent tomber leurs
rames. Le levanti patron accourait sur eux, et les coups de nerf
de boeuf redoublaient. Arr�tez! arr�tez! seigneur, s'�cria
Candide; je vous donnerai tant, d'argent que vous voudrez. Quoi!
c'est Candide! disait l'un des for�ats; quoi! c'est Candide!
disait l'autre. Est-ce un songe? dit Candide; veille-je? suis-je
dans cette gal�re? Est-ce l� monsieur le baron, que j'ai tu�?
est-ce l� ma�tre Pangloss, que j'ai vu pendre?
C'est nous-m�mes, c'est nous-m�mes, r�pondaient-ils. Quoi! c'est
l� ce grand philosophe? disait Martin. Eh! monsieur le levanti
patron, dit Candide, combien voulez-vous d'argent pour la ran�on
de M. de Thunder-ten-tronckh, un des premiers barons de l'empire,
et de M. Pangloss, le plus profond m�taphysicien d'Allemagne?
Chien de chr�tien, r�pondit le levanti patron, puisque ces deux
chiens de for�ats chr�tiens sont des barons et des
m�taphysiciens, ce qui est sans doute une grande dignit� dans
leur pays, tu m'en donneras cinquante mille sequins. Vous les
aurez, monsieur; remenez-moi comme un �clair � Constantinople, et
vous serez pay� sur-le-champ. Mais non, menez-moi chez
mademoiselle Cun�gonde. Le levanti patron, sur la premi�re offre
de Candide, avait d�j� tourn� la proue vers la ville, et il
fesait ramer plus vite qu'un oiseau ne fend les airs.
Candide embrassa cent fois le baron et Pangloss. Et comment ne
vous ai-je pas tu�, mon cher baron? et mon cher Pangloss,
comment �tes-vous en vie, apr�s avoir �t� pendu? et pourquoi
�tes-vous tous deux aux gal�res en Turquie? Est-il bien vrai que
ma ch�re soeur soit dans ce pays? disait le baron. Oui,
r�pondait Cacambo. Je revois donc mon cher Candide! s'�criait
Pangloss. Candide leur pr�sentait Martin et Cacambo. Ils
s'embrassaient tous; ils parlaient tous �-la-fois. La gal�re
volait, ils �taient d�j� dans le port. On fit venir un Juif, �
qui Candide vendit pour cinquante mille sequins un diamant de la
valeur de cent mille, et qui lui jura par Abraham qu'il n'en
pouvait donner davantage. Il paya incontinent la ran�on du baron
et de Pangloss. Celui-ci se jeta aux pieds de son lib�rateur, et
les baigna de larmes; l'autre le remercia par un signe de t�te,
et lui promit de lui rendre cet argent � la premi�re occasion.
Mais est-il bien possible que ma soeur soit en Turquie?
disait-il. Rien n'est si possible, reprit Cacambo, puisqu'elle
�cure la vaisselle chez un prince de Transylvanie. On fit
aussit�t venir deux Juifs; Candide vendit encore des diamants; et
ils repartirent tous dans une autre gal�re pour aller d�livrer
Cun�gonde.
Ce qui arriva � Candide, � Cun�gonde, � Pangloss, � Martin, etc.
Pardon, encore une fois, dit Candide au baron; pardon, mon
r�v�rend p�re, de vous avoir donn� un grand coup d'�p�e au
travers du corps. N'en parlons plus, dit le baron; je fus un peu
trop vif, je l'avoue; mais puisque vous voulez savoir par quel
hasard vous m'avez vu aux gal�res, je vous dirai qu'apr�s avoir
�t� gu�ri de ma blessure par le fr�re apothicaire du coll�ge, je
fus attaqu� et enlev� par un parti espagnol; on me mit en prison
� Bu�nos-Ayres dans le temps que ma soeur venait d'en partir. Je
demandai � retourner � Rome aupr�s du p�re g�n�ral. Je fus nomm�
pour aller servir d'aum�nier � Constantinople aupr�s de monsieur
l'ambassadeur de France. Il n'y avait pas huit jours que j'�tais
entr� en fonction, quand je trouvai sur le soir un jeune icoglan
tr�s bien fait. Il fesait fort chaud: le jeune homme voulut se
baigner; je pris cette occasion de me baigner aussi. Je ne
savais pas que ce f�t un crime capital pour un chr�tien d'�tre
trouv� tout nu avec un jeune musulman. Un cadi me fit donner
cent coups de b�ton sous la plante des pieds, et me condamna aux
gal�res. Je ne crois pas qu'on ait fait une plus horrible
injustice. Mais je voudrais bien savoir pourquoi ma soeur est
dans la cuisine d'un souverain de Transylvanie r�fugi� chez les
Turcs.
Mais vous, mon cher Pangloss, dit Candide, comment se peut-il que
je vous revoie? Il est vrai, dit Pangloss, que vous m'avez vu
pendre; je devais naturellement �tre br�l� mais vous vous
souvenez qu'il plut � verse lorsqu'on allait me cuire: l'orage
fut si violent qu'on d�sesp�ra d'allumer le feu; je fus pendu,
parcequ'on ne put mieux faire: un chirurgien acheta mon corps,
m'emporta chez lui, et me diss�qua. Il me fit d'abord une
incision cruciale depuis le nombril jusqu'� la clavicule. On ne
pouvait pas avoir �t� plus mal pendu que je l'avais �t�.
L'ex�cuteur des hautes oeuvres de la sainte inquisition, lequel
�tait sous-diacre, br�lait � la v�rit� les gens � merveille, mais
il n'�tait pas accoutum� � pendre: la corde �tait mouill�e et
glissa mal, elle fut mal nou�e; enfin je respirais encore:
l'incision cruciale me fit jeter un si grand cri, que mon
chirurgien tomba � la renverse; et croyant qu'il diss�quait le
diable, il s'enfuit en mourant de peur, et tomba encore sur
l'escalier en fuyant. Sa femme accourut au bruit d'un cabinet
voisin: elle me vit sur la table �tendu avec mon incision
cruciale; elle eut encore plus de peur que son mari, s'enfuit, et
tomba sur lui. Quand ils furent un peu revenus � eux, j'entendis
la chirurgienne qui disait au chirurgien: Mon bon, de quoi vous
avisez-vous aussi de diss�quer un h�r�tique? ne savez-vous pas
que le diable est toujours dans le corps de ces gens-l�? je vais
vite chercher un pr�tre pour l'exorciser. Je fr�mis � ce propos,
et je ramassai le peu de forces qui me restaient pour crier: Ayez
piti� de moi! Enfin le barbier portugais s'enhardit: il recousit
ma peau; sa femme m�me eut soin de moi; je fus sur pied au bout
de quinze jours. Le barbier me trouva une condition, et me fit
laquais d'un chevalier de Malte qui allait � Venise: mais mon
ma�tre n'ayant pas de quoi me payer, je me mis au service d'un
marchand v�nitien, et je le suivis � Constantinople.
Un jour il me prit fantaisie d'entrer dans une mosqu�e; il n'y
avait qu'un vieux iman et une jeune d�vote tr�s jolie qui disait
ses paten�tres; sa gorge �tait toute d�couverte: elle avait entre
ses deux t�tons un beau bouquet de tulipes, de roses, d'an�mones,
de renoncules, d'hyacinthes, et d'oreilles d'ours: elle laissa
tomber son bouquet; je le ramassai, et je le lui remis avec un
empressement tr�s respectueux. Je fus si long-temps � le lui
remettre, que l'iman se mit en col�re, et voyant que j'�tais
chr�tien, il cria � l'aide. On me mena chez le cadi, qui me fit
donner cent coups de latte sous la plante des pieds, et m'envoya
aux gal�res. Je fus encha�n� pr�cis�ment dans la m�me gal�re et
au m�me banc que monsieur le baron. Il y avait dans cette gal�re
quatre jeunes gens de Marseille, cinq pr�tres napolitains, et
deux moines de Corfou, qui nous dirent que de pareilles aventures
arrivaient tous les jours. Monsieur le baron pr�tendait qu'il
avait essuy� une plus grande injustice que moi: je pr�tendais,
moi, qu'il �tait beaucoup plus permis de remettre un bouquet sur
la gorge d'une femme que d'�tre tout nu avec un icoglan. Nous
disputions sans cesse, et nous recevions vingt coups de nerf de
boeuf par jour, lorsque l'encha�nement des �v�nements de cet
univers vous a conduit dans notre gal�re, et que vous nous avez
rachet�s.
Eh bien! mon cher Pangloss, lui dit Candide, quand vous avez �t�
pendu, diss�qu�, rou� de coups, et que vous avez ram� aux
gal�res, avez-vous toujours pens� que tout allait le mieux du
monde? Je suis toujours de mon premier sentiment, r�pondit
Pangloss; car enfin je suis philosophe; il ne me convient pas de
me d�dire, Leibnitz ne pouvant pas avoir tort, et l'harmonie
pr��tablie �tant d'ailleurs la plus belle chose du monde, aussi
bien que le plein et la mati�re subtile.
Comment Candide retrouva Cun�gonde et la vieille.
Pendant que Candide, le baron, Pangloss, Martin, et Cacambo,
contaient leurs aventures, qu'ils raisonnaient sur les �v�nements
contingents ou non contingents de cet univers, qu'ils disputaient
sur les effets et les causes, sur le mal moral et sur le mal
physique, sur la libert� et la n�cessit�, sur les consolations
que l'on peut �prouver lorsqu'on est aux gal�res en Turquie, ils
abord�rent sur le rivage de la Propontide, � la maison du prince
de Transylvanie. Les premiers objets qui se pr�sent�rent furent
Cun�gonde et la vieille, qui �tendaient des serviettes sur des
ficelles pour les faire s�cher.
Le baron p�lit � cette vue. Le tendre amant Candide en voyant sa
belle Cun�gonde rembrunie, les yeux �raill�s, la gorge s�che, les
joues rid�es, les bras rouges et �caill�s, recula trois pas,
saisi d'horreur, et avan�a ensuite par bon proc�d�. Elle
embrassa Candide et son fr�re: on embrassa la vieille: Candide
les racheta toutes deux.
Il y avait une petite m�tairie dans le voisinage; la vieille
proposa � Candide de s'en accommoder, en attendant que toute la
troupe e�t une meilleure destin�e. Cun�gonde ne savait pas
qu'elle �tait enlaidie, personne ne l'en avait avertie: elle fit
souvenir Candide de ses promesses avec un ton si absolu, que le
bon Candide n'osa pas; la refuser. Il signifia donc au baron
qu'il allait se marier avec sa soeur. Je ne souffrirai jamais,
dit le baron, une telle bassesse de sa part, et une telle
insolence de la v�tre; cette infamie ne me sera jamais reproch�e:
les enfants de ma soeur ne pourraient entrer dans les chapitres
d'Allemagne. Non, jamais ma soeur n'�pousera qu'un baron de
l'empire. Cun�gonde se jeta � ses pieds, et les baigna de
larmes; il fut inflexible. Ma�tre fou, lui dit Candide, je t'ai
r�chapp� des gal�res, j'ai pay� ta ran�on, j'ai pay� celle de ta
soeur; elle lavait ici des �cuelles, elle est laide, j'ai la
bont� d'en faire ma femme; et tu pr�tends encore t'y opposer! je
te retuerais si j'en croyais ma col�re. Tu peux me tuer encore,
dit le baron, mais tu n'�pouseras pas ma soeur de mon vivant.
Candide, dans le fond de son coeur, n'avait aucune envie
d'�pouser Cun�gonde; mais l'impertinence extr�me du baron le
d�terminait � conclure le mariage; et Cun�gonde le pressait si
vivement qu'il ne pouvait s'en d�dire. Il consulta Pangloss,
Martin, et le fid�le Cacambo. Pangloss fit un beau m�moire par
lequel il prouvait que le baron n'avait nul droit sur sa soeur,
et qu'elle pouvait, selon toutes les lois de l'empire, �pouser
Candide de la main gauche. Martin conclut � jeter le baron dans
la mer; Cacambo d�cida qu'il fallait le rendre au levanti patron,
et le remettre aux gal�res, apr�s quoi on l'enverrait � Rome au
p�re g�n�ral par le premier vaisseau. L'avis fut trouv� fort
bon; la vieille l'approuva; on n'en dit rien � sa soeur; la chose
fut ex�cut�e pour quelque argent, et on eut le plaisir d'attraper
un j�suite, et de punir l'orgueil d'un baron allemand.
Il �tait tout naturel d'imaginer qu'apr�s tant de d�sastres,
Candide mari� avec sa ma�tresse, et vivant avec le philosophe
Pangloss, le philosophe Martin, le prudent Cacambo, et la
vieille, ayant d'ailleurs rapport� tant de diamants de la patrie
des anciens Incas, m�nerait la vie du monde la plus agr�able;
mais il fut tant friponn� par les Juifs, qu'il ne lui resta plus
rien que sa petite m�tairie; sa femme devenant tous les jours
plus laide devint acari�tre et insupportable: la vieille �tait
infirme, et fut encore de plus mauvaise humeur que Cun�gonde.
Cacambo, qui travaillait au jardin, et qui allait vendre des
l�gumes � Constantinople, �tait exc�d� de travail, et maudissait
sa destin�e. Pangloss �tait au d�sespoir de ne pas briller dans
quelque universit� d'Allemagne. Pour Martin, il �tait fermement
persuad� qu'on est �galement mal partout; il prenait les choses
en patience. Candide, Martin, et Pangloss, disputaient
quelquefois de m�taphysique et de morale. On voyait souvent
passer sous les fen�tres de la m�tairie des bateaux charg�s
d'effendis, de bachas, de cadis, qu'on envoyait en exil � Lemnos,
� Mytil�ne, � Erzeroum: on voyait venir d'autres cadis, d'autres
bachas, d'autres effendis, qui prenaient la place des expuls�s,
et qui �taient expuls�s � leur tour: on voyait des t�tes
proprement empaill�es qu'on allait pr�senter � la sublime Porte.
Ces spectacles fesaient redoubler les dissertations; et quand on
ne disputait pas, l'ennui �tait si excessif, que la vieille osa
un jour leur dire: Je voudrais savoir lequel est le pire, ou
d'�tre viol�e cent fois par des pirates n�gres, d'avoir une fesse
coup�e, de passer par les baguettes chez les Bulgares, d'�tre
fouett� et pendu dans un auto-da-f�, d'�tre diss�qu�, de ramer en
gal�re, d'�prouver enfin toutes les mis�res par lesquelles nous
avons tous pass�, ou bien de rester ici � ne rien faire? C'est
une grande question, dit Candide.
Ce discours fit na�tre de nouvelles r�flexions, et Martin surtout
conclut que l'homme �tait n� pour vivre dans les convulsions de
l'inqui�tude, ou dans la l�thargie de l'ennui. Candide n'en
convenait pas, mais il n'assurait rien. Pangloss avouait qu'il
avait toujours horriblement souffert; mais ayant soutenu une fois
que tout allait � merveille, il le soutenait toujours, et n'en
croyait rien.
Une chose acheva de confirmer Martin dans ses d�testables
principes, de faire h�siter plus que jamais Candide et
d'embarrasser Pangloss. C'est qu'ils virent un jour aborder dans
leur m�tairie Paquette et le fr�re Girofl�e, qui �taient dans la
plus extr�me mis�re; ils avaient bien vite mang� leurs trois
mille piastres, s'�taient quitt�s, s'�taient raccommod�s,
s'�taient brouill�s, avaient �t� mis en prison; s'�taient enfuis,
et enfin fr�re Girofl�e s'�tait fait turc. Paquette continuait
son m�tier partout, et n'y gagnait plus rien. Je l'avais bien
pr�vu, dit Martin � Candide, que vos pr�sents seraient bient�t
dissip�s, et ne les rendraient que plus mis�rables. Vous avez
regorg� de millions de piastres, vous et Cacambo, et vous n'�tes
pas plus heureux que fr�re Girofl�e et Paquette. Ah! ah! dit
Pangloss � Paquette, le ciel vous ram�ne donc ici parmi nous. Ma
pauvre enfant! savez-vous bien que vous m'avez co�t� le bout du
nez, un oeil, et une oreille? Comme vous voil� faite! eh!
qu'est-ce que ce monde! Cette nouvelle aventure les engagea �
philosopher plus que jamais.
Il y avait dans le voisinage un derviche tr�s fameux qui passait
pour le meilleur philosophe de la Turquie; ils all�rent le
consulter; Pangloss porta la parole, et lui dit: Ma�tre, nous
venons vous prier de nous dire pourquoi un aussi �trange animal
que l'homme a �t� form�.
De quoi te m�les-tu? lui dit le derviche; est-ce l� ton affaire?
Mais, mon r�v�rend p�re, dit Candide, il y a horriblement de mal
sur la terre. Qu'import�, dit le derviche, qu'il y ait du mal ou
du bien? quand sa hautesse envoie un vaisseau en �gypte,
s'embarrasse-t-elle si les souris qui sont dans le vaisseau sont
� leur aise ou non? Que faut-il donc faire? dit Pangloss. Te
taire, dit le derviche. Je me flattais, dit Pangloss, de
raisonner un peu avec vous des effets et des causes, du meilleur
des mondes possibles, de l'origine du mal, de la nature de l'�me,
et de l'harmonie pr��tablie. Le derviche, � ces mots, leur ferma
la porte au nez.
Pendant cette conversation, la nouvelle s'�tait r�pandue qu'on
venait d'�trangler � Constantinople deux vizirs du banc et le
muphti, et qu'on avait empal� plusieurs de leurs amis. Cette
catastrophe fesait partout un grand bruit pendant quelques
heures. Pangloss, Candide, et Martin, en retournant � la petite
m�tairie, rencontr�rent un bon vieillard qui prenait le frais �
sa porte sous un berceau d'orangers. Pangloss, qui �tait aussi
curieux que raisonneur, lui demanda comment se nommait le muphti
qu'on venait d'�trangler. Je n'en sais rien, r�pondit le
bon-homme, et je n'ai jamais su le nom d'aucun muphti ni d'aucun
vizir. J'ignore absolument l'aventure dont vous me parlez; je
pr�sume qu'en g�n�ral ceux qui se m�lent des affaires publiques
p�rissent quelquefois mis�rablement, et qu'ils le m�ritent; mais
je ne m'informe jamais de ce qu'on fait � Constantinople; je me
contente d'y envoyer vendre les fruits du jardin que je cultive.
Ayant dit ces mots, il fit entrer les �trangers dans sa maison;
ses deux filles et ses deux fils leur pr�sent�rent plusieurs
sortes de sorbets qu'ils fesaient eux-m�mes, du ka�mak piqu�
d'�corces de c�drat confit, des oranges, des citrons, des limons,
des ananas, des dattes, des pistaches, du caf� de Moka qui
n'�tait point m�l� avec le mauvais caf� de Batavia et des �les.
Apr�s quoi les deux filles de ce bon musulman parfum�rent les
barbes de Candide, de Pangloss, et de Martin.
Vous devez avoir, dit Candide au Turc, une vaste et magnifique
terre? Je n'ai que vingt arpents, r�pondit le Turc; je les
cultive avec mes enfants; le travail �loigne de nous trois grands
maux, l'ennui, le vice, et le besoin.
Candide en retournant dans sa m�tairie fit de profondes
r�flexions sur le discours du Turc. Il dit � Pangloss et �
Martin: Ce bon vieillard me para�t s'�tre fait un sort bien
pr�f�rable � celui des six rois avec qui nous avons eu l'honneur
de souper. Les grandeurs, dit Pangloss, sont fort dangereuses,
selon le rapport de tous les philosophes; car enfin �glon, roi
des Moabites, fut assassin� par Aod; Absalon fut pendu par les
cheveux et perc� de trois dards; le roi Nadab, fils de J�roboam,
fut tu� par Baasa; le roi �la, par Zambri; Ochosias, par J�hu;
Athalie, par Jo�ada; les rois Joachim, J�chonias, S�d�cias,
furent esclaves. Vous savez comment p�rirent Cr�sus, Astyage,
Darius, Denys de Syracuse, Pyrrhus, Pers�e, Annibal, Jugurtha,
Arioviste, C�sar, Pomp�e, N�ron, Othon, Vitellius, Domitien,
Richard II d'Angleterre, �douard II, Henri VI, Richard III, Marie
Stuart, Charles Ier, les trois Henri de France, l'empereur Henri
IV? Vous savez..... Je sais aussi, dit Candide, qu'il faut
cultiver notre jardin. Vous avez raison, dit Pangloss; car,
quand l'homme fut mis dans le jardin d'�den, il y fut mis _ut
operaretur eum_, pour qu'il travaill�t; ce qui prouve que l'homme
n'est pas n� pour le repos. Travaillons sans raisonner, dit
Martin, c'est le seul moyen de rendre la vie supportable.
Toute la petite soci�t� entra dans ce louable dessein; chacun se
mit � exercer ses talents. La petite terre rapporta beaucoup.
Cun�gonde �tait, � la v�rit�, bien laide; mais elle devint une
excellente p�tissi�re; Paquette broda; la vieille eut soin du
linge. Il n'y eut pas jusqu'� fr�re Girofl�e qui ne rend�t
service; il fut un tr�s bon menuisier, et m�me devint honn�te
homme: et Pangloss disait quelquefois � Candide: Tous les
�v�nements sont encha�n�s dans le meilleur des mondes possibles;
car enfin si vous n'aviez pas �t� chass� d'un beau ch�teau �
grands coups de pied dans le derri�re pour l'amour de
mademoiselle Cun�gonde, si vous n'aviez pas �t� mis �
l'inquisition, si vous n'aviez pas couru l'Am�rique � pied, si
vous n'aviez pas donn� un bon coup d'�p�e au baron, si vous
n'aviez pas perdu tous vos moutons du bon pays d'Eldorado, vous
ne mangeriez pas ici des c�drats confits et des pistaches. Cela
est bien dit, r�pondit Candide, mais il faut cultiver notre
jardin[1].
[1] Voyez, dans les _M�langes_, ann�e 1759, la _Lettre aux
auteurs du Journal encyclop�dique_, dat�e du Ier avril. B.