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Candide by Voltaire

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OEUVRES

DE

VOLTAIRE.

TOME XXXIII

DE L' IMPRIMERIE DE A. FIRMIN DIDOT,

RUE JACOB, N� 24.

OEUVRES

DE

VOLTAIRE

PR�FACES, AVERTISSEMENTS, NOTES, ETC.

PAR M. BEUCHOT.

TOME XXXIII.

ROMANS. TOME I.

A PARIS,

CHEZ LEF�VRE, LIBRAIRE,

RUE DE L'�PERON, K� 6. WERDET ET LEQUIEN FILS,

RUE DU BATTOIR, N� 2O.

MDCCCXXIX.

CANDIDE,

ou

L'OPTIMISME.

Pr�face de l'�diteur

_Candide_ parut au plus tard en mars 1759. Le roi de Prusse en
accuse r�ception par sa lettre du 28 du mois d'avril.

Voltaire en avait envoy� le manuscrit � la duchesse de La
Valli�re, qui lui fit r�pondre qu'il aurait pu se passer d'y
mettre tant d'ind�cences, et qu'un �crivain tel que lui n'avait
pas besoin d'avoir recours � cette ressource pour se procurer des
lecteurs.

Beaucoup d'autres personnes furent scandalis�es de _Candide_, et
Voltaire d�savoua cet ouvrage, qu'il appelle lui-m�me une
co�onnerie. Il ne faut pas, au reste, prendre � la lettre son
titre d'optimisme. L'optimisme, dit-il ailleurs[1], n'est qu'une
fatalit� d�sesp�rante.

[1] _Hom�lie sur l'ath�isme_. Voyez les _M�langes_, ann�e
1767; et aussi, tome XII, une des notes du troisi�me _Discours
sur l'homme_.

Voltaire �crivit, sous le nom de Mead, une lettre relative �
Candide, qui fut ins�r�e dans le _Journal encyclop�dique_, du 15
juillet 1759: on la trouvera dans les M�langes, � cette date.

C'est � Thorel de Campigneulles, mort en 1809, qu'�n attribue
une _Seconde partie de Candide_, publi�e en 1761, et plusieurs
fois r�imprim�e � la suite de l'ouvrage de Voltaire, comme �tant
de lui. On l'a m�me admise dans une �dition intitul�e :
_Collection compl�te des Oeuvres de M, de Voltaire, 1764, in-12_.
L'�dition de Candide, 1778, avec des figures dessin�es et grav�es
par Daniel Chodowicky, contient les deux parties.

Le _Remerc�ment de Candide � M. de Voltaire_ (par Marconnay) est
de 1760.

Linguet publia, en 1766, la _Cacomonade, histoire politique et
morale, traduite de l'allemand, du docteur Pangloss, par le
docteur lui-m�me, depuis son retour de Constantinople_, 1766,
in-12; nouvelle �dition, augment�e d'une lettre du m�me auteur,
1766, in-12. Un arr�t de la cour royale de Paris, du 16 novembre
1822 (ins�r� dans le _Moniteur_ du 26 mars 1825), ordonne la
destruction de la _Canonnade, ou Histoire du Mal de Naples, par
Linguet_. Ce n'est pas la premi�re fois que les ouvrages
condamn�s sont mal d�sign�s dans les jugements. L'arr�t de la
cour du parlement, du 6 ao�t 1761, ordonne de lac�rer et br�ler
le tome XIII du Commentaire de Salmeron, qui n'a que quatre
volumes.

_Candide en Danemarck, ou l'Optimisme des honn�tes gens_, est
d'un auteur qu'on ne conna�t pas.

_Antoine Bernard et Rosalie, ou le Petit Candide_, a paru en
1796, un volume in-i8.

Le _Voyage de Candide fils au pays d'Eldorado, vers la fin du
dix-huiti�me si�cle, pour servir de suite aux aventures de M. son
p�re_, an XI-1803, a deux volumes in-8�.

Le chapitre XXVI de _Candide_ a �t� imit�, en 1815, par Lemontey,
dans un article intitul�: _Le Carnaval de V�nise_. J'ai renonc�
� reproduire ce petit morceau, lorsque j'ai vu l'annonce des
_Oeuvres de Lemonley_, o� sans doute on le trouvera,

J.-J. Rousseau pr�tendait[2] que c'est sa _Lettre sur la
Providence_ qui a donn� naissance � _Candide_; _Candide en est la
r�ponse_. Voltaire en avait fait _une de deux pages o� il bat la
campagne, et Candide parut dix mois apr�s_.

[2] Lettre de J. J. Rousseau au prince de Wirtemberg, du 11
mars 1764.

Ce que Rousseau appelle sa _Lettre sur la Providence_, est sa
lettre � Voltaire du 18 ao�t 1756 ; la r�ponse de Voltaire est du
21 septembre 1766; Candide ne vit le jour que vingt-sept �
vingt-neuf mois plus tard.

------

Les notes sans signature, et qui sont indiqu�es par des lettres,
sont de Voltaire.

Les notes sign�es d'un K sont des �diteurs de Kehl, MM. Condorcet
et Decroix. Il est impossible de faire rigoureusement la part de
chacun.

Les additions que j'ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes
des �diteurs de Kehl, en sont s�par�es par un--, et sont, comme
mes notes, sign�es de l'initiale de mon nom.

BEUCHOT.

4 octobre 1829.

CANDIDE,

ou

L'OPTIMISME,

TRADUIT DE L'ALLEMAND

DE M. LE DOCTEUR RALPH,

AVEC LES ADDITIONS

QU'ON A TROUV�ES DANS LA POCHE DU DOCTEUR, LORSQU'IL MOURUT

� MINDEN, L'AN DE GR�CE 1759

1759

CHAPITRE I.

Comment Candide fut �lev� dans un beau ch�teau, et comment il fut
chass� d'icelui.

Il y avait en Vestphalie, dans le ch�teau de M. le baron de
Thunder-ten-tronckh, un jeune gar�on � qui la nature avait donn�
les moeurs les plus douces. Sa physionomie annon�ait son �me.
Il avait le jugement assez droit, avec l'esprit le plus simple;
c'est, je crois, pour cette raison qu'on le nommait Candide. Les
anciens domestiques de la maison soup�onnaient qu'il �tait fils
de la soeur de monsieur le baron et d'un bon et honn�te
gentilhomme du voisinage, que cette demoiselle ne voulut jamais
�pouser parce qu'il n'avait pu prouver que soixante et onze
quartiers, et que le reste de son arbre g�n�alogique avait �t�
perdu par l'injure du temps.

Monsieur le baron �tait un des plus puissants seigneurs de la
Westphalie, car son ch�teau avait une porte et des fen�tres. Sa
grande salle m�me �tait orn�e d'une tapisserie. Tous les chiens
de ses basses-cours composaient une meute dans le besoin; ses
palefreniers �taient ses piqueurs; le vicaire du village �tait
son grand-aum�nier. Ils l'appelaient tous monseigneur, et ils
riaient quand il fesait des contes.

Madame la baronne, qui pesait environ trois cent cinquante
livres, s'attirait par l� une tr�s grande consid�ration, et
fesait les honneurs de la maison avec une dignit� qui la rendait
encore plus respectable. Sa fille Cun�gonde, �g�e de dix-sept
ans, �tait haute en couleur, fra�che, grasse, app�tissante. Le
fils du baron paraissait en tout digne de son p�re. Le
pr�cepteur Pangloss[1] �tait l'oracle de la maison, et le petit
Candide �coutait ses le�ons avec toute la bonne foi de son �ge et
de son caract�re.

[1] De _pan_, tout, et _glossa_, langue. B.

Pangloss enseignait la m�taphysico-th�ologo-cosmolonigologie. Il
prouvait admirablement qu'il n'y a point d'effet sans cause, et
que, dans ce meilleur des mondes possibles, le ch�teau de
monseigneur le baron �tait le plus beau des ch�teaux, et madame
la meilleure des baronnes possibles.

Il est d�montr�, disait-il, que les choses ne peuvent �tre
autrement; car tout �tant fait pour une fin, tout est
n�cessairement pour la meilleure fin. Remarquez bien que les nez
ont �t� faits pour porter des lunettes; aussi avons-nous des
lunettes[2]. Les jambes sont visiblement institu�es pour �tre
chauss�es, et nous avons des chausses. Les pierres ont �t�
form�es pour �tre taill�es et pour en faire des ch�teaux; aussi
monseigneur a un tr�s beau ch�teau: le plus grand baron de la
province doit �tre le mieux log�; et les cochons �tant faits pour
�tre mang�s, nous mangeons du porc toute l'ann�e: par cons�quent,
ceux qui ont avanc� que tout est bien ont dit une sottise; il
fallait dire que tout est au mieux.

[2] Voyez tome XXVII, page 528; et dans les _M�langes_, ann�e
1738, le chapitre XI de la troisi�me partie des _�l�ments de la
philosophie de Newton_; et ann�e 1768, le chapitre X des
_Singularit�s de la nature_. B.

Candide �coutait attentivement, et croyait innocemment; car il
trouvait mademoiselle Cun�gonde extr�mement belle, quoiqu'il ne
pr�t jamais la hardiesse de le lui dire. Il concluait qu'apr�s
le bonheur d'�tre n� baron de Thunder-ten-tronckh, le second
degr� de bonheur �tait d'�tre mademoiselle Cun�gonde; le
troisi�me, de la voir tous les jours; et le quatri�me, d'entendre
ma�tre Pangloss, le plus grand philosophe de la province, et par
cons�quent de toute la terre.

Un jour Cun�gonde, en se promenant aupr�s du ch�teau, dans le
petit bois qu'on appelait parc, vit entre des broussailles le
docteur Pangloss qui donnait une le�on de physique exp�rimentale
� la femme de chambre de sa m�re, petite brune tr�s jolie et tr�s
docile. Comme mademoiselle Cun�gonde avait beaucoup de
disposition pour les sciences, elle observa, sans souffler, les
exp�riences r�it�r�es dont elle fut t�moin; elle vit clairement
la raison suffisante du docteur, les effets et les causes, et
s'en retourna tout agit�e, toute pensive, toute remplie du d�sir
d'�tre savante, songeant qu'elle pourrait bien �tre la raison
suffisante du jeune Candide, qui pouvait aussi �tre la sienne.

Elle rencontra Candide en revenant au ch�teau, et rougit: Candide
rougit aussi . Elle lui dit bonjour d'une voix entrecoup�e; et
Candide lui parla sans savoir ce qu'il disait. Le lendemain,
apr�s le d�ner, comme on sortait de table, Cun�gonde et Candide
se trouv�rent derri�re un paravent; Cun�gonde laissa tomber son
mouchoir, Candide le ramassa; elle lui prit innocemment la main;
le jeune homme baisa innocemment la main de la jeune demoiselle
avec une vivacit�, une sensibilit�, une gr�ce toute particuli�re;
leurs bouches se rencontr�rent, leurs yeux s'enflamm�rent, leurs
genoux trembl�rent, leurs mains s'�gar�rent. M. le baron de
Thunder-ten-tronckh passa aupr�s du paravent, et voyant cette
cause et cet effet, chassa Candide du ch�teau � grands coups de
pied dans le derri�re. Cun�gonde s'�vanouit: elle fut soufflet�e
par madame la baronne d�s qu'elle fut revenue � elle-m�me; et
tout fut constern� dans le plus beau et le plus agr�able des
ch�teaux possibles.

CHAPITRE II

Ce que devint Candide parmi les Bulgares.

Candide, chass� du paradis terrestre, marcha longtemps sans
savoir o�, pleurant, levant les yeux au ciel, les tournant
souvent vers le plus beau des ch�teaux qui renfermait la plus
belle des baronnettes; il se coucha sans souper au milieu des
champs entre deux sillons; la neige tombait � gros flocons.
Candide, tout transi, se tra�na le lendemain vers la ville
voisine, qui s'appelle _Valdberghoff-trarbk-dikdorff_, n'ayant
point d'argent, mourant de faim et de lassitude. Il s'arr�ta
tristement � la porte d'un cabaret. Deux hommes habill�s de bleu
le remarqu�rent: Camarade, dit l'un, voil� un jeune homme tr�s
bien fait, et qui a la taille requise; ils s'avanc�rent vers
Candide et le pri�rent � d�ner tr�s civilement.--Messieurs, leur
dit Candide avec une modestie charmante, vous me faites beaucoup
d'honneur, mais je n'ai pas de quoi payer mon �cot.--Ah!
monsieur, lui dit un des bleus, les personnes de votre figure et
de votre m�rite ne paient jamais rien: n'avez-vous pas cinq pieds
cinq pouces de haut?--Oui, messieurs, c'est ma taille, dit-il en
fesant la r�v�rence.--Ah! monsieur, mettez-vous � table; non
seulement nous vous d�fraierons, mais nous ne souffrirons jamais
qu'un homme comme vous manque d'argent; les hommes ne sont faits
que pour se secourir les uns les autres.--Vous avez raison, dit
Candide; c'est ce que M. Pangloss m'a toujours dit, et je vois
bien que tout est au mieux. On le prie d'accepter quelques �cus,
il les prend et veut faire son billet; on n'en veut point, on se
met � table. N'aimez-vous pas tendrement?....--Oh! oui,
r�pond-il, j'aime tendrement mademoiselle Cun�gonde.--Non, dit
l'un de ces messieurs, nous vous demandons si vous n'aimez pas
tendrement le roi des Bulgares?--Point du tout, dit-il, car je ne
l'ai jamais vu.--Comment! c'est le plus charmant des rois, et il
faut boire � sa sant�.--Oh! tr�s volontiers, messieurs. Et il
boit. C'en est assez, lui dit-on, vous voil� l'appui, le
soutien, le d�fenseur, le h�ros des Bulgares; votre fortune est
faite, et votre gloire est assur�e. On lui met sur-le-champ les
fers aux pieds, et on le m�ne au r�giment. On le fait tourner �
droite, � gauche, hausser la baguette, remettre la baguette,
coucher en joue, tirer, doubler le pas, et on lui donne trente
coups de b�ton; le lendemain, il fait l'exercice un peu moins
mal, et il ne re�oit que vingt coups; le surlendemain, on ne lui
en donne que dix, et il est regard� par ses camarades comme un
prodige.

Candide, tout stup�fait, ne d�m�lait pas encore trop bien comment
il �tait un h�ros. Il s'avisa un beau jour de printemps de
s'aller promener, marchant tout droit devant lui, croyant que
c'�tait un privil�ge de l'esp�ce humaine, comme de l'esp�ce
animale, de se servir de ses jambes � son plaisir. Il n'eut pas
fait deux lieues que voil� quatre autres h�ros de six pieds qui
l'atteignent, qui le lient, qui le m�nent dans un cachot. On lui
demanda juridiquement ce qu'il aimait le mieux d'�tre fustig�
trente-six fois par tout le r�giment, ou de recevoir �-la-fois
douze balles de plomb dans la cervelle. Il eut beau dire que les
volont�s sont libres, et qu'il ne voulait ni l'un ni l'autre, il
fallut faire un choix; il se d�termina, en vertu du don de Dieu
qu'on nomme _libert�_, � passer trente-six fois par les
baguettes; il essuya deux promenades. Le r�giment �tait compos�
de deux mille hommes; cela lui composa quatre mille coups de
baguette, qui, depuis la nuque du cou jusqu'au cul, lui
d�couvrirent les muscles et les nerfs. Comme on allait proc�der
� la troisi�me course, Candide, n'en pouvant plus, demanda en
gr�ce qu'on voul�t bien avoir la bont� de lui casser la t�te; il
obtint cette faveur; on lui bande les yeux; on le fait mettre �
genoux. Le roi des Bulgares passe dans ce moment, s'informe du
crime du patient; et comme ce roi avait un grand g�nie, il
comprit, par tout ce qu'il apprit de Candide, que c'�tait un
jeune m�taphysicien fort ignorant des choses de ce monde, et il
lui accorda sa gr�ce avec une cl�mence qui sera lou�e dans tous
les journaux et dans tous les si�cles. Un brave chirurgien
gu�rit Candide en trois semaines avec les �mollients enseign�s
par Dioscoride. Il avait d�j� un peu de peau et pouvait marcher,
quand le roi des Bulgares livra bataille au roi des Abares.

CHAPITRE III.

Comment Candide se sauva d'entre les Bulgares, et ce qu'il
devint.

Rien n'�tait si beau, si leste, si brillant, si bien ordonn� que
les deux arm�es. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les
tambours, les canons; formaient une harmonie telle qu'il n'y en
eut jamais en enfer. Les canons renvers�rent d'abord � peu pr�s
six mille hommes de chaque c�t�; ensuite la mousqueterie �ta du
meilleur des mondes environ neuf � dix mille coquins qui en
infectaient la surface. La ba�onnette fut aussi la raison
suffisante de la mort de quelques milliers d'hommes. Le tout
pouvait bien se monter � une trentaine de mille �mes. Candide,
qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu'il put
pendant cette boucherie h�ro�que.

Enfin, tandis que les deux rois fesaient chanter des _Te Deum_,
chacun dans son camp, il prit le parti d'aller raisonner ailleurs
des effets et des causes. Il passa par-dessus des tas de morts
et de mourants, et gagna d'abord un village voisin; il �tait en
cendres: c'�tait un village abare que les Bulgares avaient br�l�,
selon les lois du droit public. Ici des vieillards cribl�s de
coups regardaient mourir leurs femmes �gorg�es, qui tenaient
leurs enfants � leurs mamelles sanglantes; l� des filles
�ventr�es apr�s avoir assouvi les besoins naturels de quelques
h�ros, rendaient les derniers soupirs; d'autres � demi br�l�es
criaient qu'on achev�t de leur donner la mort. Des cervelles
�taient r�pandues sur la terre � c�t� de bras et de jambes
coup�s.

Candide s'enfuit au plus vite dans un autre village: il
appartenait � des Bulgares, et les h�ros abares l'avaient trait�
de m�me. Candide, toujours marchant sur des membres palpitants
ou � travers des ruines, arriva enfin hors du th��tre de la
guerre, portant quelques petites provisions dans son bissac, et
n'oubliant jamais mademoiselle Cun�gonde. Ses provisions lui
manqu�rent quand il fut en Hollande; mais ayant entendu dire que
tout le monde �tait riche dans ce pays-l�, et qu'on y �tait
chr�tien, il ne douta pas qu'on ne le trait�t aussi bien qu'il
l'avait �t� dans le ch�teau de M. le baron, avant qu'il en e�t
�t� chass� pour les beaux yeux de mademoiselle Cun�gonde.

Il demanda l'aum�ne � plusieurs graves personnages, qui lui
r�pondirent tous que, s'il continuait � faire ce m�tier, on
l'enfermerait dans une maison de correction pour lui apprendre �
vivre.

Il s'adressa ensuite � un homme qui venait de parler tout seul
une heure de suite sur la charit� dans une grande assembl�e. Cet
orateur le regardant de travers lui dit: Que venez-vous faire
ici? y �tes-vous pour la bonne cause? Il n'y a point d'effet sans
cause, r�pondit modestement Candide; tout est encha�n�
n�cessairement et arrang� pour le mieux. Il a fallu que je fusse
chass� d'aupr�s de mademoiselle Cun�gonde, que j'aie pass� par
les baguettes, et il faut que je demande mon pain, jusqu'� ce que
je puisse en gagner; tout cela ne pouvait �tre autrement. Mon
ami, lui dit l'orateur, croyez-vous que le pape soit
l'antechrist? Je ne l'avais pas encore entendu dire, r�pondit
Candide: mais qu'il le soit, ou qu'il ne le soit pas, je manque
de pain. Tu ne m�rites pas d'en manger, dit l'autre: va, coquin,
va, mis�rable, ne m'approche de ta vie. La femme de l'orateur
ayant mis la t�te � la fen�tre, et avisant un homme qui doutait
que le pape f�t antechrist, lui r�pandit sur le chef un
plein..... O ciel! � quel exc�s se porte le z�le de la religion
dans les dames!

Un homme qui n'avait point �t� baptis�, un bon anabaptiste, nomm�
Jacques, vit la mani�re cruelle et ignominieuse dont on traitait
ainsi un de ses fr�res, un �tre � deux pieds sans plumes, qui
avait une �me; il l'amena chez lui, le nettoya, lui donna du pain
et de la bi�re, lui fit pr�sent de deux florins, et voulut m�me
lui apprendre � travailler dans ses manufactures aux �toffes de
Perse qu'on fabrique en Hollande. Candide se prosternant presque
devant lui, s'�criait: Ma�tre Pangloss me l'avait bien dit que
tout est au mieux dans ce monde, car je suis infiniment plus
touch� de votre extr�me g�n�rosit� que de la duret� de ce
monsieur � manteau noir, et de madame son �pouse.

Le lendemain, en se promenant, il rencontra un gueux tout couvert
de pustules, les yeux morts, le bout du nez rong�, la bouche de
travers, les dents noires, et parlant de la gorge, tourment�
d'une toux violente, et crachant une dent � chaque effort.

CHAPITRE IV.

Comment Candide rencontra son ancien ma�tre de philosophie, le
docteur Pangloss, et ce qui en advint.

Candide, plus �mu encore de compassion que d'horreur, donna � cet
�pouvantable gueux les deux florins qu'il avait re�us de son
honn�te anabaptiste Jacques. Le fant�me le regarda fixement,
versa des larmes, et sauta � son cou. Candide effray� recule.
H�las! dit le mis�rable � l'autre mis�rable, ne reconnaissez-vous
plus votre cher Pangloss? Qu'entends-je? vous, mon cher ma�tre!
vous, dans cet �tat horrible! quel malheur vous est-il donc
arriv�? pourquoi n'�tes-vous plus dans le plus beau des ch�teaux?
qu'est devenue mademoiselle Cun�gonde, la perle des filles, le
chef-d'oeuvre de la nature? Je n'en peux plus, dit Pangloss.
Aussit�t Candide le mena dans l'�table de l'anabaptiste, o� il
lui fit manger un peu de pain; et quand Pangloss fut refait: Eh
bien! lui dit-il, Cun�gonde? Elle est morte, reprit l'autre.
Candide s'�vanouit � ce mot: son ami rappela ses sens avec un peu
de mauvais vinaigre qui se trouva par hasard dans l'�table.
Candide rouvre les yeux. Cun�gonde est morte! Ah! meilleur des
mondes, o� �tes-vous? Mais de quelle maladie est-elle morte? ne
serait-ce point de m'avoir vu chasser du beau ch�teau de monsieur
son p�re � grands coups de pied? Non, dit Pangloss, elle a �t�
�ventr�e par des soldats bulgares, apr�s avoir �t� viol�e autant
qu'on peut l'�tre; ils ont cass� la t�te � monsieur le baron qui
voulait la d�fendre; madame la baronne a �t� coup�e en morceaux;
mon pauvre pupille trait� pr�cis�ment comme sa soeur; et quant au
ch�teau, il n'est pas rest� pierre sur pierre, pas une grange,
pas un mouton, pas un canard, pas un arbre; mais nous avons �t�
bien veng�s, car les Abares en ont fait autant dans une baronnie
voisine qui appartenait � un seigneur bulgare.

A ce discours, Candide s'�vanouit encore; mais revenu � soi, et
ayant dit tout ce qu'il devait dire, il s'enquit de la cause et
de l'effet, et de la raison suffisante qui avait mis Pangloss
dans un si piteux �tat. H�las! dit l'autre, c'est l'amour:
l'amour, le consolateur du genre humain, le conservateur de
l'univers, l'�me de tous les �tres sensibles, le tendre amour.
H�las! dit Candide, je l'ai connu cet amour, ce souverain des
coeurs, cette �me de notre �me; il ne m'a jamais valu qu'un
baiser et vingt coups de pied au cul. Comment cette belle cause
a-t-elle pu produire en vous un effet si abominable?

Pangloss r�pondit en ces termes: O mon cher Candide! vous avez
connu Paquette, cette jolie suivante de notre auguste baronne:
j'ai go�t� dans ses bras les d�lices du paradis, qui ont produit
ces tourments d'enfer dont vous me voyez d�vor�; elle en �tait
infect�e, elle en est peut-�tre morte. Paquette tenait ce
pr�sent d'un cordelier tr�s savant qui avait remont� � la source,
car il l'avait eu d'une vieille comtesse, qui l'avait re�u d'un
capitaine de cavalerie, qui le devait � une marquise, qui le
tenait d'un page, qui l'avait re�u d'un j�suite, qui, �tant
novice, l'avait eu en droite ligne d'un des compagnons de
Christophe Colomb. Pour moi, je ne le donnerai � personne, car
je me meurs.

O Pangloss! s'�cria Candide, voil� une �trange g�n�alogie!
n'est-ce pas le diable qui en fut la souche? Point du tout,
r�pliqua ce grand homme; c'�tait une chose indispensable dans le
meilleur des mondes, un ingr�dient n�cessaire; car si Colomb
n'avait pas attrap� dans une �le de l'Am�rique cette maladie[1]
qui empoisonne la source de la g�n�ration, qui souvent m�me
emp�che la g�n�ration, et qui est �videmment l'oppos� du grand
but de la nature, nous n'aurions ni le chocolat ni la cochenille;
il faut encore observer que jusqu'aujourd'hui, dans notre
continent, cette maladie nous est particuli�re, comme la
controverse. Les Turcs, les Indiens, les Persans, les Chinois,
les Siamois, les Japonais, ne la connaissent pas encore; mais il
y a une raison suffisante pour qu'ils la connaissent � leur tour
dans quelques si�cles. En attendant elle a fait un merveilleux
progr�s parmi nous, et surtout dans ces grandes arm�es compos�es
d'honn�tes stipendiaires bien �lev�s, qui d�cident du destin des
�tats; on peut assurer que, quand trente mille hommes combattent
en bataille rang�e contre des troupes �gales en nombre, il y a
environ vingt mille v�rol�s de chaque c�t�.

[1] Voyez tome XXXI, page 7. B.

Voil� qui est admirable, dit Candide; mais il faut vous faire
gu�rir. Et comment le puis-je? dit Pangloss; je n'ai pas le sou,
mon ami, et dans toute l'�tendue de ce globe on ne peut ni se
faire saigner, ni prendre un lavement sans payer, ou sans qu'il y
ait quelqu'un qui paie pour nous.

Ce dernier discours d�termina Candide; il alla se jeter aux pieds
de son charitable anabaptiste Jacques, et lui fit une peinture si
touchante de l'�tat o� son ami �tait r�duit, que le bon-homme
n'h�sita pas � recueillir le docteur Pangloss; il le fit gu�rir �
ses d�pens. Pangloss, dans la cure, ne perdit qu'un oeil et une
oreille. Il �crivait bien, et savait parfaitement
l'arithm�tique. L'anabaptiste Jacques en fit son teneur de
livres. Au bout de deux mois, �tant oblig� d'aller � Lisbonne
pour les affaires de son commerce, il mena dans son vaisseau ses
deux philosophes. Pangloss lui expliqua comment tout �tait on ne
peut mieux. Jacques n'�tait pas de cet avis. Il faut bien,
disait-il, que les hommes aient un peu corrompu la nature, car
ils ne sont point n�s loups, et ils sont devenus loups. Dieu ne
leur a donn� ni canons de vingt-quatre, ni ba�onnettes, et ils se
sont fait des ba�onnettes et des canons pour se d�truire. Je
pourrais mettre en ligne de compte les banqueroutes, et la
justice qui s'empare des biens des banqueroutiers pour en
frustrer les cr�anciers. Tout cela �tait indispensable,
r�pliquait le docteur borgne, et les malheurs particuliers font
le bien g�n�ral; de sorte que plus il y a de malheurs
particuliers, et plus tout est bien. Tandis qu'il raisonnait,
l'air s'obscurcit, les vents souffl�rent des quatre coins du
monde, et le vaisseau fut assailli de la plus horrible temp�te, �
la vue du port de Lisbonne.

CHAPITRE V.

Temp�te, naufrage, tremblement de terre, et ce qui advint du
docteur Pangloss, de Candide, et de l'anabaptiste Jacques.

La moiti� des passagers affaiblis, expirants de ces angoisses
inconcevables que le roulis d'un vaisseau porte dans les nerfs et
dans toutes les humeurs du corps agit�es en sens contraires,
n'avait pas m�me la force de s'inqui�ter du danger. L'autre
moiti� jetait des cris et fesait des pri�res; les voiles �taient
d�chir�es, les m�ts bris�s, le vaisseau entr'ouvert. Travaillait
qui pouvait, personne ne s'entendait, personne ne commandait.
L'anabaptiste aidait un peu � la manoeuvre; il �tait sur le
tillac; un matelot furieux le frappe rudement et l'�tend sur les
planches; mais du coup qu'il lui donna, il eut lui-m�me une si
violente secousse, qu'il tomba hors du vaisseau, la t�te la
premi�re. Il restait suspendu et accroch� � une partie de m�t
rompu. Le bon Jacques court � son secours, l'aide � remonter, et
de l'effort qu'il fait, il est pr�cipit� dans la mer � la vue du
matelot, qui le laissa p�rir sans daigner seulement le regarder.
Candide approche, voit son bienfaiteur qui repara�t un moment, et
qui est englouti pour jamais. Il veut se jeter apr�s lui dans la
mer: le philosophe Pangloss l'en emp�che, en lui prouvant que la
rade de Lisbonne avait �t� form�e expr�s pour que cet anabaptiste
s'y noy�t. Tandis qu'il le prouvait _� priori_, le vaisseau
s'entr'ouvre, tout p�rit � la r�serve de Pangloss, de Candide, et
de ce brutal de matelot qui avait noy� le vertueux anabaptiste;
le coquin nagea heureusement jusqu'au rivage, o� Pangloss et
Candide furent port�s sur une planche.

Quand ils furent revenus un peu � eux, ils march�rent vers
Lisbonne; il leur restait quelque argent, avec lequel ils
esp�raient se sauver de la faim apr�s avoir �chapp� � la temp�te.

A peine ont-ils mis le pied dans la ville, en pleurant la mort de
leur bienfaiteur, qu'ils sentent la terre trembler sous leurs
pas[1]; la mer s'�l�ve en bouillonnant dans le port, et brise les
vaisseaux qui sont � l'ancre. Des tourbillons de flammes et de
cendres couvrent les rues et les places publiques; les maisons
s'�croulent, les toits sont renvers�s sur les fondements, et les
fondements se dispersent; trente mille habitants de tout �ge et
de tout sexe sont �cras�s sous des ruines. Le matelot disait en
sifflant et en jurant: il y aura quelque chose � gagner ici.
Quelle peut �tre la raison suffisante de ce ph�nom�ne? disait
Pangloss. Voici le dernier jour du monde! s'�criait Candide.
Le matelot court incontinent au milieu des d�bris, affronte la
mort pour trouver de l'argent, en trouve, s'en empare, s'enivre,
et ayant cuv� son vin, ach�te les faveurs de la premi�re fille de
bonne volont� qu'il rencontre sur les ruines des maisons
d�truites, et au milieu des mourants et des morts. Pangloss le
tirait cependant par la manche: Mon ami, lui disait-il, cela
n'est pas bien, vous manquez � la raison universelle, vous prenez
mal votre temps. T�te et sang, r�pondit l'autre, je suis matelot
et n� � Batavia; j'ai march� quatre fois sur le crucifix dans
quatre voyages au Japon[2]; tu as bien trouv� ton homme avec ta
raison universelle!

[1] Le tremblement de terre de Lisbonne est du 1er novembre 1755.
B.

[2] Voyez tome XVIII, page 470. B.

Quelques �clats de pierre avaient bless� Candide; il �tait �tendu
dans la rue et couvert de d�bris. Il disait � Pangloss: H�las!
procure-moi un peu de vin et d'huile; je me meurs. Ce
tremblement de terre n'est pas une chose nouvelle, r�pondit
Pangloss; la ville de Lima �prouva les m�mes secousses en
Am�rique l'ann�e pass�e; m�mes causes, m�mes effets; il y a
certainement une tra�n�e de soufre sous terre depuis Lima jusqu'�
Lisbonne. Rien n'est plus probable, dit Candide; mais, pour
Dieu, un peu d'huile et de vin. Comment probable? r�pliqua le
philosophe, je soutiens que la chose est d�montr�e. Candide
perdit connaissance, et Pangloss lui apporta un peu d'eau d'une
fontaine voisine.

Le lendemain, ayant trouv� quelques provisions de bouche en se
glissant � travers des d�combres, ils r�par�rent un peu leurs
forces. Ensuite ils travaill�rent comme les autres � soulager
les habitants �chapp�s � la mort. Quelques citoyens, secourus
par eux, leur donn�rent un aussi bon d�ner qu'on le pouvait dans
un tel d�sastre: il est vrai que le repas �tait triste; les
convives arrosaient leur pain de leurs larmes; mais Pangloss les
consola, en les assurant que les choses ne pouvaient �tre
autrement: Car, dit-il, tout ceci est ce qu'il y a de mieux; car
s'il y a un volcan � Lisbonne, il ne pouvait �tre ailleurs; car
il est impossible que les choses ne soient pas o� elles sont, car
tout est bien.

Un petit homme noir, familier de l'inquisition, lequel �tait �
c�t� de lui, prit poliment la parole et dit: Apparemment que
monsieur ne croit pas au p�ch� originel; car si tout est au
mieux, il n'y a donc eu ni chute ni punition.

Je demande tr�s humblement pardon � votre excellence, r�pondit
Pangloss encore plus poliment, car la chute de l'homme et la
mal�diction entraient n�cessairement dans le meilleur des mondes
possibles. Monsieur ne croit donc pas � la libert�? dit le
familier. Votre excellence m'excusera, dit Pangloss; la libert�
peut subsister avec la n�cessit� absolue; car il �tait n�cessaire
que nous fussions libres; car enfin la volont� d�termin�e......
Pangloss �tait au milieu de sa phrase, quand Je familier fit un
signe de t�te � son estafier qui lui servait � boire du vin de
Porto ou d'Oporto.

CHAPITRE VI.

Comment on fit un bel auto-da-f� pour emp�cher les tremblements
de terre, et comment Candide fut fess�.

Apr�s le tremblement de terre qui avait d�truit les trois quarts
de Lisbonne, les sages du pays n'avaient pas trouv� un moyen plus
efficace pour pr�venir une ruine totale que de donner au peuple
un bel auto-da-f�[1]; il �tait d�cid� par l'universit� de Co�mbre
que le spectacle de quelques personnes br�l�es � petit feu, en
grande c�r�monie, est un secret infaillible pour emp�cher la
terre de trembler.

[1] Apr�s le tremblement de terre de Lisbonne, on y fit en
effet un autoda-f�, le 20 juin 1756; voyez, tome XXI, le
chapitre XXXI du _Pr�cis du Si�cle de Louis XV_. B.

On avait en cons�quence saisi un Biscayen convaincu d'avoir
�pous� sa comm�re, et deux Portugais qui en mangeant un poulet en
avaient arrach� le lard: on vint lier apr�s le d�ner le docteur
Pangloss et son disciple Candide, l'un pour avoir parl�, et
l'autre pour l'avoir �cout� avec un air d'approbation: tous deux
furent men�s s�par�ment dans des appartements d'une extr�me
fra�cheur, dans lesquels on n'�tait jamais incommod� du soleil:
huit jours apr�s ils furent tous deux rev�tus d'un san-benito, et
on orna leurs t�tes de mitres de papier: la mitre et le
san-benito de Candide �taient peints de flammes renvers�es, et de
diables qui n'avaient ni queues ni griffes; mais les diables de
Pangloss portaient griffes et queues, et les flammes �taient
droites. Ils march�rent en procession ainsi v�tus, et
entendirent un sermon tr�s path�tique, suivi d'une belle musique
en faux-bourdon. Candide fut fess� en cadence, pendant qu'on
chantait; le Biscayen et les deux hommes qui n'avaient point
voulu manger de lard furent br�l�s, et Pangloss fut pendu,
quoique ce ne soit pas la coutume. Le m�me jour la terre trembla
de nouveau avec un fracas �pouvantable.

Candide �pouvant�, interdit, �perdu, tout sanglant, tout
palpitant, se disait � lui-m�me: Si c'est ici le meilleur des
mondes possibles, que sont donc les autres? passe encore si je
n'�tais que fess�, je l'ai �t� chez les Bulgares; mais, � mon
cher Pangloss! le plus grand des philosophes, faut-il vous avoir
vu pendre, sans que je sache pourquoi! � mon cher anabaptiste!
le meilleur des hommes, faut-il que vous ayez �t� noy� dans le
port! � mademoiselle Cun�gonde! la perle des filles, faut-il
qu'on vous ait fendu le ventre!

Il s'en retournait, se soutenant � peine, pr�ch�, fess�, absous,
et b�ni, lorsqu'une vieille l'aborda, et lui dit: Mon fils,
prenez courage, suivez-moi.

CHAPITRE VII

Comment une vieille prit soin de Candide, et comment il retrouva
ce qu'il aimait.

Candide ne prit point courage, mais il suivit la vieille dans une
masure: elle lui donna un pot de pommade pour se frotter, lui
laissa � manger et � boire; elle lui montra un petit lit assez
propre; il y avait aupr�s du lit un habit complet. Mangez,
buvez, dormez, lui dit-elle, et que Notre-Dame d'Atocha[1],
monseigneur saint Antoine de Padoue, et monseigneur saint Jacques
de Compostelle prennent soin de vous! je reviendrai demain.
Candide, toujours �tonn� de tout ce qu'il avait vu, de tout ce
qu'il avait souffert, et encore plus de la charit� de la vieille,
voulut lui baiser la main. Ce n'est pas ma main qu'il faut
baiser, dit la vieille; je reviendrai demain. Frottez-vous de
pommade, mangez et dormez.

[1] Sur Notre-Dame d'Atocha, voyez dans les _M�langes_, ann�e
1769, une des notes de Voltaire sur son _Extrait d'un journal_
(ou M�moires de Dangeau). B.

Candide, malgr� tant de malheurs, mangea et dormit. Le lendemain
la vieille lui apporte � d�jeuner, visite son dos, le frotte
elle-m�me d'une autre pommade: elle lui apporte ensuite � d�ner:
elle revient sur le soir et apporte � souper. Le surlendemain
elle fit encore les m�mes c�r�monies. Qui �tes-vous? lui disait
toujours Candide; qui vous a inspir� tant de bont�? quelles
gr�ces puis-je vous rendre? La bonne femme ne r�pondait jamais
rien. Elle revint sur le soir, et n'apporta point � souper:
Venez avec moi, dit-elle, et ne dites mot. Elle le prend sous le
bras, et marche avec lui dans la campagne environ un quart de
mille: ils arrivent � une maison isol�e, entour�e de jardins et
de canaux. La vieille frappe � une petite porte. On ouvre; elle
m�ne Candide, par un escalier d�rob�, dans un cabinet dor�, le
laisse sur un canap� de brocart, referme la porte, et s'en va.
Candide croyait r�ver, et regardait toute sa vie comme un songe
funeste, et le moment pr�sent comme un songe agr�able.

La vieille reparut bient�t; elle soutenait avec peine une femme
tremblante, d'une taille majestueuse, brillante de pierreries, et
couverte d'un voile. Otez ce voile, dit la vieille � Candide.
Le jeune homme approche; il l�ve le voile d'une main timide.
Quel moment! quelle surprise! il croit voir mademoiselle
Cun�gonde; il la voyait en effet, c'�tait elle-m�me. La force
lui manque, il ne peut prof�rer une parole, il tombe � ses pieds.
Cun�gonde tombe sur le canap�. La vieille les accable d'eaux
spiritueuses, ils reprennent leurs sens, ils se parlent: ce sont
d'abord des mots entrecoup�s, des demandes et des r�ponses qui se
croisent, des soupirs, des larmes, des cris. La vieille leur
recommande de faire moins de bruit, et les laisse en libert�.
Quoi! c'est vous, lui dit Candide, vous vivez! je vous retrouve
en Portugal! On ne vous a donc pas viol�e? on ne vous a point
fendu le ventre, comme le philosophe Pangloss me l'avait assur�?
Si fait, dit la belle Cun�gonde; mais on ne meurt pas toujours de
ces deux accidents.--Mais votre p�re et votre m�re ont-ils �t�
tu�s?--II n'est que trop vrai, dit Cun�gonde en pleurant.--Et
votre fr�re?--Mon fr�re a �t� tu� aussi.--Et pourquoi �tes-vous
en Portugal? et comment avez-vous su que j'y �tais? et par quelle
�trange aventure m'avez-vous fait conduire dans cette maison?--Je
vous dirai tout cela, r�pliqua la dame; mais il faut auparavant
que vous m'appreniez tout ce qui vous est arriv� depuis le baiser
innocent que vous me donn�tes, et les coups de pied que vous
re��tes.

Candide lui ob�it avec un profond respect; et quoiqu'il f�t
interdit, quoique sa voix f�t faible et tremblante, quoique
l'�chine lui f�t encore un peu mal, il lui raconta de la mani�re
la plus na�ve tout ce qu'il avait �prouv� depuis le moment de
leur s�paration. Cun�gonde levait les yeux au ciel: elle donna
des larmes � la mort du bon anabaptiste et de Pangloss; apr�s
quoi elle parla en ces termes � Candide, qui ne perdait pas une
parole, et qui la d�vorait des yeux.

CHAPITRE VIII.

Histoire de Cun�goride.

J'�tais dans mon lit et je dormais profond�ment, quand il plut au
ciel d'envoyer les Bulgares dans notre beau ch�teau de
Thunder-ten-tronckh; ils �gorg�rent mon p�re et mon fr�re, et
coup�rent ma m�re par morceaux. Un grand Bulgare, haut de six
pieds, voyant qu'� ce spectacle j'avais perdu connaissance, se
mit � me violer; cela me fit revenir, je repris mes sens, je
criai, je me d�battis, je mordis, j'�gratignai, je voulais
arracher les yeux � ce grand Bulgare, ne sachant pas que tout ce
qui arrivait dans le ch�teau de mon p�re �tait une chose d'usage:
le brutal me donna un coup de couteau dans le flanc gauche dont
je porte encore la marque. H�las! j'esp�re bien la voir, dit le
na�f Candide. Vous la verrez, dit Cun�gonde; mais continuons.
Continuez, dit Candide.

Elle reprit ainsi le fil de son histoire: Un capitaine bulgare
entra, il me vit toute sanglante, et le soldat ne se d�rangeait
pas. Le capitaine se mit en col�re du peu de respect que lui
t�moignait, ce brutal, et le tua sur mon corps. Ensuite il me
fit panser, et m'emmena prisonni�re de guerre dans son quartier.
Je blanchissais le peu de chemises qu'il avait, je fesais sa
cuisine; il me trouvait fort jolie, il faut l'avouer; et je ne
nierai pas qu'il ne f�t tr�s bien fait, et qu'il n'e�t la peau
blanche et douce; d'ailleurs peu d'esprit, peu de philosophie: on
voyait bien qu'il n'avait pas �t� �lev� par le docteur Pangloss.
Au bout de trois mois, ayant perdu tout son argent, et s'�tant
d�go�t� de moi, il me vendit � un Juif nomm� don Issachar, qui
trafiquait en Hollande et en Portugal, et qui aimait
passionn�ment les femmes. Ce Juif s'attacha beaucoup � ma
personne, mais il ne pouvait en triompher; je lui ai mieux
r�sist� qu'au soldat bulgare: une personne d'honneur peut �tre
viol�e une fois, mais sa vertu s'en affermit. Le Juif, pour
m'apprivoiser, me mena dans cette maison de campagne que vous
voyez. J'avais cru jusque-l� qu'il n'y avait rien sur la terre
de si beau que le ch�teau de Thunder-ten-tronckh; j'ai �t�
d�tromp�e.

Le grand-inquisiteur m'aper�ut un jour � la messe; il me lorgna
beaucoup, et me fit dire qu'il avait � me parler pour des
affaires secr�tes. Je fus conduite � son palais; je lui appris
ma naissance; il me repr�senta combien il �tait au-dessous de mon
rang d'appartenir � un Isra�lite. On proposa de sa part � don
Issachar de me c�der � monseigneur. Don Issachar, qui est le
banquier de la cour, et homme de cr�dit, n'en voulut rien faire.
L'inquisiteur le mena�a d'un auto-da-f�. Enfin mon Juif intimid�
conclut un march� par lequel la maison et moi leur
appartiendraient � tous deux en commun; que le Juif aurait pour
lui les lundis, mercredis, et le jour du sabbat, et que
l'inquisiteur aurait les autres jours de la semaine. Il y a six
mois que cette convention subsiste. Ce n'a pas �t� sans
querelles; car souvent il a �t� ind�cis si la nuit du samedi au
dimanche appartenait � l'ancienne loi ou � la nouvelle. Pour
moi, j'ai r�sist� jusqu'� pr�sent � toutes les deux; et je crois
que c'est pour cette raison que j'ai toujours �t� aim�e.

Enfin, pour d�tourner le fl�au des tremblements de terre, et pour
intimider don Issachar, il plut � monseigneur l'inquisiteur de
c�l�brer un auto-da-f�. Il me fit l'honneur de m'y inviter. Je
fus tr�s bien plac�e; on servit aux dames des rafra�chissements
entre la messe et l'ex�cution. Je fus, � la v�rit�, saisie
d'horreur en voyant br�ler ces deux Juifs et cet honn�te Biscayen
qui avait �pous� sa comm�re: mais quelle fut ma surprise, mon
effroi, mon trouble, quand je vis dans un san-benito, et sous une
mitre, une figure qui ressemblait � celle de Pangloss! Je me
frottai les yeux, je regardai attentivement, je le vis pendre;
je tombai en faiblesse. A peine reprenais-je mes sens, que je
vous vis d�pouill� tout nu; ce fut l� le comble de l'horreur, de
la consternation, de la douleur, du d�sespoir. Je vous dirai,
avec v�rit�, que votre peau est encore plus blanche, et d'un
incarnat plus parfait que celle de mon capitaine des Bulgares.
Cette vue redoubla tous les sentiments qui m'accablaient, qui me
d�voraient. Je m'�criai, je voulus dire, Arr�tez, barbares!
mais la voix me manqua, et mes cris auraient �t� inutiles. Quand
vous e�tes �t� bien fess�: Comment se peut-il faire, disais-je,
que l'aimable Candide et le sage Pangloss se trouvent � Lisbonne,
l'un pour recevoir cent coups de fouet, et l'autre pour �tre
pendu par l'ordre de monseigneur l'inquisiteur, dont je suis la
bien-aim�e? Pangloss m'a donc bien cruellement tromp�e, quand il
me disait que tout va le mieux du monde!

Agit�e, �perdue, tant�t hors de moi-m�me, et tant�t pr�te de
mourir de faiblesse, j'avais la t�te remplie du massacre de mon
p�re, de ma m�re, de mon fr�re, de l'insolence de mon vilain
soldat bulgare, du coup de couteau qu'il me donna, de ma
servitude, de mon m�tier de cuisini�re, de mon capitaine bulgare,
de mon vilain don Issachar, de mon abominable inquisiteur, de la
pendaison du docteur Pangloss, de ce grand miserere en
faux-bourdon pendant lequel on vous fessait, et surtout du baiser
que je vous avais donn� derri�re un paravent, le jour que je vous
avais vu pour la derni�re fois. Je louai Dieu, qui vous ramenait
� moi par tant d'�preuves. Je recommandai � ma vieille d'avoir
soin de vous, et de vous amener ici d�s qu'elle le pourrait.
Elle a tr�s bien ex�cut� ma commission; j'ai go�t� le plaisir
inexprimable de vous revoir, de vous entendre, de vous parler.
Vous devez avoir une faim d�vorante; j'ai grand app�tit;
commen�ons par souper.

Les voil� qui se mettent tous deux � table; et, apr�s le souper,
ils se replacent sur ce beau canap� dont on a d�j� parl�; ils y
�taient quand le signor don Issachar, l'un des ma�tres de la
maison, arriva. C'�tait le jour du sabbat. Il venait jouir de
ses droits, et expliquer son tendre amour.

CHAPITRE IX.

Ce qui advint de Cun�gonde, de Candide, du grand-inquisiteur, et
d'un Juif.

Cet Issachar �tait le plus col�rique H�breu qu'on e�t vu dans
Isra�l, depuis la captivit� en Babylone. Quoi! dit-il, chienne
de galil�enne, ce n'est pas assez de monsieur l'inquisiteur? il
faut que ce coquin partage aussi avec moi? En disant cela il tire
un long poignard dont il �tait toujours pourvu, et, ne croyant
pas que son adverse partie e�t des armes, il se jette sur
Candide; mais notre bon Vestphalien avait re�u une belle �p�e de
la vieille avec l'habit complet. Il tire son �p�e, quoiqu'il e�t
les moeurs fort douces, et vous �tend l'Isra�lite roide mort sur
le carreau, aux pieds de la belle Cun�gonde.

Sainte Vierge! s'�cria-t-elle, qu'allons-nous devenir? un homme
tu� chez moi! si la justice vient, nous sommes perdus. Si
Pangloss n'avait pas �t� pendu, dit Candide, il nous donnerait un
bon conseil dans cette extr�mit�, car c'�tait un grand
philosophe. A son d�faut, consultons la vieille. Elle �tait
fort prudente, et commen�ait � dire son avis quand une autre
petite porte s'ouvrit. Il �tait une heure apr�s minuit, c'�tait
le commencement du dimanche. Ce jour appartenait � monseigneur
l'inquisiteur. Il entre et voit le fess� Candide, l'�p�e � la
main, un mort �tendu par terre, Cun�gonde effar�e, et la vieille
donnant des conseils.

Voici dans ce moment ce qui se passa dans l'�me de Candide, et
comment il raisonna: Si ce saint homme appelle du secours, il me
fera infailliblement br�ler, il pourra en faire autant de
Cun�gonde; il m'a fait fouetter impitoyablement; il est mon
rival; je suis en train de tuer; il n'y a pas � balancer. Ce
raisonnement fut net et rapide; et, sans donner le temps �
l'inquisiteur de revenir de sa surprise, il le perce d'outre en
outre, et le jette � c�t� du Juif. En voici bien d'une autre,
dit Cun�gonde; il n'y a plus de r�mission; nous sommes
excommuni�s, notre derni�re heure est venue! Comment avez-vous
fait, vous qui �tes n� si doux, pour tuer en deux minutes un Juif
et un pr�lat? Ma belle demoiselle, r�pondit Candide, quand on est
amoureux, jaloux, et fouett� par l'inquisition, on ne se conna�t
plus.

La vieille prit alors la parole, et dit: Il y a trois chevaux
andalous dans l'�curie, avec leurs selles et leurs brides, que le
brave Candide les pr�pare; madame a des moyadors et des diamants,
montons vite � cheval, quoique je ne puisse me tenir que sur une
fesse, et allons � Cadix; il fait le plus beau temps du monde, et
c'est un grand plaisir de voyager pendant la fra�cheur de la
nuit.

Aussit�t Candide selle les trois chevaux; Cun�gonde, la vieille,
et lui, font trente milles d'une traite. Pendant qu'ils
s'�loignaient, la sainte hermandad arrive dans la maison, on
enterre monseigneur dans une belle �glise, on jette Issachar � la
voirie.

Candide, Cun�gonde, et la vieille, �taient d�j� dans la petite
ville d'Avac�na, au milieu des montagnes de la Sierra-Morena; et
ils parlaient ainsi dans un cabaret.

CHAPITRE X.

Dans quelle d�tresse Candide, Cun�gonde, et la vieille, arrivent
� Cadix, et leur embarquement.

Qui a donc pu me voler mes pistoles et mes diamants? disait en
pleurant Cun�gonde; de quoi vivrons-nous? comment ferons-nous? o�
trouver des inquisiteurs et des Juifs qui m'en donnent d'autres?
H�las! dit la vieille, je soup�onne fort un r�v�rend p�re
cordelier, qui coucha hier dans la m�me auberge que nous �
Badajos; Dieu me garde de faire un jugement t�m�raire! mais il
entra deux fois dans notre chambre, et il partit long-temps avant
nous. H�las! dit Candide, le bon Pangloss m'avait souvent
prouv� que les biens de la terre sont communs � tous les hommes,
que chacun y a un droit �gal. Ce cordelier devait bien, suivant
ces principes, nous laisser de quoi achever notre voyage. Il ne
vous reste donc rien du tout, ma belle Cun�gonde? Pas un
marav�dis, dit-elle. Quel parti prendre? dit Candide. Vendons
un des chevaux, dit la vieille; je monterai en croupe derri�re
mademoiselle, quoique je ne puisse me tenir que sur une fesse, et
nous arriverons � Cadix.

Il y avait dans la m�me h�tellerie un prieur de b�n�dictins; il
acheta le cheval bon march�. Candide, Cun�gonde, et la vieille,
pass�rent par Lucena, par Chillas, par Lebrixa, et arriv�rent
enfin � Cadix. On y �quipait une flotte, et on y assemblait des
troupes pour mettre � la raison les r�v�rends p�res j�suites du
Paraguai, qu'on accusait d'avoir fait r�volter une de leurs
hordes contre les rois d'Espagne et de Portugal, aupr�s de la
ville du Saint-Sacrement[1]. Candide, ayant servi chez les
Bulgares, fit l'exercice bulgarien devant le g�n�ral de la petite
arm�e avec tant de gr�ce, de c�l�rit�, d'adresse, de fiert�,
d'agilit�, qu'on lui donna une compagnie d'infanterie �
commander. Le voil� capitaine; il s'embarque avec mademoiselle
Cun�gonde, la vieille, deux valets, et les deux chevaux andalous
qui avaient appartenu � M. le grand-inquisiteur de Portugal.

[1] Voyez tome XVII, page 470; et dans les _M�langes_, ann�e
1759, la _Lettre_ de M. Mead _aux auteurs du Journal
encyclop�dique_. B.

Pendant toute la travers�e ils raisonn�rent beaucoup sur la
philosophie du pauvre Pangloss. Nous allons dans un autre
univers, disait Candide; c'est dans celui-l�, sans doute, que
tout est bien: car il faut avouer qu'on pourrait g�mir un peu de
ce qui se passe dans le n�tre en physique et en morale. Je vous
aime de tout mon coeur, disait Cun�gonde; mais j'ai encore l'�me
tout effarouch�e de ce que j'ai vu, de ce que j'ai �prouv�. Tout
ira bien, r�pliquait Candide; la mer de ce nouveau monde vaut
d�j� mieux que les mers de notre Europe; elle est plus calme, les
vents plus constants. C'est certainement le Nouveau-Monde qui
est le meilleur des univers possibles. Dieu le veuille! disait
Cun�gonde: mais j'ai �t� si horriblement malheureuse dans le
mien, que mon coeur est presque ferm� � l'esp�rance. Vous vous
plaignez, leur dit la vieille; h�las! vous n'avez pas �prouv�
des infortunes telles que les miennes. Cun�gonde se mit presque
� rire, et trouva cette bonne femme fort plaisante de pr�tendre
�tre plus malheureuse qu'elle. H�las! lui dit-elle, ma bonne, �
moins que vous n'ayez �t� viol�e par deux Bulgares, que vous
n'ayez re�u deux coups de couteau dans le ventre, qu'on n'ait
d�moli deux de vos ch�teaux, qu'on n'ait �gorg� � vos yeux deux
m�res et deux p�res, et que vous n'ayez vu deux de vos amants
fouett�s dans un auto-da-f�, je ne vois pas que vous puissiez
l'emporter sur moi; ajoutez que je suis n�e baronne avec soixante
et douze quartiers, et que j'ai �t� cuisini�re. Mademoiselle,
r�pondit la vieille, vous ne savez pas quelle est ma naissance;
et si je vous montrais mon derri�re, vous ne parleriez pas comme
vous faites, et vous suspendriez votre jugement. Ce discours fit
na�tre une extr�me curiosit� dans l'esprit de Cun�gonde et de
Candide. La vieille leur parla en ces termes.

CHAPITRE XI.

Histoire de la vieille.

Je n'ai pas eu toujours les yeux �raill�s et bord�s d'�carlate;
mon nez n'a pas toujours touch� � mon menton, et je n'ai pas
toujours �t� servante. Je suis la fille du pape Urbain X et de
la princesse de Palestrine[a]. On m'�leva jusqu'� quatorze ans
dans un palais auquel tous les ch�teaux de vos barons allemands
n'auraient pas servi d'�curie; et une de mes robes valait mieux
que toutes les magnificences de la Vestphalie. Je croissais en
beaut�, en gr�ces, en talents, au milieu des plaisirs, des
respects, et des esp�rances: j'inspirais d�j� de l'amour; ma
gorge se formait; et quelle gorge! blanche, ferme, taill�e comme
celle de la V�nus de M�dicis; et quels yeux! quelles paupi�res!
quels sourcils noirs! quelles flammes brillaient dans mes deux
prunelles, et effa�aient la scintillation des �toiles! comme me
disaient les po�tes du quartier. Les femmes qui m'habillaient et
qui me d�shabillaient tombaient en extase en me regardant
par-devant et par-derri�re; et tous les hommes auraient voulu
�tre � leur place.

[a] Voyez l'extr�me discr�tion de l'auteur; il n'y eut jusq'u�
pr�sent aucun pape nomm� Urbain X; il craint de donner une
b�tarde � un pape connu. Quelle circonspection! quelle
d�licatesse de conscience!--Celle noie de Voltaire est
posthume. Elle n'�tait m�me pas dans les �ditions de Kehl. Je
la tiens de feu D�crois. Le dernier pape du nom d'Urbain est
Urbain VIII, mort en 1644. B.

Je fus fianc�e � un prince souverain de Massa-Carrara: quel
prince! aussi beau que moi, p�tri de douceur et d'agr�ments,
brillant d'esprit et br�lant d'amour; je l'aimais comme on aime
pour la premi�re fois, avec idol�trie, avec emportement. Les
noces furent pr�par�es: c'�tait une pompe, une magnificence
inou�e; c'�taient des f�tes, des carrousels, des op�ra-buffa
continuels; et toute l'Italie fit pour moi des sonnets dont il
n'y eut pas un seul de passable. Je touchais au moment de mon
bonheur, quand une vieille marquise, qui avait �t� ma�tresse de
mon prince, l'invita � prendre du chocolat chez elle; il mourut
en moins de deux heures avec des convulsions �pouvantables; mais
ce n'est qu'une bagatelle. Ma m�re au d�sespoir, et bien moins
afflig�e que moi, voulut s'arracher pour quelque temps � un
s�jour si funeste. Elle avait une tr�s belle terre aupr�s de
Ga��te: nous nous embarqu�mes sur une gal�re du pays, dor�e comme
l'autel de Saint-Pierre de Rome. Voil� qu'un corsaire de Sal�
fond sur nous et nous aborde: nos soldats se d�fendirent comme
des soldats du pape; ils se mirent tous � genoux en jetant leurs
armes, et en demandant au corsaire une absolution _in articulo
mortis_.

Aussit�t on les d�pouilla nus comme des singes, et ma m�re aussi,
nos filles d'honneur aussi, et moi aussi. C'est une chose
admirable que la diligence avec laquelle ces messieurs
d�shabillent le monde; mais ce qui me surprit davantage, c'est
qu'ils nous mirent � tous le doigt dans un endroit o� nous autres
femmes nous ne nous laissons mettre d'ordinaire que des canules.
Cette c�r�monie me paraissait bien �trange: voil� comme on juge
de tout quand on n'est pas sorti de son pays. J'appris bient�t
que c'�tait pour voir si nous n'avions pas cach� l� quelques
diamants; c'est un usage �tabli de temps imm�morial parmi les
nations polic�es qui courent sur mer. J'ai su que messieurs les
religieux chevaliers de Malte n'y manquent jamais quand ils
prennent des Turcs et des Turques; c'est une loi du droit des
gens � laquelle on n'a jamais d�rog�.

Je ne vous dirai point combien il est dur pour une jeune
princesse d'�tre men�e esclave � Maroc avec sa m�re: vous
concevez assez tout ce que nous e�mes � souffrir dans le vaisseau
corsaire. Ma m�re �tait encore tr�s belle: nos filles d'honneur,
nos simples femmes de chambre avaient plus de charmes qu'on n'en
peut trouver dans toute l'Afrique: pour moi, j'�tais ravissante,
j'�tais la beaut�, la gr�ce m�me, et j'�tais pucelle: je ne le
fus pas long-temps; cette fleur, qui avait �t� r�serv�e pour le
beau prince de Massa-Carrara, me fut ravie par le capitaine
corsaire; c'�tait un n�gre abominable, qui croyait encore me
faire beaucoup d'honneur. Certes il fallait que madame la
princesse de Palestrine et moi fussions bien fortes pour r�sister
� tout ce que nous �prouv�mes jusqu'� notre arriv�e � Maroc! Mais
passons; ce sont des choses si communes, qu'elles ne valent pas
la peine qu'on en parle.

Maroc nageait dans le sang quand nous arriv�mes. Cinquante fils
de l'empereur Muley Ismael[1] avaient chacun leur parti; ce qui
produisait en effet cinquante guerres civiles, de noirs contre
noirs, de noirs contre basan�s, de basan�s contre basan�s, de
mul�tres contre mul�tres: c'�tait un carnage continuel dans toute
l'�tendue de l'empire.

[1] Sur Muley Ismael, qui r�gnait en 1702, et v�cut cent cinq
ans, voyez tome XVI, page 197; tome XVIII, page 420; tome XX,
le chapitre XVIII du _Si�cle de Louis XIV_; tome XXX, page 126.
B.

A peine f�mes-nous d�barqu�es, que des noirs d'une faction
ennemie de celle de mon corsaire se pr�sent�rent pour lui enlever
son butin. Nous �tions, apr�s les diamants et l'or, ce qu'il
avait de plus pr�cieux. Je fus t�moin d'un combat tel que vous
n'en voyez jamais dans vos climats d'Europe. Les peuples
septentrionaux n'ont pas le sang assez ardent; ils n'ont pas la
rage des femmes au point o� elle est commune en Afrique. Il
semble que vos Europ�ans aient du lait dans les veines; c'est du
vitriol, c'est du feu qui coule dans celles des habitants du mont
Atlas et des pays voisins. On combattit avec la fureur des
lions, des tigres, et des serpents de la contr�e, pour savoir qui
nous aurait. Un Maure saisit ma m�re par le bras droit, le
lieutenant de mon capitaine la retint par le bras gauche; un
soldat maure la prit par une jambe, un de nos pirates la tenait
par l'autre. Nos filles se trouv�rent presque toutes en un
moment tir�es ainsi � quatre soldats. Mon capitaine me tenait
cach�e derri�re lui; il avait le cimeterre au poing, et tuait
tout ce qui s'opposait � sa rage. Enfin je vis toutes nos
Italiennes et ma m�re d�chir�es, coup�es, massacr�es par les
monstres qui se les disputaient. Les captifs, mes compagnons,
ceux qui les avaient pris, soldats, matelots, noirs, basan�s,
blancs, mul�tres, et enfin mon capitaine, tout fut tu�, et je
demeurai mourante sur un tas de morts. Des sc�nes pareilles se
passaient, comme on sait, dans l'�tendue de plus de trois cents
lieues, sans qu'on manqu�t aux cinq pri�res par jour ordonn�es
par Mahomet.

Je me d�barrassai avec beaucoup de peine de la foule de tant de
cadavres sanglants entass�s, et je me tra�nai sous un grand
oranger au bord d'un ruisseau voisin; j'y tombai d'effroi, de
lassitude, d'horreur, de d�sespoir, et de faim. Bient�t apr�s
mes sens accabl�s se livr�rent � un sommeil qui tenait plus de
l'�vanouissement que du repos. J'�tais dans cet �tat de
faiblesse et d'insensibilit�, entre la mort et la vie, quand je
me sentis press�e de quelque chose qui s'agitait sur mon corps;
j'ouvris les yeux, je vis un homme blanc et de bonne mine qui
soupirait, et qui disait entre ses dents: _O che sciagura
d'essere senza coglioni!_

CHAPITRE XII.

Suite des malheurs de la vieille.

�tonn�e et ravie d'entendre la langue de ma patrie, et non moins
surprise des paroles que prof�rait cet homme, je lui r�pondis
qu'il y avait de plus grands malheurs que celui dont il se
plaignait; je l'instruisis en peu de mots des horreurs que
j'avais essuy�es, et je retombai en faiblesse. Il m'emporta dans
une maison voisine, me fit mettre au lit, me fit donner � manger,
me servit, me consola, me flatta, me dit qu'il n'avait rien vu de
si beau que moi, et que jamais il n'avait tant regrett� ce que
personne ne pouvait lui rendre. Je suis n� � Naples, me dit-il;
on y chaponne deux ou trois mille enfants tous les ans; les uns
en meurent, les autres acqui�rent une voix plus belle que celle
des femmes, les autres vont gouverner des �tats[1]. On me fit
cette op�ration avec un tr�s grand succ�s, et j'ai �t� musicien
de la chapelle de madame la princesse de Palestrine. De ma m�re!
m'�criai-je. De votre m�re! s'�cria-t-il en pleurant: quoi!
vous seriez cette jeune princesse que j'ai �lev�e jusqu'� l'�ge
de six ans, et qui promettait d�j� d'�tre aussi belle que vous
�tes?--C'est moi-m�me; ma m�re est � quatre cents pas d'ici
coup�e en quartiers sous un tas de morts.....

[1] Farinelli, chanteur italien, n� � Naples en 1705, sans �tre
ministre, gouvernait l'Espagne sous Ferdinand VI; il est mort
en 1782. Voltaire reparle de ce Farinelli dans la
_Conversation de l'Intendant des menus en exercice_: voyez les
_M�langes_, ann�e 1761. B.

Je lui contai tout ce qui m'�tait arriv�; il me conta aussi ses
aventures, et m'apprit comment il avait �t� envoy� chez le roi de
Maroc par une puissance chr�tienne, pour conclure avec ce
monarque un trait� par lequel on lui fournirait de la poudre, des
canons, et des vaisseaux, pour l'aider � exterminer le commerce
des autres chr�tiens. Ma mission est faite, dit cet honn�te
eunuque; je vais m'embarquer � Ceuta, et je vous ram�nerai en
Italie. _Ma che sciagura d'essere senza coglioni!_

Je le remerciai avec des larmes d'attendrissement; et au lieu de
me mener en Italie, il me conduisit � Alger, et me vendit au dey
de cette province. A peine fus-je vendue, que cette peste qui a
fait le tour de l'Afrique, de l'Asie, de l'Europe, se d�clara
dans Alger avec fureur. Vous avez vu des tremblements de terre;
mais, mademoiselle, avez-vous jamais eu la peste? Jamais,
r�pondit la baronne.

Si vous l'aviez eue, reprit la vieille, vous avoueriez qu'elle
est bien au-dessus d'un tremblement de terre. Elle est fort
commune en Afrique; j'en fus attaqu�e. Figurez-vous quelle
situation pour la fille d'un pape, �g�e de quinze ans, qui en
trois mois de temps avait �prouv� la pauvret�, l'esclavage, avait
�t� viol�e presque tous les jours, avait vu couper sa m�re en
quatre, avait essuy� la faim et la guerre, et mourait pestif�r�e
dans Alger! Je n'en mourus pourtant pas; mais mon eunuque et le
dey, et presque tout le s�rail d'Alger p�rirent.

Quand les premiers ravages de cette �pouvantable peste furent
pass�s, on vendit les esclaves du dey. Un marchand m'acheta, et
me mena � Tunis; il me vendit � un autre marchand qui me revendit
� Tripoli; de Tripoli je fus revendue � Alexandrie, d'Alexandrie
revendue � Smyrne; de Smyrne � Constantinople. J'appartins enfin
� un aga des janissaires, qui fut bient�t command� pour aller
d�fendre Azof contre les Russes qui l'assi�geaient.

L'aga, qui �tait un tr�s galant homme, mena avec lui tout son
s�rail, et nous logea dans un petit fort sur les Palus-M�otides,
gard� par deux eunuques noirs et vingt soldats. On tua
prodigieusement de Russes, mais ils nous le rendirent bien: Azof
fut mis � feu et � sang[2], et on ne pardonna ni au sexe, ni �
l'�ge; il ne resta que notre petit fort; les ennemis voulurent
nous prendre par famine. Les vingt janissaires avaient jur� de
ne se jamais rendre. Les extr�mit�s de la faim o� ils furent
r�duits les contraignirent � manger nos deux eunuques, de peur de
violer leur serment. Au bout de quelques jours ils r�solurent de
manger les femmes.

[2] Les Russes prirent Azof sous Pierre-le-Grand, en 1696, et
la rendirent � la paix, en 1711; la reprirent en 1739, la
fortifi�rent; mais � la paix de 1789, ils la rendirent apr�s
l'avoir d�mantel�e. La prise d'Azof, sous Catherine II, est
post�rieure de dix ans � _Candide_. B.

Nous avions un iman tr�s pieux et tr�s compatissant, qui leur
fit un beau sermon par lequel il leur persuada de ne nous pas
tuer tout-�-fait. Coupez, dit-il, seulement une fesse � chacune
de ces dames, vous ferez tr�s bonne ch�re; s'il faut y revenir,
vous en aurez encore autant dans quelques jours; le ciel vous
saura gr� d'une action si charitable, et vous serez secourus.

Il avait beaucoup d'�loquence; il les persuada: on nous fit cette
horrible op�ration; l'iman nous appliqua le m�me baume qu'on met
aux enfants qu'on vient de circoncire: nous �tions toutes � la
mort.

A peine les janissaires eurent-ils fait le repas que nous leur
avions fourni, que les Russes arrivent sur des bateaux plats; pas
un janissaire ne r�chappa. Les Russes ne firent aucune attention
� l'�tat o� nous �tions. Il y a partout des chirurgiens
fran�ais: un d'eux qui �tait fort adroit prit soin de nous, il
nous gu�rit; et je me souviendrai toute ma vie, que quand mes
plaies furent bien ferm�es, il me fit des propositions. Au
reste, il nous dit � toutes de nous consoler; il nous assura que
dans plusieurs si�ges pareille chose �tait arriv�e, et que
c'�tait la loi de la guerre.

D�s que mes compagnes purent marcher, on les fit aller � Moscou;
j'�chus en partage � un bo�ard qui me fit sa jardini�re, et qui
me donnait vingt coups de fouet par jour; mais ce seigneur ayant
�t� rou� au bout de deux ans avec une trentaine de bo�ards pour
quelque tracasserie de cour, je profitai de cette aventure; je
m'enfuis; je traversai toute la Russie; je fus long-temps
servante de cabaret � Riga, puis � Rostock, � Vismar, � Leipsick,
� Cassel, � Utrecht, � Leyde, � la Haye, � Rotterdam: j'ai
vieilli dans la mis�re et dans l'opprobre, n'ayant que la moiti�
d'un derri�re, me souvenant toujours que j'�tais fille d'un pape;
je voulus cent fois me tuer, mais j'aimais encore la vie. Cette
faiblesse ridicule est peut-�tre un de nos penchants les plus
funestes; car y a-t-il rien de plus sot que de vouloir porter
continuellement un fardeau qu'on veut toujours jeter par terre;
d'avoir son �tre en horreur, et de tenir � son �tre; enfin de
caresser le serpent qui nous d�vore, jusqu'� ce qu'il nous ait
mang� le coeur?

J'ai vu dans les pays que le sort m'a fait parcourir, et dans les
cabarets o� j'ai servi, un nombre prodigieux de personnes qui
avaient leur existence en ex�cration; mais je n'en ai vu que
douze qui aient mis volontairement fin � leur mis�re, trois
n�gres, quatre Anglais, quatre Genevois, et un professeur
allemand nomm� Robeck[3]. J'ai fini par �tre servante chez le
Juif don Issachar; il me mit aupr�s de vous, ma belle demoiselle;
je me suis attach�e � votre destin�e, et j'ai �t� plus occup�e de
vos aventures que des miennes. Je ne vous aurais m�me jamais
parl� de mes malheurs, si vous ne m'aviez pas un peu piqu�e, et
s'il n'�tait d'usage, dans un vaisseau, de conter des histoires
pour se d�sennuyer. Enfin, mademoiselle, j'ai de l'exp�rience,
je connais le monde; donnez-vous un plaisir, engagez chaque
passager � vous conter son histoire, et s'il s'en trouve un seul
qui n'ait souvent maudit sa vie, qui ne se soit souvent dit �
lui-m�me qu'il �tait le plus malheureux des hommes, jetez-moi
dans la mer la t�te la premi�re.

[3] Robeck (Jean), n� � Calmar en Su�de, en 1672, se noya
volontairement en 1739. J.-J. Rousseau parle de Robeck dans
sa _Nouvelle H�lo�se_, lettre vingt et uni�me de la troisi�me
partie. B.

CHAPITRE XIII.

Comment Candide fut oblig� de se s�parer de la belle Cun�gonde et
de la vieille.

La belle Cun�gonde, ayant entendu l'histoire de la vieille, lui
fit toutes les politesses qu'on devait � une personne de son rang
et de son m�rite. Elle accepta la proposition; elle engagea tous
les passagers, l'un apr�s l'autre, � lui conter leurs aventures.
Candide et elle avou�rent que la vieille avait raison. C'est
bien dommage, disait Candide, que le sage Pangloss ait �t� pendu
contre la coutume dans un auto-da-f�; il nous dirait des choses
admirables sur le mal physique et sur le mal moral qui couvrent
la terre et la mer, et je me sentirais assez de force pour oser
lui faire respectueusement quelques objections.

A mesure que chacun racontait son histoire, le vaisseau avan�ait.
On aborda dans Bu�nos-Ayres. Cun�gonde, le capitaine Candide, et
la vieille, all�rent chez le gouverneur don Fernando d'Ibaraa, y
Figueora, y Mascarenes,y Lampourdos, y Souza. Ce seigneur avait
une fiert� convenable � un homme qui portait tant de noms. Il
parlait aux hommes avec le d�dain le plus noble, portant le nez
si haut, �levant si impitoyablement la voix, prenant un ton si
imposant, affectant une d�marche si alti�re, que tous ceux qui
le saluaient �taient tent�s de le battre. Il aimait les femmes �
la fureur. Cun�gonde lui parut ce qu'il avait jamais vu de plus
beau. La premi�re chose qu'il fit fut de demander si elle
n'�tait point la femme du capitaine. L'air dont il fit cette
question alarma Candide: il n'osa pas dire qu'elle �tait sa
femme, parcequ'en effet elle ne l'�tait point; il n'osait pas
dire que c'�tait sa soeur, parcequ'elle ne l'�tait pas non plus;
et quoique ce mensonge officieux e�t �t� autrefois tr�s a la mode
chez les anciens[1], et qu'il p�t �tre utile aux modernes, son
�me �tait trop pure pour trahir la v�rit�. Mademoiselle
Cun�gonde, dit-il, doit me faire l'honneur de m'�pouser, et nous
supplions votre excellence de daigner faire notre noce.

[1] Voyez l'article ABRAHAM, tome XXVI, page 48. B.

Don Fernando d'Ibaraa, y Figueora, y Mascarenes, y Lampourdos, y
Souza, relevant sa moustache, sourit am�rement, et ordonna au
capitaine Candide d'aller faire la revue de sa compagnie.
Candide ob�it; le gouverneur demeura avec mademoiselle Cun�gonde.
Il lui d�clara sa passion, lui protesta que le lendemain il
l'�pouserait � la face de l'�glise, ou autrement, ainsi qu'il
plairait � ses charmes. Cun�gonde lui demanda un quart d'heure
pour se recueillir, pour consulter la vieille, et pour se
d�terminer.

La vieille dit � Cun�gonde: Mademoiselle, vous avez soixante et
douze quartiers et pas une obole; il ne tient qu'� vous d'�tre la
femme du plus grand seigneur de l'Am�rique m�ridionale,qui a une
tr�s belle moustache; est-ce � vous de vous piquer d'une fid�lit�
� toute �preuve? Vous avez �t� viol�e par les Bulgares; un Juif
et un inquisiteur ont eu vos bonnes gr�ces: les malheurs donnent
des droits. J'avoue que si j'�tais � votre place, je ne ferais
aucun scrupule d'�pouser monsieur le gouverneur, et de faire la
fortune de monsieur le capitaine Candide. Tandis que la vieille
parlait avec toute la prudence que l'�ge et l'exp�rience donnent,
on vit entrer dans le port un petit vaisseau; il portait un
alcade et des alguazils, et voici ce qui �tait arriv�.

La vieille avait tr�s bien devin� que ce fut un cordelier � la
grande manche qui vola l'argent et les bijoux de Cun�gonde dans
la ville de Badajos, lorsqu'elle fuyait en h�te avec Candide. Ce
moine voulut vendre quelques unes des pierreries � un joaillier.
Le marchand les reconnut pour celles du grand-inquisiteur. Le
cordelier, avant d'�tre pendu, avoua qu'il les avait vol�es: il
indiqua les personnes, et la route qu'elles prenaient. La fuite
de Cun�gonde et de Candide �tait d�j� connue. On les suivit �
Cadix: on envoya, sans perdre de temps, un vaisseau � leur
poursuite. Le vaisseau �tait d�j� dans le port de Bu�nos-Ayres.
Le bruit se r�pandit qu'un alcade allait d�barquer, et qu'on
poursuivait les meurtriers de monseigneur le grand-inquisiteur.
La prudente vieille vit dans l'instant tout ce qui �tait � faire.
Vous ne pouvez fuir, dit-elle � Cun�gonde, et vous n'avez rien �
craindre; ce n'est pas vous qui avez tu� monseigneur, et
d'ailleurs le gouverneur, qui vous aime, ne souffrira pas qu'on
vous maltraite; demeurez. Elle court sur-le-champ � Candide:
Fuyez, dit-elle, ou dans une heure vous allez �tre br�l�. Il n'y
avait pas un moment � perdre; mais comment se s�parer de
Cun�gonde, et o� se r�fugier?

CHAPITRE XIV.

Comment Candide et Cacambo furent re�us chez les j�suites du
Paraguai.

Candide avait amen� de Cadix un valet tel qu'on en trouve
beaucoup sur les c�tes d'Espagne et dans les colonies. C'�tait
un quart d'Espagnol, n� d'un m�tis dans le Tucuman; il avait �t�
enfant de choeur, sacristain, matelot, moine, facteur, soldat,
laquais. Il s'appelait Cacambo, et aimait fort son ma�tre,
parceque son ma�tre �tait un fort bon homme. Il sella au plus
vite les deux chevaux andalous. Allons, mon ma�tre, suivons le
conseil de la vieille, partons, et courons sans regarder derri�re
nous. Candide versa des larmes: O ma ch�re Cun�gonde! faut-il
vous abandonner dans le temps que monsieur le gouverneur va faire
nos noces! Cun�gonde amen�e de si loin, que deviendrez-vous? Elle
deviendra ce qu'elle pourra, dit Cacambo; les femmes ne sont
jamais embarrass�es d'elles; Dieu y pourvoit; courons. O� me
m�nes-tu? o� allons -nous? que ferons-nous sans Cun�gonde?
disait Candide. Par saint Jacques de Compostelle, dit Cacambo,
vous alliez faire la guerre aux j�suites, allons la faire pour
eux; je sais assez les chemins, je vous m�nerai dans leur
royaume, ils seront charm�s d'avoir un capitaine qui fasse
l'exercice � la bulgare; vous ferez une fortune prodigieuse;
quand on n'a pas son compte dans un monde, on le trouve dans un
autre. C'est un tr�s grand plaisir de voir et de faire des
choses nouvelles.

Tu as donc �t� d�j� dans le Paraguai? dit Candide. Eh vraiment
oui! dit Cacambo; j'ai �t� cuistre dans le coll�ge de
l'Assomption, et je connais le gouvernement de los padres comme
je connais les rues de Cadix. C'est une chose admirable que ce
gouvernement. Le royaume a d�j� plus de trois cents lieues de
diam�tre; il est divis� en trente provinces. Los padres y ont
tout, et les peuples rien; c'est le chef-d'oeuvre de la raison et
de la justice. Pour moi, je ne vois rien de si divin que los
padres, qui font ici la guerre au roi d'Espagne et au roi de
Portugal, et qui en Europe confessent ces rois; qui tuent ici des
Espagnols, et qui � Madrid les envoient au ciel; cela me ravit;
avan�ons: vous allez �tre le plus heureux de tous les hommes.
Quel plaisir auront los padres, quand ils sauront qu'il leur
vient un capitaine qui sait l'exercice bulgare!

D�s qu'ils furent arriv�s � la premi�re barri�re, Cacambo dit �
la garde avanc�e qu'un capitaine demandait � parler � monseigneur
le commandant. On alla avertir la grande garde. Un officier
paraguain courut aux pieds du commandant lui donner part de la
nouvelle. Candide et Cacambo furent d'abord d�sarm�s; on se
saisit de leurs deux chevaux andalous. Les deux �trangers sont
introduits au milieu de deux files de soldats; le commandant
�tait au bout, le bonnet � trois cornes en t�te, la robe
retrouss�e, l'�p�e au c�t�, l'esponton � la main. Il fit un
signe; aussit�t vingt-quatre soldats entourent les deux nouveaux
venus. Un sergent leur dit qu'il faut attendre, que le
commandant ne peut leur parler, que le r�v�rend p�re provincial
ne permet pas qu'aucun Espagnol ouvre la bouche qu'en sa
pr�sence, et demeure plus de trois heures dans le pays. Et o�
est le r�v�rend p�re provincial? dit Cacambo. Il est � la parade
apr�s avoir dit sa messe, r�pondit le sergent, et vous ne pourrez
baiser ses �perons que dans trois heures. Mais, dit Cacambo,
monsieur le capitaine, qui meurt de faim comme moi, n'est point
Espagnol, il est Allemand; ne pourrions-nous point d�jeuner en
attendant sa r�v�rence?

Le sergent alla sur-le-champ rendre compte de ce discours au
commandant. Dieu soit b�ni! dit ce seigneur, puisqu'il est
Allemand, je peux lui parler; qu'on le m�ne dans ma feuill�e.
Aussit�t on conduit Candide dans un cabinet de verdure, orn�
d'une tr�s jolie colonnade de marbre vert et or, et de treillages
qui renfermaient des perroquets, des colibris, des
oiseaux-mouches, des pintades, et tous les oiseaux les plus
rares. Un excellent d�jeuner �tait pr�par� dans des vases d'or;
et tandis que les Paraguains mang�rent du ma�s dans des �cuelles
de bois, en plein champ, � l'ardeur du soleil, le r�v�rend p�re
commandant entra dans la feuill�e.

C'�tait un tr�s beau jeune homme, le visage plein, assez blanc,
haut en couleur, le sourcil relev�, l'oeil vif, l'oreille rouge,
les l�vres vermeilles, l'air fier, mais d'une fiert� qui n'�tait
ni celle d'un Espagnol ni celle d'un j�suite. On rendit �
Candide et � Cacambo leurs armes, qu'on leur avait saisies, ainsi
que les deux chevaux andalous; Cacambo leur fit manger l'avoine
aupr�s de la feuill�e, ayant toujours l'oeil sur eux, crainte de
surprise.

Candide baisa d'abord le bas de la robe du commandant, ensuite
ils se mirent � table. Vous �tes donc Allemand? lui dit le
j�suite en cette langue. Oui, mon r�v�rend p�re, dit Candide.
L'un et l'autre, en pronon�ant ces paroles, se regardaient avec
une extr�me surprise, et une �motion dont ils n'�taient pas les
ma�tres. Et de quel pays d'Allemagne �tes-vous? dit le j�suite.
De la sale province de Vestphalie, dit Candide: je suis n� dans
le ch�teau de, Thunder-ten-tronckh. O ciel! est-il possible!
s'�cria le commandant. Quel miracle! s'�cria Candide. Serait-ce
vous? dit le commandant. Cela n'est pas possible, dit Candide.
Ils se laissent tomber tous deux � la renverse, ils s'embrassent,
ils versent des ruisseaux de larmes. Quoi! serait-ce vous, mon
r�v�rend p�re? vous, le fr�re de la belle Cun�gonde! vous qui
f�tes tu� par les Bulgares! vous le fils de monsieur le baron!
vous j�suite au Paraguai! Il faut avouer que ce monde est une
�trange chose. O Pangloss! Pangloss! que vous s�riez aise si
vous n'aviez pas �t� pendu!

Le commandant fit retirer les esclaves n�gres et les Paraguains
qui servaient � boire dans des gobelets de cristal de roche. Il
remercia Dieu et saint Ignace mille fois; il serrait Candide
entre ses bras, leurs visages �taient baign�s de pleurs. Vous
seriez bien plus �tonn�, plus attendri, plus hors de vous-m�me,
dit Candide, si je vous disais que mademoiselle Cun�gonde, votre
soeur, que vous avez crue �ventr�e, est pleine de
sant�.--O�?--Dans votre voisinage, chez M. le gouverneur de
Bu�nos-Ayres; et je venais pour vous faire la guerre. Chaque mot
qu'ils prononc�rent dans cette longue conversation accumulait
prodige sur prodige. Leur �me tout enti�re volait sur leur
langue, �tait attentive dans leurs oreilles, et �tincelante dans
leurs yeux. Comme ils �taient Allemands, ils tinrent table
long-temps, en attendant le r�v�rend p�re provincial; et le
commandant parla ainsi � son cher Candide.

CHAPITRE XV.

Comment Candide tua le fr�re de sa ch�re Cun�gonde.

J'aurai toute ma vie pr�sent � la m�moire le jour horrible o� je
vis tuer mon p�re et ma m�re, et violer ma soeur. Quand les
Bulgares furent retir�s, on ne trouva point cette soeur adorable,
et on mit dans une charrette ma m�re, mon p�re, et moi, deux
servantes et trois petits gar�ons �gorg�s, pour nous aller
enterrer dans une chapelle de j�suites, � deux lieues du ch�teau
de mes p�res. Un j�suite nous jeta de l'eau b�nite; elle �tait
horriblement sal�e; il en entra quelques gouttes dans mes yeux:
le p�re s'aper�ut que ma paupi�re fesait un petit mouvement: il
mit la main sur mon coeur, et le sentit palpiter; je fus secouru,
et au bout de trois semaines il n'y paraissait pas. Vous savez,
mon cher Candide, que j'�tais fort joli; je le devins encore
davantage; aussi le r�v�rend p�re Croust[1], sup�rieur de la
maison, prit pour moi la plus tendre amiti�: il me donna l'habit
de novice: quelque temps apr�s je fus envoy� � Rome. Le p�re
g�n�ral avait besoin d'une recrue de jeunes j�suites allemands.
' Les souverains du Paraguai re�oivent le moins qu'ils peuvent de
j�suites espagnols; ils aiment mieux les �trangers, dont ils se
croient plus ma�tres. Je fus jug� propre par le r�v�rend p�re
g�n�ral pour aller travailler dans cette vigne. Nous part�mes,
un Polonais, un Tyrolien, et moi. Je fus honor�, en arrivant, du
sous-diaconat et d'une lieutenance: je suis aujourd'hui colonel
et pr�tre. Nous recevrons vigoureusement les troupes du roi
d'Espagne; je vous r�ponds qu'elles seront excommuni�es et
battues. La Providence vous envoie ici pour nous seconder. Mais
est-il bien vrai que ma ch�re soeur Cun�gonde soit dans le
voisinage, chez le gouverneur de Bu�nos-Ayres? Candide l'assura
par serment que rien n'�tait plus vrai. Leurs larmes
recommenc�rent � couler.

[1] Dans les premi�res �ditions, au lieu de _Croust_, on lit:
_Didrie_. Mais l'�dition fesant partie du volume intitul�:
_Seconde suite des M�langes_, 1761, porte d�j� Croust. Il est
question du r�v�rend P.Croust, _le plus brutal de la soci�t�_,
dans le tome XXX, page 429. B.

Le baron ne pouvait se lasser d'embrasser Candide; il l'appelait
son fr�re, son sauveur.Ah! peut-�tre, lui dit-il, nous pourrons
ensemble, mon cher Candide, entrer en vainqueurs dans la ville,
et reprendre ma soeur Cun�gonde. C'est tout ce que je souhaite,
dit Candide; car je comptais l'�pouser, et je l'esp�re encore.
Vous, insolent! r�pondit le baron, vous auriez l'impudence
d'�pouser ma soeur qui a soixante et douze quartiers! Je vous
trouve bien effront� d'oser me parler d'un dessein si t�m�raire!
Candide, p�trifi� d'un tel discours, lui r�pondit:Mon r�v�rend
p�re, tous les quartiers du monde n'y font rien; j'ai tir� votre
soeur des bras d'un Juif et d'un inquisiteur; elle m'a assez
d'obligations, elle veut m'�pouser. Ma�tre Pangloss m'a toujours
dit que les hommes sont �gaux; et assur�ment je l'�pouserai.
C'est ce que nous verrons, coquin! dit le j�suite baron de
Thunder-ten-tronckh; et en m�me temps il lui donna un grand coup
du plat de son �p�e sur le visage. Candide dans l'instant tire
la sienne, et l'enfonce jusqu'� la garde dans le ventre du baron
j�suite; mais en la retirant toute fumante, il se mit � pleurer:
H�las! mon Dieu! dit-il, j'ai tu� mon ancien ma�tre, mon ami,
mon beau-fr�re; je suis le meilleur homme du monde, et voil� d�j�
trois hommes que je tue; et dans ces trois il y a deux pr�tres.

Cacambo, qui fesait sentinelle � la porte de la feuill�e,
accourut. Il ne nous reste qu'� vendre cher notre vie, lui dit
son ma�tre; on va, sans doute, entrer dans la feuill�e; il faut
mourir les armes � la main. Cacambo, qui en avait bien vu
d'autres, ne perdit point la t�te; il prit la robe de j�suite que
portait le baron, la mit sur le corps de Candide, lui donna le
bonnet carr� du mort, et le fit monter � cheval. Tout cela se
fit en un clin d'oeil. Galopons, mon ma�tre; tout le monde vous
prendra pour un j�suite qui va donner des ordres; et nous aurons
pass� les fronti�res avant qu'on puisse courir apr�s nous. Il
volait d�j� en pronon�ant ces paroles, et en criant en espagnol:
Place, place pour le r�v�rend p�re colonel!

CHAPITRE XVI.

Ce qui advint aux deux voyageurs avec deux filles, deux singes,
et les sauvages nomm�s Oreillons.

Candide et son valet furent au-del� des barri�res, et personne ne
savait encore dans le camp la mort du j�suite allemand. Le
vigilant Cacambo avait eu soin de remplir sa valise de pain, de
chocolat, de jambon, de fruits, et de quelques mesures de vin.
Ils s'enfonc�rent avec leurs chevaux andalous dans un pays
inconnu o� ils ne d�couvrirent aucune route. Enfin une belle
prairie entrecoup�e de ruisseaux se pr�senta devant eux. Nos
deux voyageurs font repa�tre leurs montures. Cacambo propose �
son ma�tre de manger, et lui en donne l'exemple. Comment
veux-tu, disait Candide, que je mange du jambon, quand j'ai tu�
le fils de monsieur le baron, et que je me vois condamn� � ne
revoir la belle Cun�gonde de ma vie? � quoi me servira de
prolonger mes mis�rables jours, puisque je dois les tra�ner loin
d'elle dans les remords et dans le d�sespoir? et que dira le
Journal de Tr�voux[1]?

[1] L'ouvrage cit� sous le titre de _Journal de Tr�voux_, du
nom de la ville o� il s'imprima, est intitul�: _M�moires pour
servir � l'histoire des sciences et des beaux-arts_. Ce titre
a subi plusieurs changements. B.

En parlant ainsi, il ne laissa pas de manger. Le soleil se
couchait. Les deux �gar�s entendirent quelques petits cris qui
paraissaient pouss�s par des femmes. Ils ne savaient si ces cris
�taient de douleur ou de joie; mais ils se lev�rent
pr�cipitamment avec cette inqui�tude et cette alarme que tout
inspire dans un pays inconnu. Ces clameurs partaient de deux
filles toutes nues qui couraient l�g�rement au bord de la
prairie, tandis que deux singes les suivaient en leur mordant les
fesses. Candide fut touch� de piti�; il avait appris � tirer
chez les Bulgares, et il aurait abattu une noisette dans un
buisson sans toucher aux feuilles. Il prend son fusil espagnol �
deux coups, tire, et tue les deux singes. Dieu soit lou�, mon
cher Cacambo! j'ai d�livr� d'un grand p�ril ces deux pauvres
cr�atures: si j'ai commis un p�ch� en tuant un inquisiteur et un
j�suite, je l'ai bien r�par� en sauvant la vie � deux filles. Ce
sont peut-�tre deux demoiselles de condition, et cette aventure
nous peut procurer de tr�s grands avantages dans le pays.

Il allait continuer, mais sa langue devint percluse quand il vit
ces deux filles embrasser tendrement les deux singes, fondre en
larmes sur leurs corps, et remplir l'air des cris les plus
douloureux. Je ne m'attendais pas � tant de bont� d'�me, dit-il
enfin � Cacambo; lequel lui r�pliqua: Vous avez fait l� un beau
chef d'oeuvre, mon ma�tre; vous avez tu� les deux amants de ces
demoiselles. Leurs amants! serait-il possible? vous vous
moquez de moi, Cacambo; le moyen de vous croire? Mon cher ma�tre,
repartit Cacambo, vous �tes toujours �tonn� de tout; pourquoi
trouvez-vous si �trange que dans quelques pays il y ait des
singes qui obtiennent les bonnes gr�ces des dames? ils sont des
quarts d'homme, comme je suis un quart d'Espagnol. H�las!
reprit Candide, je me souviens d'avoir entendu dire � ma�tre
Pangloss qu'autrefois pareils accidents �taient arriv�s, et que
ces m�langes avaient produit des �gypans, des faunes, des
satyres; que plusieurs grands personnages de l'antiquit� en
avaient vu; mais je prenais cela pour des fables. Vous devez
�tre convaincu � pr�sent, dit Cacambo, que c'est une v�rit�, et
vous voyez comment en usent les personnes qui n'ont pas re�u une
certaine �ducation; tout ce que je crains, c'est que ces dames ne
nous fassent quelque m�chante affaire.

Ces r�flexions solides engag�rent Candide � quitter la prairie,
et � s'enfoncer dans un bois. Il y soupa avec Cacambo; et tous
deux, apr�s avoir maudit l'inquisiteur de Portugal, le gouverneur
de Bu�nos-Ayres, et le baron, s'endormirent sur de la mousse. A
leur r�veil, ils sentirent qu'ils ne pouvaient remuer; la raison
en �tait que pendant la nuit les Oreillons, habitants du pays, �
qui les deux dames les avaient d�nonc�s, les avaient garrott�s
avec des cordes d'�corces d'arbre.

Ils �taient entour�s d'une cinquantaine d'Oreillons tout nus,
arm�s de fl�ches, de massues, et de haches de caillou: les uns
fesaient bouillir une grande chaudi�re; les autres pr�paraient
des broches, et tous criaient: C'est un j�suite, c'est un
j�suite! nous serons veng�s, et nous ferons bonne ch�re; mangeons
du j�suite, mangeons du j�suite!

Je vous l'avais bien dit, mon cher ma�tre, s'�cria tristement
Cacambo, que ces deux filles nous joueraient d'un mauvais tour.
Candide apercevant la chaudi�re et les broches s'�cria: Nous
allons certainement �tre r�tis ou bouillis. Ah! que dirait
ma�tre Pangloss, s'il voyait comme la pure nature est faite? Tout
est bien; soit, mais j'avoue qu'il est bien cruel, d'avoir perdu
mademoiselle Cun�gonde, et d'�tre mis � la broche par des
Oreillons. Cacambo ne perdait jamais la t�te. Ne d�sesp�rez de
rien, dit-il au 'd�sol� Candide; j'entends un peu le jargon de
ces peuples, je vais leur parler. Ne manquez pas, dit Candide,
de leur repr�senter quelle est l'inhumanit� affreuse de faire
cuire des hommes, et combien cela est peu chr�tien.

Messieurs, dit Cacambo, vous comptez donc manger aujourd'hui un
j�suite? c'est tr�s bien fait; rien n'est plus juste que de
traiter ainsi ses ennemis. En effet le droit naturel nous
enseigne � tuer notre prochain, et c'est ainsi qu'on en agit dans
toute la terre. Si nous n'usons pas du droit de le manger, c'est
que nous avons d'ailleurs de quoi faire bonne ch�re; mais vous
n'avez pas les m�mes ressources que nous: certainement il vaut
mieux manger ses ennemis que d'abandonner aux corbeaux et aux
corneilles le fruit de sa victoire. Mais, messieurs, vous ne
voudriez pas manger vos amis. Vous croyez aller mettre un
j�suite en broche, et c'est votre d�fenseur, c'est l'ennemi de
vos ennemis que vous allez r�tir. Pour moi, je suis n� dans
votre pays; monsieur que vous voyez est mon ma�tre, et bien loin
d'�tre j�suite, il vient de tuer un j�suite, il en porte les
d�pouilles; voil� le sujet de votre m�prise. Pour v�rifier ce
que je vous dis, prenez sa robe, portez-la � la premi�re barri�re
du royaume de los padres; informez-vous si mon ma�tre n'a pas tu�
un officier j�suite. Il vous faudra peu de temps; vous pourrez
toujours nous manger, si vous trouvez que je vous ai menti.
Mais, si je vous ai dit la v�rit�, vous connaissez trop les
principes du droit public, les moeurs, et les lois, pour ne nous
pas faire gr�ce.

Les Oreillons trouv�rent ce discours tr�s raisonnable; ils
d�put�rent deux notables pour aller en diligence s'informer de la
v�rit�; les deux d�put�s s'acquitt�rent de leur commission en
gens d'esprit, et revinrent bient�t apporter de bonnes nouvelles.
Les Oreillons d�li�rent leurs deux prisonniers, leur firent
toutes sortes de civilit�s, leur offrirent des filles, leur
donn�rent des rafra�chissements, et les reconduisirent jusqu'aux
confins de leurs �tats, en criant avec all�gresse: Il n'est point
j�suite, il n'est point j�suite!

Candide ne se lassait point d'admirer le sujet de sa d�livrance.
Quel peuple! disait-il, quels hommes! quelles moeurs! si je
n'avais pas eu le bonheur de donner un grand coup d'�p�e au
travers du corps du fr�re de mademoiselle Cun�gonde, j'�tais
mang� sans r�mission. Mais, apr�s tout, la pure nature est
bonne, puisque ces gens-ci, au lieu de me manger, m'ont fait
mille honn�tet�s, d�s qu'ils ont su que je n'�tais pas j�suite.

CHAPITRE XVII.

Arriv�e de Candide et de son valet au pays d'Eldorado, et ce
qu'ils y virent.

Quand ils furent aux fronti�res des Oreillons, Vous voyez, dit
Cacambo � Candide, que cet h�misph�re-ci ne vaut pas mieux que
l'autre; croyez-moi, retournons en Europe par le plus court
chemin. Comment y retourner, dit Candide; et o� aller? Si je
vais dans mon pays, les Bulgares et les Abares y �gorgent tout;
si je retourne en Portugal, j'y suis br�l�; si nous restons dans
ce pays-ci, nous risquons � tout moment d'�tre mis en broche.
Mais comment se r�soudre � quitter la partie du monde que
mademoiselle Cun�gonde habite?

Tournons vers la Cayenne, dit Cacambo, nous y trouverons des
Fran�ais qui vont par tout le monde; ils pourront nous aider.
Dieu aura peut-�tre piti� de nous.

Il n'�tait pas facile d'aller � la Cayenne: ils savaient bien �
peu pr�s de quel c�t� il fallait marcher; mais des montagnes, des
fleuves, des pr�cipices, des brigands, des sauvages, �taient
partout de terribles obstacles. Leurs chevaux moururent de
fatigue; leurs provisions furent consum�es; ils se nourrirent un
mois entier de fruits sauvages, et se trouv�rent enfin aupr�s
d'une petite rivi�re bord�e de cocotiers qui soutinrent leur vie
et leurs esp�rances.

Cacambo, qui donnait toujours d'aussi bons conseils que la
vieille, dit � Candide: Nous n'en pouvons plus, nous avons assez
march�; j'aper�ois un canot vide sur le rivage, emplissons-le de
cocos, jetons-nous dans cette petite barque, laissons-nous aller
au courant; une rivi�re m�ne toujours � quelque endroit habit�.
Si nous ne trouvons pas des choses agr�ables, nous trouverons du
moins des choses nouvelles. Allons, dit Candide,
recommandons-nous � la Providence.

Ils vogu�rent quelques lieues entre des bords, tant�t fleuris,
tant�t arides, tant�t unis, tant�t escarp�s. La rivi�re
s'�largissait toujours; enfin elle se perdait sous une vo�te de
rochers �pouvantables qui s'�levaient jusqu'au ciel. Les deux
voyageurs eurent la hardiesse de s'abandonner aux flots sous
cette vo�te. Le fleuve resserr� en cet endroit les porta avec
une rapidit� et un bruit horrible. Au bout de vingt-quatre
heures ils revirent le jour; mais leur canot se fracassa contre
les �cueils; il fallut se tra�ner de rocher en rocher pendant une
lieue enti�re; enfin ils d�couvrirent un horizon immense, bord�
de montagnes inaccessibles. Le pays �tait cultiv� pour le
plaisir comme pour le besoin; partout l'utile �tait agr�able[1]:
les chemins �taient couverts ou plut�t orn�s de voitures d'une
forme et d'une mati�re brillante, portant des hommes et des
femmes d'une beaut� singuli�re, tra�n�s rapidement par de gros
moutons rouges qui surpassaient en vitesse les plus beaux chevaux
d'Andalousie, de T�tuan, et de M�quinez.

[1] Tel est le texte de toutes les �ditions donn�es du vivant
de l'auteur, et m�me des �ditions de Kehl. Quelques �diteurs
r�cents ont mis: _l'utile �tait_ joint � _l'agr�able_. B.

Voil� pourtant, dit Candide, un pays qui vaut mieux que la
Vestphalie. Il mit pied � terre avec Cacambo aupr�s du premier
village qu'il rencontra. Quelques enfants du village, couverts
de brocarts d'or tout d�chir�s, jouaient au palet � l'entr�e du
bourg; nos deux hommes de l'autre monde s'amus�rent � les
regarder: leurs palets �taient d'assez larges pi�ces rondes,
jaunes, rouges, vertes, qui jetaient un �clat singulier. Il prit
envie aux voyageurs d'en ramasser quelques uns; c'�tait de l'or,
c'�tait des �meraudes, des rubis, dont le moindre aurait �t� le
plus grand ornement du tr�ne du Mogol. Sans doute, dit Cacambo,
ces enfants sont les fils du roi du pays qui jouent au petit
palet. Le magister du village parut dans ce moment pour les
faire rentrer � l'�cole. Voil�, dit Candide, le pr�cepteur de la
famille royale.

Les petits gueux quitt�rent aussit�t le jeu, en laissant � terre
leurs palets, et tout ce qui avait servi � leurs divertissements.
Candide les ramasse, court au pr�cepteur et les lui pr�sente
humblement, lui fesant entendre par signes que leurs altesses
royales avaient oubli� leur or et leurs pierreries. Le magister
du village, en souriant, les jeta par terre, regarda un moment la
figure de Candide avec beaucoup de surprise, et continua son
chemin.

Les voyageurs ne manqu�rent pas de ramasser l'or, les rubis, et
les �meraudes. O� sommes-nous? s'�cria Candide. Il faut que les
enfants des rois de ce pays soient bien �lev�s, puisqu'on leur
apprend � m�priser l'or et les pierreries. Cacambo �tait aussi
surpris que Candide. Ils approch�rent enfin de la premi�re
maison du village; elle �tait b�tie comme un palais d'Europe.
Une foule de monde s'empressait � la porte, et encore plus dans
le logis; une musique tr�s agr�able se fesait entendre, et une
odeur d�licieuse de cuisine se fesait sentir. Cacambo s'approcha
de la porte, et entendit qu'on parlait p�ruvien; c'�tait sa
langue maternelle; car tout le monde sait que Cacambo �tait n� au
Tucuman, dans un village o� l'on ne connaissait que cette langue.
Je vous servirai d'interpr�te, dit-il � Candide; entrons, c'est
ici un cabaret.

Aussit�t deux gar�ons et deux filles de l'h�tellerie, v�tus de
drap d'or, et les cheveux renou�s avec des rubans, les invitent �
se mettre � la table de l'h�te. On servit quatre potages garnis
chacun de deux perroquets, un contour bouilli qui pesait deux
cents livres, deux singes r�tis d'un go�t excellent, trois cents
colibris dans un plat, et six cents oiseaux-mouches dans un
autre; des rago�ts exquis, des p�tisseries d�licieuses; le tout
dans des plats d'une esp�ce de cristal de roche. Les gar�ons et
les filles de l'h�tellerie versaient plusieurs liqueurs faites de
cannes de sucre.

Les convives �taient pour la plupart des marchands et des
voituriers, tous d'une politesse extr�me, qui firent quelques
questions � Cacambo avec la discr�tion la plus circonspecte, et
qui r�pondirent aux siennes d'une mani�re � le satisfaire.

Quand le repas fut fini, Cacambo crut, ainsi que Candide, bien
payer son �cot, en jetant sur la table de l'h�te deux de ces
larges pi�ces d'or qu'il avait ramass�es; l'h�te et l'h�tesse
�clat�rent de rire, et se tinrent long-temps les c�t�s. Enfin
ils se remirent. Messieurs, dit l'h�te, nous voyons bien que
vous �tes des �trangers; nous ne sommes pas accoutum�s � en voir.
Pardonnez-nous si nous nous sommes mis � rire quand vous nous
avez offert en paiement les cailloux de nos grands chemins. Vous
n'avez pas sans doute de la monnaie du pays, mais il n'est pas
n�cessaire d'en avoir pour d�ner ici. Toutes les h�telleries
�tablies pour la commodit� du commerce sont pay�es par le
gouvernement. Vous avez fait mauvaise ch�re ici, parceque c'est
un pauvre village, mais partout ailleurs vous serez re�us comme
vous m�ritez de l'�tre. Cacambo expliquait � Candide tous les
discours de l'h�te, et Candide les �coutait avec la m�me
admiration et le m�me �garement que son ami Cacambo les rendait.
Quel est donc ce pays, disaient-ils l'un et l'autre, inconnu �
tout le reste de la terre, et o� toute la nature est d'une esp�ce
si diff�rente de la n�tre? C'est probablement le pays o� tout va
bien; car il faut absolument qu'il y en ait un de cette esp�ce.
Et, quoi qu'en d�t ma�tre Pangloss, je me suis souvent aper�u que
tout allait assez mal en Vestphalie.

CHAPITRE XVIII

Ce qu'ils virent dans le pays d'Eldorado[1].

[1] Sur le pays d'Eldorado, voyez tome XVII, page 436. B.

Cacambo t�moigna � son h�te toute sa curiosit�; l'h�te lui dit:
Je suis fort ignorant, et je m'en trouve bien; mais nous avons
ici un vieillard retir� de la cour qui est le plus savant homme
du royaume, et le plus communicatif. Aussit�t il m�ne Cacambo
chez le vieillard. Candide ne jouait plus que le second
personnage, et accompagnait son valet. Ils entr�rent dans une
maison fort simple, car la porte n'�tait que d'argent, et les
lambris des appartements n'�taient que d'or, mais travaill�s avec
tant de go�t, que les plus riches lambris ne l'effa�aient pas.
L'antichambre n'�tait � la v�rit� incrust�e que de rubis et
d'�meraudes; mais l'ordre dans lequel tout �tait arrang� r�parait
bien cette extr�me simplicit�.

Le vieillard re�ut les deux �trangers sur un sofa matelass� de
plumes de colibri, et leur fit pr�senter des liqueurs dans des
vases de diamant; apr�s quoi il satisfit � leur curiosit� en ces
termes:

Je suis �g� de cent soixante et douze ans, et j'ai appris de feu
mon p�re, �cuyer du roi, les �tonnantes r�volutions du P�rou dont
il avait �t� t�moin. Le royaume o� nous sommes est l'ancienne
patrie des incas, qui en sortirent tr�s imprudemment pour aller
subjuguer une partie du monde, et qui furent enfin d�truits par
les Espagnols.

Les princes de leur famille qui rest�rent dans leur pays natal
furent plus sages; ils ordonn�rent, du consentement de la nation,
qu'aucun habitant ne sortirait jamais de notre petit royaume; et
c'est ce qui nous a conserv� notre innocence et notre f�licit�.
Les Espagnols ont eu une connaissance confuse de ce pays, ils
l'ont appel� _Eldorado_; et un Anglais, nomm� le chevalier
Raleigh, en a m�me approch� il y a environ cent ann�es; mais,
comme nous sommes entour�s de rochers inabordables et de
pr�cipices, nous avons toujours �t� jusqu'� pr�sent � l'abri de
la rapacit� des nations de l'Europe, qui ont une fureur
inconcevable pour les cailloux et pour la fange de notre terre,
et qui, pour en avoir, nous tueraient tous jusqu'au dernier.

La conversation fut longue; elle roula sur la forme du
gouvernement, sur les moeurs, sur les femmes, sur les spectacles
publics, sur les arts. Enfin Candide, qui avait toujours du go�t
pour la m�taphysique, fit demander par Cacambo si dans le pays il
y avait une religion.

Le vieillard rougit un peu. Comment donc! dit-il, en pouvez-vous
douter? Est-ce que vous nous prenez pour des ingrats? Cacambo
demanda humblement quelle �tait la religion d'Eldorado. Le
vieillard rougit encore: Est-ce qu'il peut y avoir deux
religions? dit-il. Nous avons, je crois, la religion de tout le
monde; nous adorons Dieu du soir jusqu'au matin. N'adorez vous
qu'un seul Dieu? dit Cacambo, qui servait toujours d'interpr�te
aux doutes de Candide. Apparemment, dit le vieillard, qu'il n'y
en a ni deux, ni trois, ni quatre. Je vous avoue que les gens de
votre monde font des questions bien singuli�res. Candide ne se
lassait pas de faire interroger ce bon vieillard; il voulut
savoir comment on priait Dieu dans Eldorado. Nous ne le prions
point, dit le bon et respectable sage; nous n'avons rien � lui
demander, il nous a donn� tout ce qu'il nous faut; nous le
remercions sans cesse. Candide eut la curiosit� de voir des
pr�tres; il fit demander o� ils �taient. Le bon vieillard
sourit. Mes amis, dit-il, nous sommes tous pr�tres; le roi et
tous les chefs de famille chantent des cantiques d'actions de
gr�ces solennellement tous les matins, et cinq ou six mille
musiciens les accompagnent.--Quoi! vous n'avez point de moines
qui enseignent, qui disputent, qui gouvernent, qui cabalent, et
qui font br�ler les gens qui ne sont pas de leur avis?--Il

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